Étude sur les variations du polythéisme grec
L'homme , crdaiare vaine et imparfaite» n^a de valeur dans les productioiu de son intelligence qu^à la condition de tout rapporier à la Cause suprôme d'où sa vie découle. Enflé d'orgueil, veut-ii diSpaiser le cercle de son infime puisfEanoe, il ne crée que la destruction et le néant. Cherche-t-il au contraire dn appui dans la force supérieure qui Tcnveloppe de toutes parts, un rayon lumineux des* rend sur son œuvre pour Téclaircr. Le dix- neuvième siècle, qui assiste à Tagonie des nations latines, a profondément senti cette vérité ; pendant que le ricanement du matérialisme retentit encore à ses oreilles, comme un vieillard dont le souffle s'éteint, il s'est retourné vers des croyances presque oubliées, pour lire en elles ce que la philosophie n'avait pu lui apprendre.
C'est en cfTet un caiactère remarquable de notre temps, que celte ûèvre qui porte tous les esprits vers les question d'origine : géologie, ethnographie, linguistique, théosophies de Tanliquitc, tout a été étudié, scruté, refait de nouveau. Et ce qui a principalement attiré Tattention^ soit des penseurs qui ont conscience de leur direction , soit des érudits qui s'acheminent instinctivement dans une voie inconnne, ce sont les sources religieuses. Le vieil Orient a livré, page à page, son histoire obscure encore,
mais où déjà Ton a pu apercevoir des vestiges irrécusables d'une ancienne communication avec les familles européennes.
Quelle est donc la raison de celle activité singulière ? Le simple désir d'apprendre? Les nations n'obéissent point à de semblables mobiles, elles qu'on voit, lorsqu'elles portent en elles-mêmes un principe suffisant de vie et d'action, rester pendant des siècles absolument indifférenies aux civilisations lointaines. Pour se rendre compte de ce mouvement universel , il faut étudier son propre cœur et chercher en soi le nouvel idéal que demande Thumanité.
Fatiguée d'avoir vu, depuis le seizième siècle, les systèmes succéder aux systèmes, sans apporter aulrc chose que le trouble et la confusion, rebutée de sa poésie fiévreuse, tourmentée par le sentiment de son impuissance, découragée d'avoir trop essayé et cependant forcée de marcher toujours, l'époque moderne s'est prise de haine pour son passé de trois siècles : rêveuse devant ses cathédrales, la voilà qui jette à l'oubli Byron après Vollaire, le Satan désolé après le Satan goguenard, et qui , d'un pied dédaigneux, repousse leurs écrits dans les derniers rangs de la foule. Non contente d'écarter les œuvres d'art qui ont une action directe sur les mœurs et les croyances, elle rejette également les conceptions intellectuelles dont le poison , pour être plus lent à s'infiltrer, n'en est pas moins corrosif. Vainement les derniers sectaires rassemblent-ils , en collections compactes, les œuvres de leurs maîtres, pour les offrir à la société nouvelle : celle-ci se détourne et va demander à la Foi ce que la métaphysique ne lui dira jamais.
Également éloignée et du matérialisme qui constate les
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faits sans les expliquer» et du rationalisme qui les explique avant de les connaîlie» rhumanilc i-etournc à ses originet religieuses, après une vériiicatiûn exacte, constituant une science de création récente, la pliilosophie de rinstoire, science aux résultats temporaires, mais qui aura servi de tracé pour la régénération prochaine.
Que pouvait-elle faire, en effet, dans cet abîme épouvantable de rignorance humaine, tantôt soulevée jusqu'au ciel par la métaphysique, dont la conclusion nécessaire est la négation de la sphère matérielle, tantôt traînée dans les plus basses régions de Tempirisme, à la suite duquel elle perdait la conscience de son origine supérieure ? Peu à peu, son intelligence, qui est une et harmonique, comme Tâme même de Thominc, se fût épuisée en vains efforts pour rapprocher les deux mondes : il a donc falhi chercher le salut autre part que dans la philosophie et se tourner vers les idées religieuses, qui reconnaissent seules de mystérieux rapports entre le ciel cl la terre, par Texistence des esprits « créés pour apporter d'en haut les décrets de la Providence, et transmettre en rclour les prières et les hymnes des mortels ^ »
Toutefois , comme le siècle n'a pu se défaire encore de ses habitudes scienliQqucs , comme l'analyse est devenue pour lui un impérieux besoin, pendant que les âmes simples courent à la Foi avec la tranquillité du cœur, les esprits plus inquiets s^arrôtent et demandent à la science la confirmation des vérités qu'enseigne la Religion. Le travail qui s'accomplit en eux porte encore un caractère de défiance, au moins dans son point d'impulsion. C'est seulement à mesure que les découvertes les plus extraor-
^ Geriu. Liborata, 11^ 11.
Fhistoire, la lëgifilation vivront sous Tombro des lemples pour y être cultivées par ceux dont Tesprit se sera exercé dans tes méditations de la vie claustrale. Alors renaîtra la ibi mystique, que le scepticisme a voulu flétrir du nom de superstition, et qui, rendant à chaque phénomène de la nature son sens divin, laissera, ainsi qu'aux temps antiques, les âmes redevenir attentives aux bruits mystérieux de la création. La religion éclairée des philosophes du dix-huitième siècle disparaîtra avec les auties £suitaisies sincères ou suspectes de cette école ricaneuse, dont les adeptes, après avoir affirmé aux belles dames de Té* poque la parfaite identité de Thomme et de la brute, allaient prouver la vérité de leur théorème en crevant d'iOf* digestion sur les sofas du grand Frédéric.
Alors, aussi, renaîtront les œuvres d'art, frappées aujourd'hui de décadence et de stérilité. Pour émouvoir la foule et parler à son intelligence, il ne sera plus besoin d'écrire des livres monstrueux dans lesquels l'invraisemblance des conceptions n'est égalée que par la convulsive boursoufflure du style, ou de faire revivre le passé en le travestissant dans des imitations grotesques qui abrutissent l'esprit public. Toute cette fièvre se calmera sans effort quand l'idée divine reviendra pénétrer chaque artère du corps social et prévenir une complète dissolution.
Un grand nombre d'hommes, nous ne Tignorons point, n'en sont nullement anivés à ces conclusions, soit qu'ils aient pour idéal en politique les égoïstes personnahlés de l'empereur Henri IV ou du roi Philippe-le-Bel, soit qu'ils considèrent la science comme mortellement hostile à l'esprit religieux ; soit que, retranchés dans une dédaigneuse indifférence et ne distinguant pas la vie instinctive, particulière aux premiers âges, de la vie rationnelle, attribut
vu
des socoods, ils regardent rhumaul té [tasser devaut eiu , en niant que son évolution s'accomplisse suivant une loi de progrès.
Aux partisans de la puissance temporelle, nous répoa* dirons que cette grave question de la hiérarchie des deux pouvoirs peut être regardée aujourd'hui conmie résolue. Peut-être a-t-il fallu que, pendant un certain temps, la société séparât nettement ses forces afin de se diviser en deux castes, qui tournassent chacune leur énergie vers une sphère distincte, et organisassent. Tune, la moralité humaine, et rautre, la domination du monde extérieur, liais maintenant que la nature est soumise, il est temps de raviver une hiérarchie altérée à dessein, et de Usure de la société comme de Thomme « une intelligence servie par des organes, » à condition toutefois que la transformation n'aura pas pour effet d'opérer une substitution purement apparente où les deux termes seraient hypocritement déplacés.
En second lieu, nous répondrons aux savants qui voudraient bien nous honorei* de leurs objections, que l'opposition de la religion et de la philosophie naturelle existe aujourd'hui, parce que cette dernière prétend à un caractère absolu : quand elle aura retrouvé son caractère relatif, le seul qui lui convienne, l'hostilité s'évanouira. A force de réfléchir sur la science, l'humanité s'est aperçue « qu'elle n'aboutit qu'à donner un nom, et c'est ce que tout parrain peut faire '. m En quoi, cffeclivcmcnt, les travaux de la physiologie ont-ils éclairé la question de l'origine de l'homme, ou les recherches astronomiques celles de l'origine du monde? Dans tout ce qu'il y a d'e^-
^ Shakspcare, Love's Labours lost.^ act. I, se. 1.
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êentid^ Texistenco des corps et des esprits, leur apparitton premièro, leur signification propre au milieu de Tunifers, Yessence enfin de leur être, la science ne sait rien et se Yante de son ignorance, comme Ta proclamé hautement un des savants les plus éminents de Tépoque ^ Les solutions ne sont point du ressort de la philosophie expërimen • taie ; ce qu^elte opèixî, c*est de rapprocher refTet de la cause, en mettant à nu une sërie de causes secondaires; Biais le principe premier lui reste à jamais caché. On nous avait bien piomis, au commencement de ce siècle, de nouveaux fluides impondérables pour expliquer les phénomènes de Texistence*; mais depuis nous avons contimié à vivre comme autrefois sans que rien ait été dévoilé.
Ainsi, igqorance absolue sur Torigine de Thomme, ignorance absolue sur sa destinée, voilà les deux pôles entre lesquels s^agite la science, incessamment rejetée de Funàrautre, et toute troublée de ce mouvement vcrtigioeox, qu'elle s'appelle Métaphysique ou Physique. Entre ees àtàxt cercles de ténèbres, elle essaie de déployer sa ftmtdsroagorie, que le premier rayon de la véritable lumière iàit évanouir : systèmes sublimes de Tidéalisme ou conceptions avilissantes du monde expérimental, influx physique, harmonie préétablie, causes occasionnelles, théorie moléculaire, théorie du phlogistiquc, transformation du caillou en singe et du singe en homme, voilà ce qu'elle a produit tour à tour pour expliquer ou la vie spirituelle, ou la vie de la matière. A peine un système est-il venu en remplacer un autre, qu'un troisième germait déjà pour s'épanouir aux dépens du triomphateur,
< Aug. Comte, Cours de philosophie positive, Politique posi*tive. — • Guvier, Rapport sur les progrès des sciences naturelles, p. 19.
mal assis sur des ruines. Est-il donc étonnant que Fhumanité, à laquelle, en ddpit de toutes les assertions philosophiques, il faut la nourriture suhstantielle de Tànie, se détourne de ceux qui lui ont rempli la houche de gravier, et emprunte la voix de la poésie populaire pour demander à la théosophie une révélation sur la vie du passé et sur la vie future :
« Souvent, ô roi, dans le cœur de Thiver, lorsque vous « êtes à vous réjouir avec vos thanes, que la flamme brille « dans le foyer placé au milieu de la salle du festin, vous « avez vu un oiseau traverser rapidement, entrant par « une porte et sortant par une autre. L^nstant de ce tra- « jet est pour lui plein de douceur : il ne sent plus ni « pluie ni orage; mais ce moment est rapide; Toiseau « fuit en un clin d'œil, et de Thiver il repasse dans Thi- « ver. D'où venait-il ? Où allait-il ? Vous Tignorei. Telle et est notre vie sur la terre : nous y résidons pendant « quelques années ; mais nous ne pouvons dire ce qui « précède notre naissance, ni ce qui suit notre mort. Si « Il religion du Christ peut nous révéler ces importants « secrets, elle mérite que nous Tadoplions '. »
En troisième lieu, à ceux qui nient le mouvement de la société, nous répliquerons en écartant d'abord, avec Hegel et Auguste Comte, le mot de progrès, qui implique une supériorité dans les foits, et en le remplaçant par celui de tféveloppement. Ce point de vue une fois admis, peut-on se refuser à reconnaître une sorte de multiplication dans les forces de Thumanité , privée irrévocablement des facultés spontanées de son premier essor, mais* qui a puissamment développé les énergies réfléchies du
1 Discours d*un Saxon à Edwia. Stolberg, Vit d* Alfred, trad. fr., p. 140.
cerveau? A mesure qu'elle se dégage de la matière pour s'élever vers le ciel, elle perd le sens du monde instinctif et fatal, et idéalise de plus en plus son œuvre; reproduisant ainsi, dans un ordre supérieur, la gi*adation de TécbcUe animale où Tintelligencc se trouve toujours en raison inverse de Finstinct, malgré Fasscrlion de certains philosophes, qui trouvent commode d'écarter à priori les insectes, à propos de rintclligence des animaux ', sans expliquer pourquoi rabeille ou le ver à soie ne se trompent jamais.
Autrefois, l'humanité a agi avec les forces de la jeunesse. Aujourd'hui, avec la calme maturité du vieillard, elle réfléchit. En ce sens» on peut dire que l'évolution s^opcre dans l'idéal, et non dans la réalité, pour tout ce qui est étranger aux sciences.
Si cette formule peut être admise, elle expliquerait à la (Sois et la supériorité évidente des races premières , qui touchaient la vérité par une aperception directe], et le progrès certain de l'industrie, en indiquant aussi comment une société progressive peut être incapable de réaliser des œuvres d'art et d'offrir une moralité incontestablement supérieure à celle du passé. Car, si les hommes ont, au dix-neuvième siècle, les germes des mêmes imperfections que leurs ancêtres errant rur les versants de l'Himalaya, si les formes seules du vice sont différentes , avec plus de férocité ou de passion dans l'âge antique , avec plus d'abjection ou de calcul dans l'époque moderne ; si , en outre, cette dernière est positivement inférieure aux siècbs écoulés par son incapacité absolue à produire une œuvre d'art quelconque, harmonique et complète en soi,
* G. Leroy, Lettres sur les animaux.
toutefois les théories qui embrassent les quatre éléments de toute association humaine, la Religion, la Science, TArt et le Droit, sont aussi supérieures aux imparfaites notions des écoles grecques et indoues, que les Vierges de Raphaël aux grossières images pélasgiques.
Le rôle propre de rhumanitc est donc de poursuivre un idéal, car sa fonction est plus intellectuelle que morale, sans qu^on puisse assigner de cause à cette destinée. Ayee les siècles, les formes des yices se développent et se subtilisent comme celles des vertus. Vainement les religions travaillent à l'amélioration d'une masse corrompue et mettent en œuvre la prédication ou la violence. Qu'elles cherchent à supprimer le mal ou à étendre le bien, l'humanité garde ses vices, pendant qu'au-dessus d'elle étincelle un idéal toujours plus pur, toujours plus éclatant.
Loin d'être hostile à la Religion, la science, mesurée et réduite, contribue à faire apercevoir ce rôle extraordinaire de la société humaine, emportée à travers les siècles^ sans repos ni trêve ; car les prétendues époques de barbarie ont leur oflice propre , qui est particulièrement la création des langues, merveilleuse architecture vivante, dont nul n'a encore apprécié toute la signification. 11 est donc essentiel de parcourir rapidement les degrés de l'ordre naturel pour examiner comment l'esprit prend successivement possession des types qui y président. Toutefois, qu'on ne l'oublie point , la science ne peut fournir un principe.
Si nous la considérons donc, ce sera, non point pour sa valeur propre , mais pour les éléments nouveaux qu'y puisent les idées religieuses , car son rôle spécial est de décomposer les systèmes qui ne sont plus en harmonie avec leur époque, et de présenter à l'intelligence de nou-
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arbitre de rhoanBe, a sartost jjMawiilî la ^losopiiie naturelle; mais eOe pâmait Uen s'ofércr sans le rtésoltat proaus ; car, lonni Unies les notioi» tlesdoDt le cerrean Inimaia est forcé d'admettie la nftemié , celle d'Hué lalalilë mmlifiaiie tient le premier raog^ Les Grecs, people de liberté et de ^Mnlaoéllé pardemof Icwt, ne ponraient conceroîr celte libre acceptation d^one loi nécessaire. Ds s^indignaient, an rapport de Platarqne % contre les physiciens, qu'ils tiailaîeot de c Tains discoureurs sur les météores, » et qalls accnsaieot « de réduire la divinitéià des causes dépoiirrues de raison, à des facultés sans prescience, à des affections nécessaires privées de liberté, b Mais le catholicisme, par ses efforts eontinuels pour rallier les partisans de la Grâce et ceux du Libre Arbitre, a montré qu'il savait d'avance à quel réfullai intellectuel le mouvement des idées devait amener TespHt moderne.
De nos Jours, tout en remplissant vis-à-vis des idées religieuses Tofflce qu'elle arait rempli envers le polythéisme, la science n*en a pas moins contribué à la régénération qui 10 prépare, en vériûont certaines données entrevuei
« VU. Nlo., S4.
un
par les races antiques, mais nécessairement écartées tant • qu'elles n'avaient pas reçu cette réalité objective, qui est le caractère de Tordre naturel. PouPi-prendre un exemple dans la cosmotechnie, une sciaiice nouvelle, rastronomie sidérale , laisse déjà entrevoir le moment où Thumanité iensàra sérieusement à ces mondes « qui n'ont jamais été |d raeiiefés ni perdus *, » et se demandera ce que pourllriMnt étte les créations de TArt dans ces orbes éclairés de ilamifies d^aïur et de pourpre, ou qu'étoilent six soleils *•
t$, minorité des bommes, il est vrai, étrangère à teute ÂMion scientifique comme à toute méditation, s^inquiète peu des travaux des Struve et des Bessel. Pour elle, le eiel est sridn et si immuable en apparence, qu'elle ne chercbe pas à le comparer au monde humain. Mais la sclénoe a depuis longtemps déjà constaté des modifications dans « l'armée céleste » ; et, rapprochant diverses sortes d'observations, elle a fini par esquisser un système de création stellaire, qui fournit aux idées religieuses un magnifique sujet de méditation.
Dans la vapeur cosmique qui flotte autour des nébuleuses, elle a vu ce brouillard primitif, formant toute matière solide engendrée par une lente condensation ". L'ensemble des systèmes lumineux qui existent dans l'infini n*a pas eu d^autre origine. Si Ton rapproche cette hypothèse de ce Ikit que certaines étoiles doubles obéissent aux lois de la gravitation ; si l'on considère en outre que les aérolitheSi précipités sur la terre, et qui sont des fragments d'astres intenompas dans leur cours par une cause inconnue «
^ Hyma to a Star. Lacretia Dayidson^s Poems. New-York, ms. — * HwscheU^s Gatalog.^ n^ 325, 548. Mem. of tbê As* Inikoin. Soc. of Lond., 18M*29. — ' Hu»bo|dt. Kosm., tome 1. " IL
XïV
of&ent des éléments chimiques identiques avec ceux que nous possédons, il en résultera cette conclusion : les diyers systèmes stellaires que nous apercevons dans les cieux sont analogues aux nôtres, dans leurs caractères généraux du moins.
La science astronomique, matérialiste et athée, comme toutes les sciences modernes, se contente de constater les faits qui Fintéressent, sans chercher leur raison d^étre; mais une branche de la religion, qu'on pourrait appeler téléologique S ou science des buts, des causes finales, acceptant les données fournies par Fobservation, va plus loin et plus haut.
Saisie d'admiration devant cet immense réseau lumineux qui a été jeté sur TinÛni pour en combler le vide, Tâme de Fhomme admet aujourd'hui cette parole d'un sage antique : t Le centre de Dieu est partout^ et sa circonférence nulle part, t C'est-à-dire que l'ensemble des forces physiques et intellectuelles n'est point limité à notre globe.
En effet , la science constate que la terre n'a point de caractère physique qui puisse lui faire assigner un rôle spécial dans notre système solaire, a fortiori dans le banc d'étoiles où nous sommes noyés , a fortiori dans l'inûni. Or^ si la terre est perdue au milieu de cette myriade de soleils, infime annexe de l'un d'entre eux, l'esprit, par une logique nécessaire, développant la notion catholique du Purgatoire et les plus anciennes conclusions du monde oriental, affirme que l'étendue des cieux est peuplée de sociétés faisant entre elles un incessant échange de la vie, et où transmigrent éternellement les hommes soumis à
* J. Reynaud, s, v. Astrologie^ Encycl. nouv.
des cbangements de forme et à des développements successifs dont nous n'avons aucune idëc, mais dont les transformations des animaux inférieurs nous font concevoir la possibilité , sans qu'il puisse jamais être question d'une métempsycose animale pour Tâme humaine ou vice versa ^ Quel champ ouvert à l'imagination, si l'on songe que plusieurs de ces amas stellaircs auxquels leur distance de la terte donne l'aspect d'une simple nébuleuse, contiennent dix à vingt mille étoiles, pressées dans un espace cij*culaire dont la surface ne dépasse pas la dixième partie du disque de la lune, ou si nous sommes forcés d'admettre, d'après les travaux de Bessel , que la lumière de certains astres met des milliers d'années à parvenir jusqu'à nous, que nous les voyons encore, conséquemment , des milliers d'années après leur disparition , et qu'enfin d'autres, trop distants, ne pourront envoyer à la terre leur rayon, traversant l'espace avec une vitesse de 310,200 kilomètres par seconde, avant qu'elle ait cessé d'exister ■!
Voilà la véritable notion de l'Inûui introduite dans l'univers physique. Voilà celte existence supérieure , qui» rêvée par le puissant esprit d'Alexandre^, et transitoi rement écartée , rentre dans le cycle religieux pour n'en sortir jamais. Qu'il ait été nécessaire, dans le principe, que l'homme se considérât comme le centre de la vie du Kosmos et rapportât tout l'univers à soi , c'est indubitable ; comme un enfant, devant l'espace sans bornes, il eût plié sous le vertige. Aussi cette notion de l'Infini a-t-elle été préparée graduellement i;our ne pas foudroyer le cerveau humain par une subite apparition. Platon et
* Tiberghiens, Théor. de Vinfini, BruxeUes, 1842.— * Bordas- Dumoulin^ le Cartésianisme j I, de rinfloi. — * Amm. MarceU.^ 15, 1.
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Origène déclaraient le nombre des âmes limité, parce que Dieu, disaient-ils, ne pourrait contenir un nombre infini. De même, Tantique Orient admettait, au delà des sphères innombrables où la prière d*un fils pieux peut alléger la souffrance de ses proches, en obtenant de Bouddha qu'ils passent d'un monde dans un autre S un serpent circu« iaire qui ferme la création. Mais aujourd'hui l'esprit humain est mûr pour sa dernière philosophie religieuse, et il contemple, dans son être intérieur, les transformations successives des mondes stellaires, leur naissance , leur déclin, leur mort, sans inquiétude et sans trouble, sachant que chacun d'eux doit finir seulement quand la race qu'il porte a depuis longtemps cessé d'exister et émigré vens d'autres régions de l'étendue étemelle.
L'histoire de la terre a été singulièrement utile pour éclairer la théorie céleste, et a fourni à l'âme humaine de noureaux sujets d'étonnement en présence de la complication croissante que le plan de la vie déroule à nos yeux. Les géologues ont lu, dans les couches de terrains, chaque époque ide notre globe ; remontant, par une impulsion logique, à sa première apparition dans le ciel, ils Tout décrit flottant comme une parcelle nébuleuse et ignée, puis se condensant peu à peu, et roulant des vagues de porphyre et de granit incandescents, se refroidissant enfin d'une manière suffisante pour permettre à la croûte extérieure de supporier la vie, manifestée par une suite d'évolutions absolument hiérarchisées, où la plante précède l'animal , où ce dernier précède l'homme , comme le constatent et l'examen des sols divers et toutes les traditions des peuples orientaux. Il n'appartient pas à notre sujet de nous
1 Bumoufi Rech. sur le kouddhisme.
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étendre sar ce point; nous nous contenterons de remarquer que les idées religieuses ont puisé une nouvelle force dans ces spéculations sur la hiérarchie animale « où rhommc a été examiné à tous les points de Tue, et reconnu comme un être absolument prééminent, soit qu^en mécanique on constate la complexité et la perfection supérieures de ses mouvements considérés en général, soit qu'en géométrie on oppose la variété des courbes de son organisme à la forme rectiligne de la plante* soit qu'en chimie on ait également vérifié la complexité crois» santé des combinaisons à mesure qu'on s'élevait du minéral à l'être vivant; soit enfin qu'en embryogénie* on ait vu chaque animal répéter les formes principales des créations inférieures, tandis que l'homme^ composé origipairement de deux pellicules dont l'une flotte dans l'autre, accomplit, lui seul, toute la série dont les autres êtres ne représentent que des termes bornés*
La science finit proprement avec la physiologie. On peut cependant, en étendant une méthode identique à une doctrine différente, appeler mouvement scientifique Tisauimen que la société humaine a fait d'elle-même à des points de vue divers. Ainsi, dans l'Art, une science inconnue aux anciens, l'Esthétique, est venue donner à l'époque moderne le sentiment de l'unité harmonique qui relie entre elles toutes les grandes œuvres de l'intelligence, en laissant toutefois ces vérités reposer dans la sphère des concepts, ce qui constitue, comme nous l'avons dit plus haut, un développement idéal et point du tout physique. Incapable de cx)nstruire autre chose que de ridicules édifices, la société s'est pourtant rendu compte du principe générateur qui doit animer toutes les créations de l'Âri. Elle a vu que, sans le souffle divin qui soutient leurs
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frêles Toutes, les cathédrales sWalssetit vers le sol avec rhomme découronné. Aussi, elle commence à raffermir les basiliques chancelantes, appelant ce jour où le monde c dépouillera sa vieillesse pour revêtir la robe blanche des églises ', » et dressera encore les flèches hardies qui s^lancent vers 1c ciel avec la libre confiance d'une âme pleine d'amour.
Elle a compris également, cette société à la fois si superbe dans ses efforts et si nulle dans ses résultats, que la peinture, la sculpture, la poésie ne peuvent vivre en dehors du mouvement divin. Pour que les hommes adorent la Muse, son aile doit décrire un arc immense qui embrasse le ciel et la terré, et, prenant dans TEther sou point d'appui, suspendre à cette inébranlable clef de voûte rédifice fantastique et inépuisable des rêves humains* Pour avoir méconnu longtemps cette vérité, l'époque moderne, restant au-dessous des grossiers essais des peuples dégradés, a remplacé le hideux par le ridicule^ substitution emportant un caractère d'infériorité, puisqu'il vaut mieux inspirer la haine que le mépris.
Toutefois, mieux inspirée, elle considère aujourd'iiui les races qui ont voulu gi'aver leur souvenir d'une manière indélébile dans la mémoire de l'humanité, en produisant des épopées grandioses où Dieu respire sous les voiles de chaque symbole. Elle s'étonne de Timmortalité com« muniquée au frêle papyrus où s'expriment les croyances des antiques nations; elle voit la main puissante qui a préservé de la destruction ces reflets infidèles d'une rêvé* latlon primitive, pour faire apercevoir les vérités qQ*ils contiennent oncore ou éviter les erreurs qu'ils renfort
. A Raoul Glabef , Uv. lU, ch. 4.
nient. Or^ cette connaissance constitue pour là société. Douvelle un progrès positif, progrès qu'dle accomplit en commentant a>ec humilité des œuvres d'art trop puis* santés pour sa foiblesse.
En examinant Tâme morale de Thomme, nous trouverons le même progrès intellectuel que dans les autres sphères. Assurément, Fidéal chrétien n'est pas réalisé sur la terre ; il n'est même pas aisé d'affîrmer si les mères athéniennes, nous ne parlons pas des mèi*e8 Spartiates, aimaient moins leurs enfants que celles d'aujourd'hui ; mais la notion de l'affection, en général, est certainement plus pure et plus délicate. En veut-on un exemple? (iertes, il est plus d'un homme, dans la société actuelle, qui pleure ses morts par un secret motif d'intérêt; mais qui oserait, comme Téiémaque dans l'Odyssée, regretter que son père fût mort obscurément « car, dit le fils de Pénélope, on lui aurait élevé un tombeau dont la gloire aurait rejailli sur moi ; • ou se plaindre ainsi que Bri^eis : « Je pleure Patrocle, car il vfCavait promis de me faire épouser Achille ? » 11 y a là une naïveté grossière qui répugne profondément à notre délicatesse.
Cette naïveté rebutante est tellement empreinte dans les mœurs antiques, qu'un recueil d'hymnes, rédigés dans les derniers temps du polythéisme, répète presque invariablement cette formule au dernier vers de chaque oraison : « et donnez-nous les richesses *^ » tandis que la demande du pain quotidien regarde uniquement le nécessaire et se trouve à peine reproduite dans les prières chrétiennes. D'ailleurs, à considéra* en général l'essor de l'esprit dans le sentiment religieux , à part quelques . '^ '. • • . •
» Hymn. Orph., 13, 14, 16, 18, 22, 35, 38, etc.
phrases de Pkkm , disciple d^un martyr, il n'y a pas une ligne dans les auteurs grecs qui puisse supporter un seul instant la conipasaison avec les simples paroles des Eucologes chrétiens. Pour juger ce point, il suffit de mettre en regard deux compositions bien différentes, qui ont trait à un sujet analogue. La première est empruntée à Sophocle^ :
«Amour ! inrincibie Amour! tu sul^'ugues les puissants, et tu reposes sur les joues délicates de la jeune fllle ; tu règnes sur les mers et dans la cabane du berger ; nul parmi les dieux immortels, ni parmi les hommes éphémères» n'éduqppe à tes traits : celui que tu possèdes est en proie au délire.
« Tu entraînes les justes eux-mêmes dans le crime : c*e8t toi qui Tiens de semer la discorde dans une famille- Tout cède à Tattrait des yeux d'une jeune fille ; même au sein du pouvoir, Tamour siège à côté des lois suprêmes . Yénus, cette déesse invincible, se joue de nous. »
La seconde pièce est un sonnet chrétien dont aucune traduction ne pourrait rendre Textase contenue et la mystique langueur * :
No me mueve^mi.Dios, para quererte £1 cielo que me tienes prometido^ Ni me mueve el inficrno tan temido Para dejar por eso de ofenderte.
Tu me mueves, mi Dios^ muéveme el verte Clavado en una cruz y escameiido^ Muéveme ver tu cuerpo tan herido^ Ifuévenme tu afrentas y tu muerte.
Muéveme^ en fin^ tu amor de tal manera Que aunque IK» hubiera cielo^ yo te amara, Y aunque no hubiera inûerno te temiera.
1 Antig., 750. Trad. Artaud. «- * S. Teresa^ à Cristo cmcifi" tado.
No n» tiOMS ^pie dar por qot te qnien, Porfve ti owito espero, no es piii i^ Lo mimo qae te «laieroy te quîsier^'
Les deux mondes, ancien et moderne , sont Jà tout entiers en présence. Dans le premier^ Tamour est une passion sensuelle, qui doit son origine à la Beauté. Dans Tautre » cette notion inférieure est écaHée : Tamour est une faculté du cœur, qui se renonce lui-même, pour plaire à ce qu*il aime, satisfait de son propre sacrifice, sans demander> sans vouloir de récompense. Ces! F Amour divin, faisant disparaître les impures images du polythéisme et les remplaçant par la colombe qui se nourrit du raisin mystique *.
L^objection la plus grave que Ton puisse opposer à ce système d^un progrès de la notion morale^ se tirerait de la considération des religions orientales, et particulièrement des systèmes indiens, où Ton retrouve, bien antérieurement an christianisme, une tentative religieuse analogue pour faire disparaître les castes, et, sans qu^on puisse leur fixer de date, presque tous les usages de TEglise chré* tienne : la vie monacale, Fadoration des Saints, la confession auriculaire, la division en diocèses, remploi des ckH ches, instruments connus de toute antiquité à la Chine*. Un autre point plus important encore pour le philosophe, est le développement du sentiment religieux sous toutes ses faces , Tabnégation personnelle, exprimée par la plus rigoureuse discipline, Fabolition du supplice éternel par la rétmion à l^tre-Sopréme , éléments qu'on rencontre parité dans le Brahmaîsme, partie dans le Vichnouîsme, pariie dans le Bouddhisme, dont les partisans, placés son*
^ Anaglyphft des cataeombes de Rome, dans la coilectioo de M. rabbé OauMm. ^ * Lun-To, ch. Ul, 24.
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vent en Chine dans les positions les plus élevées , éprouvent pour le catholicisme une sympathie mystérieuse^ tandis que la populace accuse les disciples de la a mauvaise religion de Jésus » d'arracher les yeux aux mourants *.
Mais, sans vouloir examiner si d'ahord Flnde n'a pas manqué de ce caractère à la fois spéculatif et pratique qui distingue le christianisme, il convient de remarquer la profonde obscurité qui pèse sur les doctrines orientales du point de vue de l'exégèse comme sous le rapport chronologique. Rien n'empêche donc de considérer isolément la famille gréco-néo-latine , d'y constater le progrès , et ensuite de se tourner vers la famille indo-arienne pour la soumettre au même examen. Cette dernière a subi une loi de développement, c'est ce que personne ne met en doute; la seulerdifficulté consiste à savoir si les valeurs morales de ces diverses sociétés chrétienne, romaine, grecque, brahmaïque, bouddhique, peuvent être ordonnées suivant une progression numérique qui constate un incessant progrès dans l'idéal religieux. Or, c'est ce que l'examen des livres orientaux traduits jusqu'à présent démontre, selon nous, parfaitement.
Ce n'était sans doute pas une société sans amour que cette société indienne, au milieu de laquelle flottaient des maximes dont le christianisme ne répudierait ni la forme ni le fond : « L'homme vertueux doit imiter le sandal , qui parfume la hache qui le ftappe. » — a L'homme vertueux est semblable à un arbre touffu qui, exposé luimôme aux ardeurs d'un soleil dévorant, procure de la fraîcheur aux autres en les couvrant de son ombre *. »
' Annales de la Propagation de la Foi, t. XXIV, ,p. 80. — * Dubois^ Mœurs de l'Inde, II, p. !96, ÎOO.
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dans Texamen de tous les liTres religieux de ce pays, on ne trouve nulle trace de la distinction qui doit subsister entre les forces variées de Tesprit, ni de la hiërarehie qui doit les caractériser. Ainsi, au milieu du grand mouvement catholique, on discerne ce qu*on pourrait appeler des courants divers, ayant leur force et leur beauté spéciales : le mysticisme de Gerson et de sainte Tiiérèse, le rationalisme de Scot et de saint Thomas, quelquefois abandonnés à leur impulsion propre, puis revenant tout à coup dans le lit commun pour ne pas altérer Tunité. Les ouvrages hindous, tels du moins que nous les possédons, ne représentent rien qu'un monstrueux mélange de toutes les facultés et de tous les sentiments : religion, mythologie, métaphysique, science embryonaire, tout y est fondu et confondu sous une forme où la minutie des détails rér volte plus qu'elle ne satisfait, en semblant témoigner d'une classification qui n'existe pas. En outre, on y remarque une tendance extrêmement dangereuse à une exaltation mystique eu l'individualité s'abîme et disparaît. Les livres ariens seraient tout à fait supérieurs aux écrits brahmaïques ou bouddhistes si l'on pouvait se fier à la traduction qui en existe aujourd'hui en France. Toutefois, pour se prononcer sur cette admirable religion, il faut attendre les derniers travaux de la critique.
Nous nous bornerons en conséquence à ce que nous avons dit sur le monde chrétien , où il serait facile de prendre chaque idée, chaque sentiment, et de faire voir, soit par la démonstration, soit par de simples rapprochements, combien l'intelligence humaine a progressé, sous une influence divine, depuis le point initial, et nous arrêterons ici ce trop rapide examen, ne sachant trop si nous avons suffisamment indiqué la voie nouvelle dans laquelâC
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marche la société. La philosophie de Thistoire Tentraine désormais, non plus dans le cercle de Vico, mais dans une spirale dont les deux extrémités %e perdent au sdn éè rinconnu, et qui reproduit fidèlement, sur chacune de ses courbes ondulées, les évolutions de Tâge antérieur, sans jamais refléter stérilement le même travail. De là cet enchaînement qui se retrouve dans Tantiquité comme dé nos jours : religion, philosophie , scepticisme. De là ce caractère lyrique qui se rencontre également dans les hymnes du Rig-Véda, dans les hymnes orphiques, compositions tardives essayant une résurrection du poly« théisme, et dans les poésies de Lamartine, oà se dessine la renaissance de la société nouvelle.
Cette marche de Thumanité la conduit à un but qui est la manifestation de toutes ses facultés dans la sphère religieuse; vérité tellement évidente que le plus éminent défenseur de la philosophie naturelle, après avoir instauré un système social basé sur la science, a été conduit, de degré en degré, tout en niant Texistence de Dieu, à adopter presque identiquement les institutions du catholicisme primitif ^, témoignage éclatant de l'influence de la vérité sur un cerveau puissant et sur un cœur droit. Ainsi, la science et la théologie s'unissent pour reconnaître qu'H Caut une religion*, que Tordre spirituel doit dominer Tordre temporel ', qu'il faut une caste spéciale pour enseigner le dogme ^, des églises pour contenir la foule *, des sacrements pour Tenvelopper tout entière dans Tidée divine ', et l'espérance de vivre au-delà du tombeau pour donner à Tàme toute sa force et sa dignité ''• Le jour n'est
pas éloigné où les deux rivales 8*eiitendront tout à fait* Du reste , les ennemis les plus acharnés de cette réconciliation ne seront pas les vrais savants « auxquels leurlncide intelligence a déjà pennll d^apprécier les effrayants ravages du système parcellaire qui pèse sur la société actuelle. Non. Les plus morteb adversaires de la religion ravivée seront ces esprits sans consistance» qui, incapables d'embrasser une pensée sérieuse, repoussent la contrainte d'une {servitude morale, parce qu'elle gênerait les allures désordonnées de leur intelligence; soldats imbéciles, ils guerroient contre les idées supérieures par esprit de contradiction et de taquinerie ; ils veulent « éteindre la lumière de Dieu avec leur bouche S » et quand ils ont persuadé à la foule qui les écoute Tinutilité des livres et tles pratiques de morale, ils s'extasient de voir cette foule se retourner sur eux, livrée à la fougue des désirs cupides, et lieur demander une part dans les biens de ce monde.
Mais qu'importe à la force inconnue qui mène toutes choses! Qu'importe à l'humanité progressive ce mauvais vouloir des esprits arriérés ! Elle possède maintenant un idéal merveilleux d'amour et d^espérance, développé par toutes les religions qui ont passé sur le monde, en reflétant la première révélation, et ne l'abandonnera jamais, quelle que soit la forme dont l'avenir doive revêtir ses croyance?. Dégagé de la grossièreté dans laquelle l'avait jeté la chute, l'homme a retrouvé, par une lente action de soixante siècles, une partie de ce que Dieu lui avait donné en un instant. 11 a maintenant conscience de sa moralité, de sa dignité ; son cœur contient une force qu'il dl«
^K4>raii,.cb. 9^ V. .8).
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rige à sa volonté vers les sphères supérieures pu vers le monde humain ; il est libre, il est fort, parce que ses connaissances lui permettent aujourd'hui de lutter avec les énergies matérielles qui Técrasaient autrefois ; comme un fier oiseau, il peut déployer ses ailes dans le ciel de rintelligence et le sonder à son aise» pourvu qu'il ne franchisse pas le périmètre tracé par une main invisible ; car alors sa force disparaît, il se trouble, il s'affaisse sur lui-même, et, saisi de crainte à la vue de son néant, il demande à mourir.
Or, d'après l'expérience qu'il vient de faire, il est permis de croire à une direction plus sage, et, comme nous l'avons dit, le dix-^neuvième siècle tout entier en est revenu à l'étude des idées religieuses. 11 semble reproduire, dans sa marche, un plan tracé par un pouvoir supérieur : il lève de temps à autre les yeux vers cet idéal, et le copie à mesure dans son œuvre humaine, mais avec bien des imperfections. Tantôt il suit son impulsion propre pour construire le nouvel édifice ; tantôt il se reporte vers le passé, essayant, retirant, replaçant chaque pierre après s'être assuré et de sa qualité et du lieu qu'elle occupe; puis, rattachant ces travaux lointains à l'essor plus récent de son activité, il construit ainsi la chaîne des temps, qui relie ensemble toutes les religions et tous les peuples. ^
Telles sont les idées qui ont dirigé l'auteur de la présente étude, esquisse 'd'un travail beaucoup inoins restreint. Ayant dû, pour la rédaction de son œuvre, parUr de principes, les uns exprimés à moitié, les autres sousentendus , il lui a semblé utile de joindre à son livre une préface qui présentât ses idées dans leur ensemble, afin de fournir à chacun une occasion facile de les approuver où de les combattre. 11 s'inquiète peu du polythéisme en
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lui-même. Ce qui Ta surtout incité, c'est le désir de montrer comment, à mesure qu'on remonte les âges, la religion précise et arrêtée s'évanouit pour laisser entrevoir dans la personnalité confuse des conceptions premières uu reflet du monothéisme. C'est aussi le désir de prouver que la véritable société polythéiste, non pas celle d'Euripide et d'Aristophane, reposait sur un système de morale trcs-^rrêtée^ et que la majorité des légendes impures semées dans la mythologie l'ont été assez tàidivcment; point essentiel, un peu oublié, de nos jours, où l'on étudie la religion des Grecs dans les Métamorphoses d'Ovide. C'est enfin la satisfaction qu'il éprouverait s'il pouvait contribuer à prouver l'originalité du génie grec dans ses créations religieuses : non pas qu'il nie absolument les in^ fluences égyptiennes ; mais ne voyant chez les Hellènes ni le zoomorphisme du hideux Panthéon thébain, lii le dualisme osirien, ni le système de transmigration importé vainement par les philosophes en opposition avec le bon sens populaire, l'auteur renverse la question, et transforme en détail accessoire ce qui était regardé comme une vérité fondamentale.
On s'étonnera peut-être que l'auteur n'ait parlé, dans cette étude, ni d'ethnographie, ni de linguistique. La première science l'intéressait peu, étant donné Son point de vue, que la philosophie naturelle- ne peut constater les origines de l'humanité. On s'évertuera vainement à chercher, en dehors du cercle tracé par les vérités religieuses, ce peuple primordial qui a dû donner son génie à toutes les branches de la famille humaine : il restera dans l'ombre, avec ces molécules primitives dont un savant espère constater l'apparition à la prochaine éruption. D'ailleurs, c'est par les langues seulement que Tethno-
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gre{ihie peut prendre un dëyeloppemenl rationnel, et la philologie est encore trop imparfaite pour fournir dès résultats assurés.
L'auteur chercherait plus volontiers, dans eette dernière science, des témoignages historiques, en se défiant toutefois un peu de la certitude qu'on a voulu fonder sur des analogies de mots et de constructions grammaticales ; car s'il est étonnant d'observer la confornuté des vocabulaires indo-germaniques, il ne l'est pas moins de remarquer que la langue latine s'est décomposée chez les Valaqnes, comme elle l'a fait en Espagne et en Italie, et pourtant là, il n'y a pas eu communication ; il ne l'est pas moins de constater qu'en allemand et en romaïque» par exemple, le futur s'est altéré identiquement, sans qu^on puisse supposef aucune relation de contact. Si d'ailleurs il y a dans les langues un grand nombre de mots qui semblent venir d'une souche commune, il y en a une quantité non moindre qui présentent des radicaux semblables avec des significations toutes différentes, phénomène qui n'a pas encore été éclairci.
I^ seul caractère positif qui ait été constaté dans les langues, c'est qu'elles sont, comme l'homme, « teintes de la couleur du climat , » et qu'elles expriment à la fois l'aspect de la nature extérieure et ce qu'il y a de plus intime dans le génie des races. Un missionnaire ', peu sou-^ cieux de linguistique sans doute, mais doué d'un instinct philologique très-sûr, a remarqué pour une tribu amé" ricaine , «i que la difficulté qu'elle éprouve à marcher sur un sol mouvant semble avoir affecté son dialecte , et de même que ses pieds mal assurés pataugent dans la vase ,
* Annales de la Propagation de la Foi, 1851, t. XXllI, p. iJO. Lettre du P. Laverlochère.
de poème sa langue ne bredouille que des sons iloal arli« culés. » Cette ingénieuse observation est vraie pocr toutes les langues et tous les dialectes, qui gardcat quelque choie des émanations du sol. Mais si Ton veut se rendre oomple de ee phénomène dans toutes ses variations, ilCuit, comme Ta dit de Maistre, considérer les patois préférablement aux langues régulières, pour la raison suivante, que Fillustre penseur n'a pas jugé à propos d'énoncer : sorties d'abord de la vie instinctive, les secondes stationnent dans les villes^ où elles reçoivent un caractère rationnel et mécanique , . en perdant leur spontanéité ; puis eUes retournent vers les campagnes, ou elles annihilent les dialectes originels. Ce mouvement s'étend d'ailleurs d'une contrée à une autre, de manièreà constituer une sorte d'idiome européen, a^ant une grande quantité de métaphores et de mots communs à divers pays, et faisant disparaître, par une lente progression, l'originalité de chaque race. Vainement quelqucs-uoes des familles occidentales, comme la russe et l'allemande) s'obstinent à garder leur alphabet mystérieux pour empêcher la communication : les mots de souche latine s'insinuent peu à peu à Pétersbourg comme à Vienne; et comme l'homme reçoit une âme avec une langue, les diverses vies instinctives des idiomes européens menacent de s'efiacer.
Dans les patois, au contraire, où nulle tendance systématique ne vient gêner l'essor multiple de la pensée, la vie instinctive se révèle dans toute sa liberté première. Chez nous, peuples du Nord, la seule force du génie indiyiduel donne une valeur à l'œuvre de nos poètes, qui chantent le printemps par ouï-dire, dans une langue qui ne le connaît pas. Chez les races méridionales, ou non
encore soumises à Faction dissolvante de la réflexion, le génie de la langue se rëyèle au contraire d*une manière générale, et les poésies nationales, écrites par des mendiants inconnus, doivent leur charme au sentiment collectif qui les fait naître , à la vérité de Timpression involontaire. De là, la justesse de ce mot de Platcm, suivant lequel le Poète ne sait pas ce qt/il dit ^. A mesure qull prend conscience de la vie qui Pentoure, son œuvre perd en poésie ce qu'elle gagne en valeur intellectuelle.
Veut-on se rendre compte de la justesse de cette métaphore : langue vivante, et voir qu^un idiome est réelle^ ment un être organisé, ayant son irritabilité propre, son développement successif, et ses modifications toujours harmoniques avec son milieu ? 11 n^est pas besoin d^aller bien loin. Qu'on parcoure, par exemple, une partie du Midi; en visitant successivement la Provence et le Languedoc on constatera, dan» le patois de la première province, pays Apre, tout de rochers, une rudesse qui s'harmonise avec les durs calcaires et la grêle verdure des oliviers; puis, dans le Gomtat, district boisé, qui est comme une oasis au milieu du désert, la langue parlée s'adoucit tout À coup et recèle en elle quelque chose du murmure des eaux vives et de la fraîcheur des feuillages. Si, d'Avignon, l'on se rend ensuite dans le Gard septentrional, on voit reparaître une grossièreté qui semble insupportable au}^ nationaux du Gomtat, et provoque leurs sai'casmes. Plus bas, cette àprcté s'évanouit : l'idiome languedocien retrouve^ avec la merveilleuse fertilité du sol, une harmonie qui tient le milieu entre la sou{desse de l'italien et la majesté un peu^crcuse du castillan.
i Plat, in Ion.
Si, da reste, nous avons parlé un 'instant de ces dialectes, c^est que nous éprouvons une certaine tristesse à les voir mourir oubliés, dans un coin du pays natal. Mail Finfluence du milieu est aussi visible dans toute autre far mille d*idlomes et peut être constatée depuis les caractères les plus généraux jusqu'aux moindres faits de détail. Ainsi, ce n'est pas en vertu d'un simple hasard que les nations de TOrient, totalement inaptes à l'étude des sciences, ont des langues énigmatiques comme elles, où les mots s'enchaînent les uns aux autres sans aucune ponctuation qui marque les stations de la pensée, tandii que la clarté de l'esprit occidental se révèle dans la construction analytique de nos idiomes. Ce n'est pas non plus fortuitement que ceux du Nord se parlent la bouche près* que fermée, tandis que sons des climats plus doux, ils semblent s'épanouir sur les lèvres en multipliant les voyeUes ^ Les diverses langues ne manquent pas d'ailleurs de ces traits spéciaux qui ^paraîtraient n'appartenir qu'à la vie individuelle de l'homme^ puisque celui-ci est le seul être qui possède le rire. Mais ne faut-il pas attribuer une personnalité aux idiomes en les voyant saisir avec une finesse profonde certains côlcs feibles de telle ou telle nation? Ainsi je soulier (zapato) de l'Espagnol est devenu chez nous une sctvate, sa tête (cabeza) une caboche^ pendant que le verbe parler (hablar) a été traduit par hâbkr; de même, le herr (seigneur) allemand s'est métamorphosé en pauvre hère, le ross (coursier) en ro9se, le Imch (livre) en bouquin, le land (pays) en lande, etc. 11 est vrai que, par échange, les Castillans ont fait de notre mot parler leur parlar, qui signifier bavarder.
• Jnfluencia de los climae de la America méridional, par Brandiû, linU; IM, p. 80.
La pldlologîe est encore trop imptrlûte pour qn*oo poiffe fixer la lûnite de rinfloence eitâieure et le point
pvécb oùroriginalité d*im peuple rësisie anx droonstanoes da milieu. Mais ces deux assertions qu^one race exprime sa dTilisation el son génie dans sa langue, et qa*dle modifie cette dernière an for et à mesure de ses migrations, suffisent pour faire entreroir Fimportance possible de la linguistique. Pïur Texamen des idiomes, on refera Thistoire quand la science, an lieu de balbutier les al^iabels orientanx, aura sous la main des éléments suffisants pour tirer des conclusions positiTOs. Ubistoire ant^raphiqae se deitera bien moins par les traductions que par Texamen des langues elles-mêmes. L'on a commencé, pour certains idiomes de TOcddent, des travaux qui donnent une idée de la marcbe à suîTre. Psar exemple, en oMisidérant Fanglais, qui possède treixe mille trois cents mots saxons en- Tiron contre ¥ingt-neuf mille buit cents mots romans, on pourrait affirmer àprîort une invasion et une conquête, tandis que le caractère de la conjugaison, qui est restée saxonne, permettrait de soupçonner que la transformation du peuple yaincn a été purement extérieure. Au eontraire, en considérant la bingue romane, où, d'après les recbercbes de Fauriel, il ne reste que trois mille mots qui ne soient pas d'origine latine, on serait amené à conclura à une complète métamorphose, pendant que quelques mots arabes, jetés çàet là, éveilleraient Tatten-tioo, sans pouvwr conduire peut-être à une dé^pction positive.
Or, il est incontestable que des phénomènes de même nature ont dû se produire dans les idiomes de FOrient antique, et qu'un jour on pourra reiaire ainsi l'histoire de cette période, qui n'a eu ni écriture, ni hiéroglyphe?, ni
monomente, Fful doute qu^eotrë dans cette voie, on n*ar^ rive à des résultats intéressants sur le symbolisme des premières races. Peut-être est-ce par ce moyen qu'on sera à même d'expliquer diverses circonstances obscures en* eore de la vie originelle de Thumanité ^ à Tépoque où , ayant deux langues, la langue des dieux et celle Âes Aomme«, distinction exprimée non-seulement dans les poèmes homériques, mars aussi duns le Zcnd-Avcsta S elle s'écarta du monothéisme pour parcourir, dans ses religions successives, Féchelle delà création, adorant d'abord la nature inorganique, puis se tournant vers la nature végétale, où se manifeste le premier degré de la vie, et enfin s'élevant à l'adoration animale, dont l'anthropomorphisme est le dernier terme chez les Grecs et les Indous. Quelques traces de cette évolution.successive, le culte des Bétyles, celui du Lotus et du Gui, l'adoration de certains arbres, pratiquée en Chine à une époque trèstardive \ les ti'aditions qui anthropomorphisent la vie végétale par le^tème postérieur de la métempsycose, sufiiront pour guider le philosophe. La même étude, s'élendant de la question de fond à la question de forme, jettera sans doute quelque clarté sur l'origine de l'écriture, soit hiéroglyphique, qui, tracée de haut en bas, reflète la forme rectiligne de l'arbre, soit alphabétique, qui rejunésente une forêt chez d'anciennes races, dont le symbolisme at« tribuait à chaque lettre un nom d'arbre en particulier \ De ces diverses considérations, chacun peut conclure à Fimportance de la philologie, en dehors même de la question d'origine. Si, comme nous le croyons, il est à jamais interdit de déterminer le point initial de la civilisation
* J, Reyniiiid, Encycl. nouv., s, v, Zoroastre. — * Lun-Ya^ cta. lU, ai. — > Marcel» Alphaket irlandais.
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humaine, du moins p(mrra-t-on fixer par les langues des vdritës ethnograpiiiques d'un grand intérêt. Mais des années doivent passer encore pendant lesquelles d'habiles érudits étudieront les langues de TOrient conunc Tont fait Bopp, Eichhoff, Kaltschmidt, etc., pour soumettre aux philosophes des éléments d'observation entièrement certains. Tant qu'une telle œuvre ne sera pas accomplie, la philosophie de Thistoire procédera avec la plus grande défiance, à cause de la facilité des fausses directions.
Mais, d'ailleurs, pour finir cette digression, quelle que soit la cause des variations du polythéisme, migrations de peuples ou essor naturel de la pensée, les phénomènes persistent , et le système de l'auteur influerait sur cette étude, mais non sur le travail qu'elle annonce. Y a-t-il eu des changements dans la religion de l'Hellade? Antérieurement, à Homère , les conceptions titaniques ont-elles prédominé ? Avec Euripide- et Aristophane , le poly* théisme tombe-t>il dans unecomplète décomposition?
Voilà ce que l'auteur a dû se demander. Quant aux causes de ces diverses circonstances de la vie intellectuelle des Grecs, chaque homrhe est libre de les expliquer à sa fantaisie, puisqu'il sort du domaine réel pour entrer dans rhypothèse.
Aussi, l'auteur, qui a essayé de reproduire la rigoureuse méthode des sciences naturelles, a-t-il divisé son livre en deux parties , une Histoire du Polythéisme^ ou collection de Ikits, tels qu'ils existent dans les auteurs, et une Intro^ duction^ dont cette étude est un fragment, où il fait connaître son point de vue personnel. De la sorte, le public lettré pourra faire usage de son ceuvre , sans être obligé de se laisser conduire par des préoccupations étrangères, ce qui est toujours dangereux pour la vérité.