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Étude sur Mirabeau

En 1781, un sérieux débat s'agitait en France au sein d'une famille entre un père et un oncle. Il s'agissait d'un mau-vais sujet dont cette famille ne savait plus que faire. Cet homme, déjà hors de la première phase ardente de la jeunesse, et pourtant plongé encore tout entier dans les frénésies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de folies, s'était séparé de sa femme, avait enlevé celle d'un autre, avait été condamné à mort et décapité en effigie pour ce fait, s'était enfui de France, puis il venait d'y reparaître, corrigé et re-pentant, disait-il, et, sa contumace purgée, il demandait à rentrer dans sa famille et à reprendre sa femme. Le père souhaitait cet arrangement, voulant avoir des petits-fils et perpétuer son nom, espérant d'ailleurs être plus heureux comme aïeul que comme père. Mais l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il était à refaire en entier. Edu-cation difficile ! Une fois replacé dans la société, à quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'épine dorsale d'un pareil caractère? De là, controverse entre les vieux parens. Le père voulait le donner à l'oncle, l'oncle voulait le laisser au père.

« Prends-le, disait le père.

» —Je n'en veux pas, disait l'oncle.

« — Pose d'abord en fait, répliquait le » père, que cet homme-là n'est rien, mais » rien du tout. Il a du goût, du charlata-- » nisme, l'air de l'acquit, de l'action, de » la turbulence, de l'audace, du boute-- » en-train, de la dignité quelquefois. Ni » dur ni odieux dans le commandement.

» Eh bien ! tout cela n'est que pour le faire » voir livré à l'oubli de la veille, au dé-- » souci du lendemain, à l'impulsion du » moment, enfant perroquet, homme » avorté, qui ne connaît ni le possible ni » l'impossible, ni le malaise ni la commo-- » dite, ni le plaisir ni la peine, ni l'action » ni le repos, et qui s'abandonne tout aus-- « sitôt que les choses résistent. Cependant, » je pense qu'on en peut faire un excel-- » lent outil en l'empoignant par le man-- » che de la vanité. Il ne t'échapperait » pas. Je ne lui épargne pas les ratio-- » çinations du matin. Il saisit ma morale » bien appuyée et mes leçons toujours » vivantes, parce qu'elles portent sur un » pivot toujours réel, à savoir que sans » doute on ne change guère de nature,.

» mais que la raison sert à couvrir le côté » faible et à le bien connaître pour éviter >) l'abordage par là.

» — Te voilà donc, reprenait l'oncle ?

» grâce à ta postéromanie, occupé à ré-- » genter un poulet de trente-trois ans!

» C'est prendre une furieuse tâche que de » vouloir arrondir un caractère qui n'est » qu'un hérisson tout en pointes avec » très-peu de corps ! »

Le père insistait. « Aie pitié de ton ne-- » veu l'Ouragan ! Il avoue toutes ses sot-- « tises, car c'est le plus grand avoueur de » l'univers ; mais il est impossible d'avoir « plus de facilité et d'esprit. C'est un fou-- » dre de travail et d'expédition. Il a un » besoin immense d'être gouverné. Il le » sent fort bien. Il faut que tu t'en charges. » Il sait que tu me fus toujours et que tu » lui dois être et pilote et boussole. Il met » sa vanité en son oncle. Je te le donne « pour un sujet rare au futur. Tu as tout » le saturne qui manque à son mercure.

» Mais quand tu le tiendras, ne le laisse » pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le tou-- » jours et le tire par la manche ; le pauvre » diable en a besoin. Si tu lui es père, il » te contentera ; si tu lui es oncle, il est « perdu. Aime ce jeune homme!

» —Non, disait l'oncle ; je sais que les » sujets d'une certaine trempe savent » faire patte de velours quelque temps ; » et lui-même autrefois, quand il vivait » près de moi, était comme une belle fille » pour peu que je fronçasse le sourcil. Mais « je n'en veux pas. Je ne suis plus d'âge « ni de goût à me colleter avec l'impos-- » sible.

» —Oh! frère! reprenait le vieillard » suppliant, si cette créature disloquée » peut jamais être recousue, ce ne peut » être que par toi. Puisqu'il est à retailler, » je ne saurais lui donner un meilleur » patron que toi. Prends-le, sois-lui bon » et ferme, et tu seras son sauveur, et tu » en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache » que sous ta longue mine roide et froide » habite le meilleur homme qui fut ja-- » mais ! un homme de la rognure des an-- » ges ! Sonde-lui le coeur, élève-lui la tête. » Tu esomnis spes etfortuna nostri nomùiisl

» — Point, répliquait l'oncle. Ce n'est » pas qu'il ait à mon sens commis un si » grand crime dans la conjoncture. Ce ne » devrait être une affaire. Une jeune et » jolie femme va trouver un jeune homme » de vingt-six ans. Quel est le jeune homme » qui ne ramasse pas ce qu'il trouve en » son chemin en ce genre? Mais c'est un » esprit turbulent, orgueilleux, avanta-- » geux, insubordonné! un tempérament » méchant et vicieux! Pourquoi m'en char-- » ger ? Il fait de son grossier mieux pour » te plaire. C'est bien. Je sais qu'il est sé-- » duisant, qu'il est le soleil levant. Raison » de plus pour ne pas m'exposer à être sa » dupe. La jeunesse a toujours raison con-- » tre les vieux.

» — Tu n'as pas toujours pensé ainsi, » répondait tristement le père. Il fut un » temps où tu m'écrivais : Quant à moi, cet » enfant m ouvre la poitrine.

» — Oui, disait l'oncle, et où tu me ré-- » pondais : Défie-toi, tiens-toi en garde » contre la dorure de son bec. ....

«—Que veux-tu donc que je fasse? s'é-- » criait le père forcé dans ses derniers » raisonnemens.Tu es trop équitable pour « ne pas sentir qu'on ne se coupe pas un » fils comme un bras. Si cela se pouvait, » il y a long-temps que je serais manchot.

« Après tout, on a tiré race de dix mille » plus faibles et plus fols. Or, frère, nous » l'avons comme nous l'avons. Je passe, » moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un » pauvre vieillard terrassé. Et pendant que » nous lui durons encore, il faut le se-- » courir. »

Mais l'oncle, homme péremptoire, cou-pait enfin court à toute prière par ces nettes paroles : « Je n'en veux pas! C'est » une folie que de vouloir faire quelque » chose de cet homme. Il faudrait Fen-- » voyer, comme dit sa bonne femme, aux » insurgensi se faire casser la tête. Tu es » bon, ton fils est méchant. La fureur de » la postéromanie te tient à présent ; mais » tu devrais songer que Cyrus et Marc-- » Aurèle auraient été fort heureux de » n'avoir ni Cambyse ni Commode ! »

Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste à l'une de ces belles scènes de haute comédie domestique où la gravité de Mo-lière équivaut presque à la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molière quelque chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de plus profon-dément humain et vrai que ces deux im-posans vieillards que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième, comme deux échantillons de moeurs meil-leures? Ne les voyez-vous pas venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV, plutôt Louis XIII que Louis XIV? La lan-gue qu'ils parlent, n'est-ce pas la langue même de Molière et de Saint-Simon ? Ce père et cet oncle, ce sont les deux types éternels de la comédie, ce sont les deux bouches sévères par lesquelles elle gour-mande, enseigne et moralise au milieu dé tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis et le commandeur, c'est Géronte et Ariste, c'est la bonté et la sagesse, admirable duo auquel Molière revient toujours. .

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