CHAPITRE I
AUTHENTICITÉ DE l'hISTOIRE d'aLEXAXDRE
I. Les critiques et leurs doutes. — II. L'histoire littéraire chez les modernes et chez les Romains. Les monographies et les encyclopédies biographiques. — in. Le silence de« écrivains anciens sur Quinte Curce.
Certains ouvrages de l'antiquité ont eu deux fortunes bien diverses.
Nous avons sur les uns des renseignements de tout genre; nous savons à quelle époque et dans quelles circonstances ils ont été composés, quel succès ils ont eu; nous n'ignorons rien de leurs auteurs, de la position qu'ils ont occupée dans la société, du rôle qu'ils ont joué; en un mot, nous avons tous les éléments possibles d'appréciation, hormis un, le seul indispensable, les ouvrages eux-mêmes. Ils ont disparu, emportés par le temps, les révolutions, l'ignorance ou la barbarie, et nous en sommes réduits à croire les anciens sur parole, regrettant de ne pouvoir juger par nous-mêmes le talent si vanté d'un Varius ou d'un Pollion.
2 gUESTlONS PRÉLIMINAIRES SUR QUINTE CURCE ET SON OEUVRE
A c6tc de ces ouvrages, assez nombreux pour que la liste de leurs titres suffise à la matière d'un volume *, il en est d'autres plus rares, qu'un heureux hasard nous a conservés. Nous les lisons, nous les étudions comme de précieux monuments de la pensée humaine, comme des documents du plus haut intérêt, mais nous ignorons absolument ce que les anciens en ont pensé. Nous ne les trouvons jamais cités ; nous ne savons que par conjecture l'époque à laquelle ils appartiennent, et l'érudition la plus patiente et la plus perspicace n'a pu réunir sur leurs auteurs que des renseignements d'un laconisme désespérant; elle a dû souvent môme se résoudre à n'admettre que des hypothèses plus ou moins plausibles.
L'Histoire d' Alexandre par Quinte Gurce est un exemple curieux de ce malheureux destin. Elle a eu le sort commun à la plupart des œuvres antiques ; son titre , le nom exact de l'auteur *, le nombre des livres dont elle est composée varient suivant les manuscrits ^ elle est défigurée par des lacunes souvent considérables *; mais, de plus, — et c'est là un fait regrettable, — ni elle ni son auteur ne sont cités par les écrivains
anciens.
Ce silence est-il un fait aussi extraordinaire qu'on pourrait le croire? le cas de Quinte Gurce est-il unique dans les annales de
1 Matthei AiMERiCHii Spectmen veteris Romanœ Utleraturx deperdiU
veladhuc latentis Ferraréc, 178i. - Matth.ki Aimeiuciii Xovum Icricon
historicwn et criticum antiqux lUteraturœ dcperdttœ vel latentis Bassani, 1187. . • ./
2. Voici les titres dilTérents «lUC les manuscrits donnent en incipit o\\ en explicit, quelques-uns avec des variantes insignifiantes. — Q. Clrtii Rlfi HiSTORiARUM Alexandri magm Mackdonis, Flov. Plut., LXIV, cod. 35. Vindob., CCGGXGII. Paris., ^IVl.Ref/ius, 971. Vat., 1869. Paris., 5718. liruxell., 10161.
— QuiMi GuR-ni RuFi de oestis Alexandri magm régis Macedonum, Bern., 4ul. Paris., 5717. Rothomag., X, 188. — Gurti Rufi historiarum libri, Voss. Q. xx.
— QtiNTI CURTU HISTORICI DE GESTlS AlEXANDRI REGIS MaCEDOM (sic). RcQ., 88j.
— GlARISSIMI et ELEGANTISSIMI llYSTORICI (sic) QUINTI CURTIl DE GESTlS AlEXANDRI
MAGM LIBER, Urb., 427; Urfj., 6Gi. Vat., 1866, etc. Gf. page 315, sqq.
3. Gertains manuscrits ne donnent aucune indication de livres ou de chapitres; d'autres, réunissant le cinquième et le sixième, adoptent la division en huit livres ou en douze. — Decembrio dans sa traduction italienne (Gf. page 374) et H. Glareanus dans son édition de Quinte Gurce (Bàle, 1556, in -8») ont adopté cette division. — Enfin les manuscrits les plus nombreux et les meilleurs divisent l'histoire d'Alexandre en dix livres, c'est ce que font aujourd'hui tous les éditeurs.
4. Les deux premiers livres manquent, ainsi que la fin du cinquième, le commencement du sixième et quelques passages du dixième.
AUTHENTICITÉ DE L'iIISTOIRE d'aLEXANDRE 3
Tanliquité romaine? Gertains savants des siècles derniers Tout pensé, ils ont en conséquence déclaré que sous le nom de Quinte Gurce' se cachait un faussaire, que VHistoire d'Alexandre était une œuvre apocryphe.
J. Bodin ' affirme catégoriquement que notre écrivain vivait en 1480. Grollius' n'est pas aussi précis; il admet cependant que VHistoire d'Alexandre, attribuée à Quinte Gurce, est une production du xv° siècle, et il croit avec Fleyschbein ^ que le texte de cette histoire est un simple remaniement en prose de VAlexandreis de Gautier de Ghâtillon. Gui-Patin \ Vigneul-Marville ^ Rapin « sont beaucoup plus réservés ; ils rapportent — sans paraître y croire beaucoup, Vigneul-Marville surtout — une opinion professée de leur temps, et suivant laquelle un savant italien aurait déguisé sa personnalité sous le nom romain de
1 J. BoDiNi advocati Methodus ad facilem historiarum coçinitionem. Paris, 1566, p. 452 : « Quintus Gurlius de rébus gestis Alexandri magni libri YIU qui restant de X; » et en marge : « claruit 1480 ».
2. L. Ghollius, Allocutio ad J . Wilhelmum comitem Palatinwn de hibliotheca Ilcidelhergensibus donata. Funck (De immin. ling. lat. senect., Marbourg, 1736, p. 505) cite en ces termes l'opinion deCrollius : « J.-L. Grollioauctor'e, in bibliotheca Palatina servabatur historia Alexandri magni heroico' carminé conscripta, ex qua, post renatas litleras, vir quidam, purioris lalinilatis studiosissimus, stilo soluto eamdem historiam sub nomine Quinti Gurti adornasse dicitur. »
3. Disputationem circularem de Quinto Ciirtio sue pr^sidio Dan. Guil. Molleri... defendereantiiteturN. F. Fleyschbein. Altdorf, 1683, p. 6 : « Unde eliam sequi ullro (juilibet animadverlit,Gualterum Belgam in Alexaudreide sua non tam voces Gurlianas in versum redegisse, quam Gurtium versus ex isto auctore desumtos historiîB suae, soluto sub orationis schemate^ inseruisse. >> Nous avons cité en entier le titre de cette dissertation, car c'est peut-être à Fleyschbein et non à Moller qu'il faut, contrairement à l'opinion courante, attribuer la paternité de cette opinion contestable; nous n'avons pu d'ailleurs nous procurer la dissertation de Moller, qui, suivant Meusel {Bibliotheca historica, Leipzig, 1789, t. IV, page 183, 1" partie), aurait paru à Altdorf en 1687, ni celle qui, d'après Vallauri (édition de Quinte Gurce, Rome, Paravia, 1882, page 7), aurait été publiée à Nuremberg en 1726. «,-» >
4. Gui-Patin, éd. de G.-H. Réveillé. Paris, 3 vol. in-S», 1846. Let. 212, a Gh. Spon (17 septembre 1649), t. I, pages 477-478. Let. 384, à Falconnet (15 septembre 1650), t. II, pages 558-559. « Que le livre n'était qu u n « roman, que le latin véritablement en était beau, mais qu il avait de « grandes fautes de géographie; que l'auteur de ce livre était un savant u italien, qui le fit il y a environ trois cents ans; que nul ancien n'avait u cité Quinte Gurce, et que c'était un nom supposé. »
5. De Vigneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature, Pans, 1725.
t. Il, page 332.
6. Rapin, Reflexions sur l'histoire, Paris, Muguet, 1684, page ^6ô.
Quintus Gurtius. Ni les uns ni les autres ne disent d'ailleurs quel est le vrai nom de ce savant, ni à quelle époque il vivait; ils défendent en outre assez mal leur thèse.
Les arguments sur lesquels ils s'appuient peuvent se ramener à ceci : Quinte Curce a commis en géographie des erreurs monstrueuses qu'un ancien n'aurait pu connuettre; de plus, ni son nom ni le titre de son histoire ne se trouvent dans aucun des ouvrages anciens qui nous restent ; il ne doit donc pas être compté parmi les écrivains de l'antiquité classique ; d'autre part, le nom de Quinte Curce apparaissant au xv^ siècle pour la première fois, le faussaire ({ui se cache sous ce pseudonyme a vécu à cette époque.
La faiblesse de cette argumentation éclate à tous les yeux, et l'opinion de ces critiques peu sévères n'obtient plus guère de crédit aujourd'hui. Pour ne pas les croire, il suffit en efTet de se rappeler que maint ouvrage ancien abonde en erreurs géographiques * et n'a pas cependant été pour cela considéré comme apocryphe-, que l'histoire de Q. Curce nous a été transmise par de nombreux manuscrits dont quelques-uns datent du ix« siècle ^ ; que son influence peut se constater dans les œuvres les plus anciennes ^
Sans doute il reste encore ce fait que ni son nom ni son histoire ne semblent être expressément cités par les écrivains antérieurs à Loup de Ferrières*, mais ce fait — accidentel peut-être — ne saurait avoir l'importance qu'on lui reconnaît, il perdra encore de sa force et s'expliquera très facilement si l'on veut bien voir avec nous ce qu'étaient à Rome l'histoire littéraire et le genre biographique.