Cf. page
9. Quinte Cuhce, X, ix, 6 : « absit modo invidia, excipiel liiijus saeculi tempora ejiisdem domns, utinain perpétua, cerle diutuma posteritax. »
10. lievue de Philologie, t. IV (1880), paj^^e 25. — M. E. Thomas a eoQibaltu les conclusions trop ri^'oureuses de .M. Harant {lievue de Phif., i8S4, pnge 132; cf. Op. L, 1885, page 151); le fait que nous constatons ne laisse pas que d'être important et significatif.
PROBLÈMES BIOGRAPHIQUES 31
ne siècle après J.-G. Cette date laisse encore un champ trop vaste aux conjectures, et nous allons essayer de la préciser davantage *.
Une lettre de Sénèque nous fournit une indication précieuse. Elle contient le récit d'une blessure reçue par Alexandre au siège de Mazages, capitale du royaume d'Assacanus, dansllnde. Ce récit a une ressemblance singulière avec celui de Quinte Curce ; qu'on en juge :
QnNTK Curce, VIIÏ, x, 27, sqq. — Ha^c inuninienta conlemplantem Alecniidrum, consiliique incertuni, quia nec cavernas nisi aggere poterat implere, nec tormenta aliter mûris adniovere, quidam e muro sdfjitta percussit eum. Forte in suram incidit telum : cujus spiculo evulso , admoveri cqiium jussit ; que vectus, ne obligato quideni vulnerc. haud segnius destinata exsequebalur. Ceterum, cum crus saucium pcnderet, et, cruore siccato, frigescens vulnus aggravaret dolorent, di.visse fertur « se qui- <leui Jolis fHium dici sed corporis œgri vitia sentira ».
SÉNÎîouE, Lettres, VI, 7 (= o9), 12. — Alcxandcr^ cum jam in India vagaietur, et gentes, ne finitimis quidera salis notas, belle vastaret, in obsidione cujusdam urbis, duni circumit muros, et imbecillissima mœniuni qusTÏl, sagitta ictus, diu persedere et incepta agere perseveravit. Deinde cu7n , represso sanguine, sicci vulncris dolor cresceret, et crus suspcnsum cquo paulatim obtorpuisset, coactus absistere, « omnes, inquit, jurant esse me Jovis filium, sed vulnus hoc hominem esse me clamât ».
La parenté des deux versions est évidente; les circonstances de l'accident arrivé à Alexandre sont les mêmes, la réflexion échappée au blessé est exprimée par les deux écrivains dans des termes à peu près semblables; il n'y a guère qu'une seule différence. Quinte Curce nomme la ville devant laquelle Alexandre fut blessé, Sénèque ne la nomme pas; rien de plus naturel, Quinte Curce écrit l'histoire d'Alexandre, Sénèque conte une anecdote en passant. D'où vient cette parenté entre les deux passages que nous examinons?
Elle ne peut s'expliquer que de deux façons : ou bien Sénèque et Quinte Curce ont puisé à une même source, ou bien l'un des deux a copié l'autre.
1. Nous avons emprunté, en partie, les éléments de cette discussion à un article très intéressant de M. Th. Wiedemann, Philologus, XXX (1870), pages 241 sqq. et 441.
32 QUESTIONS TRiaiMINAIRES SUR QUINTE CURCE ET SON OEUVRE
La première de ces deux hypothèses n'est pas soutenable ^ En effet, l'ouvrage eommun auquel Quinte Gurce et Sénèque auraient puisé ne peut avoir été écrit en grec. Car, si cela était, on ne retrouverait pas cette identité de termes que nous avons notée : deux écrivains d'un tempérament aussi dilîérent auraient trouvé des expressions différentes pour traduire le même texte. Il ne faut pas non plus songer à un ouvrage écrit en latin. Avant Quinte Curée et Sénèque, Trogue Pompée est le seul écrivain latin qui se soit longuement occupé d'Alexandre, mais son histoire ne saurait être considérée comme la source commune du récit de ses deux compatriotes. Justin, qui parle de la blessure d'Alexandre, ne donne aucun détail caractéristique et omet le mot sceptique d'Alexandre K Songera-t-on à un recueil d'anecdotes aujourd'hui perdu? On ne le pourra pas davantage: Sénèque aurait bien pu se servir d'un pareil recueil, Quinte Curce n'aurait assurément pas voulu le faire.
Reste la dernière hypothèse : l'un de nos deux écrivains a copié l'autre ou tout au moins s'en est inspiré. Lequel est-ce? Avant tout examen, la réponse à cette question n'est pas douteuse; le copiste ne peut être que Sénèque. On comprend très bien qu'un écrivain, au sortir d'une lecture faite soit par curiosité sans but déterminé, soit pour une raison quelconque, se laisse aller à raconter un fait anecdotique qu'il vient de lire, et que, la mémoire encore toute fraîche, il le raconte inconsciemment dans les termes mêmes dont un autre s'était servi; mais qu'un histo'rien faisant un travail de longue haleine sur un personnage, objet de travaux innombrables, aille emprunter le récit d'une anecdote si peu importante à un ouvrage comme les Lettres de Sénèque, c'est là une hypothèse inadmissible, surtout étant donné ce fait que le récit de Quinte Gurce, comme on peut en juger par une simple lecture, est plus complet que celui de Sénèque.
1. Elle Test d'autant moins qu'aucun écrivain de l'antiquité ne raconte ce fait avec autant de détails que Quinte Curée. — Cf. Phitologiis.XXX, pages 248-49 et les nolt.'S.
2. JrsTiîi, XII, 8. — WiKOKMANN {Philologu.<!, XXX, page 230) et Eussner {Philologus, XXXM, page 155, sqq.) soutiennent à tort, à propos de ce passage, que Quinte Gurce ne s'est jamais servi de Trogue Pompée. — Cf. R. Petersdohff, Eine neue Hauptquclle des Q. Curtius Ru fus, Hanovre, 1884, page 20, et Infra. pages 126, 127, 146, sqq.
PROBLEMES BIOGRAPDIOUES
On doit donc croire que Sénèque a pris dans l'histoire de Quinte Gurce les détails et, en partie, les termes de l'anecdote que nous avons citée.
Sénèque d'ailleurs avait peut-être lu Quinte Gurce plus qu'on ne l'imaginerait tout d'abord. C'est du moins ce qui paraît résulter de deux autres phrases que l'on trouve à la fois chez l'historien et le philosophe. Dans le même passage * que nous avons rapproché de celui de Quinte Curce, Sénèque ne donne pas le nom de la ville devant laquelle Alexandre fut blessé, il se contente de la désigner par ces mots assez vagues ne finitimls quidem salis notas; or Quinte Gurce dit précisément, quelques chapitres auparavant', en parlant des Paropamisades, peuplade voisine du royaume d'Assacanus, ne finitimls quidem satis notam. De plus, dans une lettre précédente, à propos des vices que fait naître l'oisiveté et qui cessent avec elle, Sénèque soutient, comme Quinte Gurce, que le travail seul peut dompter l'indiscipline d'une armée, et il exprime sa pensée dans les termes mêmes dont s'est servi l'historien. Le rapprochement paraîtra encore plus frappant, si l'on veut bien oublier un moment que Quinte Gurce parle d'un événement précis, et que Sénèque reste dans les généralités; si, enfin, l'on remarque ce fait que le passage de Quinte Curce appartient, coïncidence singulière, au même livre auquel Sénèque semble avoir emprunté le « ne finitimls quidem satis notas ».
Quinte Curce, VII, i,4.— Horum cogitatio subibat exercitum, seditiosœque voces referebantur ad regem. Quis ille haud sane motus, satisque prudens otii vitia negotio discutiy edicit ut omnes in vestibulo regiœ praesto sint.
Sénèque, Lettres, VI, 4 (—56), 9.
— Magni imperatores, cum maie parera militera vident, aliquo labore compescunt et expeditionibus detinent. Nunquam vacat lascivire districtis, nihilque tam certum est quam otii vitia negotio discuti.
Si l'on admet avec nous que Sénèque ' a fait usage de l'histoire de Quinte Gurce, on devra donc par là même admettre que