Beaumarchais, Barbier de Séville, I, ii
Ce n'est pas tout, le style de Quinte Curce a un dernier caractère que l'analyse précédente nous a laissé soupçonner, il est inégal : dans les passages les plus travaillés, les mieux écrits de VHistoire d'Alexandre, il y a des impropriétés de langage, des négligences, des faiblesses de tout genre.
Cette inégalité exphque les jugements des critiques, jugements si divers * que leurs auteurs semblent les avoir formulés à la manière de cette demoiselle de Briais qui croyait avoir vu quelque chose de la conversion de saint Augustin dans la fin de Quinte Curce ^ Mais, si cette inégahté explique les jugements des critiques, elle n'en reste pas moins inexplicable, même après
1. Lemaire (Op. /., t. III, page 322, sqq.) a réuni, après Snakenburg et Pitiscus, la plupart des jugements portés sur Quiute Curce. Nous croyons devoir en citer quelques-uns qui sont importants ou peu connus. — La Motte Le Vayer, des Anciens et principaus historiens..., Paris, 1646, page 267. — « Tant y a qu'entre les historiens Latins il n'y en a point qui soit plus « dans l'approbation générale que Quinte Curce. Les uns sont pour le « style de Tite-Live, les autres pour celui de Tacite, mais tous couvien- « nent que Quinte Curce a très agréablement et très bien cscrit. » — Du Perron, Perroniarm, au mot Stiles, page 307 : « Une page de Quinte Curce « vaut mieux que trente de Tacite,... Quinte Curce est le premier de la « latinité, si poli, si terse, et est admirable qu'en ses subtilitcz il est
u facile, clair et intelligible M. de Tyron qui était un grand homme
« pour juger des stiles mettoit Quiute Curce au premier rang. >> — Érasme, bien avant La Motte Le Vayer, faisait des réserves (Ciceroniaîius) et constatait que Quinte Curce avait des locutions inconnues à Cicéron. Les auteurs de la Méthode latine de Port-Royal préface) soutiennent qu'il ne peut former le style, « si l'on n'en excepte quelques phrases élégantes et « pleines de grâce, dont le choix est d'autant plus difficile qu'il suppose « une gramle connoissance de la véritable pureté de la langue. » De nos jours, Bernhardy (0/?. /., pages 730 et 733) prétend que, par l'art de construire la phrase, il se rapproche de Cicéron, mais qu'il emploie certains mots d'une manière qui n'est pas naturelle; il le trouve d'ailleurs spirituel et piquant; Teuiïel {Op. /., § 299) compare son style à celui de Sénèque, il en signale le tour concis et antithétique, la couleur poétique et déclamatoire; il affirme néanmoins que son vocal)ulaire porte la marque de l'époque classique. — La IIahpe {Lycée, t. I, page 330, éd. du Panthéon) : « Le style de Quinte Curce est très orné et très fleuri, mais il « convient à son sujet. » — Schoell [Histoire de la littérature romaine, t. II,
page 38i): « Sa diction est pure et éloquente son style est trop orné
« et quelquefois déclamatoire. » — On nous permettra de rapprocher de ces appréciations les jugements suivants, qui sont peut-être un peu sommaires ; R. Frahy, La question du latin, Paris, Cerf, 1883, page 152 : « Quiute Curce n'est qu'un historien de pacotille; quoiqu'on le lise en classe, il n'a rien de classique. » — Handbuch der klassischen Altcrthumswissenschaft, heraiisg. von 1. Mueller, Nordlingen, 1885, t. II, page 401 : « Quinte Curce est aussi emphatique et aussi outré que possible. »
2. Sévigné, Lettres, éd. Uachette, t. VI, page 441. — Cf. i. IV, page 280.
ce que nous avons dit dans les pages précédentes. On ne saurait l'attribuer uniquement à Tinfluence du milieu, d'une éducation telle que « quand on l'a reçue, comme dit Pétrone, on n'est « pas plus capable d'avoir du goût, qu'il n'est possible de « sentir bon quand on fréquente trop la cuisine ^ »
On ne saurait même l'expliquer d'une manière satisfaisante, en considérant V Histoire d'Alexandre comme l'œuvre d'un homme qui, n'étant pas du métier ^ écrit avec recherche ou négligence, suivant que son attention est plus ou moins tendue. A un caractère aussi général, aussi profondément marqué, il faut chercher une cause générale et puissante ; nous la trouverons sans doute en résolvant un dernier problème, en déterminant le genre d'ouvrages auquel appartient V Histoire d'Alexandre^ le but que Quinte Curce se proposait en l'écrivant.
1. Pétrone, Satyricon^ 2 : qui intcr hacc nutriiinlur, non magis saperc possimt, quam bene olere, qui in ciilina habitant.
2. Cette explication aurait une valeur assez considérable si l'on admettait avec nous (cf. page 49, sq*!.) que notre historien est le même personnage que le consul Gurtiiis Rufus.