PRÉFACE
Mon intention n'est pas, en présentant au public l'ouvrage de mon confrère et ami M. Paul Salkin, qui vient de passer environ sept années au Congo belge» en qualité de juge d'appel à Élisabethville» d'en faire une étude détaillée, mais surtout d'en signaler la portée.
Son livre m'a séduit parce qu'il est l'œuvre consciencieuse d'un observateur bien renseigné et, de plus, bien préparé par ses études juridiques et sociales à interpréter les faits coloniaux d'une façon plus large et plus philosophique que ne l'ont fait, en général, des ouvrages plus spéciaux malgré leur mérite relatif. Ce sont surtout les connaissances psychologiques et juridiques qui ont permis à l'auteur non seulement de mieux interpréter le problème . congolais sous ses aspects divers et complexes, mais même d'observer des faits qui échappaient à d'autres moins initiés à l'étude des phénomènes les plus importants de la vie sociale dkUis leurs rapports avec la colonisation, tant sous l'aspect de leur influence sur les peuples colonisateurs que sous celui de leur action sur les régions et peuples colonisés.
Dans le livre I, l'auteur résume fortement et clairement quelques aperçus préliminaires sur la colonisation des régions tropicales et équatoriales de l'Afrique, en commençant par expliquer les sens divers des mot»* colonisatiofif colonies, protectorats, possessions ou domina-
tions^ etc. Après cet éclaircissement nécessaire, il pénètre hardiment au cœur du sujet ; il se heurte tout d'abord à un problème juridique, à une question de conscience : a Actuellement, chaque région de l'Afrique tropicale et équatoriale a des maîtres, et ces maîtres ne sont pas les indigènes. Seules l'Abyssinie et la République de Libéria sont gouvernées par d.s noirs. » En effet, ces maîtres sont des Européens, Français, Belges, Allemands, Anglais, Portugais qui, « par la violence ou la douceur, ont imposé leur domination aux populations « bantu », c'est-à-dire à la race nègre. N'y a-t-il pas là un abus de la force? Cette question est tout à fait subjective ; l'auteur l'examine au point de vue européen et au point de vue indigène. Sa conclusion est : (( Les Bantu ne sont pas ce que l'on a cru longtemps, des intermédiaires entre la bête que l'on peut dresser, et l'homme ou des enfants, mais des êtres humains doués de pensée, de réflexion, etc. ; heurtez ces ensembles moraux et leur force latente se dresse devant vous sous des formes diverses. »
La colonisation est un fait historique, mais « s'écarter le moins possible de l'équerre bantu, n'innover que selon sa capacité, renoncer à toute innovation qui ne cadre pas avec elle, telle est la seule politique indigène que les Bantu accepteront et peuvent accepter sans danger ».
Suit l'exposé de l'utilité des établissements coloniaux ; la colonisation des régions africaines est indispensable à l'existence matérielle du vieux monde et du monde en général ; elle s'impose aussi à notre économie nationale.
La colonisation privée ou par Compagnies à Charte ou non sont des formes condamnées par l'évolution historique.
Désormais, c'est un État qui seul peut et doit coloniser ; seul il a les ressources et la durée nécessaire pour une œuvre dont le but n'est pas uniquement l'exploitation et le lucre.
Cependant, il ne faut pas se dissimuler les défauts de la colonisation par TÉtat : ces défauts tiennent, en partie, aux formes arriérées de l'État, à son fonctionnarisme, à sa prétention d'imposer directement aux indigènes des règles supposées bonnes en elles-mêmes mais, en réalité, non adaptées aux usages séculaires et à la mentalité des indigènes ; il faut y ajouter l'incapacité encore actuelle de l'État en matière économique, bien que cette incapacité ne soit pas essentielle à l'État, mais résulte, en grande partie, de l'atrophie de ses fonctions économiques sous l'influence dominante des théories libérales à partir de la seconde moitié du XVIII® siècle. Cependant, ces théories elles-mêmes n'ont plus leur ancien caractère absolu, et déjà dans la pratique, les États coloniaux tendent à intervenir indirectement ou directement ou, comme au Katanga, sous une forme mixte de participation de l'Etat et de sociétés.
Des difficultés se rencontrent inévitablement dans la colonisation des régions tropicales et équatoriales de l'Afrique. Il s'y trouve des colonies de peuplement : Rhodésie du Sud, une petite partie du Katanga et du Kivu, les plateaux herbus de l'Afrique orientale anglaise et quelques pentes de montagnes dans la partie orientale allemande ; tout le Sud Africain. Toutes ces régions sont pays de blancs ; la majeure partie des tropiques et des régions tropicales d'Afrique est pays de noirs ; le climat impose des solutions différentes à des problèmes différents.
Les régions accessibles au peuplement par les blancs progresseront sans doute rapidement, grâce à leurs ressources naturelles si abondantes ; mais l'immigration blanche y est encore insuffisante. Il faut donc recourir aux noirs ou à d'autres ouvriers de couleur. Faut-il réserver certains travaux qualifiés aux blancs? Faut-il empêcher la concurrence entre races au risque de mécontenter les noirs, les Hindous, les Chinois?
Le temps de l'exploitation est passé ; celui de la prospection et de l'exploitation commence ; ce dernier exige des techniciens et des spécialistes» y compris des commerçants et des planteurs. £n dehors de cela, l'Etat colonisateur doit disposer de capitaux considérables ; il doit donc être riche lui-même. Relativement, l'Angleterre l'est plus que la Belgique et surtout que la France ; le Portugal ne présente plus, sous ce rapport, les mêmes avantages ; de là le déclin de sa domination, de même que celui de l'Espagne.
La colonisation des régions tropicaleç et équatoriales d'Afrique diffère de celle des colonies de peuplement ; sa préoccupation doit être l'exploitation des ressources végétales et minérales, l'accroissement de la population Bantu ; l'élévation de celle-ci à une existence meilleure, A cet effet, il faut adopter une politique adaptée à la mentalité des noirs.
C'est à l'étude de cette politique à employer qu'est consacré le livre II. Celui-ci débute par une description des races noires et des races plus ou moins teintées de l'Afrique. Ces dernières habitent surtout le Nord du continent comme les Berbères, les Peuhls ou Fellahs, une partie du Soudan ; les premiers se sont croisés surtout avec des blancs, les seconds avec des noirs.
Ces Africains teintés sont nomades, sauf les Berbères du Nord ; ils vivent en groupes familiaux sous l'autorité du chef de la famille et souvent sous le régime de la communauté des biens. La race noire, au contraire, ignore la vie patriarcale et elle est sédentaire.
Ce furent les Ethiopiens ou Abyssins, population mélangée d'Arabes, qui dispersèrent les Bantu à travers l'Afrique, de l'est à l'ouest ; le bassin du Congo, protégé par la grande forêt équatoriale et ses marécages, ne servit sans doute qu'en dernier lieu de refuge aux noirs, où les suivirent les Berbères.
Le nom de Bantu s'applique actuellement à toute la race nègre pure d'Afrique. L'auteur aborde alors Tétude très approfondie des principales caractéristiques des Bantu en ce qui concerne surtout leurs manières de penser, d'agir et de sentir. On peut dire que dans cette étude si suggestive se trouvent les bases de la politique à adopter par les blancs à l'égard de ces populations.
Suit la description de la société Bantu et de ses divisions en peuples, tribus, clans et familles ; il y a les libres et les esclaves. Généralement il y a des chefs qui tirent leur origine d'ancêtres fondateurs du village primitif ; de même existe un certain lien hiérarchique entre les chefs superposés. Les chefs à tous les degrés exercent tous les pouvoirs directement ou par délégation.
Il y existe donc un lien social plus ou moins étendu, mais, au surplus, susceptible d'extension dans des circonstances favorables ; c'est ainsi que certains royaumes arrivèrent parfois à se constituer, mais temporairement. Ici l'étude devient naturellement sociologique. Les institutions familiales, paternité, maternité, filiation, mariage, polygamie, l'esclavage y sont mis en rapport avec les conceptions religieuses et juridiques ; l'auteur enrichit la science d'une foule d'observations personnelles, parmi lesquelles ses observations économiques, et spécialement les conceptions des noirs relativement à la propriété tant mobilière que foncière, doivent fixer l'attention de tout législateur et administrateur colonial qui a le souci de créer une œuvre durable et féconde. Chez les noirs, la coutume est plus puissante que la loi en Europe ; les réformes y sont plus dangereuses que chez nous ; j'attire à ce sujet l'attention du lecteur sur les édits promulgués il y a trente ans environ, par Msiri, qui régna sur tout le Katanga et qui vit son empiré se dissoudre pour avoir réformé des coutumes séculaires. Ceci prouve encore que l'action indirecte, lente mais plus sûre du colonisateur
doit être adoptée de préférence aux mesures brusques incompréhensibles pour la mentalité des noirs.
L'auteur expose magistralement quels furent les rapports des Européens et des noirs dans le passé. Il conclut de son exposé, que nous sommes en présence de l'opposition de deux races, l'une conquérante de civilisation supérieure, l'autre d'un génie encore inconnu jusqu'ici, assez soumise en apparence, mais d'une supériorité numérique énorme et dans un état social primitif encore communiste ; il y a donc non seulement opposition de races, mais opposition de régimes sociaux.
Comme résultat de l'histoire passée et de ses propres observations, « il est impossible de donner une adhésion réfléchie à la politique d'infiltration parmi les Bantu, des idées et des principes d'Europe. C'est, à la vérité, une politique d'assimilation à longue échéance. Le tour qu'ont pris les mœurs d'une race, sa morale, ses conceptions de Dieu, de l'amour, du gouvernement, du droit des individus par des actes répétés des centaines de milliards de fois au cours des siècles, est presque immuable. Le modifier sans danger par des idées composées est au delà des forces humaines. II est possible d'ébranler et d'arracher les racines d'un arbre, mais non de les remplacer ».
La politique qu'il faut adopter, <t c'est celle qui laisse les Bantu développer la civilisation qui leur est propre, sous la supervision du génie européen ».
Ce sont les grandes lignes de cette politique et les changements de méthodes que celle-ci impose que l'auteur trace avec une grande netteté :
1® Au point de vue social, abandon de toute idée de rapprochement sensible par les idées, les institutions, les mœurs entre les deux races ;
2® Au point de vue gouvernemental, institution, sous la souveraineté des États européens, d'États noirs suze-
rains, fonctionnant sous leurs chefs selon la coutume et avec leurs droits traditionnels, sur tout leur territoire ;
S^ Dans le domaine de la justice, abandon de Tadministration de celle-ci aux autorités indigènes avec l'assistance des résidents, sauf dans les centres européens et dans certains cas spéciaux;
é^ Dans l'ordre économique, reconnaissance que l'occupation favorite des noirs est l'art agricole ou pastoral, la chasse, la pêche ; rejet de l'idée de la prolétarisation industrielle des noirs, sauf une lente constitution d'une classe de travailleurs industriels ;
5^ Au point de vue didactique, instruction du Bantu dans sa langue ; préparation des plus éclairés aux fonctions publiques ; enseignement des métiers utiles, renonciation à la vaine prétention de former une classe de noirs instruits et déracinés ;
6^ En matière religieuse, favoriser l'évolution des superstitions bantu vers des croyances plus élevées en usant seulement de la collaboration des missionnaires les plus éclairés et avec interdiction de toute immixtion dans la politique indigène.
Notre politique, en somme, tend à la reconstitution de la société séculaire indigène en voie de désagrégation et de ruine, par suite de nos fausses méthodes.
L'auteur passe alors en revue les anciennes civilisations indigènes et montre ce que pourrait être la civilisation bantu de demain, si les principes indiqués par lui ci-dessus, et conformes à toutes les expériences historiques, étaient appliqués. Au contraire, « l'autorité européenne, aussi longtemps qu'elle restera directe, sera l'autorité de fait et son prestige ira dominant. Que le temps d'écoulé, que les populations indigènes augmentent en nombre, et les Européens se trouveront devant le chaos ». Je me permets ici d'ajouter que si, comme c'est plus probable, la
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population noire diminue, les blancs se trouveront euxmêmes incapables d'exploiter le pays, à la différence de ce qui a pu se faire en Amérique.
Dans une étude bien documentée et très approfondie, M. Salkin nous montre alors que, dans tous les établissements coloniaux, la question agraire est d'une importance capitale ; il étudie les législations en cette matière de la Rhodésie du Sud et de l'Union Sud- Africaine, ainsi que dans les dominations. La législation agraire du Congo belge lui semble une des plus favorables à l'indigène. Il résume cette législation, dont il fait à l'occasion une critique assez vive. Y a-t-il, à proprement parler, en Afrique tropicale, des terres vacantes ; comment les reconnaître alors que, pour les Bantu, le territoire entier est collectif et inaliénable? La solution intervenue est d'autant plus grave que les décisions à prendre relèvent de l'autorité administrative et non du pouvoir judiciaire ; c'est l'État blanc qui juge en sa propre cause. Les noirs ne dénient pas à l'État colonisateur sa souveraineté, ils le considèrent comme un chef superposé à ses chefs naturels ; ils ne comprennent ni l'apprQpriation par lui des terres vacantes, ni l'aliénation définitive de celles-ci.
Suit un projet de législation agraire plus équitable, où l'État devient un véritable protecteur des communautés indigènes ; ce système lui semble aussi plus favorable aux intérêts européens et à la civilisation.
Le livre II se termine par des aperçus analytiques parfois profonds et toujours suggestifs sur les contrats entre blancs et noirs, l'impôt indigène, le travail du noir et l'influence des missions. L'auteur n'ayant séjourné que sept ans environ en Afrique, s'excuse <^ n'être pas à même d'entreprendre la même étude pour l'influence du commerce sur les indigènes et pour la question de l'instruction.
Retenons les observations suivantes et méditons-les attentivement :
La guerre de 1914, la vue des blancs s'entretuant et de noirs tuant des Européens ont, à n'en pas douter, diminuer le prestige du blanc. Même, en général, plus le contact entre noirs et blancs est prolongé, plus le prestige de ces derniers se dissipe ; le Bantu observe plus et mieux l'Européen que celui-ci le Bantu.
Les colons les plus respectés des indigènes paraissent être les missionnaires ; ils lui apparaissent désintéressés, bons conseillers et d'une grande dignité de vie. Il n'en est pas de même pour les commerçants, entrepreneurs, planteurs, dont le but est le lucre et dont l'âme, a dit Paul Leroy-Beaulieu, est au fond celle d'un négrier.
Chez les Bantu, l'impôt est collectif toutes les fois qu'il s'agit du tribut payé à un chef autre que le chef du village ; il consiste, chez eux, en denrées, en corvées, tandis que l'Européen lui donne une forme individuelle et l'exige en argent. L'impôt indigène ne sera équitable que si l'Européen accorde aux Bantu une souveraineté mitigée et tous les droits sur le sol compatibles avec ceux de la civilisation, et que si une part importante de la recette est remise au chef pour être affectée aux travaux d'utilité publique dans chaque territoire.
Le seul mode de perception de l'impôt conforme à la mentalité du noir est la forme de son recouvrement collectif par communauté ; village, clan, tribu, après entente entre l'autorité et les chefs. Cet impôt collectif convient surtout aux colonies autres que celles de peuplement.
De tous les genres de travail, c'est la culture, la pêche, la chasse, que le Bantu pratique de préférence ; ce genre de travail a sur lui un effet moralisateur, à la différence du travail sur le chantier ou dans l'usine du blanc.
Le problème de la main-d'œuvre est très complexe ; il s'impose à toute l'Afrique ; l'auteur considère seulement
quelques-uns de ses aspects au Katanga. Malgré les libertés du travail et du recrutement, la main-d'œuvre y est insuffisante. Quant à l'introduction de la main-d'œuvre chinoise, elle constitue un grand danger et pour les noirs et pour les blancs.
En ce qui concerne les missions, leurs représentants actuels sont ou catholiques ou protestants; les Bantu sont animistes et fétichistes ; entre les deux il n'y a pas compréhension commune de part ni d'autre. Il en est de même pour l'islamisme, qui a au moins cette supériorité de signifier la guerre aux Européens et d'admettre la polygamie.
Comme il n'est pas admissible que les missions aient une politique différente de celle du gouvernement colonial, il est désirable que le missionnaire soit non seulement pénétré d'idéal, mais muni de science, alliant à la fois le dévouement et la connaissance à la fois pratiques et sociologiques indispensables à leur fonction dont le rôle peut être capital.
Au livre III, l'auteur traite du Statut international du Congo belge, des conventions qui lient la Belgique comme répondante de sa colonie, de la neutralité de celle-ci et des obligations imposées par les Conférences de Bruxelles et de Berlin, en matière économique, intellectuelle, morale ou mixte. Il s'y rallie à l'idée de sir Harry Johnston, de constituer un Conseil international des affaires de l'Afrique tropicale et équatoriale. L'une des missions de ce Conseil serait de se prononcer sur la valeur des méthodes gouvernementales et d'examiner le problème du travail industriel. Ce Conseil devrait être composé de coloniaux, d'ethnographes, de missionnaires compétents et de savants.
Les Actes de Berlin et de Bruxelles ont le grand mérite de jeter les bases d'une législation internationale pour notre colonie, mais ils présentent ce défaut d'être dénués
de sanctions et de ne pouvoir donner lieu qu'à des réclamations diplomatiques. Le Conseil des affaires indigènes proposé par Johnston serait utilement complété par une Cour internationale chargée de connaître des infractions aux engagements contenus dans ces actes qui devraient, de leur côté, être revisés et mieux précisés.
Suit une étude du statut en Belgique du Congo belge ; Belgique et Congo forment des personnalités distinctes. Ce dualisme s'applique en matière législative, administrative, financière, monétaire, judiciaire, budgétaire et même militaire. En ce qui concerne le domaine privé, l'État belge ne possède également que les biens de la Couronne situés en Belgique et en France.
En ce qui concerne le Statut des Belges et des étrangers au Congo, l'Acte de Berlin proclame le principe de l'égalité complète des uns avec les autres et, par suite, la jouissance des mêmes droits civils et publics.
Les chapitres relatifs au statut des sociétés scientifiques, religieuses et philanthropiques ainsi qu'aux sociétés à but lucratif sont non moins instructifs ; ils sont remarquables par la clarté et la précision de leurs exposés.
Quant au statut des indigènes, il est fixé par la loi congolaise souveraine au Congo et il est conforme aux vœux inscrits dans l'Acte de Berlin ; il contient cependant certaines lacunes et imperfections ; par exemple, les lois congolaises ne distinguent pas les métis des noirs purs, ni les noirs civilisés des noirs non civilisés, sauf en certains cas au point de vue pénal.
Les millions d'indigènes du Congo soumis à la souveraineté belge sont sujets belges, mais non citoyens belges. De là une certaine ignorance des aspirations des noirs ; cette ignorance rend leur gouvernement plus difficile ; les inconvénients qui en résultent pourront être amoindris dans les régions que la Belgique arrivera un jour à consti-
tuer en protectorats sous un régime de gouvernement indirect.
Les deux dernières parties de l'ouvrage (Titres IV et V) sont relatives à Vorganisaiion des pouvoirs et à Varmature judiciaire au Congo.
Les fonctions du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire y sont sobrement et clairement définies et décrites, et en même temps accompagnées de remarques qui sont de nature à suggérer aux législateurs et aux juristes des réflexions dont pourront, de leur côté, tirer profit les sociologues. Il en est de même pour la description de l'armature judiciaire, où il est traité avec la plus haute compétence de la justice et de la compétence civile, ainsi que de la justice pénale. Dans ses remarques finales, l'auteur, fidèle à la pensée directrice qui a présidé à l'élaboration de son œuvre, critique l'organisation de la justice vis-à-vis des indigènes. Il y conclut naturellement et logiquement à l'extension du régime coutumier de la responsabilité collective des indigènes en matière de dommages-intérêts partout où la coutume l'admet. Là où cette coutume n'existe pas ou n'existe plus, c'est que déjà le village, le clan, la tribu se désagrègent ou sont désagrégés.
C'est sur ces considérations que se termine l'ouvrage si remarquable de l'auteur et ainsi, mais à propos de l'Afrique équatoriale et tropicale seulement et plus spécialement encore le Congo belge, est soulevée spontanément la question angoissante dont la portée et la complexité dépassent les préoccupations des juristes, des ethnographes et des psychologues les plus avisés. Tous les plans de réformes proposés par l'auteur ne sont-ils pas dès à présent devenus inapplicables par le fait même que le capitalisme libertaire, caractéristique de notre régime économique et social, a bouleversé et détruit en fait la coutume primitive, ainsi que toutes les institutions qui
en sont dérivées? £st-il temps encore de relier le passé au présent et à l'avenir par Tusage de méthodes plus scientifiques de gouvernement indirect?
Ce problème s'est posé en Europe même, spécialement en Russie, à propos du mir et les événements les plus récents ne permettent pas encore de prévoir la solution qui prévaudra.
Voilà le problème qui est soumis aux préoccupations non seulement d'un continent, mais de l'humanité entière et par là ce problème devient sociologique en sens intégral de ce mot.
Les doctrines, en matière de colonisation, ont évolué en même temps qu'évoluaient et la conception générale du monde et celle de la structure des sociétés humaines ; en même temps, sous l'influence de causes multiples et surtout économiques, les sociétés elles-mêmes se modifiaient en même temps que leur psychologie collective et les théories relatives particulièrement à la colonisation.
Au XVIII® siècle où le monde ayant été circumnavigué, la philosophie est devenue à la fois individualiste et cosmopolite. Diderot, dans ses Principes de la politique du souverain^ énonce que : « jamais un homme ne peut être la propriété d'un souverain, un enfant la propriété d'un père, une femme la propriété d'un mari, un domestique la propriété d'un maître, un nègre la propriété d^un colon. » La doctrine est absolue et générale.
A. Smith, dont la conception sociale n'est pas moins individuo-cosmopolite, analyse déjà mieux le problème de la colonisation ; il signale que l'intérêt des consommateurs nationaux a toujours été sacrifié à celui des producteurs. On a voulu réserver à ceux-ci une clientèle, un débouché, des monopoles. Cela permet aux producteurs et aux marchands de hausser leurs prix, mais c'est le consommateur qui a eu à supporter, outre cette hausse,
la charge de l'empire colonial anglais, charge qui, en y comprenant les dépenses militaires, dépasse même de beaucoup les produits de ceux qu'on a favorisés. Tucker avant et Smith après, non seulement préconise l'indépendance absolue des États-Unis, mais en 1785, dans son dernier écrit, l'autonomie de l'Irlande, sous un régime de liberté commerciale illimitée et réciproque.
Ricardo, puis Merivale, ce dernier dans ses L^ures on colonisation and colonies (1889-1841), développent la théorie en l'adaptant aux conditions nouvelles de la vie économique des sociétés imposées, notamment par l'introduction du machinisme. De plus en plus il apparaît qu'il faut renoncer à développer les forces productives du travail autonome pour satisfaire les besoins du machinisme et du capitalisme. C'était la conclusion de Wakefield dans son ouvrage England and America^ et son disciple Merivale en déduisait que v dans les pays de vieille civilisation, le travailleur est, quoique libre, dépendant du capitaliste, en vertu d^une loi naturelle ; au contraire, dans les colonies, cette dépendance doit être créée par des moyens artificiels ».
Ici encore une fois, K. Marx considéra la théorie Ricardienne comme l'expression suprême et définitive de l'Économie classique et capitaliste; à l'absolu de celle-ci il opposa son communisme non moins absolu ; il perdit de vue l'évolution réelle des sociétés, des colonies et des doctrines y relatives, et c'est ainsi que, même dans la deuxième édition allemande du Capital de 1872-1873, il ne dit mot de J. St. Mill, dont l'œuvre indiquait cependant que, à partir de 1848, une évolution importante s'était produite aussi bien dans le monde réel que dans sa psychologie collective. On était sorti du domaine de l'absolu pour entrer dans celui du relatif ; à une synthèse métaphysique succédait une analyse de plus en plus détaillée, de même qu'à la circunmavigation
générale du globe succédaient sa connaissance et sa prise de possession détaillées.
Maintenant» on semble préparé à reconnaître que l'évolution de la colonisation est elle-même en corrélation continue avec l'organisation et l'évolution des sociétés colonisatrices et que, dès lors, aussi les doctrines qui en sont l'aspect idéologique inséparable évoluent dans le même sens. En somme, la loi d'évolution coloniale se relie à l'ensemble de l'évolution, laquelle ne diffère pas dans ses traits essentiels de la loi générale de révolution universelle.
Dans la colonisation, son évolution part du relativement homogène vers le relativement hétérogène. Tout d'abord, toutes les colonies sont soumises au même régime, sans distinction entre celles de peuplement et celles d'exploitation ; puis les différences s'accusent de plus en plus nombreuses entraînant des méthodes de p-us 'en plus différentes, mais aboutissent à une adaptation supérieure plus complexe mais qu'entraîne, de son côté, une coordination synthétique plus haute.
Il y a toujours corrélation de structure et interdépendance de fonctionnement, c'est-à-dire de vie entre la société colonisatrice et la société colonisée. Les doctrines de chaque époque correspondent à l'organisation de chaque stade. La colonisation est un fait naturel comme les migrations, tant intérieures qu'extérieures, sont un fait naturel. Au fur et à mesure que le cercle de vie sociale s'agrandit, dans la même mesure croissent les migrations intérieures, jusqu'au moment sans doute encore éloigné où toutes les parties de l'humanité vivant d'une vie commune, sous un droit commun, ne comporteront plus en réalité que des déplacements intérieurs. L'argument que les colonies en général sont onéreuses pour l'Etat et même pour le consommateur n'est pas décisif, car elle peut être de l'intérêt de la classe diri-