CHAPITRE XXXVIII
L4 DÊrE>SE LC REIOISEMCk'II DOIT fi THE A LA C IIAE6E DE L'fitAT.
Il n'est pas possible qu’un département tel que celui-ci , pauvre , à demi ruiné , écrasé par les impôts (i), destitué de toute industrie, dont le sol suffit à peine à nourrir ses habitants, et qui même n’y suffirait plus, si les habitants étaient moins endurcis aux plus incroyables privations, et s’ils n’abandonnaient pas pendant une grande partie de l’année cette terre avare; il n’est pas possible, dis-je, qu’un pays si misérable soutienne à lui seul la charge d’une aussi vaste entreprise. Vainement on lui prouverait que son salut est attaché à ce sacrifice; l’effort étant au-dessus de scs forces, il ne pourra pas le faire.
Eh! ne le voit-on pas ici de toutes parts?... Chaque année, des lambeaux de terre sont arrachés par les eaux à de malheureux paysans , qui voient engloutir leur dernier pain , sans qu’ils aient la puissance de le sauver par
(I) L'impôt dans les Hautes- Alpes absorbe A peu prés le cinquième du revenu , tandis qu'aillcnrs il ne dépasse pas le diiième. Dans l’ouvrage de M. Poussiclgue {Des finança en 1817), ce département était indiqué comme devant être dégrevé du sixième de ses contributions. Il ne l'a pas été, quoique plusieurs départements, autour de lui, eussent obtenu des dégrèvements notables.
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un léger sacrifice. C’est que ce sacrifice, si mince qu’il paraisse aux opulents de nos villes, est pour eux uue excessive dépense, qu’ils ne peuvent pas faire, parce qu’ils n’ont rien, littéralement rien. Ils ne trouveraient des secours qu’aux portes de l’usure, cet autre fléau, toujours prêt à s’abattre partout où il y a des misérables. Mais j’aime autant les voir à la merci du torrent, qui mettra plus de temps à les ruiner, et n’aura, du moins, jamais de pouvoir contre leur liberté.
L'étranger, qui parcourt pour la première fois ce pays, et qui voit les torrents dévorer impunément héritages sur héritages, ne manque jamais de s’indigner noblement contre l’apathie des habitants. C’est comme s’il reprochait à des hommes perclus de ne pas fuir à l’approche d’un danger. Il y a, chez ces malheureux, impuissance matérielle, et il faut les plaindre, au lieu de les blâmer.
Il est certain que si l’état n’était pas si souvent intéressé à la construction des digues , on en compterait fort peu dans le pays. On admire quelques grands travaux, le long de la Durance. Mais ils ont été exécutés en grande partie avant la révolution , aux frais des Etats du Dauphiné; puis continués par les habitants, qu’une première conquête avait enrichis.
— Qu’est-cc qui empêche ici d’ouvrir des chemins vicinaux ? C’est la pauvreté du pays. — Qu’est-cc qui empêche de créer des routes départementales (dont il n’existe qu’une seule, dans le département tout entier)? C’est la pauvreté du pays. — Qu’est-ce qui empêche de creuser d’utiles canaux d’arrosage, et deconquérir les délaissés de la Durance et du Duëch? Qu’est - ce qui livre le pays aux spéculateurs étrangers , qui, par leurs hordes de troupeaux, achèvent de l’épuiser? C’est la pauvreté du pays.
— C’est là , c’est dans ce motif triste, mais péremptoire , plutôt que dans toutes les autres raisons , qu’il faut placer la source véritable des malheurs du département. Non-seulement, elle ne lui permet pas de s’imposer les sacrifices qui pourraient le sauver; mais elle le gène dans les salutaires sujétions , qui seraient au moins un palliatif à ses maux : elle le pousse enfin à abuser de ses dernières ressources, et, par là, elle le précipite vers sa perte. L’exemple du Dévoluy le fait bien voir.
Ce même motif s'opposera aussi à ce que le pays exécute seul à ses frais les travaux de reboisement. Sans qu’il y coopère de sa bourse, il en payera sa part assez largement , par tous les sacrifices qu’il sera forcé de subir. N'est-ce pas sur lui que portera cette multitude de gènes et de charges, que traîne inévitablement à sa suite toute entreprise d’utilité publique?
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Les habitants ne seront-ils pas contraints de diminuer le nombre de leurs moutons, et de livrer une partie de leurs pacages au régime forestier ? Leurs cultures ne seront-elles pas troublées pardes sujétions nouvelles? Je ne parle pas des mille contrariétés, que tant de réglements nouveaux vont jeter au milieu de leurs moyens d'existence, consacrés par des habitudes séculaires. — Toutes ces charges, pour n’étre pas au-dessusde leurs forces, n'en sont pas moins réelles; et le poids leur en paraîtra d’autant plus lourd, qu’il n’est allégé par aucune jouissance immédiate , et que les générations futures en connaîtront seules les excellents fruits.
Qu’on ne leur demande donc rien déplus. Ils ont fait tout cequ’ils pouvaient faire, et là s’arrêtent leurs ressources. — Si l’on veutdés lors que ces travaux se fassent, il faut puiser dans d’autres caisses de quoi subvenir à la dépense; sinon, qu’on se résigne à voir le département, abandonné à lui-même, tomber de ruine en ruine jusque vers le dernier terme delà misère et de la dépopulation.
Je crains que beaucoup de personnes, qui liront ces pages, et qui verront la ruine du pays , remise à tout instant sous leurs yeux , comme l’infaillible conséquence de l'état actuel des choses, ne s’avisent de considérer cette conclusion comme exagérée. — C’est là une impression que je ne puis in’cmpêclicr de combattre, car elle fermerait l’esprit à tout ce que je pourrais proposer.
Sans doute, au premier abord, il doit sembler étrange qu’une calamite aussi générale que celle que j’ai décrite, et portant avec elle de si funestes conséquences , soit demeurée à peu prés ignorée au dehors , et comme ensevelie dans le pays même sur lequel elle pèse. On est accoutumé à estimer la vérité et l'importance des choses par lcclat avec lequel elles se produisent à l’extérieur, ou , pour me servir d’un terme consacré , par leur retentissement. Mais c’est là une fausse mesure.
Il y a de certains départements où la plus petite incommodité soulève aussitôt un concert de clameurs. Là, il suffit de quelques lieues de route boueuse pour enfanter un gros sujet de plaintes. La presse locale s’en empare; elle le gonfle, le lance au dehors, et telle niaiserie, colportée avec pompe, va réveiller par toute la France l’attention publique. L’administration elle-même , les yeux tendus sans relâche vers ces pays de difficile Humeur, s’y montre plus libérale et plus empressée.
Il est d’autres contrées, au contraire , qui vivent retirées à l’écart cl loin du bruit, qui n’ont pas de presse ni de prôneurs, et dont personne ne
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s’occupe , parce qu’elles-mêraes n’occupcnt personne de leurs affaires. Telles sont les Hautes-Alpes. — En vain la nature y a étalé d une main prodigue ces magnifiques scènes, que les touristes vont chercher à grands frais dans les pays lointains. Relégué à l’extrémité du royaume , au milieu de monts sauvages rarement explorés par les voyageurs , ce département est peut-être le plus ignoré de la France. Il n’est guère connu au dehors que par les employés des diverses administrations, race d’hommes généralement peu accessible aux impressions poétiques , prisant , avant toute chose , le confort et les commodités de la vie réelle , et que les plus belles horreurs de la création ne consoleront jamais des privations sans nombre, attachées au séjour d’un pays pauvre. Aussi n’y séjournent-ils que par force , et tous ont hâte de secouer contre lui la poussière de leurs sandales.
Tout se passe donc ici dans l'ombre, et comme en famille. Les rares et timides plaintes qu’on y élève quelquefois ne vont jamais plus loin que les cols, qui le séparent du reste de la France. Il ne faudrait rien moins qu’un malheur terrible, imprévu, général, pour arracher à cette dure population un cri de détresse, qui fût entendu au delà de l’enceinte de scs montagnes
Si l’on demande ensuite comment peut s’expliquer une résignation aussi stoique dans une population , qui voit chaque jour son territoire tomber en lambeaux, je répondrai par un seul mot : l 'habitude.
Le montagnard s'accoutume à voir son patrimoine dévoré par les torrents, comme il s’accoutume aux avalanches, aux tourmentes, aux précipices, et aux autres accidents, inséparables du sol de son pays. C'est le même sentiment d’indifférence, qui lui fait bâtir sa cabane au pied de roches branlantes, qui tomberont demain , et sous lesquelles il s’endort le soir avec tranquillité. — Mais qu’on ne s'y trompe pas ; le mal que font les torrents, pour être supporté si patiemment, n’en est pas moins bien connu. Cette souffrance muette n’en est peut-être que le plus terrible symptôme; car clic démontre que le mal est considéré comme uuc sorte de loi nécessaire, à laquelle chacun se résigne sans se plaindre , parce qu’on a perdu depuis longtemps l’espoir de s’en affranchir.
Voilà pourquoi les étrangers ont toujours paru plus vivement frappes que les habitants eux -mêmes, par l'énormité du fléau ; le peu de mots qui aient été écrits sur ce sujet, sont partis de personnes étrangères au pays. Interrogez tous ceux qui ont parcouru les Hautes-Alpes : chacun d’eux vous parlera tout d’abord des torrents ; c’est l’impression la plus profonde qu’ils
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ont rapportée de la vue des lieux. Écoutez ensuite tous ceux qui, ayant examiné la plaie avec plus de loisir, ont pénétré plus avant dans sa connaissance; tous sont unanimes sur ses conséquences. — Qu’on lise les mémoires que j'ai cités dans le courant de cette étude. Qu'on lise les rapports faits depuis trente an9 par les préfets , et par tous les administrateurs qui ont eu à méditer sur ce sujet. Tous déposent du même fait ; pas un ne contredit l’autre sur la gravité du danger. Quoi ! des préfets, des ingénieurs . des agents forestiers, tous partis de points différents , écrivant à différentes époques, dans des vues diverses et sous diverses inspirations, se rencontrent tous dans la même conclusion; et cette conclusion serait outrée, ce qui veut dire, à moitié fausse?....
J'ose à peine citer mon propre travail. Je demanderai, toutefois, si , de la description détaillée des faits, de ce grand nombre de citations de lieux, de cet enchaînement de preuves , il ne résulte pas un caractère de vraisemblance, qui doit éloigner tout reproche d'exagération? Quand même l’exemple du Dévoluy, et de plusieurs autres localités, ne nous montrerait pas la conclusion écrite en grosses lettres sur les ruines du sol , ne la voiton pas sortir si naturellement du fond même des choses, qu’elle ne saurait être autre que je l’ai dit?
Cette dernière objection étant ainsi rejetée, et la future ruine du pays étant acceptée comme un fait inévitable , on peut demander si l’état doit permettre qu’elle se consomme sous ses yeux, ou s’il doit l’empécher au moyen de quelques sacrifices? — Maintenant tous les faits sont débattus et étalés au grand jour ; tout est démontré , tout est connu , et la question est devenue claire comme la lumière. On sait que les torrents ruineront le pays ; on sait que le reboisement est le seul remède qui peut détourner cet avenir ; on sait que ce remède dépasse les forces d’une contrée épuisée. Cela posé, est-il bon que la contrée s’éteigne? Ou bien, est-il bon que les contrées voisines lui viennent en aide?
Je voudrais bien qu’on me montrât un seul homme , assez dépourvu de cœur et de sens commun , pour hésiter un instant , en face d’une question ainsi posée. — Eh bien ! de quelque façon qu’on la retourne, elle se résumera toujours en ces termes.
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CÏÏAPITRE XXXIX.
COKTimMTiOR OU MIxB SUJET
il y a donc ici un devoir à accomplir pour l'état , et ce devoir, je le conclus tout d'abord de cette unique raison : l’impuissance où est le département de prévenir sa ruine par ses propres efforts.
Sans doute , le moment est mal pris de mettre en avant de semblables motifs, et de toutes parts s’élèveront des voix pour les repousser dans le néant. N’est-on pas convenu généralement que les dépenses, qui ne profitent qu'à des localités circonscrites , resteront à la charge de ces localités , et que l'état ne s'engagera que dans celles dont l’intérêt embrasse une grande partie de son territoire ? Ces principes même nesont-ils pas en quelque sorte sanctionnés par cette loi du 10 mai, déjà citée, qui emprisonne chaque département dans le cercle de ses propres ressources , comme si Jes besoins d'une contrée étaient mesurés exactement par ses revenus? Mais nous sommes dans un siècle où , Dieu merci , le dogme de l'infaillibilité compte peu de croyants; et là, où nous voyons une erreur, nous pouvons hautement la proclamer. Disons donc hautement que cette étroite législation . comme toutes les choses mauvaises, sera condamnée par ses fruits , dés que le temps les aura fait connaître; et ce temps ne peut être loin , à en juger parles effets qu'elle a déjà produits ici sous tous les yeux.
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A quoi peut-elle aboutir, si ce n’est à morceler le soi de la France en le couvrant de lambeaux disparates; à raffiner la prospérité des départements qui sont déjà aujourd'hui riches et florissants, tandis qu'elle enfoncera plus avant dans la misère les départements pauvres; enfin, à consacrer, entre les diverses fractions du territoire , les inégalités de bien-être, les rivalités envieuses et infécondes qui, dans nos sociétés, divisent si malheureusement les individus, fondant ainsi une nouvelle sorte d’égoisme, dans un temps où l'égoïsme se révèle déjà sous tant de formes déplorables?
Tel est l’esprit de cette loi ; tels seront ses fruits inévitables. Or, n’cst-ce pas là méconnaître tout ce qu’il y a vraiment de bon, de beau et de moral dans les associations humaines?
La première loi de toute société est de s’entraider. Il faut que le faible soit couvert par la protection du fort. Il faut que les riches aident les pauvres, et que chacun ait droit au secours de tous. — Ce principe de charité est en même temps un principe suprême de politique et d'économie sociale. — Si vous immolez ceux qui ont peu à ceux qui ont beaucoup, si vous laissez ruiner un département, sur la foidecettemaxiraede sauvages:
« chacun pour soi... » on peut vous montrer que vous faites à la fois, et une mauvaise action , et un mauvais calcul.
Une mauvaise action, parce qu'en sacrifiant le sol, vous sacrifiez aussi les hommes qui y sont attachés. Un département, couvert de sa population, est un être vivant, qui ne peut pas se comparer au méchant lopin de terre qu'un fermier laisse en friche, dès qu’il ne rend pas tout ce qu’il coûte.
Un mauvais calcul, parce que la société ne fait pas impunément des mendiants, et que les misères qu'elle n’a su prévenir se retournent, tôt ou tard , contre elle.
Cestcncoreun mauvais calcul, pour une société, de conserver au milieu de son territoire un désert, quand il ne dépendrait que d’elle seule de le conquérir à la culture. Les dépenses ainsi faites n'ont qu’un temps; les \ « avantages qui en découlent sont immortels. — Cette remarque n’est pas sans importance, car bien peu de nos dépenses produisent de pareils résultats. Nos ouvrages les plus coûteux sont bornés dans leur durée; ils demandent à être entretenus à grands frais, et renouvelés souvent. Mais un sol, une fois livré à la végétation. Délaissé plus jamais échapper le bienfait. — N’en voit-on pas ici même un bel exemple , dans ces riches plaines, conquises sur le lit d^la Durance et des autres rivières? Les
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sacrifices de la conquête sont depuis longtemps ensevelis dans l’oubli; mais le bienfait subsiste, il est toujours présent, il se renouvelle à chaque récolte , et les générations les plus reculées le goûteront aussi pleinement que la génération présente.
Il faut bien que toutes ces raisons ne soient pas complètement dénuées de solidité, puisque l’état s'y est rendu plus d’une fois. Assurément, je ne manquerais pas d’exemples, si je voulais montrer le trésor public s'ouvrant à des dépenses faites dans un intérêt purement local , et à des dépenses plus considérables que celles dont il est ici question.
N'est-il pas vrai, par exemple, que le budget de plusieurs millions, que les Chambres ont voté , il y a quelques années, pour les travaux publics de la Corse , ne s’applique guère qu’à un intérêt local ?.... Les routes que ces fonds sont destinés à créer, 11e diffèrent pas des communications départementales , que l’état laisse ordinairement à la charge des centimes additionnels. — Si pourtant les Chambres ont cru devoir imputer ces dépenses sur les fonds du trésor, n’est-ce pas qu'elles ont vu ce département dans une position tellement basse, qu’il lui était impossible de se relever sans le secours de la France? Et en faisant de pareils sacrifices, elles n’ont pas cru, certainement, qu’ils fussent perdus pour la patrie. Elles savaient que chaque membre du territoire a son importance qui lui est propre, fût-elle même ignorée aujourd’hui ; que chacun peut apporter son contingent dans la masse commune; mais que, pour jouir de son concours , il faut souvent l'aider, lui tendre la main , le soutenir dans ses commencements difficiles, afin qu’il prenne des forces, se développe, et qu’enfln il devienne tout ce qu’il est capable d'être.
Citerai-je les gigantesques travaux exécutés par les soins de l’état et aux liais du trésor, le long des rives du Rhin ? — Ou peut voir là des anse 9 , qui ont englouti, dans l'espace de vingt ans, au delà d’un million et demi; des épis dont la construction a coûté jusqu'à 5 o,ooo fr., jusqu’à 100,000 l’r., et qu’une seule crue a suffi quelquefois pour anéantir en entier. — Eh bien! ces dépenses, qui s’appliquent à des ouvrages si éphéraéres, qui paraissent si monstrueuses à coté de celle que nous discutons daus ce moment, n’ont pas d'autre destination que de protéger les propriétés de la rive française contre les attaques du fleuve! Voilà, certes, un intérêt strictement local. Pourtant la localité n’y contribue en rien ! -«-Mais il y a plus. Ces mêmes ouvrages, qui défendent les rives, gênent la navigation, et sont quelquefois la cause de naufrages. L'état paye donc lé, avec les de-
tu
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niers publics , des travaux qui ne profitent qu à l'intérêt prive des laboureurs d’une seule vallée , et qui nuisent à l'intérét général (i)l Je con-
fesse que cet exemple porte même au delà de mon but. Je ne l’aurais pas cité, s’il ne venait à l'appui de ce que j’oi dit ailleurs, au sujet des faveurs exagérées qui pleuveut sur quelques départements, et qui opposent un pénible contraste à l’oubli dans lequel on délaisse certains autres.
Mais un exemple dont je ne crains pas de proposer l'imitation , qui a la plus grande analogie avec mon sujet, et sur lequel j'insiste tout particuliérement, est celui de la plantation des dunes dans les Landes.
Dans les Landes, les routes, les habitations, les cultures étaient englouties par des montagnes de sable mouvant , comme elles le sont dans les Alpes par les déjections des torrents. On y citait aussi des villages entiers, condamnés à périr, et luttant vainement contre la progression des sables, pour reculer l'instant de leur ruine. L'art était impuissant, et aucun effort ne pouvait empêcher la catastrophe de s'accomplir, au bout d'un certain temps, qu’il était même facile de prédire, tant le fléau marchait d’un pas réglé, tant il était inévitable dans ses atteintes !
Sa cause, du reste, était absolument identique à celle qui engendre ici les torrents : c’était l’incohésion , l’instabilité du sol. — Seulement, l'agent de destruction était différent, et le vent jouait là-bas le rôle que jouent ici les eaux. Il emportait le sable, et le répandait sur les cultures, de la même manière que les torrents emportent ici les terres friables des montagnes, et les revomissent dans les plaines. — Abandonné à lui-même, le département des Landes aurait vu son littoral se transformer insensiblement en un long désert de sable, entrecoupé de marais perfides, et qui, s’étendant de l’Adour à la Garonne, et marchant vers l’intérieur des terres, menaçait de tout envahir jusqu'aux portes de Bordeaux.
Lorsqu'on s'occupa des moyens à opposer au fléau, on dut naturellement penserai! boisement : qu’y avait-il de plus propre à retenir ces terres errantes? Et celles-ci une fois fixées , le mal n’étail-il pas extirpé dans sa racine? — Il existait des portionsdeduncs où les pinsavaient pris pied , par le seul efTort de la nature , et là, le mouvement des sables s'était arrêté.
(t) J'ai transcrit liant la note 19 , lot propres parole: île M. Des/ontaines qui a dirigé pendant vingt années les travaux du Rhin, en qualité d’ingénieur en chef. Iaî fait que j’énonre est tellement exceptionnel que j’ai cru nécessaire de l'appuyer sur une autorité irrécusable.
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De cette observation, découlaient deux faits, également importants : premièrement, qu’il était possible de boiser les dunes; secondement, que le résultat du boisement était de fixer les sables (i).
M'est-ce pas exactement ce qui se présente dans les Alpes? Ici aussi la possibilité du boisement ainsi que son efficacité sont démontrées de la manière la plus rigoureuse , soit par l’exemple des torrents éteints, soit par l’observation de ce qui est arrivé sur certains revers, que le simple régime de la réserve a suffi pour recouvrir de végétation , et sauver contre l’envahissement des torrents. — Quoi de surprenant, d’ailleurs, que la même cause soit combattue par les memes moyens?
Lorsqu’en 1780, l’ingénieur des ponts et chaussées Brcmontier , après avoir attaqué le phénomène de la marche des dunes par sa face scientifique. vint à proposer un projet régulier de plantations, comme l’unique défense qui put lui être opposée avec succès, on ne manqua pas de sc récrier d’abord sur l'impossibilité d’appliquer son système. Les premiers essais ne furent entrepris qu’en 1787, puis abandonnés en 1793, à cause des difficultés suscitées par les habitants du pays. — En 1806, les travaux étaient repris sur une échelle plus large, et au compte de l’État. — Bientôt l’expérience, modifiant les procédés indiqués d’abord par Bre- • mon lier, en fit découvrir de nouveaux, plus sûrs et plus économiques que les premiers (a). Aujourd'hui , l'administration poursuivant sa tâche avec constance, éclairée par un demi-siècle de tâtonnements , et maitresse enfin de son sujet, a organisé dans les Landes un ensemble de travaux , dont ’ l'admirable succès se confirme de jour en jour.
L’analogie n’est-ellc pas frappante, entre les travaux accomplis dans les Landes, et ceux qu’ilconviendrait d’ouvrir dans les Alpes? De partet d’autre, n’est-cepas la même cause, et le même remède, et les mêmes dangers pour la contrée, et le même devoir pour l’État? Si l'État pratique à ses frais les premiers travaux, sous quel prétexte se rcfuserait'-il à se charger des seconds?
(1) Brcmontier parle il une vaste forêt qui fêtait établie sur une portion de» dune» , et qui l'avait Race. Un incendie dévora le milieu de la forêt, et les sable» se mirent en mouvement sur le terrain dénudé, tandis que les parties épargnées par le leu demeurèrent subies: — C'est dans cette sorte de clairière qu’il fit ses premiers essais de planution. (Voir son Mémoire. Annales des ponts et chaussées, t. VII .Jf
(3) Voir la Notice sur les travaux de fixation des dunes, par Lefort , éCeve ingénieur, Annales des ponts et chatsssées, t. II.
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Scrnitce qu'ils sont plus ardus et d'un succès moins certain? — Mais loin de là , l'exécution en est incontestablement plus facile, et la réussite des premiers démontre, à fortiori, le futur succès des seconds. Et qui donc oserait mettre en parallèle ces deux choses : — d'une part , la résistance obstinée qu'opposent aux plantations ces sables arides et mobiles , que le moindre souille disperse dans les airs , et dont la nature est si essentiellement hostile à la végétation , qu'ils ont formé des déserts sur tous les points du globe où les révolutions géologiques ont pu les disperser ; — de l'autre part, les dillicultës que peut offrir le reboisement de revers calcaires, qui étaient , il y n peu de siècles, c! argés dcpaisses forêts, où il n’y a, pour ainsi dire , qu’à refaire le passé, et d OI| t le sol est tellement propice aux arbres, que ceux-ci, dans la plupart des cas, y apparaissent spontanément par milliers, dès qu'on a écarté les causes de perturbation venant du fait de l'homme.
Serait-ce que les travaux des Alpes auraient moins d'importance que ceux des Landes? — Mais n’cst-il pas évident que l'importance est la même des deux cùtés, puisqu'il s'agit, d'une part comme de l'autre, de prévenir la ruine d'une contrée, de sauver les habitations et les cultures, et de donner de la valeur à des terrains improductifs?
Disons-lc avec franchise. Si les dunes occupent depuis longtemps lasollicitude de l'administration, c'est que les dangers quelles sèment devant elles ont été depuis longtemps étalés au grand jour, tandis que les désastres des torrents sont restes à peu prés inconnus , hors du champ dont ils consomment si visiblement la ruine.— C’est que l'habitant des Alpes, isolé* dans ses obscures vallées, s'est courbéjusquaccjour sous la main du fléau, en homme qui n’espère aucun secours et ne croit plus à sa délivrance, tandis que les dunes s'avançant présdes portes de Bordeaux, le mal se passait sous les murs d’une ville puissante, égale en importance à une capitale, sous les yeux d'une population active, éclairée, influente, qui n’a pas hésité à le signalera l'attention de l’État, qui a fortement élevé la voix pour réclamer son intervention , et qui a dû , nécessairement , finir par l'obtenir.
Ou voit, par ces seuls faits, que je ne propose rien de nouveau, ni d’insolite, rien qui ne soit dûment légitimé par des exemples antérieurs. — Les Hautes-Alpes ne sont pas en état de reboiser à leurs frais leurs montagnes, pas plus que la Corse ne serait en état de solder les 5 millions de routes qu'on lui perce dans ce moment; pas plus que les Landes ne seraient en état de reboiser leurs dunes. C’est donc au gouvernement a faire
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pour les Hautes-Alpes ce qu'il a fait pour la Corse , pour les Landes , et pour tant d'autres localités encore; car il s’agit de travaux qui ne cèdent en rien aux autres, sous le rapport de l'importance; je ne veux pas même dire qu'ils les surpassent.
On dépense ici etiaque année 4°°> 000 francs sur les routes royales. Je pourrais dire d'abord que la plupart de ces routes n’ont, dans le moment présent, qu'un intérêt à très-peu prés circonscrit dans la localité meme, et que, sous ce point de vue, le quart de la meme somme , affecté au reboisement, serait, pour la localité, un bienfait infiniment plus précieux. Mais je vais plus loin. Je dis que Ictat lui-même est intéressé directement à faire cette dépense , parce qu'en définitive , toutes ses routes , ouvertes et entretenues à si grands frais , ne seront jamais ni sûres ni commodes , tant quelles resteront assujetties à passer sur le veptre d’une myriade de torrents ; et que le pays se dépeuplant et s'épuisant chaque jour, elles finiront par traverser une horrible solitude', où ses garnisons ne trouveront plus aucune espèce de ressources.
Mais c'est là un nouvel ordre d'idées que je vais suivre , car il mérite des développements.
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