AVANT-PROPOS
II est.peu d'anciens Monasteres qui ne se glorifient d' avoir eu quelque Saint parmi lews fondateurs.
L'antique Prieure de Talloires ne fait pas exception a cette loi providentielle. Des qu'on remonte tt ses premiers temps, necessairement on rencontre la figure de Saint Germain. Ce n'est pas que ce Saint ait ete le premier fondateur de cette Maison religieuse , puisque I'histoire d6ja la signale avant lui. Mais Germain hi donna une forme, line vie nouvclle, il en assura I'avenir. Aussi en est-il demeure la meilleure, la veritable illustration, et il en restera assurement le dernier souvenir. Vn jour peut-etre, ce qui fut le monastdre de Talloires ne sera plus qu'une poussiere, et, tout autour, la mdmoire de Saint Germain sera toujours vivante. C'est une des nombreuses promesses que Dieu a faites a ses Saints.
Saint Germain ne fut pas, de son temps, V unique Saint de son monastere. II y avail pour aide et compagnon un Religieux de meme vertu que lui. Bienplus, ce Religieux etait son fr&re ; Ruph ou Rodolphe etait son nom. La vie de ces deux frdres present e de touchantes similitudes ; Us ont en realite vecu de la meme vie, et la mort les a trouvds tons deux dans le desert, vivant en solitaires. A chacun d'eux nous nous proposons de consacrer quelques pages. Nous commencons par Saint Germain. Avouons-le tout d'abord f les recherches que nous
a coutees ce travail out ete tongues et minutieuses ; et cependant it ne satisfera certainement pas la legitime curiosite qu'dveille parmi nous le nom de ce Saint.
Les documents qui nous parlent de Saint Germain nous laissent dans le plus grand embarras. Les uns le font vivre au X e siecle. Un auteur tres-autorise le place a la fin du X e et au commencement du J/ e . D'apres les autres enftn, il a vecu en plein J/ e siecle. Devant cette dissidence, le devoir est Men simple. Nous exposerons fidelement les trois opinions, et nous examinerons les titres sur lesquels elles s'appuient. Dans un debat de cette nature, prdtendre avoir trouve le dernier mot, serait de notrepart grande pre"somption. Toutefois, apres I'examendes pieces, il est bien difficile de ne pas incliner vers I'une on I'autre de ces trois opinions. Nous dirons done francliement noire avis. Le lectern jugera s'il doit nous suivre dans notre preference.
Les documents ne peclient pas seulement par cette contradiction chronologiqae. Us en presentent d'autres sur plus d'un point. On y trouve de grandes obscurites et de nombreuses lacunes. Enfin Us sont plus que sobres de ddtails.
Reste a consulter la tradition puremenl orale. On sait ce qu'il advient de cette tradition, lorsque, laissee a elle-meme, elle tfa parallelement, pour 'la maintenir et la contrdler, aucun tdmoignage plus solide, tel qu'un livre, une inscription, un monument, etc., etc. Bientdt elle se mele, s'obscurcit, se neglige, s'altere profondtment et quelquefois s'dvanouit. Cette tradition tfa pas mieux servi Saint Germain. On sait qu'elle aime beaucoup les Saints qui s^eloignent des voies communes, tels que les Solitaires. II faut done croire que longtemps elle aura conserve, de la vie et desvertus de ce Saint, plus que nous n'ensavons aujourd'Tiui, mais le long des siecles sa voix s'est presque eteinte ; It peine nous en arrive-t-il quelques derniers echos indecis et confus.
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Avec de telles donntes, il est Hen Evident qu'un travail consciencieux doit se borner a reproduire les grandes lignes de la figure de Saint Germain. Ce n'est pas un portrait de lui que Von pent tracer, c'est a peine une ebauche. Et encore, a cette Ebauche, il reste impossible de donner absolument son vrai cadre, puisque I'epoque ou a vecu ce Saint se ddrobe encore a la certitude complete.
Mais toute la vie des Saints ne se mesure pas du berceau a la tombe. Pour eux, ici-bas meme, il en est une seconde. Us se survivent en effet autour de leur tombeau, sur les autels, dans les eglises et les chapelles qui portent leur nom. Saint Germain ne pouvait manquer de cette seconde vie, et elle nom est mieux connue. Commencee dans la grotte qui fut son abri, et dans I'oratoire qui fut son lombeau, elle s'est prolongfe jusqu'a nos jours. Heureusement nous pouvons reconnaitre et suivre,' au cours des siecles, ce culte immemorial qu'ont rendu nos peres a Saint Germain, et nous allons le raconter. Ainsi, a defaut d'une Vie de Saint Germain proprement dite, nous aurons au moins I'liistoire de son culte. C'est assez pour la gloire d'un Saint.
Au demeurant, qu'on ne s'etonne point de cette obscurite qui s'est faite entre nous et lapersonne de notre Saint. Les erudits en hagiographie, les familiers des Bollandistes rencontrent souvent cet accident historique, surtout pendant le X K el le XI e siecles, qu'on a justement appele's : les catacombes de 1'hisloire. Ecrivit-on peu a cette epoque? Les chroniques en ont-elles et6 perdues ? Gisent-elles, encore ignorees, dans quelques archives ???? Pour I'une ou I'autre de ces causes, plusieurs Saints de cette epoque partagent le sort de Saint Germain, et sont descendus dans une nuit plus obscure encore.
Nous divisons ce travail sur Saint Germain en trois parlies. Dans la premiere, nous exposerons et discuterons les opinions relatives a I'epoque oil a vecu ce Saint. La seconde partie sera consacree a un apercu
de sa vie. La troisieme enfin aura pour oljet le culte qu'il a r ecu jusqu'a nos jours.
On estimera peut-etre que nous sommes entre dans certains details de peu d'interet. Tel ne serail pas I' avis des Benedictins, si jamais Us reprenaient possession de I'abbaye de Talloires. Quel prix n'auraient pas pour eux tons les souvenirs du passe" ! Les annales d'une maison, d'une famille, nous interessent et se recommandenl par les menus fails. C'est la noire defense. Du reste, les notes toutcs personnelles qui sont devenues cetle Etude, ne sont evidemment destinees qu'a notre pays, qu'a noire diocese.
Cela Ait, ami lecteur, soyez-moi bienveillant et entrons en matiere.
Talloires, 28 octobre 1877.