H. Taine, Essai sur Tite-Live, Op. L, page
Si l'on veut bien se soumettre à cette règle, fort juste à notre avis, et si l'on tient compte des résultats auxquels nous ont conduit nos études précédentes, on arrivera à se faire sur la valeur historique de l'ouvrage de Qumte Curce une opinion quelque peu différente de celle qui a généralement cours.
Parmi les erreurs graves que Quinte Curce a commises, beaucoup étaient inévitables, elles tenaient à des causes générales et dont tous les historiens anciens ont subi les effets; elles tenaient à l'insuffisance des connaissances géographiques, à l'imperfection de la critique historique, à l'abondance et à la variété des documents de l'histoire d'Alexandre. A ces erreurs fort excusables, Quinte Curce en a ajouté d'autres dont il doit seul porter la responsabilité ; il s'est trompé pour avoir travaillé avec trop de rapidité, pour avoir voulu être trop complet, pour n'avoir pas bien compris les textes qu'il lisait, pour ne s'être pas imposé une méthode rigoureuse. Malgré tout, il n'a guère plus commis d'erreurs que Cornéhus Népos, Tite-Live, Plutarque, Xénophon même, — VA?iabase mise à part; — en revanche, il a, en utilisant des sources suspectes, fait preuve de pénétration et de bon sens; et, s'il a été trompé, il n'a jamais du moins sciemment essayé d'égarer ses lecteurs; il s'est au contraire toujours efforcé de les mettre en garde contre lui-même, il a dénoncé ses doutes, ses incertitudes avec une bonne foi dont on doit lui tenir compte ; enfin il s'est souvent servi de documents excellents, il les a copiés d'ordinaire avec exactitude et nous a ainsi transmis maint détail intéressant que sans lui nous ignorerions.
Il y a dans cette histoire du meilleur et du pire; entre Pun et l'autre Quinte Curce n'a pas su ou n'a pas voulu choisir * ; les critiques doivent donc, en faisant un départ indispensable, suppléer à cette impuissance ou à cette négligence volontaire, ils n'ont pas le droit de condamner sans examen et sans appel Vllistoire d'Alexandre et son auteur.
1. Les historiens romains ou grecs avouent souvent leur impuissance à démêler la vérité; ils ne s'abstiennent pas cependant de rapporter les renseignements dont ils ne sont pas sûrs. — Cf. Suétone, Claude, I, 15. — Tacite, Annales, IV, x, 1 ; II, l, 3. — Hérodote, III, ix. — Elten, de Hist. Anim., XVII, 14. — Pausanias, VI.— Dion Cassius, LIV. — Qulntilien, de Inslitutione oratoria, X, i, 131.