‹ Etudes africaines. Préf. de Guillaume de GreefChapitre 5 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des défauts de la colonisation par l'Etat

La colonisation par un Etat a cependant des défauts, et les fautes commises dans le passé en sont un témoignage. Les Etats français, anglais, portugais ont toléré et organisé la traite des esclaves. Ils ont institué les diverses modalités du pacte colonial qui, durant une longue période de temps, paralysa le développement des établissements coloniaux au profit des industriels et des marchands de la métropole. Aujourd'hui même encore, la France et l'Angleterre tolèrent l'empoisonnement par l'alcool d'une partie des populations noires de leur empire.

De plus, un Etat est aisément entraîné à ne pas insti-

(1) Il semble, d'après les rapports des consuls, que des progrès aient été faits par la colonisation portugaise depuis deux ou trois ans.

— situer la plus habile des politiques vis-à-vis des indigènes ; relevant de l'opinion publique, il doit lui plaire, et rien n'est plus flatteur pour un peuple que l'idée de répandre sa civilisation, ses méthodes, ses idées au delà des mers : or, une pareille politique peut être et a été la source de troubles graves.

C'est surtout dans le domaine des choses économiques qu'apparaît le côté faible de la colonisation par un Etat. Toute colonisation suppose l'équipement économique par l'Etat de l'établissement colonial. L'Etat, avant tout organisme politique d'empire, accomplit mal les offices d'ordre économique. L'exécution des travaux publics, la construction des chemins de fer, leur exploitation et celle des voies navigables, le développement de l'agriculture d'une région, l'immigration et l'installation de colons dans une colonie de peuplement coûtent beaucoup plus cher à un Etat qu'à une compagnie à charte par exemple. C'est que tout d'abord l'Etat est une machine lourde et lente, jalousement contrôlée dans son activité et dont les rouages se meuvent avec peine. C'est ensuite que l'Etat, personne morale, agit dans le domaine économique, comme dans le politique, par l'intermédiaire de certaines personnes, les fonctionnaires ; ces personnes n'ont pas toujours les connaissances nécessaires à l'exécution des tâches multiples que l'Etat doit accomplir dans les établissements nouveaux. Ces tâches elles-mêmes sont plus difficiles dans les colonies que dans la mère-patrie, car les conditions y sont différentes. Elles sont aussi plus nombreuses : il ne rentre pas dans l'activité d'un Etat européen d'organiser l'émigration de colons ou le développement de l'agriculture, ni la navigation fluviale, ni la mise à fruit des mines. Toutes ces tâches veulent des spécialistes : ils coûtent chers, sont recherchés et se contentent malaisément des salaires modiques que paie l'Etat. De plus, les fonctionnaires

coloniaux sont protcgésc ommc les autres parle statut des fonctionnaires : il institue indirectement, comme rançon (le la médiocrité des traitements, une quasi-inamovibilité, l'irresponsabilité, et une routine marquée. De là le haut coût des entreprises économiques de l'Etat, du gaspillage dans les finances et dans les matières premières et une certaine difficulté dans l'appréciation exacte des situations.

La création de régies pour les transports, les postes et télégraphes, les travaux publics, les mines est étudiée par le gouvernement de la colonie du Congo belge. Elles seraient un progrès en ce qu'elles permettraient de voir plus clair, mais elles n'apporteraient pas de grands avantages techniques si les fonctionnaires y restent les maîtres et les agents d'exécution. D'autre part, confier les tâches d'ordre économique qui incombent à l'Etat à des sociétés privées n'est pas toujours excellent ; elles recherchent avant tout les bénéfices et font le minimum.

On peut se demander si la formule économique qui règle la démarche du Comité spécial du Katanga (Congo belge) n'est pas susceptible d'applications dans les colonies du Centre africain. Ce comité est une société en participation. Cette société gère au Katanga avec des pouvoirs presque absolus les intérêts de l'Etat et de la Compagnie du Katanga qui sont propriétaires indivis des terres vacantes de cette province, le premier pour les deux tiers, la seconde pour un tiers. Cette société est indépendante de l'Etat. Mais l'Etat, y possédant la majorité des intérêts, lui impose ses directives.

Elle recrute son personnel, le paie, le congédie, vend et loue des terres, participe au développement du Katanga selon les vœux de l'Etat et sans l'intervention de ses

agents. Elle accomplit donc une tâche d'empire mieux que l'Etat et de la manière voulue par l'Etat. Cette curieuse et heureuse formule du Comité spécial du Katanga pourrait être étendue à d'autres organismes qui seraient chargés de missions d'empire, comme la construction de chemins de fer, leur exploitation, et celle des transports fluviaux, le développement de l'agriculture, l'exploitation des mines, l'immigration de colons (1).

(1) L'immigration et l'installation de colons au Katanga furent organisés par le gouvernement de la colonie. Elles étaient indispensables à la conservation de la souveraineté belge au Katanga, mais l'Etat, mal outillé pour les organiser, y dépensa des sommes considérables sans résultats adéquats aux sacrifices. Les colons furent des sortes de fonctionnaires et sans activité réelle. Les questions relatives à l'élevage du bétail, aux cultures alimentaires et vivrières ne purent être suflBsamment étudiées ; le matériel de labourage à vape\ir ne fut pas suffisant ; il fallait, pour organiser l'occupation du Katanga par les colons, le concours de spécialistes de la colonisation et des spécialistes de l'agriculture du Katanga. Les services qui en furent chargés par la colonie, malgré leurs efforts, n'eussent pu être égaux à cette tâche difficile.

TITRE V

De quelques difficultés dans la colonisation DES RÉGIONS TROPICALES ET ÉQUATORIALES DE L'AFRIQUE.

SECTION I De quelques difficultés dans les colonies de peuplement.

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