‹ Étude sur Saint Germain [microform], moine bénédictin d'abord prieur de Talloires ensuite solitaireChapitre 30 sur 38 · SOLI DEO HONOR, ET GLORIA · texte numérisé non relu

SOLI DEO HONOR, ET GLORIA

Ce que s'ensuit (Amy lecteur), Je 1'ay tir6 et extraict a la plus grande gloire de Dieu, qui est admirable en ses Saincts, de quelques livres manuscripts qu'estaient en cette maison, dicte

nostre Dame de Talloyres pays, et diocese de Geneve et voisin de six lieues de la ditte ville de Geneve he"r6 tique de cent ann6es plus, au moins. Afln que tu sois adverti, et seache comme cette ditte maison de Talloyres ou vivent encore de present trente religieux en estroiete observance des Regies de S' Benoist, regie et gouverne'e par les Abbez, et chapitre du royal monastere de Savigny. Et mesme qu'en ranne"e 1609 1'observance religieuse qui s'y observe de present y a est6 introduicte par la pieuse vigilance de Monseigneur Francois d'Albon, moderne abb6, et par ses visiteurs R6ve"rend Dom Jacques Deprades et Re"v6rend dom Gilbert d'Aboin. Ledit dom Deprades

vicaire g6n6ral dudit Seigneur Abb<, et 1'autre son compagnon, tous deux Religieux dudit Savigny et visiteurs en 1'annSe 1610.

Et que ledit monastere de Savigny est un des plus anciens de France, car nous avons veu la uiemoire que lors que S l Maur disciple de S' Benoist, vint d'ltalie pour apporter la Regie de ce grand Saint en France, a la requeste du reverendissime Evesque du Mans le dil Saint Maur passa a la forest de Sylvaigni au territoire de Lyon, dans laquelle forest, il trouva quelques herinites, et Anachoretes esquels il laissast la promesfe de leur envoyer lesdittes regies, et les recepvoir en 1'ordre de son maistre Sainct Benoist, dez aussi tost qu'il aurait prins maison devers ceux qui 1'avoient demand^ ; comme il fit depuis. Et desdits hermites qui habitaient la forest de Sylvaigni sont seulement nommez ces quatre Lucius, Lucinius, lamius, et Hystmido. Et que ces quatre esloient si grands serviteurs de Dieu, et observants religieux que de toutes parts de la France Grands Seigneurs les visitaient, et leur aumosnaient beaucoup et plusieurs demandaient de professer la vie religieuse avec eux en exacte observanee des regies de Saint Benoist. Et dans peu de temps se forma un monastere au dit lieu qui respondait a Sainet Maur, et florit le dit monastere quelques centaines d'annees en grande sainclet6, eten nombre de personages saincts et doctes. Mais le Lyonnois saceage par les Sarrasins, ledit monaslere fut presque tout destruit et demeura en fort piteux eslat jusqu'au temps de Cbarlemagne qui le remit et le fit reedifier, luy augmenta ses rentes et revenus, luy donnant beaucoup de fiefs, et de terres, dou depuis il a este diet le Royal monastere de Savigni. Et arrive" souls ce Prince que les moynes de S' Martin de Tours de TOrdre de S' Benoist s'estaient tenement desvoyez et detraquez de leur vocation que Dieu s'en estant irrite, il fit qu'un ange en une nuit les esgorgea, et occit toutz fors un sacristain nomme Itherius que Dieu quomanda a son ange de sauver. Et cet Itberius fut le l er Abb que le Roy establit, et nomma au monastere de Savigni, que sa majeste^ avail remis. Et la Sainclet6 de cet abb6 Itherius fut si remarquable que dans peu d'annees de toutes les provinces des Princes chrestiens luy vindrent personnes remarquables en pifite', et moyens pour y estre receus, et vivre monachalement soubs son obedience. Et memement grands seigneurs et princes fondans en leur pays et terres des maisons de 1'ordre S 1 Benoist les donnaient et agregeoient a 1'usage et regime dudit abb6 de Savigni, et de ses religieux. Et ainsi Savigni commenca a reprendre son premier air et le lustre de sa pre-

miere foundation ; et a donner beaucoup d'illustres personnages en pi6t6, et doctrine a 1'Eglise pour le service de Dieu.

Et pour temoignage de ceste v6rite, on void es arehisves du couvent de Talloyres comm'en I'ann6e 900, Raoul ou Rodolpbe Lancien ainsi est-il appe!6 en la Carte, Roy de Yienne, Aries et Bourgogne donna a un second Ilherius, abb6 dudit Savigny une Eglise, avee ses terres et depandances situ6e en une forest et lieu dit Tallueres pays des Albanais qu'on nomme de present en Genevois. Puis Ermengarde Reyne desdits royaumes voulut augmenter les dons dudit Raoul ou Rudolphe au profit dudit Savigni. D'ou a ces fins elle demanda des religieux a 1'abbe" pour venir audit Tallueres pour y faire construire un Monastere Ad usum, et regimen Dpmni Itherii Abbatis et monachorum Sancti Martini Savigniaci, et omnium successorum. Qui sont les propres termes contenus en la fondation et donation de la dilte Ermengarde. Pour a quoy satisfaire on verra en ce que s'ensuit ce que nous avons de Sainct Geremain qui a este" Religieux profez, prestre et cellerier soubs ledit Itherius et son suceesseur en 1'abbaye de S l Martin de Savigny prins de quelques manuscriptz et anciens me'moires laissez par des religieux qui ont vescu en Talloire jusqu'a cent annees. Et de la relation de quelque religieux de 1'ordre S l Augustin du mesme pays dudit Sainct Geremain.

Pour done parler de ce Saint Serviteur de Dieu que nous disons Germain ; J'ay premier a advert! r qu'en un vieux manuscriptz ou j'ay trouve un 6pitaphe i'ort ancien d'icelluy, il se nommait Geremain, mais on a pass6 de le nommer Germain et ainsi on 1'invoque. Et tient-on qu'il estait natif de parens fort nobles, et riches, en la ville de Tiermont a quatre, ou cinq lieues de Malignes, ou Maline au pays bas. Mais on ne scait pas 1'appellatif de sa maison d'autant qu'en 1'ordre de S' Benoist ceci a este" observe" en tout le temps que 1'exacte observance de son institut a continue (comme nous le trouvons en nos viels et anciens manuscriptz) que les moynes, et religieux ne se nommoient que des propres noms qu'on leur donnoit renoncant au monde sans dire le nom appellatif de leur maison. Et nous avons le livre de nostre chapitre dans lequel nous trouvons enregistrez nos abbez, Prieurs, et autres bienfaiteurs religieux qui ont vescu il y a six, sept et huict cens ann6es ou pas un ne peut estre recognu de quelle maison, ou famille ils ont est6. Et ainsi des quatre premiers qui furent envoyez a Tallueres depuis Silvaigni ou Savigni a la reyne Ermengarde desquels nostre Sainct Germain esloit le

premier. On ne peut scavoir autre que le aom de Religion, et le nom des autres trois ses compagnons sont : Rudolphe, propre frere de Saint Geremain et un autre Isthmius et le 4 me Isthmido et de tous quatre les corps sont dans le domaine de Tallueres r6v6r6 et tenus pour Saincts et notamment Germain et Rudolphe son frere ; Et duquel Germain, voicy ce qu'on en tient : On dit qu'il n'avoit que sept anne"es qu'il fre"quentoit si fermement les Eglises, et lieux de piSte 1 , et devotion que mainte fois il demeuroit les quatre et cinq jours cache\ en quelque coin d'Eglise qu'il trouvoit en sa commodite" sans autre nourriture et aliment que celuy qu'il prenoit par la continuation de ses prieres parlant avee Dieu en esprit de son innocence. Puis il relournoit en la maison de ses parens et quand on luy demandoit ou il avoit este ; il rfipondoit qu'il avoit este" et arreste 1 avec son Grand pere qu'il avoit traiet6 si delieieusement qu'il se resolvoit de demurer -toute sa vie a son service. Si on luy bailloit a manger ou quelque chose qui put esconduire, et musser, il emportoit etle donnoit au premier pauvre qu'il treuvoit. Et mesme se despouilloit jusqu'a sa chemise pour couvrir leur nudite\ Et comme un jour sa mere le tansantlui demanda Qu'est-ce qu'il avoit faict de sa rode, et autres habitz ? J'ay rencontre (dit-il) quelques serviteurs de mon Pere Grand, qui avoient besoing ; et je les leur ay prestes ? Car mon Pere Grand qui es ez Cieux m'en rendra bien de plus riches, et meilleurs ? Sa mere recognut qu'il y avoit en cet enfant quelque chose plus qu'il ne pouvoit humainement avoir apprins d'ou elle commenca a 1'avoir en plus particuliere consideration que ses autres freres ; et ne le tansa plus depuis, ni de la perte de ses habitz, ni d'autres choses qu'elle scavoit qu'il prenoit pour donner aux pauvres.

Elle teuoit main pas moins qu'il apprit et 1'envoya tous les jours devers un rnaistre il s'en alia a Malines par devers 1'Evesque et le pria qu'il voulut le garder prest de luy et qu'il le serviroit quand qu'il celebroit la messe ? L'evesque regardant ce jeune enfant luy demanda d'ou il estoit ? Et qui estoit son pere. II repartit qu'il n'avoit que son Pere Grand qui luy avoit commande de revenir a luy a ce qu'il le prioit, L'Evesque recognut incontinent que cet enfant parloit de Dieu et que ve"ritablement il 1'appeloit son Pere Grand. Et pour ce il luy respondit, qu'il demurat, et que s'il servoit bien a 1'autel, il le garderait prez de luy. Le lendemain venu que 1'Evesque voulut ce'le'brer les divins mysteres, il employa le jeune garcon lequel assistat si de>otement et exactemenl a I'e'vesque que tous les

assistants dirent depuis k l'6vesque ; que sans faillir, il y avait eri ce jeune garcon quelque chose de plus, que la nature.

Ayant servi quelques mois il apprint que sa mere le faisait chercher, et pour ce il pria 1'evesque de le cong6dier comme il fit, et le voulant faire accoinpagner il le remercia. L'Evesque luy donna quelque argent qu'il receut avec contentement, disant que cela estoit bon pour secourir les serviteurs de son Pere-Grand.

Arriv6 en la maison de ses parens ; sa mere luy demand a d'ou il venoit, et ou ii avait si longteraps arrest6 ? Je suis este" gaigner (respondit-il) quelque chose par devers monseigneur notre Evesque, pour les serviteurs de mon Grand Pere : que les plus riches de mes parens me"prisent? Et de faict il ne fut guiere esloigne" de la ville qu'il distribua tout ce qu'il avoit, aux pauvres.

Parvenu, avec cette fac,on de vivre k 1'aage de 19 a 20 ans ; sa mere luy proposa s'il vouloit passer en France, et aller estudier en la fameuse ville de Paris, il reeeut la proposition de sa mere avec tant de contentement que dans peu de jours, il voulut partir, car il ne recherchoit rien tant que de sortir, et s'eslogner de son pays, et de sa parente" pour chercher, et trouver lieu a se retirer au service de son Grand Pere en quietude.

Sa mere voulut que son frere Raoul ou Rudolphe son puisne" 1'accompagnat parce qu'il 1'aymoit partialement et plus que deux freres s'il y a un plus au par sus du vray amour de freres. Estans en chemin Germain ne parle a son frere Raoul, ou Rudolphe que de la Grandeur de son Pere Grand, et comme pour le servir, il ne falloit se soucier de quitter leur maison les moyens, et pere et mere, Rodulphe qui n'avoit pas intention que de 1'accoinpagner pour voir Paris, puis s'en retourner fut touchez des discours de son frere. Et luy demanda ne sommes-nous pas freres ? Ouy repartit Germain. Ce vostre Grand Pere que me rementevez tant, (dit Rodulphe) est encore done le mien ? II est vray? dit Germain, et pour ce ne voulez-vous pas entrer en son service comme moy? V6ritablemenl respondit Rodulphe, je n'en ay jamais ouy parler qu'k vous ? Mais si je vous prometz que je ne vous quitteray jamais que je ne me voye avec vous en son service. Car je recognois bien que ce Grand nostre Pere n'esl autre que Dieu? et celuy que nous disons estre ez Cieux ? Et pourtant si en estudiant, on le sert, je veux esiudier avee vous, et faire tout ce que vous m'enseignerez qu'il conviendra faire pour le servir? Germain joyeux d'avoir instruict et gaigne 1 son frere lui promet reciproquement qu'il ne le lairroit oncques. Si qu'estans arrivez

Paris, il escrivit a sa mere que son frere Rodulphe s'estoit rsoiu d'estudier comme luy, el que tous deux estoient disposez de bien estudier comme Us flrent, si qu'ils se rendirent capables d'entendre les sainctes lettres.

Cependant dans Paris, et par toute la France la reputation de la sainctete de 1'abbe et des moynes de Saint Martin de Savigni estoit tellement en la bouche d'un chacun qu'on ne parlait d'autres spirituels que desditz abbe et religieux d'ou lesditz freres Germain et Rodulpbe se resolurent de quitter leurs eludes et parlir de Paris, et s'acheminer pour chercber et treuver 1'abbe de Savigni, qui estoit un Itberius second. Et ayant vendu tout ce qu'ils avoient se mirent en chemin.

Celuy qui a escript la vie de S l Bernard de Menthon dit que ce nostre S l Germain fut dans Paris maislre dudit S l Bernard, et qu'a sa solicitation, ledit S l Bernard quiltapere et mere etc. Mais je n'ay seeu trouver rien de ceci pour ce que de S l Bernard de Mentbon comme de S' Germain, je n'en ay rien veu. Je laisse done aux plus doctes qui voudront escrire de Tun, et de 1'autre a tenir ce qu'il leur plaira, car outre que je ne scay pas ou ledit autheur aprins ce qu'il dit de nostre S' Germain, je n'en ay jamais ouy parler qu'a luy. (Et ceci par advis) sans luy vouloir contredire ;

Parvenus a Sylvaigni, ou Savigni, Germain se pr6sente a 1'abbe et a ses religieux, et fit la demande pour luy, et pour son frere et 1'abbe lisant en la face du postulant et de son compagnon qu'ils recberchoient vSritablement Dieu puisqu'ils estaient venus de si loing les receut, et les mit a 1'espreuve. Ces deux Saiucts freres donnerent tant de bons ternoignages de cette v6ril6 qu'ils promirent stabilite suivant la regie de nostre Pere S' Benoist en la congregation de S' Martin k Savigni.

Mais la modestie religieuse de S 1 Germain fut si admirable aussi B bien que son silence, et son travail a 1'obeissance qu'il surpassait tous ses esgaux en oraison, en veilles en bumilite et douceur, Dou apres ses ann6es de profession promeu ez sacrez ordres, il fut bomme et faict cellerier de la maison, et couvent. En laquelle charge il estoit si parfaiet, et prompt a servir les religieux, et leur donner leur n6cessitez suivant les commendemans de leur abbe que le Diable envieux de son avancement spirituel (car pour grand affaire qu'il eut a negocier ou traieter pour son monastere, il ne relaschoit jamais de ses exerciees, et austeritez ni en son oraison, ni en s'absentant du Cbceur et psalmodie que par obedience), Commenga a le vouloir

troubler dans le repos qu'il prenoit en la peyne qu'il avoit pour s'acquilter de sa charge et office. Et pour ce il suscita quelques uns de la congregation plus enclins a murmurer de la pi6te de Germain qu'a 1'imiter qui eommencerent a repr6senter a leur abbe que Dom Germain ou Nonne Germain dit 1'ancien escript ne pouvait pas vacquer au bien du couvent a tant d'exercices spirituels, assister si assiduellement es services du chceur, et faire ce qu'il estoit de la charge de cellerier, comm' il falloit. Et ceci r6it6r6 par diverses fois a 1'abbe. Le dit abbe pour contenter les indiscrets zeles d6posait Nonne Germain ou Dom Germain de cette charge dou il futsi joyeux, et en remercia Dieu si fervamenl que ses Emulateurs en demurent confus. Car depuis ayant employe le temps en choses qui luy estoient enjointes, il ne vacquoit qu'en la lecture et contemplation et es oeuvres de penitence avee le conge de son abbe, il se rendit si exact et austere qu'il ne mangeait que le moindre de ce qui luy estoit servi. Et avec le sceu (dis-je) de son dit abbe il passait les 3, 4 et 5 jours sans manger ni boire que fort peu de pain detrempe en 1'eau.

Cependant survint que la Reyne Ermengarde demanda des religieux a Itherius abbe de Savigni afln de construire une demeure, et couvent pour luy, et ses religieux au lieu dit Tallueres et la m6moire de ceei dit que ce fut en 1'anneemille.

L'abbe Itherius recevant, et acceptant les prieres d'Ermengarde et ses offres assembla son chapitre pour faire election et le choix des religieux qu'il falloit envoyer a la ditte Ermengarde. Le chapitre convocque, les religieux ouys, rabbe memorant de la vigilance et probite de Nonne Germain au gouvernement des affaires pendant qu'il avail este cellerier. Et le recognaissant sur tous ceux de sa congregation notable et exact en Tobservance reguliere delibera, ordonna, et le nomma pour estre envoye a Ermengarde, et luy envoya, et luy bailla pour compagnons son frere Rudolphe eux deux prestres, et Istmius, et Istmido diacres, et sont este les quatre qu'ont apporte de Savigni la regie de S l Benoist en Talloires, et qui ont faiet construire les oedifices necessaires aux frais, et despans d'Ermengarde Reyne de Vienne, d' Aries, et de Bourgogne. S' Germain eslant Prevost ou Prieur des autres trois, et de la famille. Et de tous quatre comm'a este dit nous avons les corps. Celuy de S' Germain est et repose dans TEglise dediee & Dieu, a la Glorieuse Vierge sa mere, a ce grand Sainct leur serviteur. Le corps de S 1 Rodulphe repose en 1'Eglise d'un priore depandant de Talloyres a trois lieues du dit Tal-

loyres qu'on nomme le Priori de Faussemagne et de S l Raoul. Et les corps des autres deux sont dans une chasse en 1'Eglise du Priori de Talloyres. Et par Intercession de ces serviteurs de Dieu, et notamment de S l Germain sa divine mis6ricorde a octroy6 et oelroye des grandes graces a tous ceux qui ont recours a luy par son Sainct servileur Germain. Et en vraye ve"rite, les aveugles ont recouvert la veue, les sourds Touye, les boiteux Taller et enfln finale Quolibet morbo fuerint gravati restituuntur tous ceux qui recourent en ce lieu aveefoy.

Ce glorieux S l Germain ayant fort avane6 les batimens spirituels, et temporels en Talloyres, selon les volontez d'Ermengarde, et les mandemens de son abbe", dSsirat revoir sa premiere maison de S l Martin en Sylvaigni, il obtint encor celuy-ci que d'aller pelerin visiter les lieux de la Terre Saincte et de Rome, fit lesditz voyages dans lesquels il endura grandes incommoditez qu'il supporta avec beaueoup de contentement en me'moire de la Passion, et mort de noslre Sauveur, qui le preserva n6antmoins en de"pit de 1'esprit de perdition qui fit tout ce que nostre Seigneur luy permit tant en eau qu'en terre pour esprouver, et rendre plus glorieux sont S' Serviteur Germain. Et de ce voyage nous avons le m^moire que le dit Sainct a apport6 toutes les reliques que nous avons a 1'Eglise de Talloyres et lesquelles nous croyons qu'il obtint par la requeste d'Ermengarde nostre fondatrice.

Revenu de Jerusalem, et reteriu en Talloyres par le mandement du sieur abbe" de Savigni a la requeste des bienfaiteurs, et a la demotion de la Reyne, il redoubla sa ferveur en oraison, et au recueillement inte"rieur pour la practique des vertus requises a la perfection qu'il scavait que les religieux sont obligez d'aspirer et tendre. Et pour a quoy vacquer sans de"tourbier et plus efficacement il supplia ses sup6rieurs de luy permetlre de choisir quelque lieu et se retirer en iceluy pour s'adonner tout a faict a une plus grande et particuliere solitude que celle qui se gardait dans le monastere, et de pouvoir finir ses jours en vray moyne et anaehorete.

Les supe"rieurs assurez de la cognoissance qu'ils avoient de sa force, et magnanimity pour vivre en solitude et me'moratifs comm'il avait grandement, longuement, fidellement, et perse" ve"rament et religieusement vescu, obey, et servi Tordre et sa maison, le voulurent consoler et pour ce suivant le primitif institut de 1'ordre qui estoit de permettre a ceux qui estoient dez long temps exercez en la vie coenobitique, et conventuelle comme Men exprimentez pour la soli-

tude de s'y en aller, d'y demurer, et y vivre tant que bon leur sembloit. Ils le luy permirent. et de chercher et choisir le lieu qu'il jugerait convenable a son dessein, et propre a moins d'incommodite"s d'y pourvoir estre aliment^ de son couvent, et de la maison de Talloyres qui luy fournit de ce qu'il demandait et qu'ou jugeait luy estre n6cessaire.

Et par celte permission il vint a cette montagne, et choisit ee lieu ou on void 1'Eglise de present dedie"e a Dieu, a la Sacree Vierge Marie sa mere, et a sa me'moire partie de laquelle ou il fut inhume" lui servoit d'oratoire pour c61ebrer les divins mysteres, et faire ses oraisons, se retirant puis en une baume de roc, le reste du jour et pour se reposer en la nuict laquelle beaume est un peu plus has de 1'Eglise. Et a vescu comme nous avons par tradition en cette solitude encores environ 34 ou 35 ann6es.

Mais le lecteur sera adverti que lors si Talloyres n'estoit que forestz et qu'il a prins son nom de Taillis fdou primitif on escrivoit Tailleres puis Tallueres, et Talloyres), que cette montagne qui est esleve"e par dessus de 1'estendue d'une lieue de France, n'estoit pas comme elle se void de present: Si que ce grand serviteur de Dieu Germain estait bien fort loge" dans la solitude et desert, et au lieu qu'il avail divinement cboisi pour la vie contemplative.

Dans la ditte baume, il dormoit sur le roc, plie" dans son cilice qu'il portoit ordinairement soubs sa cuculle monachale et convert d'un gros bureau. Et pour soumettre la cbair a 1'esprit il se prescrivit soubs le sceu et de 1'adveu de son sup6rieur, de descendre en tout temps d'byver, qu'en est6, de descendre tous les jours pour matines au couvent et ne se bougeoit de l'e"glise que vespres ne fussent cnant6es, aprez lesquelles il remontoit sans boire ni manger a sa bien aymee solitude. Et a laquelle arrive^ il reeitoit complies, quand on en avoit bail!6 le signe au couvent puis prenoit sa religieuse refection usant tous jours du pire qu'on luy envoyait. Et cette facon de vivre il garda lout le temps qu'il vesquit en solitude, ayde" de Dieu ; et de la permission de son prieur auquel par grande humilit6 il communiquait tous ses exercices afiu de bien observer ce qu'enseigne le Pere S' Benoist ; scavoir de ne rien entreprendre en la vie spirituelle au parsus de ce qu'est ports par les regies sans le sceu, et permission de 1'abbe", ou du Pere qu'on choisit pour Directeur. Mais dans le temps du Caresrne de 1'Advent, et de celuy qu'on observe devant Pasques ; il n'usoit que de quelques legumes et herbages crus et ne mangeait que trois fois en la sepmaine, le dimanche, le mardi et jeudi.

Et comme la paroisse de Talloyre commencait a se former (car pour rendre ces lieux habitables le Roy avoit rendu et d6elar6 francs les habitans, ou pour mieux dire ceux qui viendroienthabiter audit Talloyres). Ce Sainct commenca a estre visit6, et luy a cathSchiser ceux qu'il connoissoit n'estre guieres instruitz des rudimens de la foy, et cr6ance de 1'Eglise.

Et 1'autbeur qui a escrit de S' Bernard de Menthon dit que nonobstant sa retraicte les baron, et baronne de dit Menthon pere et mere dudit S l Bernard 1'eurent pour direcleur jusque la fin de leurs jours, et qu'il les ayda a bien mourir, comme il avail instruict, et enseign6 S' Bernard leur flls a mespriser les grandeurs du monde et les devices de la chair, pour bien vivre en ce monde, et plus heureusement en 1'autre.

S'en revenant de Talloyres, il vouloit a un jet de pierre se reposer sur un roc esloigne' de sa baume et nostre Seigneur pour confirmer la sainctet6 de son serviteur parmi ceux qui le visitoient., voulut qu'en se relevant ; et s'appuyant, comme j j a casse", el faible sur ses mains pour se relever, les vestiges de ses dittes mains sont demure'es empreinles sur le roc comme dans la molle cire, ou de la molle paste en trois el quatre lieus et on les void, et cognoit on, et revere on ; et Dieu a confe"r6 mainles graces sur le mesme lieu a des estropiat et paralytiques appostez sur le dil lieu.

On tient qu'il mourut aag6 de quatre vins et seize ann^es ,- et estant mort il fut inhum6 au lieu de son oratoire comme il avoit demand^ et obtenu, et qu'il eut la revelation de sa derniere heure de vie, une anne"e auparavant durant lequel temps il ne sortit toul a faict que de sa baume a son oratoire pour ce"16brer ; et de son dit oratoire a sa baume pour se pr6parer en 1'un comme en 1'autre desditz lieux a la sortie qu'il fit de ce monde pour entrer en la vie de Vautre. Et que pandant ledit temps il fut visit6 de la Tres-Saincle Vierge Marie a laquelle il avoit une inexplicable d6volion el confiance ; et des glorieux Sainetz S' Martin el S' Benoist ses patrons et les nostres. Et si nos anciens eussent est6 soigneux et diligens a mettre par escrit les miracles, et graces que nostre bon Dieu a faict, et conf6r6 par son serviteur S' Germain tant en la vie qu'aprez sa mort, Se croi qu'on en auroit dress6 des bien gros volumes.

Et en TannSe 1621, et le 28 d'Octobre que le corps et reliques dudil Saincl furenl enlev6es de son tombeau (qui avail esl6 forl mal tenu jusqu'a ce temps la) par feu de glorieuse mSmoire Messire Francois de Sales 6v6que de Geneve, et par Mons r son frere lors

evesque de Calcedoine pour la succession en 1'evesche comm'il a tenu (Messire Jean Francois) le dit Seigneur feu Francois faisant une tres docte, et fructueuse pr6dicalion de la v6n6ration des Saintz et des marques que TEglise recevoit primitivement pour juger de leur Sainctete, n'ayant pas ladille Eglise si circonspecte a faire tant de formalites qu'on observe de present pour leur canonization, dit que tres-e'vident tesmoignage de la SaincietS de S' Germain, les louanges duquel il presehoit estoit que des six cens et plus d'ann6es noslre Seigneur avait tous jours octroy6 des grandes et remarquables graces a tous ceux qui avoient en leur necessitez eu recours ez prieres de son serviteur S l Germain, venant avec la foy v6n6rer ses reliques, et visiter son tombeau. Et que nonobstant toutes les afflictions et tribulations que sa divine majest6 avoit permis que ces pays ayent est6 molestes et visitez soil par guerre, soil par peste et famine ; Jarnais le peuple de ces Estats de Savoye et Genevois, et tant d'estrangers n' avoient Iaiss6. ni d6siste\ de venir ici ez jours deslinez esquels on faict mernoire de ce servileur de Dieu qui sont les jours du Lundi de Pasques, de Pentecote, et fesle de Toussainiz premier de Novembre.

Quant a la m6moire des miracles et graces octroy^es et faictz par 1'intercession de ce Grand Sainct, je n'en parle point mesme de celles que le R. P. Cletle religieux b6ndictin de Talloyres et autheur de ce discours, et Narre, mand6 a Tolose ran 1637, au mois de May, j'en ay receu la deposition et relation veritable dez que je suis en Talloyres, et que je babite dez 7 annees, en son hermitage, pour ce que je ni ay encore pas travail!6 a la fac.on qu'on m'a invit6 de faire. Et qu'il se trouvera des plus capables que moy, et plus scavans pour une telle besogne, protestant que pour ce que j'en viens de dire, je n'entends pas donnerlecon a qui en voudra escrire sur lout autres m6moires que celles-cy, que je soubmetz a tous les r6glemens de la Sainele Eglise catholique et apostolique Romaine en la foy et union de laquelle je souhaitte veux et entends avec la Grace de nostre Seigneur mourir.

Page 1