CHAPITRE I
I. Les portraits, préférence donnée à l'individualité morale au détriment de l'individualité physique; la figure d'Alexandre. — II. Les portraits de peuples. Le détail pittoresque. — III. Les tableaux. Les paysages.
L'historien ancien n'est jamais exclusivement un érudit; il ne se complaît pas uniquement dans la constatation des faits historiques, sans autre dessein que de les mettre en pleine lumière, de les présenter dans leur exacte vérité; il les considère soit comme des éléments isolés qu'il s'agit de grouper avec art, auxquels il faut communiquer la vie ; soit comme des arguments et des preuves. Il leur donne place dans un tableau, un plaidoyer, une thèse philosophique. Il est peintre, orateur ou philosophe.
Il ne suffit donc pas de connaître quels sont les documents dont un historien s'est servi, ni de savoir comment il s'en est servi ; il est encore indispensable de reconnaître s'il a les aptitudes d'un peintre, d'un orateur ou d'un philosophe, s'il a l'une d'elles seulement ou bien s'il les a toutes à la fois et dans quelle mesure il les a; il faut enfin déterminer la manière dont ces aptitudes si diverses se mélangent en lui, se combattent ou se complètent.
Ces analyses partielles sont surtout nécessaires quand on étudie un historien du i" siècle. Alors en effet, semble-t-il, les esprits sont plus frappés qu'ils ne l'étaient autrefois, par le con-
tour des choses, par leur côté extérieur et plastique; alors l'éloquence envahit tous les genres, la philosophie est à la mode, le goût de la morale se répand.
Ce n"est pas tout; il restera, après ces analyses successives, à découvrir les autres influences auxquelles notre historien aura pu être soumis, à voir comment son génie s'est développé sous ces influences, comment son style a traduit les impressions de son esprit.
I. — Savoir découvrir dans les êtres animés ou inanimés le trait qui les caractérise, trouver l'expression qui rappelle ce trait à l'esprit du lecteur, est une qualité qu'on rencontre sans doute à toutes les époques chez quelques écrivains, prosateurs ou poètes. Mais il est, dans l'histoire des lettres, certaines périodes où l'on s'intéresse plus particulièrement à la vie extérieure des choses, aux aspects sous lesquels elles se présentent à nos yeux ; dans ces périodes aussi, par une conséquence naturelle, ceux qui n'ont, même qu'à un degré très faible, ce don de voir les objets et de les rendre visibles, se laissent entraîner au courant de la mode.
Jusqu'à la fin de la république, les écrivains romains — quelques exceptions mises à part ' — se sont abstenus de toute description; une image, un mot leur a presque toujours suffi. Au i" siècle de l'empire, tout change : les afTaires politiques ne retiennent plus personne; les Romains voyagent, non plus pour aller en Grèce, achever leur éducation, dans une province, pour en prendre le gouvernement; ils voyagent par curiosité -, et, chemin faisant, sans y songer, ils apprennent à voir, à s'intéresser non plus exclusivement aux faits, aux sentiments, aux passions, mais encore au cadre dans lequel les faits se passent, aux êtres dans lesquels ces sentiments naissent, ces passions se livrent combat. D'autre part, les genres littéraires sont à peu près tous épuisés; l'art d'écrire est arrivé à sa perfection; il faut rajeunir les uns, renouveler l'autre; les écrivains y parviennent
1. Cf. E. Gebdart, Histoire du sentiment poétique de la nature dans l'antiquité grecque et romaine, Paris, Durand, 18G0, pages lH, 119.
2. L. Friedl.esder, Mœurs romaines du ri-gne d'Auguste..., tradaction de Ch. VoGEL, Paris, C. Reinwald, 1867, l. II, page 452, sqq., et t. IY> appendice, page 68.
en satisfaisant ce goût si nouveau de leurs lecteurs pour le monde tangible*. Ils dépassent même parfois la mesure, ils font de la description un lieu commun qu'Hermogène ^ réduira bientôt en formules, ils s'attirent les justes railleries d'Horace ', de Sénèque * et de Juvénal ■'. Quinte Curce n'a pu se soustraire à une obligation qui s'imposait à tous ses contemporains.
Le peintre est d'ordinaire un spécialiste; il choisit entre le portrait, la grande peinture, le paysage. L'historien est moins libre; il est obligé, par la nature de son œuvre, d'aborder tour à tour chacun de ces trois genres; il ne voit pas toujours ses efforts couronnés de succès. Le peintre ne peut guère reproduire sur sa toile que les contours matériels de son modèle; il pourra donner à son tableau les nuances, le relief, la vie; il pourra, s'il a du génie, traduire les sentiments, les sensations actuelles du personnage qu'il peindra, il n'arrivera qu'à grand'peine à faire naître en nous une idée un peu exacte de l'être moral de ce personnage. L'écrivain a un champ plus étendu ; le physique et le moral lui appartiennent également; d'un mot bien choisi il saura, comme Tacite ou Saint-Simon, noter le trait caractéristique d'un visage, exprimer les mouvements les plus rapides de la physionomie, montrer une attitude; en même temps, il mettra l'àme à nu, avec ses pensées les plus secrètes, il dévoilera les idées de derrière la tête, celles qui ne laissent aucune trace sur les masques les plus mobiles.
Cette double aptitude à peindre la personne physique et la
1. E. Recrétan, Ûii sentiment delà nature dans l'antiquité romaine. Paris^ Durand, et Lausanne, G. Bridel, 1866. — Sur le sentiment de la nature chez les historiens, cf. A. Biese, Die Entwickelung des Naturgefïihls bei den Griechen und Rômern, Kiel, Lipsius und Tischer, 1884. — Pline {Èpitres, II, V, 3) dit en parlant des descriptions : « Sunt... quœdam adolescenlium auribus danda, prœsertim si materia non refragetur : nam descriptiones loeorum, quœ in hoc libro frequentiores erunt, non historice tantum sed prope poetice prosequi fas est. » Cf. Sé.nèque, Rhelorum..., Op. l., page 26.