M. I^terrade, ingénieur
sV
En présence de pareilles divergences, on se prend à douter que les observations pluviométriques aient un caractère scientifique quelconque, et Ton se demande comment l'opinion populaire a pu se fixer sur un phénomène si mobile.
M. Raulin fait suivre les chiffres relatifs à Bordeaux de ces réflexions judicieuses : « on comprend facilement que des instruments différents, entre les mains d'observateurs divers, puissent accuser des quantités d'eau variables, soit pendant la même période, soit dans des périodes successives : il n'y a peut-être pas d'autre cause à la quantité recueillie par les Sarrau et leurs continuateurs, moindre que celle trouvée par M.Abria et surtout par M. Petit-Laffitte. Pourtant, il me paraît plus probable que c'est le climat de Bordeaux qui est devenu plus pluvieux, peut^tre par la multiplicité des pignadas dans les « landes avoisinantes : c'est toutefois ce qu'il serait « difficile d'établir aujourd'hui. »
Il est évident qu'en mettant en cause le reboisement des Landes, le savant professeur s'est fait Técho d'une assertion souvent émise dans le pays; mais on voit, par les prudentes réserves dont il l'entoure, que, pour lui, aucune preuve, aucun commencement de preuve n'a été fourni. Cette imitation néanmoins est intéressante : on soupçonne que le climat de Bordeaux s'altère ; cette altération n'est [las encore prouvée et déjà les semis naissants dans la lande sont chargés de ce méfait. C'est une nouvelle preuve de cette disposition naturelle à notre esprit que nous avons reconnue dans le chapitre précédent.
Le plus frappant exemple des variations historiques de la pluie, celui qui est le phis souvent invoqué pour ou contre les forêts, est fourni par la région des Cévennes. Voici les chiffres :
ObserfDaiiont de Flaugergues à Vivien [l).
PÉRIODES
HAUTEUR D'EAI-
«nnuelle.
MOVBftE DE iOURS d^ pIlUc.
îti
lois
L'augmentation est continue et rapide ; elle porte sur
(1) Arago : Mélanges^ p. 4â2.
Je nombre de jours pluvieux aussi bien que sur la hauteur de pluie ; elle ne peut être attribuée à aucune erreur d'observation, mais seulement à une variation de la pluie elle-même. Aussi n'a-t-on pas manqué de l'expliquer par le déboisement des montagnes voisines : cette explication se retrouve dans un grand nombre d'auteurs.
Arago la réfute en ces termes : « il parait douteux « que ces résultats, malgré leur régularité, soient » suffisamment nombreux pour motiver la conclusion « trop générale qu'on en a déduite. Si Ton n'avait eu, « à Paris, que les observations comprises entre les c< années 1719 et 1785, on aurait pu également sup- « poser que la pluie moyenne annuelle augmentait « rapidement, et cependant cela est à la fois démenti « par les observations antérieures et par celles qui « suivent. Une augmentation dans la pluie annuelle à « Viviers ne serait, au demeurant, guère favorable à c< Topinion que les pays boisés sont ceux dans les- « quels il pleut davantage, attendu, dit Flaugergues, (( que , depuis le commencement des observations , ce et principalement dans les dix dernières années, « on n'a cessé de détruire les forêts tant sur le ferrite toire de Viviers que dans tout le département de l'Arec dèche, où il ne reste plus aujourd'hui aucun bois c< considérable (1). »
Vers le même temps, Tardy de la Brossy mesurait
(4) Arago : Mélanges ^ p. 427.
LES rORÊtS
la pluie à Joyeuse et recueillait les résultats suivants :
De 1805 à 1807 en moyenne 1"".125
De 1808 à 1817 — .... 1 .311 De 1818 à 1827 — .... 1 .394.
On peut admettre que ces deux séries, recueillies en des lieux voisins, sont comparables, au moins pour indiquer le sens de la variation pluviométrique , et Ton voit que, conformément à la remarque d'Arago, la pluie, après avoir augmenté pendant la durée des observations de Flaugergues, commençait à rester stationnaire vers le temps où ces obser\^ations ont cessé.
Dans le temps même que Flaugergues observait cette remarquable augmentation de la pluie annuelle à Viviers, on recueillait à Marseille des quantités de pluie décroissantes :
PÉRIODES
HAUTEUR d'eau annuelle.
NOMBRE DE JOURS de ploie.
Moyennes. . . .
millimètres.
BT LA PLUIE. 8i
« ... Il semble, » dit Arago après avoir donné ces chiffres, que ces variations doivent être considérées « comme accidentelles : elles disparaîtront sans doute « quand les moyennes seront déduites d'un plus grand a nombre d'années ; mais on voit, en attendant, qu'il « n'y aurait aucune raison de ne pas étendre à la France a les conséquences que ,nous avons tirées précédemment (c de la discussion des seules observations de Paris. »
Montpellier est encore plus voisin des Cévennes que Marseille. Le climat de cette région a été l'objet d'une étude spéciale par M. Marié-Davy; voici les conclusions de sa thèse telles que les rapporte M. Raulin :
« Il résulte que les moyennes ont été en s'accroissant « de ^ 767 à 4 790 ; qu'à partir de ce moment, elles se c( sont affaiblies de plus en plus jusqu'à tomber de « 857 millimètres à 644 (!)• L'opinion vulgaire que notre « climat va en se desséchant chaque jour, opinion basée « sur l'amoindrissement graduel des sources, se trouve « ainsi trop bien justifiée par des mesures directes.
« Cette diminution des eaux pluviales se rattache à « des causes complexes, dont il serait extrêmement dif- « ficile de préciser le rôle sans que nous perdions com- « plétement l'espoir d'y arriver. L'extension des cul- « tures, tes déboisements opérés y non-seulement aux « environs de Montpellier, mais sur les montagnes si- « tuées à de grandes distances de la ville, ont une part « incontestable dans la production du phénomène ; mais
(!) Ainsi la pluie diminuait à Montpellier et à Marseille dans le temps même qu'elle augmentait à Joyeuse et à Viviers.
« celui-ci se trouve dominé par une cause plus généa raie. »
11 faut reconnaître que le déboisement est véritablement le Deus ex machina de la météorologie. Il suffît à tout: la pluie augmente jusqu'en 1790, c'est le déboisement ; elle diminue après 1 790, c'est le déboisement ; elle diminue à Montpellier tandis qu'elle augmente à Viviers, c'est encore le déboisement qui en est cause ; enfin, elle augmente à Bordeaux, c'est l'effet du reboisement !
Dans chaque cas, on invoque l'opinion populaire; mais quelle est précisément cette opinion ? En vérité ! si la plaisanterie était permise en ces graves matières, on pourrait résumer, dans tous les cas et quoi qu'il arrive, la théorie populaire par ce mot qui rappelle un trait de vaudeville : c'est la faute au déboisement I
Après avoir examiné la distribution de la pluie entre les saisons, M. Marié-Davy résume sa thèse par cette conclusion toute scientifique et qui satisfait pleinement.
« ... Le régime des pluies se serait donc modifié à « Montpellier comme si cette ville fût descendue d'ace bord à une latitude plus méridionale, puis ensuite fut « remontée graduellement vers le nord. La tempéra- « ture moyenne, ainsi que la quantité moyenne d'eau a pluviale reçue à Montpellier, se sont modifiées dans a le même sens et à peu près dans le même temps. « Tous ces phénomènes ont donc un lien commun, et ] « se rattachent à une cause dont l'action ne saurait être Cl limitée à notre pays.
Oui, voilà la vérité qui s'applique non-seulement à Montpellier, mais encore à la terre entière. La pluie est mobile et variable comme le vent qui Tapporte ; mais ses variations ne sont pas toujours de même sens : la pluie augmente ou diminue; elle oscille^ et l'amplitude de ces oscillations étant presque aussi grande pour les variations décennales que pour les variations séculaires, on ne peut les attribuer à quelque cause locale et prolongée, telle que le déboisement qui, dans le même lieu, aurait toujours agi dans le même sens. Elles tiennent sans doute à ces influences, encore peu connues, auxquelles notre planète est soumise.
Nous avons déjà rappelé que les glaciers augmentent au pôle Nord, tandis qu'ils diminuent au pôle austral; ceux des montagnes avancent ou reculent par périodes de quelques années. D'une manière générale, les glaciers des Alpes ont avancé depuis le xin* siècle.
Voici d'autres faits : la mer Morte se dessèche, de même que la mer Caspienne ; la branche de TOxus, qui s'y jetait encore du temps d'Alexandre, s'est perdue dans le désert, et le reste du fleuve tombe dans la mer d'Aral.
Les lacs amers, récemment remplis d'eau par les ingénieurs de l'Isthme de Suez, et le Sahara, que la génération prochaine convertira peut-être en mer intérieure au moyen d'un canal artificiel (1), ont été desséchés à des époques relativement récentes. De nos jours, l'Afrique australe se dessèche trè&-rapidement, des fo-
(1) Association scientifique de France, Bulletin n» 135 (1869).
rets meurent sur pied^ faute d'eau : des lacs^ des rivières^ marqués sur les cartes, ne se retrouvent plus après quelques années ou se révèlent à peine dans le sable, là par un sillon à demi effacé, ici par une cuvette bordée de sel et désertée des éléphants (1).
La météorologie n'est pas encore en mesure de nous expliquer ces faits incontestables : pour y parvenir, il faut qu'elle s'applique à reconnaître la marche de la pluie par chaque nature de vent. Par exemple, l'augmentation de la glacière boréale suppose une plus grande condensation de vapeur au pôle Nord ; mais cette vapeur, d'où vient-elle ? Est-ce le vent de sud-est, de sud ou celui de sud-ouest qui l'apporte ou qui tend à prédominer ? Ou bien s'accordent-ils tous trois pour dessécher la région australe et pour arroser l'Europe ou le Groenland?
Quelle que soit la réponse qui sera faite à ces questions, on peut dès aujourd'hui reléguer l'action des forêts parmi les infiniment petits de la météorologie. Quant au préjugé populaire, dont le sens même est indécis, respectons-le comme un souvenir de cette ancienne phy-
(1) David et Charles Livingêtone : Explorations dans V Afrique australe de 1840 à 1864 (chap. i). — Thomas Baines : Voyage dans le stid-ouest de l'Afrique en 1861 et 1862 (chap. iv).
Certains auteurs ont prétendu que des plantations faites en Egypte avaient rendu les pluies plus fréquentes. Clôt Bey démontre le contraire {Aperçu général sur l'Egypte. Paris, 1840; V vol., p. 22). Ail Caire, les moyennes annuelles sont : nombre de jours où il a plu, 12; tranche pluviale^ 34 millimètres.
ET Là pluie. 85
sique dont nous avons rapporté ci-dessus quelques théories; et, pour en finir avec l'exemple si souvent invoqué des Cévennes, disons que ces montagnes n'ont jamais été couvertes de forêts, ou que leur déboisement est bien ancien (1), et que la faute des bûcherons accusés d'avoir, dans les temps modernes, altéré ce climat est comparable à celle de l'Agneau de la Fable : Comment t auraient-ils faits s'ils étaient déjà morts?
{{) De Mardigny: Anmle$ des P. et Ch. (1860), t. I, p. 249-262.