X> JOSÉPHINE
A. cette lettre était jointe une reconnaissance de messieurs de Solis onde et neveu, qui -s'engageaient à remettre le dépôt fait entre leurs mains par madame CSaës à celui de ses enfants qui leur représenterait cet écrit.
— Martha, cria Marguerite à la duègne qui monta prûBQptteoaexit, allez chez monsieur Emmanuel et priez-le de passer chez moi. Noble et discrète créature î il ne m'a jamais rien dit, à moi, pensa-t-elle, à moi dont les ennuis et les chagrins sont devenus les siens.
Emmanuel vint avant que Martha fût de retour.
— Vous avez eu des secrets pour moi? dit -elle en lui montrant l'écrit.
Emmanuel baissa la tête.
— Marguerite, vous êtes donc bien malheureuse? re-
prit-il en laissant rouler quelques pleurs dans ses yeux,
— Oh! oui. Soyez mon appui, vous que ma mère a nommé là notre bon Emmanuel, dit-elle en lui montrant la lettre et ne pouvant réprimer un mouvement de joie en voyant son choix approuvé par sa mère.
— Mon sang et ma vie étaient à vous le lendemain du jour où je vous vis dans la galerie, répondit-il en pleurant de joie et de douleur ; mais je ne savais pas, je n'osais pas espérer qu'un jour vous accepteriez mon sang. Si vous me connaissez bien, vous devez savoir que ma parole est sacrée. Pardonnez-moi cette parfaite obéissance aux volontés de votre mère, il ne m'appartenait pas d'en juger les intentions.
— Vous nous avez sauvés, dit-elle en l'interrompant et lui prenant le bras pour descendre au parloir.
Après avoir appris l'origine de la somme que gardait Emmanuel, Marguerite lui confia la triste nécessité qui poignait la maison.
— Il faut aller payer les lettres de change, dit Emmanuel, si elles sont toutes chez Mersktus, vous gagnerez les intérêts. Je vous remettrai les soixante-dix mille francs qui vous resteront. Mon pauvre oncle m'a laissé une somme semblable en ducats qu'il sera facile de transporter secrètement.
— Oui, dit-elle, apportez-les à la nuit; quand mon père dormira, nous les cacherons à nous deux. S'il savait que j'ai de l'argent, peut-être me ferait-il violence. Oh ! Emmanuel, se défier de son père ! dit-elle en pleurant et appuyant son front sur le cœur du jeune homme.
Ce gracieux et triste mouvement par lequel Marguerite cherchait une protection, fut la première expression de cet amour toujours enveloppé de mélancolie, toujours contenu dans une sphère de douleur ; mais ce cœur trop
plein devait déborder, et ce fut sous le poids d'une misère !
— Que faire? que devenir? Il ne voit rien, ne se soucie ni de nous ni de lui, car je ne sais pas comment il peut vivre dans ce grenier dont l'air est brûlant.
— Que pouvez-vous attendre d'un homme qui, à tout moment, s'écrie comme Richard III : Mon royaume pour un cheval ! dit Emmanuel. Il sera toujours impitoyable, et vous devez Pêtre autant que lui. Payez ses lettres de change, donnez-lui, si vous voulez, votre fortune ; mais celle de votre sœur, celle de vos frères n'est ni à vous ni à lui.
— Donner ma fortune ? dit-elle en serrant la main d'Emmanuel et lui jetant un regard de feu, vous me le conseillez, vous, tandis que Pierquin faisait mille mensonges pour me la conserver !
— Hélas! peut-être suis-je égoïste à ma manière 1 ditil. Tantôt je vous voudrais sans fortune, il me semble que vous seriez plus près de moi; tantôt je vous voudrais riche, heureuse, et je trouve qu'il y a de la petitesse à se croire séparés par les pauvres grandeurs de la fortune.
— Cher I ne parlons pas de nous..:
— Nous! répéta-t-il avec ivresse. Puis, après une pause, il ajouta : — Le mal est grand, mais il n'est pas irréparable.
— Il se réparera par nous seuls, la famille Claës n'a plus de chef. Pour en arriver à ne plus être ni père ni homme, n'avoir aucune notion du juste ni de l'injuste, car lui, si grand, si généreux, si probe, il a dissipé malgré la loi le bien des enfants auxquels il doit servir de défenseur! dans quel abîme est-il donc tombé? Mon Dieu ! que cherche-t-il donc ?
— Malheureusement, ma chère Marguerite, s'il a tort
1ÔG ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
comme chef de famille, il a raison scientifiquement, et une vingtaine d'hommes en Europe l'admireront, là où tous les autres le taxeront de folie ; mais vous pouvez sans scrupule lui refuser la fortune de ses enfants. Une découverte a toujours été un hasard. Si votre père doit rencontrer la solution de son problème, il la trouvera sans tant de frais, et peut-être au moment où il en désespérera !
— Ma pauvre mère est heureuse , dit Marguerite, elle aurait souffert mille fois la mort avant de mourir, elle qui a péri à son premier choc contre la Science. Mais ce combat n'a pas de fin.
— Il y a une fin, reprit Emmanuel. Quand vous n'aurez plus rien, monsieur Claës ne trouvera plus de crédit, et s'arrêtera.
— Qu'il s'arrête donc dès aujourd'hui, s'écria Marguerite, nous sommes sans ressources.
Monsieur de Solis alla racheter les lettres de change et vint les remettre à Marguerite. Balthazar descendit quelques moments avant le dîner, contre son habitude. Pour la première fois depuis deux ans , sa fille aperçut dans sa physionomie les signes d'une tristesse horrible à voir : il était redevenu père, la raison avait chassé la Science; il regarda dans la cour, dans le jardin, et, quand il fut certain de se trouver seul avec sa fille, il vint à elle par un mouvement plein de mélancolie et de bonté.
— Mon enfant, dit-il en lui prenant la main et en la lui serrant avec une onctueuse tendresse, pardonne à ton vieux père. Oui, Marguerite, j'ai eu tort. Toi seule os raison. Tant que je n'aurai pas trouvé, je suis un mïséiable! Je m'en irai d'ici. Je ne veux pas voir vendre van Claës, <iît-il en montrant le portrait du martyr. Il est mort
LA RECHERCHE DE l'ABSQJLU 1C7
pour la Liberté, je serai mort pour la Science, lui vénéré, moi haï.
— Haï, mon père? non, dit-elle en se jetant sur son sein, nous vous adorons tous. N'est-ce pas, Félicie? ditelle à sa sœur qui entrait en ce moment.
— Qu'avez-vous, mon cher père? dit la jeune fiUe en lui prenant la main.
— Je vous ai ruinés.
— Eh ! dit Félicie, nos frères nous feront une fortune. Jean est toujours le premier dans sa classe.
— Tenez, mon père, reprit Marguerite en amenan Balthazar par un mouvement plein de grâce et de câlinerie filiale devant la cheminée où elle prit quelques papiers qui étaient sous le cartel, voici vos lettres de change ; mais n'en souscrivez plus, il n'y aurait plus rien pour les payer...
— Tu as donc de l'argent? dit Balthazar à l'oreille de , Marguerite quand il fut revenu de sa surprise.
Ce mot suffoqua cette héroïque fille, tant il y avait de délire, de joie, d'espérance dans la figure de son père qui regardait autour de lui, comme pour découvrir de l'or.
— Mon père, dit-elle avec un accent de douleur, j'ai ma fortune.
— Donne la-moi, dit-il en laissant échapper un geste avide, je te rendrai tout au centuple.
— Oui, je vous la donnerai, répondit Marguerite en contemplant Balthazar, qui ne comprit pas le sens que sa fille donnait à ce mot.
— Ah î ma chère fille, dit-il, tu me sauves la vie ! J'ai imaginé une dernière expérience, après laquelle il n'y a plus rien de possible. Si, cette fois, je ne le trouve pas, il faudra renoncer à chercher l'Absolu. Donne-moi le bras, viens, mon enfant chérie, je voudrais te faire la femme Ijel plus heureuse de la terre, tu me rends au bonheur, à
la gloire ; tu me procures le pouvoir de vous combler de trésors, je vous accablerai de joyaux, de richesses.
Il baisa sa fille au front, lui prit les mains, les serra, lui témoigna sa joie par des câlineries qui parurent presque servîtes à Marguerite ; pendant le dîner, Balthazar ne voyait qu'elle, il la regardait avec i'empressement, avec l'attention, la vivacité qu'un amant déploie pour sa maîtresse : faisait-elle un mouvement ? il cherchait à deviner sa pensée, son désir, et se levait pour la servir; il la rendait honteuse, il mettait à ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa vieillesse anticipée. Mais, à ces cajoleries, Marguerite opposait le tableau de la détresse actuelle, soit par un mot de doute, soit par un regard qu'elle jetait sur les rayons vides des dressoirs de cette salle à manger.
— Va, lui dit-il, dans six mois, nous remplirons ça d'or et de merveilles. Tu seras comme une reine. Bah! la nature entière nocis appartiendra, nous serons au-dessus de tout... et par toi... ma Marguerite ? Margarita, reprit-il en souriant, ton nom est une prophétie. Margarita veut dire une perle. Sterne a dit cela quelque part. As-tu lu Sterne? veux-tu un Sterne? ça t'amusera.
— La perle est, dit-on, le fruit d'une maladie, repritelle, et nous avons déjà bien souffert !
— Ne sois pas triste, tu feras le bonheur de ceux que tu aimes , tu seras bien puissante , bien riche.
— Mademoiselle a si bon cœur, dit Lemulquinier dent la face e£ écumoire grimaça péniblement un sourire.
Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploya j)Our ses deux filles toutes les grâces de son caractère et tout le charme de sa conversation. Séduisant comme le serpent, sa parole, ses regards épanchaient un fluide magnétique, et il prodigua cette puissance de génie, ce doux esprit
qui fascinait Joséphine, et il mit pour ainsi dire ses filles dans son cœur. Quand Emmanuel de Solis vint, il trouva, pour la première fois depuis longtemps, le père et les enfants réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soumis au prestige de cette scène, car la conversation, les manières de Balthazar eurent un entraînement irrésistible. Quoique plongés dans les abîmes de la pensée, et incessamment occupés à observer le monde moral, les hommes de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère où ils vivent. Plus intempestifs que distraits, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure, ils savent et oublient tout; ils préjugent l'avenir, prophétisent pour eux seuls, sont au fait d'un événement avant qu'il éclate, mais ils n'en ont rien dit. Si dans le silence des méditations, ils ont fait usage de leur puissance pour reconnaître ce qui se passe autour d'eux, il leur suffit d'avoir deviné : le travail les emporte, et ils appliquent presque toujours à faux les connaissances qu'ils ont acquises sur les choses de la vie. Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils tombent du monde moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec une riche mémoire, et n'y sont étrangers à rien. Ainsi Balthazar, qui joignait la perspicacité du cœur à la perspicacité du cerveau, savait tout le passé de sa fille, il connaissait ou avait deviné les moindres événements de l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanuel, il le leur prouva finement, et sanctionna leur affection en la partageant. Celait la plus douce flatterie que pût faire un père, et les deux amants ne surent pas y résister. Cette soirée fut délicieuse par le contraste qu'elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfants. Quand, après les avoir pour ainsi dire remplis de sa lumière et baignés de tendresse, Balthazar se retira, Emmanuel de Solis, qui
avait eu jusqu'alors une contenance gênée, se déëarrassa de trois mille ducats en or qu'il tenait dans s^s >oche$ en craignant de les laisser apercevoir. Il les mit sur la travailleuse de Marguerite qui les couvrit avec ie linge qu'elle raccommodait, et alla chercher le reste de la somme. Quand il revint, Félicie était allée se coucher. Onze heures sonnnaient. Martha, qui veillait pour déshabiller sa maîtresse, était occupée chez Félicie.
— Où cacher cela? dit Marguerite qui n'avait pas résisté au plaisir de manier quelques ducats, un enfantillage qui la perdit.
— Je soulèverai cette colonne de marbre dont le socle est creux, dit Emmanuel, vous y glisserez les rouleaux, et le diable n'irait pas les y chercher.
Au moment où Marguerite faisait son avant-dernier voyage de la travailleuse à la colonne, elle jeta un cri perçant, laissa tomber les rouleaux dont les pièces brisèrent le papier et s'éparpillèrent sur le parquet: son père était à la porte du parloir, et montrait sa tête dont l'expression d'avidité l'effraya.
— Que faites-vous donc là? dit-il en regardant tour à tour sa fille que la peur clouait sur le plancher, et le jeune homme qui s'était brusquement dressé, mais dont l'attitude auprès de la colonne était assez significative. Le fracas de l'or sur le parquet fut horrible et son éparpillement semblait prophétique. — Je ne me trompais pas, dit Balthazar m s'asseyant, j'avais entendu le son de l'or.
Il n'était pas moins ému que les deux jeunes gens dont les cœurs palpitaient si bien à l'unisson, que leurs mouvements s'entendaient comme les coups d^un balancier de pendule au milieu du profond silence qui régna tout h coup dans le parloir.
— Je vous remercie, monsieur de Solis, dit Marguerite
LA RECHERCHE DE fc' ABSOLU 171
à Emmanuel en lui jetant un coup d'oeil qui signifiait: Secondez-moi pour sauver cette somme.
— Quoi ! cet or... reprit Balthazar en lançant des regards d'une épouvantable lucidité sur sa fille et sur Emmanuel.
— Cet or est à monsieur qui a la bonté de me le prêter pour faire honneur à nos engagements, lui répondit-elle.
Monsieur de Solis rougit et voulut sortir.
— Monsieur, dit Balthazar en l'arrêtant par le bras, ne vous dérobez pas à mes remercîments.
— Monsieur, vous ne me devez rien. Cet argentappartient à mademoiselle Marguerite qui me l'emprunte sur ses biens, répondit-il en regardant sa maîtresse qui le remercia par un imperceptible clignement de paupières.
— Je ne souffrirai pas cela, dit Claës qui prit une plume et une feuille de papier sur la table où écrivait Félicie, et se tournant vers les deux jeunes gens- étonnés: — Combien y a-t-il? La passion avait rendu Balthazar plus rusé que ne l'eût été le plus adroit des intendants coquins : la somme allait être à lui. Marguerite et monsieur de Solis hésitaient. — Comptons, dit-il.
— Il y a six mille ducats, répondit Emmanuel.
— Soixante-dix mille francs , reprit Claës.
Le coup d'œil que Marguerite jeta sur son amant lui donna du courage.
— Monsieur, dit-il en tremblant, votre engagement est sans valeur , pardonnez-moi cette expression purement technique; j'ai prêté ce matin à mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change que vous étiez hors d'état de payer, vous ne sauriez donc me donner aucune garantiew Ces cent soixante-dix mille francs sont à mademoiselle votre fille qui peut en disposer comme bon lui semble, mais je ne les lui prête quesiw la promesse qu'elle m'a faite de souscrire un contrat avec
lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dans les terrains nus de Waignies.
Marguerite détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent aux yeux, elle connaissait la pureté de cœur qui distinguait Emmanuel. Élevé par son oncle dans la pratique la plus sévère des vertus religieuses, le jeune homme avait spécialement horreur du mensonge; après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il faisait donc encore le sacrifice do sa conscience.
— Adieu, monsieur, lui dit Balthazar, je vous croyais plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père.
Après avoir échangé avec Marguerite un déplorable regard, Emmanuel fut reconduit par Martha qui ferma la porte de la rue. Au moment où le père et la tille furent bien seuls, Claës dit à sa fille : — Tu m'aimes, n'est-ce pas?
— Ne prenez pas de détours, mon père» Vous voulez cette somme, vous ne l'aurez point.
Elle se mit à rassembler les ducats, son père l'aida silencieusement à les ramasser et à vérifier la somme qu'elle avait semée, et Marguerite le laissa faire sans lui témoigner la moindre défiance. Les deux mille ducats remis en piles, Balthazar dit d'un air désespéré : — Marguerite, il me faut cet or 1
— Ce serait un vol si vous le preniez, répondit-elle froidement. Écoutez, mon père : il vaut mieux nous tuer d'un seul coup, que de nous faire souffrir mille morts chaque jour. Voyez, qui de vous, qui de nous doit succomber.
— Vous aurez donc assassiné votre père, reprit-il.
— Nous aurons vengé notre mère, dit-elle en montrant la place où madame Claës était morte.
— Ma fille, si tu savais ce dont il s'agit, tune me dirais
pas de telles paroles, Écoute, je vais l'expliquer le problème... Mais tu ne me comprendras pas! s'écria-t-il avec désespoir, pnfin, donne ! crois une fois en ton père. Oui, je sais que j'ai fait de la peine à ta mère ; que j'ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune et dilapidé la vôtre; que vous travailliez tous pour ce que tu nommes une folie; mais, mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marguerite, écoute-moi donc! Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je fobéirai comme tu devrais, toi, m'obéir ; je ferai tes volontés, je te remettrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfants, je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère ! dit-il en versant des larmes. Marguerite détourna la tête pour ne pas voir cette figure en pleurs, et Claës se jeta aux genoux de sa fille en croyant qu'elle allait céder. — Marguerite, Marguerite! donne, donne! Que sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels ! Yois-tu, je mourrai, ceci me tuera. Écoute-moi ! ma parole sera sacrée. Si j'échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France môme, si tu l'exiges, et j'irai travailler comme un manœuvre afin de refaire sou à sou ma fortune et rapporter un jour à mes enfants ce que la Science leur aura pris. Marguerite voulait relever son père, mais il persistait à rester à ses genoux, et il ajouta en pleurant : — Sois une dernière fois tendre et dévouée ! Si je ne réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m'appeleras vieux fou ! tu me nommeras mauvais père ! enfin tu me diras que je suis un ignorant! Moi, quand j'entendrai ces paroles, je te baiserai les mains. Tu pourras me battre, si tu le veux, et quand tu me frapperas, je te bénirai comme la meilleure des filles en me souvenant que tu m'as donné ton sang 1 — . S'il ne s'agissait que de mon sang, je vous le ren-
17 k ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
drais, s'écria-t-elle, mais puis-je laisser égorger par la Science mon frère et ma sœur? non ! Cessez, cessez! ditelle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de son père.
— Soixante mille francs et deux mois, dit-ii en se levant avec rage, il ne me faut plus que cela ; mais ma fille se met entre la gloire, entre la richesse et moi. Soit maudite ! ajouta-t-il. Tu n'es ni fille, ni femme, tu n'as pas de cœur, tu né seras ni une mère, ni une épouse ! ajouta-t-il. Laisse-moi prendre ! dis, ma chère petite, mon enfant chérie, je t'adorerai, ajouta-t-il en avançant la main sur l'or par un mouvement d'atroce énergie.
—Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claës nous voient ! dit Marguerite en montrant le portrait.
— Eh bien, essaye de vivre couverte du sang de ton père, cria Balthazar en lui jetant un regard d'horreur. Il se leva, contempla le parloir et sortit lentement. En arrivant à la porte, il se retourna commeeût fait un mendiant et interrogea sa fille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un signe de tête négatif. — Adieu, ma fille, dit-il avec douceur, tâchez de vivre heureuse !
Quand il eut disparu , Marguerite resta dans une stupeur qui eut pour effet de l'isoler de la terre, elle n'était plus dans le parloir, elle ne sentait plus son corps, elle avait des ailes, et volait dans les espaces du monde moral où tout est immense, où la pensée rapproche et les distances et les temps, où quelque main divine relève la voile étendue sur l'avenir. Il lui sembla qu'il s'écoulait des jours entiers entre chacun des pan que faisait son père en montant l'escalier; puis elle eut un frisson d'horreur au moment où elle l'entendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressentiment qui ré-
pandit dans son âme la poignante clarté d'un éclair, elle franchit les escaliers sans lumière, sans bruit, avec la vélocité dune flèche, et vit son père qui s'ajustait le front avec un pistolet.
— Prenez tout! lui cria-t-elle en s'élançant vers luû Elle tomba sur un fauteuil. Balthazar, la voyant pâle,
se mit à pleurer comme pleurent les vieillards ; il redevint enfant, il la baisa au front, lui dit des paroles sans suite, il était près de sauter de joie, et semblait vouloir jouer avec elle comme un amant joue avec sa sa maîtresse après en avoir obtenu le bonheur.
— Assez ! assez, mon père, dit-elle, songez à votre promesse I Si vous ne réussissez pas, vous m'obéirez I
— Oui.
— 0 ma mère, dit-elle, en se tournant vers la chambre de madame Claës, vous auriez tout donné, n'est-ce pas?
— • Dors en paix, dit Balthazar, lu es une bonne fille.
— Dormir! dit-elle, je n'ai plus les nuits de ma jeunesse; vous me vieillissez, mon père, comme vous ave* lentement flétri le cœur de ma mère.
«•- Pauvre enfant, je voudrais te rassurer en t'expliqwant les effets de la magnifique expérience que je viens d'imaginer, tu comprendrais.
— j€ ne comprends que notre ruine, dit-elle en s'en allant.
Le lendemain matin, qui était un jour de congé, Emmanuel de Sohs amena Jean.
— Eh bien? dit-il avec tristesse en abordant Marguerite.
— J'ai cédé, réponditrelle.
— Ma chère vie, dit-il avec un mouvement de joie mélancolique, si vous aviez résisté, je vous eusse admirée; mais faible, je vous adore!
— Pauvre, pauvre Emmanuel, que nous restera-t-il
— Laissez-moi faire, s'écria le jeune homme d'un air radieux, nous nous aimons, tout ira bien ï
Quelques mois s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite. Monsieur de Solis fit comprendre à Marguerite que ses chétives économies ne constitueraient jamais une fortune, et lui conseilla de vivre à Taise en prenant, pour maintenir l'abondance au logis, l'argent qui restait sur la somme de laquelle il avait été le dépositaire. Pendant ce temps, Marguerite fut livrée aux anxiétés qui jadis avaient agités sa mère en semblable occurrence. Quelque incrédule qu'elle pût être, elle en était arrivée à espérer dans le génie de son père. Par un phénomène inexplicable, beaucoup de gens ont 'espérance sans avoir la foi. L'espérance est la fleur du Désir, la foi est le fruit de la Certitude. Marguerite se disait : — « Si mon père réussit, nous serons heureux ! > Claës et Lemulquinier seuls disaient : — « Nous réussirons! » Malheureusement, de jour en jour, le visage de cet homme s'attrista. Quand il venait dîner, il n'osait parfois regarder sa fille et parfois il lui jetait aussi des regards de triomphe. Marguerite, employa ses soirées à se faire expliquer par le jeune de Solis plusieurs difficultés légales. Elle accabla son père de questions sur leurs relations de famille. Enfin elle acheva son éducation virile, elle se préparait évidemment à exécuter le plan qu'elle méditait si son père succombait encore une fois dans son duel avec Yln- Tonnu(X).
Au commencement du mois de juillet, Balthazar passa toute une journée assis sur le banc de son jardin, plongé dans une méditation triste. Il regarda plusieurs fois le tertre dénué de tulipes, les fenêtres de la chambre de sa femme ; il frémissait sans doute en songeant à tout ce que sa lutte lui avait coûté :
ses mouvements attestaient des pensées en dehors de la Science. Marguerite vint s'asseoir et travailler près de lui quelques moments avant le dîner.
— Eh bien! mon père, vous n'avez pas réussit
— Non, mon enfant.
— Ah ! dit Marguerite d'une voix douce , je ne vous adresserai pas le plus léger reproche, nous sommes également coupables. Je réclamerai seulement l'exécution de votre parole; elle doit être sacrée, vous êtes un Claës. Vos enfants vous entoureront d'amour et de respect; mais d'aujourd'hui vous m'appartenez, et me devez obéissance. Soyez sans inquiétude, mon règne sera doux, et je travaillerai même à le faire promptement finir. J'emmène Martha , je vous quitte pour un mois environ, et pour m'occuper de vous; car, dit-elle en le baisant au front, vous êtes mon enfant. Demain, Fétide conduira donc la maison. La pauvre enfant n'a que dix-sept ans, elle ne saurait pas vous résister; soyez généreux , ne lui demandez pas un sou, car elle n'aura que ce qu'il lui faut strictement pour les dépenses de la maison. Ayez du courage, renoncez pendant deux ou trois années à vos travaux et à vos pensées. Le problème mûrira, je vous aurai amassé l'argent nécessaire pour le résoudre, et vous le résoudrez. Eh bien ! votre reine n'est-elle pas clémente, dites?
— Tout n'est donc pas perdu, dit le vieillard.
— Non, si vous êtes fidèle à votre parole.
— Je vous obéirai, ma fille, répondit Claës avec une émoten profonde.
Le lendemain, monsieur Conyncks de Cambrai vint chercher sa petite-nièce. Il était en voiture de voyage, et ne voulut rester chez son cousin que le temps nécessaire à Marguerite et à Martha pour faire leurs apprêts. Monsieur Claës reçut son cousin avec affabilité j
mais il était visiblement triste et humilié. Le vieux Conyncks devina les pensées de Balthazar, et , en déjeunant, il lui dit avec une grosse franchise *• — J'ai quelques-uns de vos tableaux , cousin , j'ai le goût des beaux tableaux , c'est une passion ruineuse; mais noua avons tous notre folie...
— Cher oncle ! dit Marguerite.
— Vous passez pour être ruiné, cousin, mais un Claes a toujours des trésors là, dit-il en se frappant le front. Et là, n'est-ce pas! ajouta-t-il en montrant son cœur. Aussi compté-je sur vous ! J'ai trouvé dans mon escarcelle quelques écus que j'ai mis à votre service.
— Ah ! s'écria Balthazar, je vous rendrai des trésors...
— Les seuls trésors que nous possédions en Flandre, cousin, c'est la patience et le travail, répondit sévèrement Conyncks. Notre ancien a ces deux mots gravés sur le front, dit-il en lui montrant le portrait du président van Claës.
Marguerite embrassa son père, lui dit adieu, fît ses recommandations à Josette , à Félicie, et partit en poste pour Paris. Le grand-oncle devenu veuf n'avait qu'une fille de douze ans et possédait une immense fortune, il n'était donc pas impossible qu'il voulût se marier; aussi les habitants de Douai crurent-ils que mademoiselle £Iaës épousait son grand-oncle. Le bruit de ce riche mariage ramena Pierquin le notaire chez les Claës. Il s'était fait de grands changements dans les idées de cet excellent calculateur. Depuis deux ans, la société de la ville s'était divisée en deux camps ennemis. La noblesse avait formé un premier cercle, et la bourgeoisie un second, naturellement fort hostile au premier. Cette séparation subite qui eut lieu dans toute Ja France et la partagea en deux nations ennemies, dont les irritations
jalouses allèrent en croissant, fut une des principales raisons qui firent adopter la révolution de juillet 1830 en province. Entre ces deux sociétés, dont l'une était ultramonar&iique et l'autre ultra-libérale, se trouvaient les fonctionnaires admis, suivant leur importance, dans l'un et dans l'autre monde , et qui, au moment de la Jiute du pouvoir légitime, furent neutres. Au commencement de la lutte entre la noblesse et la bourgeoisie , les cafés royalistes contractèrent une splendeur inouïe, et rivalisèrent si brillamment avec les cafés libéraux, que ces sortes de fêtes gastronomiques coûtèrent, dit-on, la vie à plusieurs personnages qui, semblables à des mortiers mal fondus, ne purent résister à ces exercices. Naturellement , les deux sociétés devinrent exclusives et s'épurèrent.' Quoique fort riche pour un homme de province, Pierquin fut exclu des cercles aristocratiques , et refoulé dans ceux de la bourgeoisie. Son amour-propre eut beaucoup à souffrir des échecs successifs qu'il reçut en se voyant insensiblement éconduit par les gens avec lesquels il frayait naguère. Il atteignait l'âge de quarante ans, seule époque de la vie où les hommes qui se destinent au mariage puissent encore épouser des personnes jeunes. Les partis auxquels il pouvait prétendre appartenaient à la bourgeoisie, et son ambition tendait à rester dans le haut monde, où devait l'introduire une belle alliance. L'isolement dans lequel vivait la famille Claôs l'avait rendue étrangère à ce mouvement social. Quoique Glaës appartînt à la vieille aristocratie de la province, il était vraisemblable que ses préoccupations l'empêcheraient d'obéir aux antipathies créées par ce nouveau classement de personnes. Quelque pauvre quVUe pût être, une demoiselle Glaës apportait à son mari cette fortune de vanité que souhaitent tous les parvenus. Pierquin revint donc chez les Glaës avec une secrète inten-
tk»p de faire les sacrifices nécessaires pour arriver à la conclusion d'un mariage qui réalisait désormais toutes ses ambitions. Il tint compagnie à Balthazar et à Félicie pendant l'absence de Marguerite , mais A reconnut tardivement un concurrent redoutable dans Emmanuel de Solis. La succession du défunt abbé passait pour être considérable; et, aux yeux d'un homme qui chiffrait naïvement toutes les choses de la vie, le jeune héritier paraissait plus puissant par son argent que par les séductions du cœur, dont ne s'inquiétait jamais Pierquin. Cette fortune rendait au nom de Solis toute sa valeur. L'or et la noblesse étaient comme deux lustres qui, s'éclairant l'un par l'autre, redoublaient d'éclat. L'affection sincère que le jeune proviseur témoignait à Félicie, qu'il traitait comme une sœur, excita l'émulation du notaire. U essaya d'éclipser Emmanuel en mêlant le jargon à la mode et les expressions d'une galanterie superficielle aux airs rêveurs, aux élégies soucieuses qui allaient si bien à sa physionomie. En se disant désenchanté de tout au monde, il tournait les yeux vers Félicie de manière à lui faire croire qu'elle seule pourrait le réconcilier avec la vie. Félicie, à qui pour la pre~ mièrefois un homme adressait des compliments, écouta ce langage toujours si doux, même quand» il est mensonger; elle prit le vide pour de la profondeur, et, dans i besoin qui l'oppressait de fixer les sentiments vagues dont surabondait son cœur, elle s'occupa de son cousin. Jalouse, à son insu peut-être, des attentions amoureuse qu'Emmanuel prodiguait à sa sœur, elle voulait sans doute se voir, comme elle, l'objet des regards, des pensées et des soins d'un homme. Pierquin démêla fàcilement la préférence que Félicie lui accordait sur Emmanuel, et ee fut pour lui une raison de persister dans se efforts, en sorte qu'il s'engagea plus qu'il ne le voulait.
Emmanuel surveilla les commencements de cette passion, fausse peut-être chez le notaire, naïve chez Félicie dont l'avenir était en jeu. Il s'ensuivit, entre la cousine et le cousin, quelques causeries douces, quelques mots dits à voix basse en arrière d'Emmanuel, enfin de ces peiites tromperies qui donnent à un regard, à une parole, une expression dont la douceur insidieuse peut causer d'innocentes erreurs. A la faveur du commerce que Pierquin entretenait avec Félicie, il essaya de pénétrer le secret du voyage entrepris par Marguerite, afin de savoir s'il s'agissait de mariage et s'il devait renoncer b ses espérances; mais, malgré sa grosse finesse, ni Baithazar ni Félicie ne purent lui donner aucune lumière, par la raison qu'ils ne savaient rien des projets de Marguerite qui, en prenant le pouvoir, semblait en avoir suivi les maximes en taisant ses projets. La morne tristesse de Balthazar et son affaissement rendaient les soirées difficiles à passer. Quoique Emmanuel eût réussi à faire jouer le chimiste au trictrac, Balthazar y était distrait : et la plupart du temps cet homme, si grand par son intelligence, semblait stupide. Déchu de ses espérances, humilié d'avoir dévoré trois fortunes, joueur sans argent, il pliait sous le poids de ses ruines, sous lo fardeau de ses espérances moins détruites que trompées. Cet homme de génie, muselé par la nécessité, se condamnant lui-môme, offrait un spectacle vraiment tragique qui eût touché l'homme le plus insensible. Pierquin lui-même ne contemplait oas sans un sentiment de respect ce lion en cage, dont les yeux pleins d'une puissance refoulée étaient devenus calmes à force de tristesse, ternes à force de lumière; dont les regards demandaient une aumône que la bouche n'osait proférer. Parfois un éclair passait sur cette face desséchée qui se ranimait par la conception d'une nouvelle expérience;
puis, si, en contemplant le parloir, les yeux de BaHhazat s'arrêtaient à la place où sa femme avait expiré, de légers pleurs roulaient comme d'ardents grains de sable dans le désert de ses prunelles que la pensée faisait immenses, et sa tête retombait sur sa poitrine. Il avait soulevé le monde comme un Titan, et le monde revenait plus pesant sur sa poitrine. Cette gigantesque douleur; si virilement contenue, agissait sur Pierquin et sur Emmanuel qui, parfois, se sentaient assez émus pour vouloir offrir à cet homme la somme nécessaire à quelque série d'expériences, tant sont communicatives les convictions du génie! Tous deux concevaient comment madame Claës et Marguerite avaient pu jeter des millions dans ce gouffre ; mais la raison arrêtait promptement les élans du cœur, et leurs émotions se traduisaient par des consolations qui aigrissaient encore les peines de ce Titan foudroyé. Claës ne parlait point de sa tille aînée, et ne s'inquiétait ni de son absence, ni du silence qu'elle gardait en n'écrivant ni à lui ni à Félicie. Quand Solis et Pierquin lui en demandaient des nouvelles, il paraissait affecté désagréablement. Pressentait-il que Marguerite agissait contre lui? Se trouvait-il humilié d'avoir résigné les droits majestueux de la paternité à son enfant? En était-il venu à moins l'aimer parce qu'elle allait être le père, et lui l'enfant? Peut-être y avait-il beaucoup de ces raisons et beaucoup de ces sentiments inexprimables qui passent comme des nuages en l'âme, dans la disgrâce muette qu'il faisait peser sur Marguerite, Quelque grands que puissent être les grands hommes con^s et inconnus, heureux ou malheureux dans leurs tentatives, ils ont des petitesses par lesquelles ils i^nnent à l'humanité. Par un double" malheur, ils ne souffrent pas moins de leurs qualités que de leurs défauts; et peut-être Balthazar avait-fl à se familiariser avec les
douleurs de ses vanités blessées. La vie qu'il menait, et les soirées pendant lesquelles ces quatre personnes se trouvèrent réunies en l'absence de Marguerite furent donc une vie et des soirées empreintes de tristesse, remplies d'appréhensions vagues. Ce fut des jours infertiles somme des landes desséchées, oh néanmoins ils glanaient quelques fleurs, rares consolations. L'atmosphère leur semblait brumeuse en l'absence de la fille aînée, devenue l'âme, l'espoir et la force de cette famille. Deux mois se passèrent ainsi, pendant lesquels Balthazar attendit patiemment sa fille. Marguerite fut ramenée à Douai par son oncle, qui resta au logis au lieu de retourner à Cambrai, sans doute pour y appuyer de son autorité quelque coup d'État médité par sa nièce. Ce fut une petite fête de famille que le retour de Marguerite. Le notaire et monsieur de Solis avaient été invités à dîner par Félicie et par Balthazar. Quand la voiture de voyage s'arrêta devant la porte de la maison, ces quatre personnes vinrent y recevoir les voyageurs avec de grandes démonstrations de joie. Marguerite parut heureuse de revoir les foyers paternels, ses yeux s'emplirent de larmes quand elle traversa la cour pour arriver au parloir. En embrassant son père, ses caresses déjeune fille ne furent pas néanmoins sans arrière-pensée, elle rougissait comme une épouse coupable qui ne sait pas feindre; mais ses regards reprirent leur pureté quand elle regarda monsieur de Solis, en qui elle semblait puiser la torce d'achever l'entreprise qu'elle avait secrètement formée. Pendant le dîner, malgré l'allégresse qui animait les physionomies et les paroles, le père et la fille s'examinèrent avec défiance et curiosité. Baltu*zar ne fit à Maïf" jerite aucune question sur son séjour à Paris, sans doute par dignité paternelle. Emmanuel de Solis imita cette réserve. Mais Pierquin, qui était habitué h
Î8i ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
connaître tous les secrets de famille, dit à Marguerite en couvrant sa curiosité sous une fausse bonhomie : — Eh bien, chère cousine, vous avez vu Paris, les spectacles...
— Je n'aii rien vu à Paris, répondit-elle, je n'y suis pas allée pour me divertir. Les jours s'y sont tristement écoulés pour moi, j'étais trop impatiente de revoir Douai.
— Si je ne m'étais pas fâché, elle ne serait pas venue à l'Opéra, où d'ailleurs elle s'est ennuyée ! dit monsieur Conyncks.
La soirée fut pénible, chacun était gêné, souriait mai ou s'efforçait de témoigner cette gaieté de commande sous laquelle se cachent de réelles anxiétés. Marguerite et Balthazar étaient en proie à de sourdes et cruelles appréhensions qui réagissaient sur les cœurs. Plus la soirée s'avançait, plus la contenance du père et de la fille s'altérait. Parfois Marguerite essayait de sourire, mais ses gestes, ses regards, le son de sa voix trahissaient une vive inquiétude. Messieurs Conyncks et de Solis semblaient connaître la cause des secrets mouvements qui agitaient cette noble fille, et paraissaient l'encourager par des œillades expressives. Blessé d'avoir été mis en dehors d'une résolution et de démarches accomplies pour lui, Balthazar se séparait insensiblement de ses enfants et de ses amis, en affectant de garder le silence. Marguerite allait sans doute lui découvrir ce qu'elle avait décidé de lui. Pour un homme grand, pour un père, eette situation était intolérable. Parvenu à un âge où l'on ne dissimule rien au milieu de ses enfants, où l'étendu© des idées donne de la force aux sentiments, il devenait donc de plus en plus grave, songeur et chagrin, en voyant s'approcher le moment de sa mort civile. Cette soirés renfermait une de ces crises de la vie
intérieure qui ne peuvent s'expliquer que par des images. Les nuages et la foudre s'amoncelaient au ciel, l'on riait dans la campagne; chacun avait chaud, sentait l'orage, levait la tête et continuait sa route. Monsieur Conyncks, le premier, alla se coucher et fut conduit à sa chambre par Balthazar. Pendant son absence Pierquin et monsieur de Solis s'en allèrent. Marguerite fit un adieu plein d'affection au notaire , elle ne dit rien à Emmanuel , mais elle lui pressa la main en lui jetant un regard humide. Elle renvoya Félicie, et quand Glaës revint au parloir, il y trouva sa fille seule.
— Mon bon père, lui dit-elle d'une voix tremblante , il a fallu les circonstances graves où nous sommes pour më faire quitter la maison ; mais , après bien des angoisses et après avoir surmonté des difficultés inouïes, j'y reviens avec quelqueschancosde salut pournoustous. Grâce à votre nom, à l'influence de notre oncle et aux protections de monsieur de Solis, nous avons obtenu, pour vous, une place de receveur des finances en Bretagne ; elle vaut, dit-on, dix-huit à vingt mille francs, par an. Notre oncle a fait le cautionnement. *— Yoici votre nomination , dit-elle en tirant une lettre de son sac. Votre séjour ici, pendant nos années de privations et de sacrifices serait intolérable. Notre père doit rester dans une situation au moins égale à celle ou il a toujours vécu. Je ne vous demanderai rien sur vos revenus, vous les emploierez comme bon vous semblera* Je vous supplie seulement de songer que nous n'avons pas un soude rente, et que nous vivrons tous avec ce que Gustave nous donnera sur ses revenus. La ville ne saura rien de cette vie claustrale. Si vous étiez chez tous, vous seriez un obstacle aux moyens que nous emploierons, ma sœur et moi, pour tâcher d'y rétablir l'aisance* Est-ce abuser de l'autorité que vous m'avez don-
née que de vous mettre dans une position à refaire vousmême votre fortune? dans quelques années, si vous le voulez, vous serez receveur général.
— Ainsi, Marguerite, dit doucement Balthazar, tu me chasses de ma maison.
—Je ne mérite pas un reproche si dur, répondit la fille en comprimant les mouvements tumultueux de son cœur. Vous reviendrez parmi nous lorsque vous pourrez habiter votre ville natale comme il vous convient d'y paraître. D'ailleurs, mon père, n'ai-je point votre parole ? reprit-elle froidement. Vous devez m'obéir. Mon oncle est resté pour vous emmener en Bretagne, afin que vous ne fissiez pas seul le voyage.
— Je n'irai pas ! s'écria Balthazar en se levant, je n'ai besoin du secours de personne pour rétablir ma fortune et payer ce que je dois à mes enfants.
— Ce sera mieux, reprit Marguerite sans s'émouvoir. Je vous prierai de réfléchir à notre situation respective que je vais vous expliquer en peu de mots. Si vous restez dans cette maison, vos enfants en sortiront, afin de vous en laisser le maître.
— Marguerite ! cria Balthazar.
— Puis, dit-elle en continuant sans vouloir remarquer l'irritation de son père, il faut instruire le ministre de votre refus, si vous n'acceptez pas une place lucrative et honorable que, malgré nos démarches et nos protections, nous n'aurions pas eue sans quelques billets de mille francs adroitement mis par mon onclo dans le gant d'une dame...
— Me quitter !
— Ou vous nous quitterez ou nous vous fuirons, ditelle. Si J'étais votre seule enfant, j'imiterais ma mère, sans murmurer contre le sort que vous me feriez. Mais
LA RECHERCHE DE l/AB30LU 187
ma sœur et mes deux frères ne périrons pas de faim ou de désespoir auprès de vous; je l'ai promis à celle qui mourut là , dit-elle en montrant la place du Ht de sa mère. Nous vous avons caché nos douleurs, nous avons souffert en silence; aujourd'hui nos forces se sont usées. Nous ne sommes pas au bord d'un abîme, nous sommes au fond, mon père ! pour nous en tirer, il ne nous faut pas seulement du courage, il faut encore que nos efforts ne soient pas incessamment déjoués par les caprices d'une passion...
— Mes chers enfants, s'écria Balthazar en saisissant la main de Marguerite, je vous aiderai, je travaillerai, je...
— En voici les oaC^ens, répondit-elle en lui montrant la lettre ministérielle.
— Mais mon ange, le moyen que tu m'offres pour refaire ma fortune est trop lent ! tu me fais perdre le fruit de dix années de travaux, et les sommes énormes que représente mon laboratoire. Là, dit-il en indiquant le grenier, sont toutes nos ressources.
Marguerite marcha vers la porte en disant : — Mon père, vous choisirez !
— Ah ! ma fille, vous êtes bien durel répondit-il en s'asseyant dans un fauteuil et la laissant partir.
Le lendemain matin, Marguerite apprit par Lemuiquinier que monsieur Claës était sorti. Cette simple annonce la fit pâlir, et sa contenance fut si cruellement signi-» ficative, que le vieux valet lui dit : — Soyez tranquille, mademoiselle , monsieur a dit qu'il serait revenu à onze heures pour déjeuner. Il ne s'est pas couché. A deux heures du matin, il était encore debout dans le parloir, à regarder par les fenêtres les toits du laboratoire. J'attendais dans la cuisine, je le voyais, il pleurait, il a du chagrin. Voici ce fameux mois de juillet pendant lequel
le soleil est capable de nous enrichir tous t et si vous vouliez.,.
— Assez! dit Marguerite en devinant totUesîes pensées qui avaient dû assaillir son père.
Il s'était en effet accompli chez Balthazar ce phénomène qui s'empare de toutes les personnes sédentaires, sa vie dépendait pour ainsi dire des lieux avec lesquels il s'était identifié, sa pensée mariée à son laboratoire et à sa maison les lui rendait indispensables, comme Test la Bourse au joueur pour qui les jours fériés sont des jours perdus. Là étaient ses espérances, là descendait du ciel la seul atmosphère où ses poumons pouvaient puiser l'air vital. Cette alliance des lieux et des choses entre les hommes, si puissante chez les natures faibles, devient presque tyrannique chez les gens de science et d'étude. Quitter sa maison, c'était, pour Balthazar, renoncer à la Science, à son problème, c'était mourir. Marguerite fut en proie à une extrême agitation jusqu'au moment du déjeûner. La scène qui avait porté Balthazar à vouloir se tuer lui était revenue à la mémoire, et elle craignit de voir se dénouer tragiquement la situation désespérée où se trouvait son père. Elle allait et venait dans le parloir, en tressaillant chaque fois que la sonnette de la porte retentissait. Enfin, Balthazar revint. Pendant qu'il traversait la cour. Marguerite, qui étudia sa figure avec inquiétude, n'y vit que l'expression d'une douleur orageuse. Quand il entra dans le parloir, elle, s'avança vers lui pour lui souhaiter le bon jour ; il la saisit affectueusemeut par la taille, l'appuya sur son cœur, la baisa au front et lui dit à l'oreille: — Je suis allé demander mon passe-port. Le son de la voix, îe regard résigne, le mouvement de son père, tout écrasa le cœur de la pauvre fille qui détourna la tête pour ne point laisser voir ses larmes ; mais ne pouvant les réprimer,
elle alla dans le jardin, et revint après y a?oir pleuré à son aise. Pendant le déjeuner, Balthazar se montra gai comme un homme qui avait pris son parti.
— Nous allons donc partir pour la Bretagne, mon oncle, dit-il à monsieur Conyncks. J*ai toujours eu le désir de voir ce pays-là.
— On y vit à bon marché, répondit le vieil oncle
— Mon père nous quitte ? s'écria Félicie, Monsieur de Solis entra, îl amenait Jean.
— Vous nous le laisserez aujourd'hui, dit Balthazar en mettant son fils près de lui, je pars demain, et je veux lui dire adieu.
Emmanuel regarda Marguerite, qui baissa la tête. Ce fut une journée morne, pendant laquelle chaeun fut triste et réprima des pensées ou des pleurs. Ce n'était pas une absence, mais un exil. Puis, tous sentaient instinctivement ce qu'il y avait d'humiliant pour un père à déclarer ainsi publiquement ses désastres en acceptant une place et en quittant sa famille à l'âge de Balthazar. Lui seul fut aussi grand que Marguerite était ferme, et parut accepter noblement cette pénitence des fautes que l'emportement du génie lui avait fait commettre. Quand la soirée fut passée et que le père et la fille furent seuls, Balthazar, qui, pendant toute la journée, s'était montré tendre et affectueux, comme il l'était durant les beaux jours de sa vie patriarcale, tendit la main à Marguerite, et lui dit avec une sorte de tendresse mêléejde désespoir :
— Es-tu contente de ton père ?
— Vous êtes digne de celui-là, répondit Marguerite en lui montrant le portrait de van Claës.
Le lendemain matin, Balthazar suivi de Lemulquinier monta dan» son laboratoire comme pour faire ses adieux aux espérances qu'il avait caressées et que ses opérations commencées lui représentaient vivantes. Le maître et le
valet se jetèrent un regard plein de mélancolie en entrant dans le grenier qu'ils allaient quitter peut-être pour toujow». Balthazar contempla ces machines sur lesquelles sa pensée avait si longtemps plané; et dont chacune était liée au souvenir d'une recherche ou d'une expérience. Il ordonna d'un air triste à Lemulquinier de faire évaporer des gaz ou des acides dangereux, de séparer des substance qui auraient pu produire des explosions. Tout en prenant ces soins, il proférait des regrets amers , comme en exprime un condamné à mort, avant d'aller à l'échafaud.
— Voici pourtant, dit-il en s'arrêtant devant une capsule dans laquelle plongeaient les deux fils d'une pile de Volta, une expérience dont le résultat devrait être attendu. Si elle réussissait, affreuse pensée ! mes enfants ne chasseraient pas de sa maison un père qui jetterait des diamants à leurs pieds. Voilà une combinaison de carbone et de souffre, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, dans laquelle le carbone joue le rôle de corps électro-positif; la cristallisation doit commencer au pôle négatif; et, dans le cas de décomposition, le carbone s'y porterait cristalisé...
— Àh ! ça se ferait comme ça ? dit Lemulquiner en contemplant son maître avec admiration.
— Or, reprit Balthazar après une pause, la combinaison est soumise à l'influence de cette pile qui peut agir...
— Si monsieur veut, je vais en augmenter l'effet...
— Non, non, il faut la laisser telle qu'elle est. Le repos et le temps sont des conditions essentielles à la cristallisation...
— Parbleu ! faut qu'elle prenne son temps, cette cristallisation, s'écria le valet de chambre.
— Si la température baisse, le sulfure de carbone se
cristallisera, dit Balthazar en continuant d'exprimer par lambeaux les pensées indistinctes d'une méditation complète dans son entendement; mais si L'action de la pile opère dans certaines conditions que j'ignore... il faudrait surveiller cela... il est possible... Mais à quoi pensé-je ? il ne s'agit plus de chimie, m^ ami, nous devons aller régir une recette en Bretagne.
Claès sortit précipitamment, et descendit pour faire un dernier déjeuner de famille auquel assistèrent Pierquin et monsieur de Solis. Balthazar, pressé d'en finir avec son agonie scientifique, dit adieu à ses enfants et monta en voiture avec son oncle; toute la famille l'accompagna sur le seuil de la porte. Là, quand Marguerite eut embrassé son père par une étreinte désespérée, à laquelle il répondit en lui disant à l'oreille : a Tu es une bonne fille, et je ne t'en voudrai jamais! » elle franchit la cour, se sauva dans le parloir, s'agenouilla à la place où sa mère était morte, et fit une ardente prière à Dieu pour demander la force d'accomplir les rudes travaux de sa nouvelle vie. Elle était déjà fortifiée par une voix intérieure qui lui avait jeté dans le cœur les applaudissements des anges et les remercîments de sa mère, quand sa sœur, son frère, Emmanuel et Pierquin rentrèrent après avoir regardé la calèche jusqu'à ce qu'ils ne la vissent plus.
— Maintenant, mademoiselle, qu'allez-vous faire ? lui dit Pierquin.
— Sauver la maison, répondit-elle avec simplicité. Nous possédons près de treize cents arpents à Waignies. Mon intention est de les faire défricher, les partager en trois fermes, construire les bâtiments nécessaires h leur exploitatw, les louer ; et je crois qu'en quelques années, avec beaucoup d'économie et de patience, chacun de tous, dit-elle en montrant sa sœur et son frère, aura
une ferme de quatre cents et quelques arpents qui pourra valoir, un jour, près de quinze mille francs de rente. Mon frère Gustave gardera pour sa part cette maison et tout ce qu'il possède sur le Grand-Livre. Puis, rous rendrons un jour à notre père sa fortune dégagée de toute obligation en consacrant nos revenus à l'acquittement de ses dettes.
— Mais, chère coasine, dit le notaire stupéfait de cette entente des affaires et de la froide raison de Marguerite, il vous faut plus de deux cent mille francs pour défricher vos terrains, bâtir vos fermes et acheter des bestiaux. Où prendrez -vous cette somme ?
— Là commencent mes embarras, dit-elle en regardant alternativement le notaire et monsieur de Solis, je n'ose les demander à mon oncle, qui a déjà fait le cautionnement de mon père I
— Vous avez des amis ! s'écria Pierquin en voyant tout à coup que les demoiselles Glaës seraient encore des fille s de plus de cinq cent mille francs.
Emmanuel dfe Solis regarda Marguerite avec attendrissement; mais malheureusement pour lui, Pierquin resta notaire au milieu de son enthousiasme et reprit ainsi : — Moi, je vous les offre ces deux cent mille francs !
Emmanuel et Marguerite se consultèrent par un regard qui fut un trait de lumière pour Pierquin, Félicie rougit excessivement, tant elle était heureuse de trouver son cousin aussi généreux qu'elle le souhaitait. Elle regarda sa sœur qui, tout à coup, devina que pendant l'absence qu'elle avait faite, la pauvre fille s'était laissé prendre à quelques banales galanteries de Pierquin.
— Vous ne me payerez que cinq pour cent d'intérêt, dit-il. Yous me rembourserez quand vous voudrez, et, vous me donnerez une hypothèque sur vos terrains; mais, soyez tranquille, vous n'aurez que les déboursés v
LA RECHERCHE DE i/ ABSOLU. 103
payer pour tous vos contrats, je vous trouverai de bons fermiers, et ferai vos affaires gratuitement, afin de vous aider en bon parent.
Emmanuel fit un signe à Marguerite pour rengager à refuser; mais elle était trop occupée à étudier les changements qui nuançaient la physionomie de sa sœur pour s'en apercevoir. Après une pause, elle regarda le notaire d'un air ironique et lui dit d'elle-même, à la grande joie de monsieur de Soiis : — Vous êtes un bien bon parent, je n'attendais pas moins de vous; mais l'intérêt à cinq pour cent retarderait trop notre libération, j'attendrai la majorité de mon frère et nous vendrons ses rentes.
Pierquin se hiordit les lèvres. Emmanuel se mit à sou- Tire doucement.
— Félicie, ma chère enfant, reconduis Jean au collège, Martha t'accompagnera, dit Marguerite en montrant son frère. — Jean, mon ange, sois bien sage, ne déchire pas tes habits, nous ne sommes pas assez riches pour te les renouveler aussi souvent que nous le faisons ! AI-' Ions, va, mon petit, étudie bien.
Félicie sortit avec son frère.
— Mon cousin, dit Marguerite à Pierquin, et vous monsieur, dit-elle à monsieur de Solis, vous êtes sans doute venus voir mon père pendant mon absence, je vous remercie de ces preuves d'amitié. Vous ne ferez sans doute pas moins pour deux pauvres filles qui vont avoir besoin de conseils. Entendons-nous à ce sujet... Quand je serai en ville, je vous recevrai toujours avec !e plus grand plaisir ; mais quand Félicie sera seule ici avec Josette et Martha, je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne doit voir personne, fût-ce un vieil ami, et le plus dévoué de nos parents. Dans les circonstances où nous nous trouvons, notre conduite doit être d'une irréprochable sévé-
rite- Nous voici donc pour longtemps vouées au travail ft h là solitude.
Le silence régna pendant quelques instants. Emma* miel, abîmé dans la contemplation de la tête de Marguerite, semblait muet. Pierquin ne savait que dire, le notaire prit congé de sa cousine, en éprouvant un mouvement de rage contre lui-même : il avait deviné tout à coup que Marguerite aimait Emmanuel, et qu'il venait de se conduire en vrai sot.
— Ah çà! Pierquin, mon ami, se dit-il en s'apostrophant lui-même dans la rue, un homme qui te dirait que tu es un grand animal aurait raison. Suis-je bête ! J'ai douze mille livres de rente, en dehors de ma charge, sans compter là succession de mon oncle Des Racquets, de qui Je suis le seul héritier, et qui me doublera ma fortune un jour ou l'autre (enfin, je ne lui souhaite pas de mourir, il est économe!), et j'ai l'infamie de demander des intérêts à mademoiselle Glaës! Je suis sûr qu'à eux deux ils se moquent maintenant de moi. Je ne dois plus penser à Marguerite î Non. Après tout, Félicie est une douce et bonne petite créature qui me convient mieux. Marguerite a un caractère de fer, elle voudrait me dominer, et elle me dominerait! Allons, montrons-nous généreux, ne soyons pas tant notaire. Je ne peux donc pas secouer ce harnais-là ? Sac à papier! je vais me mettre à aimer Félicie, et je ne bouge pas de ce sentiment-là! Fourche! elle aura une ferme de quatre cent trente arpents, qui, dans un temps donné, vaudra entre quinze et ^ingt mille livres de rente, car les terrains de Waignies sont bons. Que mon oncle Des Racquets meure, pauvre bonhomme! je vends mon étude et je suis un homme de cin«quan-te-mil-le4i-vres-de-rente. Ma femme est une Glaës,'' je suis allié à des maisons considérables. Diantre 1 nous verrons si les Courteville, les Magalhens,
LA RECHERCHE DE i/aESOLU 193
les Savafon de Savarus refuseront de venir chez un Pierquin-Claës-Molina-Nourho. Je serai maire de Douai» j'aurai la croix, je puis être député, j'arrive à tout. Ah ça! Pierquin, mon garçon, tiens-toi là, ne faisons plus de sotiises, d'autant que, ma parole d'honneur, Félicie... mademoiselle Félicie van Claës, elle t'aime !
Quand les deux amants furent seuls, Emmanuel tendit une main à Marguerite, qui ne put s'empêcher d'y mettre sa main droite. Ils se levèrent par un mouvement unanime en se dirigeant vers leur banc dans le jardin; mais au milieu du parloir, l'amant ne put résister à sa joie, et d'une voix que l'émotion rendit tremblante, il dit à Marguerite : — J'ai trois cent mille francs à vous !...
— Comment, s'écria-t-elle, ma pauvre mère vous aurait encore confié?... Non. Quoiî
— Oh l ma Marguerite, ce qui est à moi n'est-il pas à vous? N'est-ce pas vous qui la première avez dit nous?
— Cher Emmanuel ! dit-elle en pressant la main qu'elle tenait toujours; et, au lieu d'aller au jardin, elle se jeta dans la bergère.
— N'est-ce pas à moi de vous remercier, dit-il avec sa voix d'amour, puisque vous l'acceptez ?
— Ce moment, dit-elle, mon cher bien-aimé, efface bien des douleurs et rapproche un heureux avenir I Oui, j'accepte ta fortune, reprit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire d'ange, je sais le moyen de la faire mienne. Elle regarda le portrait de van Claës comme pour avoir un témoin. Le jeune homme qui suivait les regards de Marguerite ne -lui vit pas tirer ae son doigt une bague de jeune fille, et ne s'aperçut de ce geste qu'au moment où il entendit ees'paroles : — Au milieu de nos prolondes misères, il surgit un bonheur. Mon père me laisse, par insouciance, la libre disposition de
moi-même, dit-elle en tendant la bague, prends, Emmanuel! Ma mère te chérissait, elle t'aurait choisi.
Les larmes vinrent aux yeux d'EmmanueU il pâlit, tomba sur ses genoux, et dit à Marguerite en lui donnant un anneau qu'jl portait toujours : — Voici l'alliance de ma mère ! Ma Marguerite, reprit-il en baisant la bague, n'aurai-je donc d'autre gage que ceci ?
Elle se baissa pour apporter son front aux lèvres d'Emmanuel.
— Hélas î mon pauvre aimé, ne faisons-nous pas là quelque chose de mal ? dit-elle tout émue, car nous attendrons longtemps.
— - Mon oncle disait que l'adoration était le pain quotidien de la patience, en parlant du chrétien qui aime Dieu. Je puis t'aimer ainsi, je t'ai, depuis longtemps, confondue avec le Seigneur de toutes choses : je suis à toi, comme je suis à lui.
Ils restèrent pendant quelques moments en proie à la plus douce exaltation. Ce fut la sincère et calme effusion d'un sentiment qui, semblable à une source trop pleine, débordait par de petites vagues incessantes. Les événements qui séparaient ces deux amants étaient un sujet 4e mélancolie qui rendit leur bonheur plus vif, en lui &nnant quelque chose d'aigu comme la douleur. Félicie jjvint trop tôt pour eux. Emmanuel, éclairé par le tact délicieux qui fait tout deviner en amour, laissa les deux sœurs seules, après avoir échangé avec Marguerite un regard où elle put voir tout ce que lui coûtait cette • discrétion, car il y exprima combien il était avide de ce bonheur désiré si longtemps, et qui venait d'être consacré par les fiançailles du cœur.
— Viens ici, petite sœur, dit Marguerite en prenant Félicie par le cou. Puis, la ramenant dans le jardin, elles allèrent s'asseoir sur le banc auquel chaque génération
avait confié ses paroles d'amour, ses soupirs de douleur, ses méditations et ses projets. Malgré le ton joyeux et l'aimable rmesse du sourire de sa sœur, Félicie éprouvait une émotion qui ressemblait à un mouvement de peur. Marguerite lui pritia main et la sentit trembler.
— Mademoiselle Félicie, dit l'aînée ens'approchant de l'oreille de sa sœur, je lis dans votre âme, Pierquin est venu souvent pendant mon absence, il est venu tous les soirs, il vous a dit de douces paroles, et vous les avez écoutées. Félicie rougit. — Ne t'en défends pas , mon ange, reprit Marguerite, il est si naturel d'aimer ! Peutêtre ta cbère âme changera-t-elle un peu la nature du cousin, il est égoïste, intéressé, mais c'est un honnête homme, et sans doute ses défauts serviront à ton honneur. Il t'aimera comme la plus jolie de ses propriétés, tu feras partie de ses -affaires. Pardonne-moi ce mot, chère amie ? tu le corrigeras des mauvaises habitudes qu'il a prises de ne voir partout que des intérêts, en lui apprenant les affaires du cœur. Félicie ne put qu'embrasser sa sœur. — D'ailleurs, reprit Marguerite, il a de la fortune. Sa famille est de la plus haute et de la plus ancienne bourgeoisie. Mais serait-ce donc moi qui m'opposerais à ton bonheur si tu veux le trouver dans une condition médiocre?
Félicie laissa échapper ces mots : — Chère sœur!
— Oh l oui, tu peux te confier à moi, s'écria Marguerite. Quoi de plus naturel que de nous dire nos secrets ?
Ce mot plein d'âme détermina l'une de ces causeries délicieuses où les jeunes filles se disent tout. Quand Marguerite, que l'amour avait fait experte , eut reconnu l'état du cœur de Félicie, elle finit en lui disant : — Eh bien, ma chère enfant, assurons-nous que le cousin t'aime véritablement; et... alors...
— Laisse-moi faire, répondit Félicie en rant, j'ai mes modèles.
— Folle! dit Marguerite en la baisant au front. Quoique Pierquin appartînt à cette classe d'hommes qui
dans le mariage, voient des obligations, l'exécution de» lois sociales et un mode pour la transmission des propriétés; qu'il lui fût indifférent d'épouser ou Félicie ou Marguerite, si l'une ou l'autre avaient le même nom et a même dot, il s'aperçut néanmoins que toutes deux étaient, suivant une de ses expressions, des filles romanesques et sentimentales, deux adjectifs que les gens sans cœur emploient pour se moquer des dons que la nature sème d'une main parcimonieuse à travers les sillons de l'humanité ; le notaire se dit sans doute qu'il fallait hurler avec les loups; et, le lendemain, il vint voir Marguerite, il l'emmena mystérieusement dans le petit jardin, et se mit à parler sentiment, puisque c'était une des clauses du contrat primitif qui devait précéder, dans les lois du monde, le contrat notarié.
— Chère cousine, lui dit-il, nous n'avons pas toujours été du même avis sur les moyens à prendre pour arriver à la conclusion heureuse de vos affaires ; mais vous devez reconnaître aujourd'hui que j'ai toujours été guidé par un grand désir de vous être utile. Eh bien! hier, j'ai gâté mes offres par une fatale habitude que nous donne Y esprit notaire, comprenez -vous?... Mon cœur n'était pas complice de ma sottise. Je vous ai bien aimée; mais nous avons une certaine perspicacité, nous autres, et je me suis aperçu que je ne vous plaisais pas. C'est ma faute! un autre a été plus adroit que moi. Eh bien! je viens vous avouer tout bonifacement que j'éprouve un amour réel pour votre sœur Félicie. Traitez-moi donc comme un frère ! puisez dans ma bourse, prenez à même! allez, plus vous prendrez, plus vous me prouverez d'amitié. Je suis
tout à vous, sans intérêt, entendez- vous ? ni à douze, ni à un quart pour cent. Que je sois trouvé digne de Félicie et je serai content. Pardonnez-moi mes défauts, ils ne viennent que de la pratique des affaires, le cœur est bon, et je me jetterais dans la Scarpe, plutôt que de ne pas rendre ma femme heureuse.
— Voilà qui est bien, cousin! dit Marguerite, mais ma sœir dépend d'elle et de notre père...
— Je sais cela, ma chère cousine, dit le notaire, maie vous êtes la mère de toute la famille, et je n'ai rien pltr ; à cœtr que de vous rendre juge du mien.
Cer.e façon de parler peint assez bien l'esprit de l'hoc» nêle notaire. Plus tard, Pierquin devint célèbre par sa répons? au commandant du camp de Sainl-Omer qui l'avait prié d'assister à une fête militaire, et qui fut ainsi conçue : Monsieur Pierquin - CMs de Molina~Nourho, maire ds la ville de Douai, chevalier de la Légion d'honneur, aura celui de se rendre, etc.
Marguerite accepta l'assistance du notaire, mais seulement dans tout ce qui concernait sa profession, afin de ne compromettre en rien ni sa dignité de femme, ni l'avenir de sa sœur, ni les déterminations de son père. Ce jour même elle confia sa sœur à la garde de Josette et de Martha, qui se vouèrent corps et âme à leur jeune mailresse, en en secondant les plans d'économie. Marguerite partit aussitôt pour Wagnies où elle commença ses opérations qui furent savamment dirigées par Pierquin. Le dévouement s'était chiffré dans l'esprit du notaire comme une excellente spéculation : ses soins , ses peines furent alors en quelque sorte une mise de fonds qu'il ne voulut point épargner. D'abord, il tenta d'éviter à Marguerite la peine de faire défricher et labourer les terres destinées aux fermes. Il avisa trois jeunes ftls de fermiers
riches qui désiraient s'établir, il les séduisit par la perspective que leur offrait la richesse de ces terrains, et réussite leur faire prendre à bail les trois fermes qui allaient être construites. Moyennant l'abandon du prix de la ferme pendant trois ans, les fermiers s'engagèrent à en donner dix mille francs de loyer à la quatrième année, douze mille à la sixième, et quinze mille pendant le reste du bail ; à creuser les fossés, faire les plantations et acheter les bestiaux. Pendant que les fermes se bâtirent, les fermiers vinrent défricher leurs terres. Quatre ans après le départ de Balthazar, Marguerite avait déjà presque rétabli la fortune de son frère ei ae sa sœur. Deux cent mille francs suffirent à payer toutes les constructions. Ni les secours, ni les conseils ne manquèrent à cette courageuse fille dont la conduite excitait l'admiration de la ville. Marguerite surveilla ses bâtisses, l'exécution de ses marchés e4; de ses baux avec ce bon sens, cette activité, cette constance que savent déployer les femmes quand elles sont animées par un grand sentiment. Dès la cinquième année, elle put consacrer trente mille francs de revenus que donnèrent les fermes, les rentes de son frère et le produit des biens paternels, à l'acquittement des capitaux hypothéqués et à la réparation des dommages que la passion de Balthazar avait faits dans sa maison. L'amortissement devait donc aller rapidement par la décroissance des intérêts. Emmanuel de Solis offrit d'ailleurs à Marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la succession de son oncle, et qu'elle n'avait pas employés, en y joignant une vingtaine de mille francs de ses économies, en sorte que, dès la troisième année de sa gestion* elle put acquitte* une assez forte somme de dettes. Cette vie de courage, de privations et de dévouement ne se démentit point durant cinq années ; mais tout fut d'ailleurs
LA RECHERCHA DE l' ABSOLU 20Î
succès et réussite, sous l'administration et l'influeneede Marguerite.
Devenu ingénieur des ponts et chaussées, Gabriel, aidé par son grand-oncle, fit une rapide fortune dans l'entreprise d'un canal qu'il construisit, et sut plaire à sa cousine mademoiselle Conyncks, que son père adorait et Tune des plus riches héritières des deux Flandres. En 1824, les biens des Claës se trouvèrent libres, et la maion de la rue de Paris avait réparé ses pertes. Pierquin demanda positivement la main de Félicie à Balthazar, de même que monsieur de Solis sollicita celle de Marguerite.
Au commencement du mois de janvier 1825, Marguerite et monsieur Conyncks partirent pour aller chercher le père exilé dequi chacun désirait vivement le retour, et qui donna sa démission afin de rester au milieu de sa famille dont le bonheur allait recevoir sa sanction. En l'absence de Marguerite, qui souvent avait exprimé le regret de ne pouvoir remplir les cadres vides de la galerie et des appartements de réception, pour le jour où son père reprendrait sa maison, Pierquin et monsieur de Solis complotèrent avec Félicie de préparer à Marguerite une surprise qui ferait participer en quelque sorte la sœur cadette à la restauration de la maison Claës. Tous deux avaient acheté à Félicie plusieurs beaux tableaux qu'ils lui offrirent pour décorer sa galerie. Monsieur Conyncks avait eu la même idée. Voulant témoigner à Marguerite la satisfaction que lui causait sa noble conduite et son dévouement à remplir le mandatque lui avait légué sa mère, il avait pris des mesures pour qu'on apportât une cinquantaine de ses plus belles toiles et quelquesunes de celles que Balthazar avait jadis vendues, en sorte que la galerie Claës lut entièrement remeublée. Marguerite était déjà venue plusieurs fois voir son père, accom-
pagnée de sa sœur, ou de Jean ; chaque fois, elle Tavait trouvé progressivement plus changé; mais depuis sa dernière visite Ja vieillesse s'était manifestée ehezBalthazar par d'effrayants symptômes à la gravité desquels contribuait sans doute la parcimonie avec laquelle il vivait afin de pouvoir employer la plus grande partie de ses appointements à faire des expériences qui trompaient toujours son espoir. Quoiqu'il ne fût âgé que de soixante-cinq ans, il avait l'apparence d'un octogénaire. Ses yeux s'étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, ses sourcils avaient blanchi, quelques cheveux lui garnissaient à peine la nuque ; il laissait croître sa barbe qu'il coupait avec des ciseaux quand elle le gênait ; il était courbé comme un vieux vigneron : puis le désordre de ses vêtements avait repris un caractère de misère que la décrépitude rendait hideux. Quoiqu'une pensée forte animât ce grand visage dont les traits ne se voyaient plus sous les rides, la fixité du regard, un air désespéré, une constante inquiétude y gravaient les diagnostics de la démence, ou plutôt de toutes les démences ensemble. Tantôt il y apparaissait un espoir qui donnait à Balthazar l'expression du monomane: tantôt l'impatience de ne pas deviner un secret qui se présentait à lui comme un feu follet y mettait les symptômes de la fureur; puis tout à coup un rire éclatant trahissait la folie; enfin, la plupart du temps, l'abattement le plus complet résumait toutes les nuances de la passion par la froide mélancolie de l'idiot. Quelques fugaces et imperceptibles que fussent ces expressions pour des étrangers, elles étaient malheureusement trop sensibles pour ceux qui connaissaient un Glaës sublime de bonté, grand par le cœur, beau de visage et duquel il n'existait que de rares vestiges. Vieilli, lassé comme son maître par de constants travaux, Lemulquinier n'avait pas eu à subir comme lui les fati-
gués de la petosée ; aussi sa physionomie offrait-elle un singulier mélange d'inquiétude et d'admiration pour son maître, auquel il était facile de se méprendre quoiqu'il écoutât sa moindre parole avec respect, qu'il suivît ses moindres mouvements avec une sorte de tendresse, il avait soin du savant comme une mère a soin d'un enfant ; souvent il pouvait avoir l'air de le protéger, parce qu'il le protégeait véritablement dans les vulgaires nécessités de la vie auxquelles Balthazar ne pensait jamais. Ces deux vieillards, enveloppés par une idée, confiants danslaréalité de leur espoir, agités par le même souffle, l'un représentant l'enveloppe et l'autre l'âme de / leur existence commune, formaient un spectacle à la fois horrible et attendrissant. Lorsque Marguerite et monsieut Conyncks arrivèrent, ils trouvèrent Glaës établi dans une auberge; son successeur ne s'était pas fait attendre et avait déjà pris possession de la place.
A travers les préoccupations de la Science, un désir de revoir sa patrie, sa maison, sa famille, agitait Balthazar; la lettre de sa fille lui avait annoncé des événements heureux ; il songeait à couronner sa carrière par une série d'expériences qui devaient le mener à la découverte de son problème, il attendait donc Marguerite avec une excessive impatience. La jeune fille se jeta dans les bras de son père en pleurant de joie. Cette fois elle venait chercher la récompense d'une vie douloureuse, et le pardon de sa gloire domestique. Elle se sentait criminelle à la manière des, grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie. Mais en contemplant son père, elle frémit en reconnaissant les changements qui, depuis sa dernière visite, s'étaient opères en lui. Conyncks partagea le secret effroi de sa nièce, et insista pour emmener au plus tôt son cousin à Douai où l'influence de la patrie pouvait le rendre
à la raison, à la santé, on le rendant à la vie heureuse du foyer domestique. Après les premières effusions de ooeur qui furent plus vives de la part de balthazar que Marguerite ne le croyait, il eut pour elle dos attentions singulières; il témoigna le regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d'auberge, il s'informa de ses goûts, il lui demanda ce qu'elle voulait pour ses repas avec les soins empressés d'un amant ; il eut enfin les manières d'un coupable qui veut s'assurer de son juge. Marguerite connaissait si bien son père qu'elle devina le motif de cette tendresse, en supposant qu'il pouvait avoir en ville quelques dettes desquelles il voulait s'acquitter avant son départ. Elle observa pendant quelque temps son père, et vit alors le cœur humain à nu. Balthazar s'était rapetissé. Le sentiment de son abaissement, l'isolement dans lequel le mettait la Science l'avait re.ndu timide et enfant dans toutes les questions étrangères à ses occupations favorites ; sa fille aînée lui imposait : le souvenir de son dévouement passé , de la force qu'elle avait déployée, la conscience du pouvoir qu'il lui avait laissé prendre, ia fortune dont elle disposait et les sentiments indéfinissables qui s'étaient emparés de lui, depuis le jour où il avait abdiqué sa paternité déjà compromise, la lui avaient sans doute grandie de jour en jour, Conyncks semblait n'être rien aux yeux de Balthazar, il ne voyait que sa fille et ne pensait qu'à elle en paraissant la redouter comme certains maris faibles redoutent la femme supérieure qui les a subjugués ; lorsqu'il levait les yeux sur elle, Marguerite y surprenait avec douleur une expression de crainte, semblable à celle d'un enfant qui se sent fautif. La noble fille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression de ce crâne dévasté par la science et par les
travaux, avec le sourire puéril, avec la servilité naïve qui se peignait sur les lèvres et la physionomie de Balthazar. Elle fut blessée du contraste que présentaient cette grandeur et cette petitesse, çt se promit d'employer son influence à faire reconquérir à sor père toute sa dignité, pour le jour solennel où il allai" reparaître au sein de sa famille. D'abord, elle saisit uç moment ou ils se trouvèrent seuls pour lui dire à l'oreille* — Devez- vous quelque chose ici?
Balthazar rougit et répondit d'un air embarrassé : — Je ne sais pas, mais Lemulquinier te le dira. Ce brave garçon est plus au fait de mes affaires que je ne le suis moi-même.
Margueritesonnale valet dechambre,etquandil vint, elle étudia presque involontairement la physionomie des deux vieillards.
— Monsieur désire quelque chose? demanda Lemulquinier.
Marguerite, qui était tout orgueil et noblesse, eut un serrement de cœur, en s'apercevant au ton et au maintien du valet, qu'il s'était établi quelque familiarité mauvaise entre son pèro et le compagnon de ses travaux.
— Mon père ne peut donc pas faire sans vous le compte de ce qu'il doit ici? dit Marguerite.
— Monsieur, reprit Lemulquinier, doit...
A ces mots, Balthazar lit à son valet de chamhre un signe d'intelligence que Margueritesurprit et qui l'humilia.
— Diles-moi tout ce que doit mon père, s'écriat-elle.
— Ici, monsieur doit un millier d'éous à un apothicaire qui tient l'épicerie en gros, et qui nous a fourni des potasses caustiques, du plomb, du zinc et des réactifs.
— Est-ce tout? dit Marguerite.
Balthazar réitéra un signe afflrmatif à Lemuiquinier qui, fasciné par son maître, répondit : — Oui, mademoiselle.
— Eh bien, reprit-elle, je vais vous les remettre, Balthazar embrassa joyeusement sa fille en lui disant :
— Tu es un ange pour moi, mon enfant.
Et il respira plus à Taise, en la regardant d'un œil moins triste, mais, malgré cette joie, Marguerite aperçut facilement sur son visage les signes d'une profonde inquiétude, et jugea que ces mille écus constituaient seulement les dettes criardes du laboratoire.
— Soyez franc, mon père, dit-elle en se laissant asseoir sur ses genoux par lui, vous devez encore quelque chose? Avouez-moi tout, revenez dans votre maison sans conserver un principe de crainte au milieu de la joie générale.
— Ma chère Marguerite, dit-il en lui prenant les mains et les lui baisant avec une grâce qui semblait être un souvenir de sa jeunesse, tu me gronderas...
— Non, dit-elle.
— Vrai ! répondit-il en laissant échapper un geste de joie enfantine, je puis donc tout te dire, tu payeras...
— Oui, dit-elle en réprimant des larmes qui lui venaient aux yeux.
— Eh bien, je dois... Oh! je n'ose pas,..
— Mais dites donc, mon père !
— C'est considérable! reprit-il.
Elle joignit les mains par un mouvement de désespoir.
— Je dois trente mille francs à messieurs Protez et Chiffreville.
— Trente mille francs, dit-elle, sont mes économies, mais j'ai xiti plaisir à vous les offrir, ajouta-t-elle en lui baisant le front avec respect.
Il se leva, prit sa fille dans ses bras et tourna tout au-
tour de sa chambre en la faisant sauter comme un enfant; puis, il la remit sur le fauteuil où elle était, en s'écriant* — Ma chère enfant, tu es un trésor d'amour! Je ne vivais plus. Les Chiffreviile m'ont écrii trois lettres menaçantes et voulaient me poursuivre, moi qui leur ai fait faire une fortune !
— Mon père, dit Marguerite avec un accent de désespoir, vous cherchez donc toujours?
— Toujours , dit-il avecun sourire de fou. Je trouverai, va!... Si tu savais où nous en sommes,
— Qui, nous?...
— Je parle de Mulquinier, il a fini par me comprendre, il m'aime bien. Pauvre garçon, il m'est si dévoué!
Conyncks interrompit la conversation en entrant, Marguerite fit signe à son père de se taire en craignant qu'il ne se déconsidérât aux yeux de leur oncle. Elle était épouvantée des ravages que la préoccupation avait faits dans cette grande intelligence absorbée dans la recherche d'un problème peut-être insoluble. Balthazar, qui ne voyait sans doute rien au delà de ses fourneaux, ne devinait môme pas la libération de sa fortune. Le lendemain, ils partirent pour la Flandre. Le voyage fut assez long pour que Marguerite pût acquérir de confuses lumières sur la situation dans laquelle se trouvaient sou père et Lemulquinier. Le valet avait-il sur le maître cet ascendant que savent prendre sur les plus grands esprits les gens sans éducation qui se sentent nécessaires, et qui, de concession en concession , savent marcher vers la domination avec la persistance que donne une idée fixe? Ou bien le maître avait-il contracté pour son valet cette espèce d'affection qui naît de l'habitude, et semblable à ulle qu'un ouvrier a pour son outil créateur, que l'Arabe a pour son coursier libérateur? Marguerite épia quelques faits pour se décider, en se proposant de
soustraire Balthazar à un joug humiliant, s'il était réek En passant à Paris, elle y resta durant quelques jours pour y acquitter les dettes de son père, et prier les fabricants de produits chimiques de ne rien envoyer à Douai sans l'avoir prévenue à l'avance des demandes que leur ferait Claës. Elle obtint de son père qu'il changeât de costume et reprît les habitudes de toilette convenables à un homme de son rang. Cette restauration corporelle rendit à Balthazar une sorte de dignité physique qui fut de bon augure pour un changement d'idées. Bientôt sa fille, heureuse Dar avance de toutes les surprises qui attendaient son père dans sa propre maison, repartit pour Douai.
A trois lieues de cette ville, Balthazar trouva sa fille Félicie à cheval, escortée par ses deux frères, par Emmanuel, par Pierquin et par les intimes amis des trois familles. Le voyage avait nécessairement distrait le chimiste de ses pensées habituelles, îaspect de la Flandre avait agi sur son cœur ; aussi quand il aperçut le joyeux cortège que lui formaient et sa famille et ses amis, éprouva-t-il desémotions si vives que ses yeux devinrent humides, sa voix trembla, ses paupières rougirent, et il embrassa si passionnément ses enfants sans pouvoir les quitter, que les spectateurs de cette scène furent émus aux larmes. Lorsqu'il revit sa maison; il pâlit, sauta hors de la voiture de voyage avec l'agilité d'un jeune homme, respira l'air de la cour avec délices, et se mit à regarder les moindres détails avec un plaisir qui débordait dans ses gestes; il se redressa, et sa physionomie redevint jeune. Quand il entra dans le parloir, il eut des pleurs aux veux en y voyant, par l'exactitude aveclaquelle sa fille avait reproduit ses anciens flambeaux d'argent vendus, que les désastres devaient être entièrement réparés. Un déjeuner «plendide était servi dans la salle à
manger, dont les dressoirs avaient été remplis de curiosités et d'argenterie d'une valeur au moins égale à celle des pièces qui s'y trouvaient jadis. Quoique ce repas de famille &ura longtemps, il suffit à peine aux récits que Balthazar exigeait de chacun de ses enfants. La secousse imprimée à son moral par ce retour lui fit épouser le bonheur do sa famille, il s'en montra bien le père. Ses manières reprirent leur ancienne noblesse. Dans le premier moment, il fut tout à la jouissance de la possession, sans se demander compte des moyens par lesquels il recouvrerait tout ce qu'il avait perdu. Sa joie fut donc entière et pleine. Le déjeuner fini, les quatre enfants, le père et Pierquin le notaire passèrent dans le parloir, où Balthazar ne vit pas sans inquiétude des papiers timbrés qu'un clerc avait apportés sur une table devant laquelle il se tenait, comme pour assister son patron. Les enfants s'assirent, et Balthazar étonné resta debout devant la cheminée.
— Ceci, dit Pierquin, est le compte de tutelle que rend monsieur Claës à ses enfants. Quoique ce ne soit pas trèsamusant, ajouta-t-il en riant à la façon des notaires qui prennent assez généralement un ton plaisant pour parler des affaires les plus sérieuses, il faut absolument que vous Técoutiez.
Quoique les circonstances justifiassent cette phrase, monsieur Claës, à qui sa conscience rappelait le passé de sa vie, l'accepta comme un reproche et fronça les sourcils. Le clerc commença la lecture. L'étonnement de Balthazar alla croissant à mesure que cet acte se déroulait. Il y était établi d'abord que la fortune de sa femme montait, au moment du décès, a seiie cent mille franc? environ, et la conclusion de cette reddition de compte fournissait clairement à chacun de ses enfants une part entière, comme aurait pu la gérer un bon 3t soigneux père tfê
famille. Il en résultait que la maison était libre de toute hypothèque, que Balthazar était chez lui, etque ses biens ruraux étaient également dégagés. Lorsque les divers actes furent signées, Pierquin présenta les quittances des sommes jadis empruntés et les mainlevées des inscriptions qui pesaient sur les propriétés. En ce moment, Balthazar, qui recouvrait à la fois l'honneur de l'homme, la vie du père, la considération du citoyen, tomba dans un fauteuil; il chercha Marguerite, qui par une de ces sublimes délicatesse de femme s'était absentée pendant cette lecture, afin de voir si toutes ses intentions avaient été bien remplies pour la fête. Chacun des membres de la famille comprit la pensée du vieillard au moment où ses yeux faiblement humides demandaient sa fille que tous voyaient en ce moment par les yeux de l'âme, comme un ange de force et de lumière. Lucien alla chercher Marguerite. Er* entendant les pas de sa fille, Balthazar courut la serrer dans ses bras.
— Mon père, lui dit-elle au pied de l'escalier où le vieillard la saisit pour l'éteindre, je vous en supplie ne diminuez en rien votre sainte autorité. Remerciez-moi, devant toute la famille, d'avoir bien accompli vos intentions, et soyez ainsi le seul auteur du bien qui a pu se faire ici.
Balthazar leva les yeux au ciel, regarda sa fille, se croisa les bras, et dit après une pause pendant laquelle son visage reprit une expression que ses enfants ne lui avaient pas/vue depuis dix ans: — Que n'es-tu là, Pépita, pour admirer notre enfant ! Il serra Marguerite avec force, sans* pouvoir prononcer une parole, et rentra. Mes enfants, dit-il avec cette noblesse de maintien qui en faisait autrefois un des hommes les plus imposants, nous devons tous des remercîments et de la reconnaissance à ma fille Marguerite,* pour la sagesse et le courage avec
Là RECHERCHE DE L* ABSOLU 211
lesquels elle a rempli mes intentions, exécuté mes plans, lorsque , trop absorbé par mes travaux , je lui ai remis les rênes de notre administration domestique.
— Ah ! maintenant , nous allons lire les contrats de mariage, dit Pierquin en regardant l'heure. Mais ces actes-là ne me regardent pas, attendu que la loi me défend d'instrumenter pour mes parents et pour moi. Mousieur Raparlier l'oncle va venir.
En ce moment, les amis de la famille invités au dîner que Ton donnait pour fêter le retour de monsieur Glaës et célébrer la signature des contrats, arrivèrent successivement, pendant que les gens apportèrent les cadeaux de noces. L'assemblée s'augmenta promptement et devint aussi imposante par la qualité des personnes qu'elle était belle par la richesse des toilettes. Les trois familles qui s'unissaient par le bonheur de leurs enfants avaient voulu rivaliser de splendeur. En un moment, le parloir fut plein des gracieux présents qui se font aux fiancés. L'or ruisselait et pétillait. Les étoffes dépliées, les châles de cachemire, les colliers, Jes parures excitaient une joie si vre ie chez ceux qui les donnaient et chez celles qui les recevaient, cette joie enfantine à demi se peignait si bien sur tous les visages, que la valeur de ces présents magnlCques était oubliée parles indifférents, assez souvent occupés à la calculer par curiosité. Bientôt commença le cérémonial usité dans la famille Glaës pour ces solennités. Le père et la mère devaient seuls être assis, et les assistants demeuraient debout devant eux distance. A gauche du parloir et du côté du jardin se placèrent Gabriel Glaës et mademoiselle Conyncks, auprès de qui se tinrent monsieur de Solis et Marguerite, sa sœur et Pierquin. a quelques pas de ces trois couples, Balthazar et Conyncks, les seuls de l'assemblée qui fussent assis, prirent place chacun dans un fauteuil , près du notaire
qui remplaçait Pierquin. Jean était debout derrière son père. Une vingtaine de femmes élégamment mises et quelques hommes , tous choisis parmi les plus proches parents des Pierquin, des Conyncks et des Claës, le maire de Douai qui devait marier les époux , les douze témoins pris parmi les amis les plus dévoués des trois familles, et dont faisait partie le premier président de la cour royale, tous, jusqu'au curé de Saint-Pierre, restèrent debout en formant, du côté de la cour, un cercle imposant. Cet hommage rendu par toute cette assemblée à la paternité qui, dans cet instant, rayonnait d'une majesté royale, imprimait à cette scène une couleur antique. Ce fut le seul moment pendant lequel, depuis seize ans, Balthazar oublia la recherche de l'Absolu. Monsieur Raparlier, le notaire , alla demander à Marguerite et à sa sœur si toutes les personnes invitées à la signature et au dîner qui devait la suivre étaient arrivées; et, sur leur réponse affirmative, il revint prendre le contrat de mariage de Marguerite et de monsieur de Solis, qui devait être lu le premier, quand tout à coup, la porte du parloir s'ouvrit, et Lemulquinier se montra le visage flamboyant de joie.
— Monsieur! monsieur!
Balthazar jeta sur Marguerite un regard de désespoir, lui fit un signe et l'emmena dans le Jardin. Aussitôt le trouble se mit dans l'assemblée.
— Je n'osais pas te le dire, mon enfant, dit le père h sa fille ; mais puisque tu as tant fait pour moi, tu me sauveras de ce dernier malheur. Lemulquinier m'a prêté, pour une dernière expérience qui n'a pas réussi, vingt mille francs , le fruit de ses économies. Le malheureux vient sans doute me les redemander en apprenant que je suis devenu riche , donne-les-lui sur-le-champ. Ah ! mon ange, tu lui dois ton père, car lui seul me consolait
dans me^ désastres, lui seul encore a foi en moi. Certes, sans lui je serais mort...
— Monsieur, monsieur! criait Lemulquinier,
— Eh bfenî dit Balthazar en se retournant
— Un iamant!
Claës sauta dans le parloir en apercevant un diamant dans la main de son valet de chambre qui lui dit tout bas : — Je suis allé au laboratoire.
Le chimiste, qui avait tout oublié, jeta un regard sur le vieux Flamand , et ce regard ne pouvait se traduire que par ces mots : Tu es allé le premier au laboratoire!
— Et/ t le valet en continuant, j'ai trouvé ce diamant dans la capsule qui communiquait avec cette pile que nous avions laissée en train de faire des siennes, et elle en a fait, monsieur! ajouta-tal en montrant un diamant blanc, de forme octaédrique, dont l'éclat attirait les regards étonnés de toute l'assemblée.
— Mes enfants, mes amis, dit Balthaiar, pardonnez à mon vieux serviteur, parèonnez-moi. Ceci va me rendre fou. Un hasard de sept années a produit, sans moi, une découverte que je cherche depuis seize ans. Comment? je n'en sais rien. Oui, j'avais laissé du sulfure de carbone sous l'influence d'une pile de Volta dont l'action aurait dû être surveillée tous les jours. Eh bien! pendant mon absence, le pouvoir de Dieu a éclaté dans mon laboratoire sans que j'aie pu constater ses effets progressifs, bien entendu ! Cela n'est-il pas affreux? Maudit exil! maudit hasard! Hélas! si j'avais épié cette longue, cette lente, cette subite, je ne sais comment dire, cristallisation, transformation, enfin ce miracle, eh bien! mes enfants seraient plus riches encore. Quoique ce ne soit pas la solution du problème que je cherche , au moins les premiers ra; ons de ma gloire auraient lui sur mon pays, et ce moment que nos affections satisfaites rendent
îîft ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
si ardent de bonheur serait encore échauffé par le soleil de la Science.
Chacun gardait le silence devant cet homme. Les paroles sans suite qui lui furent arrachées par la douleur furent trop vraies pour n'être pas sublimes.
Tout à coup, Baltbazar refoula son désespoir au fond de lui-même, jeta sur l'assemblée un regard majestueux qui brilla dans les âmes, prit le diamant et l'offrit à Marguerite en s'écriant : —11 t'appartient, mon ange. Puis, il renvoya Lemulquinier par un geste, et dit au notaire : — Continuons.
Ce mot excita dans l'assemblée le frissonnement que, dans certains rôles, Talma causait aux masses attentives. Balthazar s'était assis en se disant à voix basse : Je ne dois être que père aujourd'hui. Marguerite entendit le mot, s'avança, saisit la main de son père et la baisa respectueusement.
— Jamais homme n'a été si grand , dit Emmanuel quand sa prétendue revint près de lui , jamais homme n'a été si puissant; tout autre en deviendrait fou.
Les trois contrats lus et signés, chacun s'empressa de questionner Balthazar sur la manière dont s'était formé ce diamant, mais il ne pouvait rien répondre sur un accident si étrange. Il regarda son grenier, et le montra par un geste de rage.
— Oui, la puissance effrayante due au mouvement de la matière enflammée qui sans doute a fait les métaux, les diamants, dit-il, s'est manifestée là pendant un moment, par hasard.
— Ce hasard est sans doute bien naturel, dit un de ces gens qui veulent expliquer tout, le bonhomme aura oublié quelque diamant véritable. C'est autant de sauvé sur ceux qu'il a brûlés.
— Oublions cela, dit Balthazar à ses amis, je vous prie de ne pas n'en parler aujourd'hui.
Marguerite prit le bras de son père .pour se rendre dans les appartements de la maison de devant où l'attendait une somptueuse fête. Quand il entra dans la galerie après tous ses hôtes, il la vit meublée de tableaux et remplie de fleurs rares.
— Des tableaux ! s'écria-t-il, des tableaux ! et quelques* uns de nos anciens I
d s'sirrêia, son front se rembrunit, il eut un moment de tristesse, et sentit alors le poids de ses fautes en mesurant rétendue de son humiliation secrète.
— Tout cela est à vous, mon père , dit Marguerite en devinant les sentiments qui agitaient l'âme de BaL thazar.
— Ange que les esprits célestes doivent applaudir, s*écria-t-il, combien de fois auras-tu donc donné la vie à ton père ?
— Ne conservez plus aucun nuage sur votre front, ni la moindre pensée triste dans votre cœur, répondit-elle, et vousm'aurez récompensée au delà de mes espérances. Je viens de penser à Lemulquinier, mon père chéri, le peu de mots que vous m'avez dit de lui me le fait estimer, et, je l'avoue, j'avais mal jugé cet homme; ne pensez plus à ce que vous lui devez, il restera près de vous comme un humble ami. Emmanuel possède environ soixante mille francs d'économie, nous les donnerons à Lemulquinier. Après vous avoir si bien servi , cet homme doit être heureux le reste de ses jocjs. Ne vous inquiètes pas de nous! Monsieur de Solis et moi, nous aurons une vie calme et douce, une vie sans faste ; nous pouvons donc nous passer de cette somme jusqu'à ce que vous nous la rendiez.
— Ah ! ma fille, ne m'abandonne jamais ! Sois fcoujour la providence de ton père.
En entrent dans les appartement de réception, Balthazar les trouva restaurés et meublés aussi magnifiquement qu'ils Tétaient autrefois. Bientôt les convives se rendirent dans la grande salle à manger du rez-dechaussée par le grand escalier, sur chaque marche duquel se trouvaient des arbres fleuris. Une argenterie merveilleuse de façon, offerte par Gabriel à son père, séduisit les regards autant qu'un luxe de table qui parut inouï aux principaux habitants d'une ville où ce luxe est traditionnellement à la mode. Les domestiques de monsieur Conyncks, ceux de Claës et de Pierquin étaient là pour servir ce repas somptueux. En se voyant au milieu de cette table couronnée de parents, d'amis et de figures sur lesquelles éclatait une joie vive et sincère, Balthazar, derrière lequel se tenait Lemulquinier, eut une émotion si pénétrante que chacun se tut, comme on se tait devant les grandes joies et les grandes douleurs.
— Chers enfants, s'écria-t-il, vous avez tué le veau gras pour le retour du père prodigue.
Ce mot par lequel le savant se faisait justice, et qui empêcha peut-être qu'on ne la lui fît plus sévère, fut prononcé si noblement que chacun attendri essuya ses larmes ; mais ce fut la dernière expression de mélancolie, la joie prit insensiblement le caractère bruyant et animé qui signale les fêtes de famille. Après le dîner, les principaux habitants de la ville arrivèrent pour ie bal qui s'ouvrit et qui répondit à la splendeur classique de la maison Claës restaurée. Les trois mariages se firent pramptement et donnèrent lieu à aes fêtes , des bais, des repas qui entraînèrent pour plusieurs mois le vieux Claës dans te tourbillon du monde. Son fils aîné alla s'établir à la terre que possédait près de Cambrai
LA RECHERCHE DE i/ ABSOLU 217
Conyncks, qui ne voulait jamais se séparer de sa fille. Madame Pierquin dut également quitter la maison paternelle, pour faire les honneurs de l'hôtel que Pierquin avait fait bâtir, et où il voulait vivre noblement, car sa charge était vendue, et son oncle Des Racquets venait de mourir en lui laissant des trésors lentement économisés, Jean partit pour Paris, où il devait achever son éducation.
Les Solis restèrent donc seuls près de leur père, qui leur abandonna le quartier de derrière, en se logeant au second étage de la maison de devant. Marguerite continua de veiller au bonheur matériel de Balthazar, et fut aidée dans cette douce tâche par Emmanuel. Cette noble fille reçut par les mains de l'amour la couronne la plus enviée, celle que le bonheur tresse et dont l'éclat est entretenu par la constance. En effet, jamais couple n'offrit mieux l'image de cette félicité complète, avouée, pure, que toutes les femmes caressent dans leurs rêves. L'union de ces deux êtres si courageux dans les épreuves de la vie, et qui s'étaient si saintement aimés, excita dans la ville une admiration respectueuse. Monsieur de Solis, nommé depuis longtemps inspecteur général de l'Université, se démit de ses fonctions pour mieux jouir de son bonheur , et rester à Douai où chacun rendait si bien hommage à ses talents et à son caractère, que son nom était par avance promis au scrutin des collèges électoraux, quand viendrait pour lui l'âge do la députation. Marguerite, qui s'était montrée si forte dans l'adversité, redevint dans le bonheur une femme,, douce et bonne. Claës resta pendant cette année gravement préoccupé sans doute ; mais, s'il fit quelques expériences peu coûteuses et auxquelles ses revenus suffisaient, il parut négliger son laboratoire» Marguerite, qui reprit les anciennes habi-
tudes de la maison Claës, donna tous les mois, à son père, une Tête de famille à laquelle assistaient les Pierquin et les Conyncks, et reçut la haute société <le la ville à un jour de la semaine où elle avait un café qui devint l'un des plus célèbres. Quoique souvent distrait, Claës assistait à toutes les assemblées, et redevint si complaisamment homme du monde pour complaire à sa fille aînée, que ses enfants purent croire qu'il avait renoncé à cherché la solution de son problème. Trois ans se passèrent ainsi.
En 1838, un événement favorable à Emmanuel l'appela en Espagne. Quoiqu'il y eût entre les biens de la maison de Solis et lui, trois branches nombreuses, la fièvre jaune, la vieillesse, l'infécondité, tous les caprices de la fortune s'accordèrent Dour rendre Emmanuel l'héritier des titres et des riches substitutions de sa maison, lui le dernier. Par un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que dans les livres, la maison de Solis avait acquis le comté de Nourho. Marguerite ne voulut pas se séparer de son mari, qui devait rester en Espagne aussi longtemps que le voudraient ses affaires, elle fut d'ailleurs curieuse de voir le château de Casa-Réal, où sa mère avait passé son enfance, et la ville de Grenade, berceau patrimonial de la famille Solis. Elle partit, en confiant l'administration de la maison au dévouement de Martha, de Josette et de Lemulquinier qui avait l'habitude de la conduire. Balthazar, à qui Marguerite avait proposé le voyage en Espagne, s'y était refusé en alléguant son grand âge; mais plusieurs travaux médités depuis longtemps, et qui devaient réaliser ses espérances, furent la véritable raison de son refus.
Le comte et la comtesse de Solis y Nourho restèrent en Espagne plus longtemps qu'ils ne le voulurent. Marguerite y eut un enfant. Us se trouvaient au milieu de Tan-
née 4830 à Cadix, où ils comptaient s'embarquer pour revenir en France, par l'Italie ; mais ils y repurent une lettre dans laquelle Félicie apprenait de trisies nouvelles à sa sœur. En dix-huit mois, leur père s'était complètement ruiné. Gabriel et Pierquin étaient obligés de remettre à Lemulquinier une somme mensuelle pour subvenir aux dépenses de la maison. Le vieux domestique avait encore une fois sacrifié sa fortune à son maître. Barlthazar ne voulait recevoir personne, et n'admettait même pas ses enfants chez lui. Josette et Marthe étaient mortes. Le cocher, le cuisinier et les autres gens avaient été successivement renvoyés. Les chevaux et les équipages étaient vendus. Quoique Lemulquinier gardât le plus profond secret sur les habitudes de son maître, il était à croire que les mille francs donné* par mois par Gabriel Ciaës et par Pierquin s'employaient en expériences. Le peu de provisions que le valet de chambre achetait au marché faisait supposer que ces deux vieillards se contentaient du strict nécessaire. Enfin, pour ne pas laisser vendre la maison paternelle, Gabriel et Pierquin payaient les intérêts des sommes que le vieillard avait empruntées, à leur insu, sur cet immeuble. Aucun de ses enfants n'avait d'influence sur ce vieillard, qui, à soixante-dix ans, déployait une énergie extraordinaire pour arriver à faire toutes ses volontés, même les plus absurdes* Marguerite pouvait peut-être seule reprendre l'empire qu'elle avait jadis exercé sur Balthazar, et Félicie suppliait sa sœur d'arriver promptement; elle craignait que son père n'eût signé quelques lettres de change. Gabriel, Conyncks et Pierquin, effrayés tous de la continuité 4'une folie qui avait dévoré environ sept millions sans résultat, étaient décidés à ne pas payer les dettes de monsieur Glaës. Cette lettre changea les dispositions du voyage de Marguerite, qui prit le chemin le plus
court pour gagner Douai. Ses économies et sa nouvelle fortune lui permettaient bien d'éteindre encore une fois les deites de son père ; mais elle voulait plus, elle voulait obéir à sa mère en ne laissant pas descendre au tombeau Balthazar déshonoré. Certes, elle seule pouvait exercer assez d'ascendant sur ce vieillard pour rempêcher de continuer son œiavre de ruine, à un âge où Ton ne devait attendre aucun travail fructueux de ses facultés affaiblies. Mais elle désirait le gouverner sans le froisser, afin de ne pas imiter les enfants de Sophocle, au cas où son père approcherait du but scientifique auquel il avait tant sacrifié.
Monsieur et madame de Soiis atteignirent la Flandre vers les derniers jours du mois de septembre 1831, et arrivèrent à Douai dans la matinée. Marguerite se fit arrêter à sa maison de la rue de Paris, et la trouva fermée. La sonnette fut violemment tirée sans que personne répondît. Un marchand quitta le pas de sa boutique où l'avait amené le fracas des voitures de monsieur de Solis et de sa suite. Beaucoup de personnes étaient aux fenêtres pour jouir du spectacle que leur offrait le retour d'un ménage aimé dans toute la ville, et attirées aussi par cette curiosité vague qui s'attachait aux événements que l'arrivée deMarguerite faisait préjuger dans la maison Claës. Le marchand dit au valet de chambre du comte de Solis que le vieux Claës était sorti depuis environ une heure. Sans doute, monsieur Lemulquinier promenait son maître sur les remparts. Marguerite envoya chercher un serrurier pour ouvrir la porte, afin d'éviter la scène que lui préparait la résistance de son père, si, comme le lui avait *crit Félicie, il se refusait à l'admettre chez IuL Pendant ce temps, Emmanuel alla chercher le vieillard pour lui annoncer l'arrivée de sa fille, tandis que son valet de chambre courut prévenir monsieur et ma<k ne
LÀ RECHERCHE DE l' ABSOLU 221
Pierquin. En un moment ia porte fut ouverte. Marguerite entra dans le parloir pour y faire mettre ses bagages, et frissonna de terreur en en voyant les murailles nues comme si le feu y eût été mis. Les admirables boiseries sculptées par van Huysum et le portrait du président avaient été vendus, dit-on, à lord Spencer. La salle h manger était vide, il ne s'y trouvait plus que deux chaises de paille et une table commune sur laquelle Marguerite aperçut avec effroi deux assiettes, deux bols, deux couverts d'argents, et sur un plat les restes d'un hareng saur que Claës et son valet de chambre venaient sans doute de partager. En un instant elle parcourut ta maison, dont chaque pièce lui offrit le désolant spectacle d'une nudité pareille à celle du parloir et de la salle à manger. L'idée de l'Absolu avait passé partout comme un incendie. Pour tout mobilier, la chambre de son père avait un lit, une chaise et une table sur laquelle était un mauvais chandelier de cuivre où la veille avait expiré un bout de chandelle de la plus mauvaise espèce. Le dénûment était si complet qu'il ne s'y trouvait plus de rideaux aux fenêtres. Les moindres objets qui pouvaient avoir une valeur dans la maison, tout, jusque aux ustensiles de cuisine, avait été vendu. Émue par la curiosité qui ne nous abandonne même pas dans le malheur, Marguerite entra chez Lemulquinier, dont la chambre était aussi nue que celle de son maître. Dans le tiroir a demi fermé de la table, elle aperçut une reconnaissance du mont-de-piétô qui attestait que le valet avait mis sa montre en gage quelques jours auparavant. Elle courut au laboratoire, et vit cette pièce pleine d'instruments de science comme par le passé. Elle se fit ouvrit son appartement, son père y avait tout respecté.
Au premier coup <Toeil qu'elle y Jeta, Marguerite fondit en larmes et pardonna tout à son père. Au milieu de cette
fureur dévastatrice, il avait donc été arrêté par le sentiment paternel et par la reconnaissance qu'il devait à sa fille ! Cette preuve de tendresse reçue dans un moment où le désespoir de Marguerite était au comble, détermina l'une de ces réactions morales contre lesquelles les cœurs les plus froids sont sans force. Elle descendit au parloir et y attendit l'arrivée de son père, dans une anxiété que le doute augmentait affreusement. Comment allait-eii6 le revoir ? Détruit, décrépit, souffrant, affaibli par les jeûnes qu'il subissait par orgueil? Mais aurait-il sa raison? Des larmes coulaient de ses yeux sans qu'elle s'en aperçût en retrouvant ce sanctuaire dévasté. Les images de toute sa vie, ses efforts, ses précautions inutiles, son enfance, sa mère heureuse et malheureuse, tout, jusqu'à la vue de son petit Joseph qui souriait à ce spectacle de désolation, lui composait un poëme de déchirantes mélancolies. Mais, quoiqu'elle prévît des malheurs, elle ne s'attendait pas au dénoûment qui devait couronner la vie de son père, cette vie à la fois si grandiose et si misérable. L'état dans lequel se trouvait monsieur Claës n'était un secret pour personne. A la honte des hommes, il ne se rencontrait pas à Douai deux cœurs généreux qui rendissent honneur à sa persévérance d'homme de génie. Pour toute la société, Baithazar était un homme à interdire, un mauvais père, qui avait mangé six fortunes, des millions, et qui cherchait la pierre phiiosophale, au dix-neuvième siècle, ce siècle éclairé, ce siècle incrédule, ce siècle, etc.... On le calomniait en le flétrissant du nom d'aïchimiste, en lui jetant au nez ce mot : — Il veut faire de For ! Que ne disait-on pas d'éloges à propos de ce siècle, où, comme dans tous les autres, le talent expire sous une indifférence aussi brutale qufc l'était celle des temps où moururent Dante, Cervantes, Tasse, e tutti quanti. Les peuples comprennent encore plus tardivement les
créations du génie que ne les comprenaient les Rois. Ces opinions avaient insensiblement filtre de la haute société douaisienne dans ia bourgeoisie, et de la bourgeoisie dans le bas peuple. Le chimiste septuagénaire excitait donc un profond sentiment de pitié chez les gens bien élevés, une curiosité railleuse dans le peuple, deux expressions grosses de mépris et de ce vos victis ! dont sont accablés les grands hommes par les masses quand elles les voient misérables. Beaucoup de personne venaient devant la maison Claës, se montrer la rosace du grenier où s'était consumé tant d'or et de charbon. Quand Balthazar passait, il était indiqué du doigt; souvent, à son aspect, un mot de raillerie ou de pitié s'échappait des lèvres d'un homme du peuple ou d'un enfant ; mais Lemulquinier avait soin de le lui traduire comme un éloge, et pouvait le tromper impunément. Si les yeux de Balthazar avaient conservé cette lucidité sublime que l'habitude des grandes pensées y imprime, le sens de l'ouïe s'était affaibli chez lui. Pour beaucoup de paysans, de gens grossiers et superstitieux, ce vieillard était donc un sorcier. La noble, la grande maison Claës s'appelait, dans les faubourgs et dans les^ampagnes^ la maison du diable. Il n'y avait pas jusqu'à la figure de Lemulquinier qui ne prêtât aux croyances ridicules qui s'étaient répandues sur son maître. Aussi, quand le pauvre vieux ilote allait au marché chercher les denrées nécessaires à la subsistance, et qu'il prenait parmi les moins chères de toutes, n'obtenait-il rien sans recevoir quelques injures en manière de réjouissance; heureux même, si, souvent, quelques marchandes superstitieuses ne refusaient pas de lui vendre sa maigre pitance en craignant de se damner par un contact avec un suppôt de l'enfer. Les sentiments de toute cette ville étaient donc généralement hostiles à ce grand vieillard et à son compagnon*
Le désordre des vêtements de l'un et de l'autre y prêtait encore, ils allaient vêtus comme ces pauvres honteux qui conservent un extérieur décent et qui hésitent à demander ("aumône. Tôt ou tard, ces deux vieilles» gens pouvaient être insultés. Pierquin, sentant combien une injure publique serait déshonorante pour la famille, envoyait toujours, durant les promenades de son beau- père deux ou trois de ses gens qui l'environnaient à distance avec la mission de le protéger, car la révolution de Juillet n'avait pas contribué à rendre le peuple respectueux.
Par une de ces fatalités qui ne s'expliquent pas, Claës et Lemulquinier, sortis de grand matin , avaient trompé la surveillance secrète de monsieur et madame Perquin» et se trouvaient seuls en ville. Au retour de leur promenade ils vinrent s'asseoir au soleil, sur un banc de la place SainMacques où passaient quelques enfants pour aller à l'école ou au collège, fin apercevant de loin ces deux vieillards sans défense, et dont les visages s'épanouissaient au soleil, les enfants se mirent à en causer. Ordinairement, les causeries d'enfants arrivent bientôt à des rires ; du rire, ils en vinrent à des mystifications sans en connaître la cruauté. Sept ou huit des premiers qui arrivèrent se tinrent à distance et se mirent à examiner les deux vieilles figures en retenant des rires étouffés qui attirèrent l'attention de Lemulquinier.
— Tiens, vois-tu celui-là dont la tête est comme un genou?
— Oui.
— Eh bien, il est savant de naissance.
— Papa dit qu'il fait de For, dit un autre.
— Par ou4? (Test-y par là ou par ici? ajouta un troisième en montrant d'un geste goguenard cette partie d'eux-mêmes que les écoliers se montrent si souvent en signe de mépris.
Le plus petit de la bande, qui avait son panier plein de provisisions et qui léchait une tartine beurrée, s'avança naïvement vers le banc et dit à Lemulquinier : — C'est-y vrai, monsieur, que vous faites des perles et des diamants?
— Oui, mon petit milicien, répondit Lemulquinier en souriant et lui frappant sur la joue, nous t'en donnerons quand tu seras bien savant.
— Ah ! monsieur, donnez-m'en aussi, fut une exclamation générale.
Tous les enfants accoururent comme une nuée d'oiseaux et entourèrent les deux chimistes. Balthazar, absorbé dans une méditation d'où il fut tiré par ces cris, fit alors un geste d'étonnement qui causa un rire général.
— Allons, gamins, respect à un grand homme ! dit Lemulquinier.
— A la chie-en-lit! crièrent les enfants. Vous êtes des sorciers. — Oui, sorciers, vwux sorciers ! sorciers, na !
Lemulquinier se dressa sur ses pieds, et menaça de sa canne les enfants, qui s'enfuirent en ramassant de la boue et des pierres. Un ouvrier, qui déjeunait à quelques pas de là, ayant vu Lemulquinier levant sa canne pouf faire sauver les enfants, crut qu'il les avait frappés, et les appuya par ce mot terrible : — A bas les sorciers!
Les enfants, se sentant soutenus, lancèrent leurs projectiles qui atteignirent les deux vieillards, au moment où le comte de Solis se montrait au bout de la place, accompagné des domestiques de Pierquin. Ils n'arrivèrenî pas assez vite pour empêcher les enfants de couvrir de boue le grand vieillard et son valet de chambre. Le coup était porté. Balthazar, dont les facultés avaient élé jusqu'alors conservées par la chasteté naturelle aux savants, chez qui /a préoccupation d'une découverte anéantit les passions, devina, par un phénomène d'intussusception,
326 ilDDES PHILOSOPHIQUES
le secret de cette scène ; soji corps décrépit ne soutin< pas la réaction affreuse qu'il éprouva dans la haute région de ses sentiments, il tomba frappé d'une attaque de paralysie entre les bras de Lemulquinier, qui le ramena chez lui sur un brancard , entouré par ses deux gendres et par leurs gens. Aucune puissance ne put empêcher la populace de Douai d'escorter le vieillard jusqu'à la porte de sa maison, où se trouvaient Félicie et ses enfants, Jean, Marguerite et Gabriel qui, prévenu par sa sœur , était arrivé de Cambrai avec sa femme. Ce fut un spectacle affreux que celui de rentrée de ce vieillard, qui se débattait moins contre la mort que contre l'effroi de voir ses enfants pénétrant le secret de sa misère. Aussitôt un lit fut dressé au milieu du parloir, les secours furent prodigués à Balthazar, dont la situation permit, vers la fin de la journée, de concevoir quelques espérances pour sa conservation. La paralysîe, quoique habilement combattue, le laissa néanmoins assez longtemps dans un état voisin de l'enfance. Quand la paralysie eut cessé par degrés, elle resta sur la langue qu'elle avait spécialement affectée, peut-être parce que la colère y avait porté toutes les forces du vieillard au moment où il voulut apostropher les enfants.
Cette scène avait allumé dans la ville une indignation générale. Par une loi, jusqu'alors inconnue, qui dirige les affections des masses, cet événement ramena tous les esprits à monsieur Claës. En un moment il devint un grand homme, il excita l'admiration et obtint tous les sentiments qu'on lui refusait la veille. Chacun vanta sa patience, sa volonté, son courage, son génie. Les magistrats voulurent sévir contre ceux qui avaiei? participé à cet attentat ; mais le mal était fait. La famille Claës demanda ia première que cette affaire fût assoupie, Marguerite avait ordonné de meubler le parloir, dont les
Là RECHERCHE DE L' ABSOLU 227
parois nues furent bientôt tendues de soie. Quand, quelques jours après cet événement, le vieux père eut recouvré ses facultés, et qu'il se retrouva dans une sphère élégante, environné de tout ce qui est nécessaire à la vie heureuse, il fit entendre que sa fille Marguerite devait être venue, au moment même où elle rentrait au parloir; en la voyant, Balthazar rougit, ses yeux se mouillèrent sans qu'il en sortît des larmes. Il put presser de ses doigts froids la main de sa fille, et mit dans cette pression tous les sentiments et toutes les idées qu'il ne pouvait plus exprimer. Ce fut quelque chose de saint et de solennel, l'adieu du cerveau qui vivait encore, du cœur que la reconnaissance ranimait. Épuisé par ses tentatives infructueuses, lassé par sa lutte avec un problème gigantesque et désespéré peut-être de l'incognito qui attendait sa mémoire, ce géant allait bientôt cesser de vivre; tous ses enfants l'entouraient avec un sentiment respectueux, en sorte que ses yeux purent être récréée par les images de l'abondance, de la richesse, et par le tableau touchant que lui présentait sa belle famille. Il fut constamment affectueux dans ses regards, par lesquels il put manifester ses sentiments; ses yeux contractèrent soudain une si grande variété d'expression qu'ils eurent comme un langage de lumière, facile à comprendre. Marguerite paya les dettes de son père, et rendit, en quelques jours, à la maison Glaës une splendeur moderne qui devait écarter toute idée de décadence. Elle ne quitta plus le chevet du lit de Balthazar, de qui elle s'efforçait de deviner toutes les pensées, et d'accomplir#les moindres souhaits. Quelques mois se passèrent dans les alternatives de mal et de bien qui signalent chez les vieillards le combat de la vie et v.e la mort; tous les matins, ses enfants, se rendaient près de lui, restaient pendant la journée dans le parloir en dînant devant son lit, et ne sortaient qu'au moment
où il s'endormait. La distraction qui lui plut davantage, parmi toutes celles que l'on cherchait à lui donner, fut la lecture des journaux que les événements politiques rendirent alors fort intéressants. Monsieur Claës écoutait attentivement cette lecture que monsieur de Solis laisait à voix haute auprès de lui.
Vers la fin de Tannée 1832, Balthazar passa une nuit extrêmement critique, pendant laquelle monsieur Pierquin le médecin fut appelé par la garde, effrayée d'un changement subit qui se fit chez 1^ malade ; en effet, le médecin voulut le veiller en craignant à chaque instant qu'il n'expirât sous les efforts d'une crise intérieure dont les effets eurent le caractère d'une agonie.
Le vieillard se livrait à des mouvements d'une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie ; il désirait parler et remuait la langue sans pouvoir former de sons; ses yeux flamboyants projetaient des pensées; ses traits contractés exprimaient ^es douleurs inouïes ; ses doigts s'agitaient désespérément, il suait à grosses gouttes. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur père avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vive ; mais il ne leur témoigna point /a satisfaction que lui causaient habituellement ces témoignages de tendresse. Emmanuel, averti par Pierquin, s'empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérieures qui travaillaient Balthazar. En dépliant la feuille, il vit ces mots : Découverte de l'Absolu, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il était parlé d'un procès relatif à la vente qu'un célèbre mathématicien polonais avait faite de l'Absolu. Quoique Emmanuel lût tout bas l'annonce du fait à Marguerite, qui le pria de passer l'article, Balthazar avait entendu.
tk RECHERCHE DE X.'âBSOI.ÏÏ 229
Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings, Jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s'anima d'un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et larendit sublime ; il leva une main crispée par la rage» et cria d'une voix éclatante le fameux motd'Ârchimède : eurêka! [J'ai trouvé!) Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d'un corps inerte, il mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yeux convulsés exprimèrent Jusqu'au moment où le médecin les ferma le regret de n'avoir pu léguer à la Science le mot d'une énigme dont le voile s'était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la Mort*
firis» jttia — ieçtemt»* |&|/
à MARCELINE DESBORDES-VALMORE
à vous, fille de la Flandre, et qui en êtes nue des gloires modernes, cette Balve tradition des Flandres.
De Bauac,
À une époque assez indéterminée de l'histoire braban çcnne, le? relations entre ffi» de Cadzant et les côtes de la Flandre étaient entretenues par une barque destinée au passage des voyageurs. Capitale de Me, Middelbourg, plus tard si célèbre dans les annales du protestantisme, comptait h peine deux ou trois cents feux. La riche Ostende était un havre inconnu» flanqué d'une bourgade chétivement peuplée par quelques pêcheurs, par de pauvres négociants et par des corsaires impunis. Néanmoins le bourg d'Ostende, composé d'une vingtaine de maisons et de trois cents cabanes, chaumines ou taudis construits avec des débris de navires naufragés, jouissait d'un gouverneur, d'une milice, de fourches patibulaires, d'un couvent, d'un bourgmestre, enfin de tous les organes d'une civilisation avancée. Qui régnait alors en Brabam, en Flandre, en Belgique? Sur ce point m tradition est muette. Avouons-le, cette histoire se ressent étrangement du vague, de l'incertitude, du merveilleux
que les orateurs favoris des veillées flamandes se sont amusés maintes fois à répandre dans leurs gloses aussi diverses de poésie que contradictoires par les détails. Dite d'âge en âge, répétée de foyer en foyer par les aïeules, par les conteurs de jour et de nuit, cetle chronique a reçu de chaque siècle une teinte différente. Semblable à ces monuments arrangés suivant le caprice des architectures de chaque époque, mais dont les masses noires et frustes plaisent aux poëtes, elle ferait le désespoir des commentateurs, des épluchours de mots, de faits et de dates. Le narrateur y croit, comme tous les esprits superstitieux de la Flandre y ont cru, sans ec être ni plus doctes ni plus infirmes. Seulement, dans l'impossibilité de mettre en harmonie toutes les versions, voici le fait dépouillé peut-être de sa naïveté romanesque impossible à reproduire, mais avec ses hardiesses que l'histoire désavoue, avec sa moralité que la religion approuve, son fantastique, fleur d'imagination, son sens caché dont peut s'accommoder le sage. A chacun sa pâture et le soin de trier le bon grain de l'ivraia La barque qui servait à passer les voyageurs de l'île de Cadzant à Ostende allai* quitter le village. Avant de détacher la chaîne de fer qui retenait sa chaloupe à une pierre de la petite jetée où Ton s'embarquait, le patron donna du cor à plusieurs reprises, afin d'appeler les retardâmes, car ce voyage était son dernier. La nuit approchait, les derniers feux du soleil couchant permettaient à peine d'apercevoir les côtes de Flandre et de distinguer dans l'île les passagers attardés, errant soit le long des murs en terre dont les champs étaient environnés, soit parmi les hauts joncs des marais. La barque était pleine, un cri s'éleva: « Qu'attendez-vous? Partons. » En ce moment, un homme apparut à quelques pas de la jetée; le pilote, qui ne l'avait entendu ni venir,
ni marcher, fut assez surpris de le voir. Ce voyageur sçmblaff s'être levé de terre tout à coup, comme un paysan qui se serait couché dans un champ en attendant l'heure du départ et que la trompette aurait réveillé» Était-ce un voleur? était-ce quelque homme de douane ou de police? Quand il arriva sur la jetée oh la barque était amarrée, sept personnes placées debout à l'arrière de la chaloupe s'empressèrent de s'asseoir sur les bancs, afin de s'y trouver seules et de ne pas laisser l'étranger se mettre avec elles. Ce fut une pensée instinctive et rapide, une de ces pensées d'aristocratie qui viennent au cœur des gens riches. Quatre de ces personnages appartenaient à la plus haute noblesse des Flandres. D'abord un jeune cavalier, accompagné de deux beaux lévriers et portant sur ses cheveux longs une toque ornée de pierreries, faisait retentir ses éperons dorés et frisait de temps en temps sa moustache avec impertinence, en jetan des regards dédaigneux au reste de i'épuipage. Une altière demoiselle tenait un faucon sur son poing, et ne parlait qu'à sa mère ou à un ecclésiastique de haut rang, leur parent sans doute. Ces personnes faisaient grand bruit et conversaient ensemble, comme si elles eussent été seule? dans la barque. Néanmoins, auprès d'elles se trouvait un homme très-important dans le pays, un gros bourgeois de Bruges, enveloppé dans un grand manteau. Son domestique, armé jusqu'aux dents, avait mis près de lui deux sacs pleins d'argent. A côté d'eux se trouvait encore un homme de science, docteur à l'université de Louvain, flanqué de son clerc. Ces gens qui se méprisaient les uns les autres, étaient séparés délavant parle banc des rameurs.
Lorsque le passager en retard mit le pied dans la barque, il jeta un regard rapide sur l'arrière, n'y vit pas de place, et alla en demander une à ceux qui se trouvaient
sur l'avant du bateau. Ceux-là étaient do pauvres gens. A l'aspect d'un homme à tête nue, dont l'habit et le hautde-chausses en camelot brun, dont le rabat en toile de lin empesé n'avaient aucun ornement, qui ne tenait à la main ni toque ni chapeau, sans bourse ni épée à la ceinture, tous le prirent pour un bourgmestre dur de son autorité, bourgmestre bon homme et doux comme quelques-uns de ces vieux Flamands dont la nature et le caractère ingénus nous ont été si bien conservés par les peintres du pays. Les pauvres passagers accueillirent alors l'inconnu par des démonstrations respectueuses qui excitèrent des railleries chuchotées entre les gens de l'arrière. Un vieux soldat, homme de peine et de fatigue, donna sa place sur le banc à l'étranger, s'assit au bord de la barque, et s'y maintint en équilibre par la manière dont il appuya ses pieds contre une de ces traverses de bois qui, semblables aux arêtes d'un poisson, servent à lier les planches des bateaux. Une jeune femme, mère d'un petit enfant, et qui paraissait appartenir à la classe ouvrière d'Ostende, se recula pour faire assez de place au nouveau venu. Ce mouvement n'accusa ni servilité, ni dédain. Ce fut un de ces témoignages d'obligeance par lesquels les pauvres gens, habitués à connaître le prix d'un service et les délices de la -fraternité, révèlent la franchise et le naturel de leurs âmes, si naïves dans l'expression de leurs qualités et de leurs défauts; aussi l'étranger les remercia-t-il par un geste plein de noblesse. Puis il s'assit entre cette jeune mère et le vieux soldat Derrière lui se trouvaient un paysan et son fils, âgé de dix ans. Une pauvresse ayant un bissac presque ? ide, vieille et ridée,, en haillons, type de malheur et d'insouciance, gisait sur le bec de la barque, accroupie dans un gros paquet de cordages. Un des rameurs, vieux marinier, qui l'avait connue belle et riche, l'avait fait entrer.
jfetJS-CHRIST EN PLANDUE 235
wivant l'admirable dicton du peuple, pour f amour de Dieu.
— Grand merci, Thomas, avait dit la vieille, je dirai pour toi ce soir deux Pater et deux Ave dans ma prière.
Le patron donna du cor encore une fois, regarda la campagne muette, jeta la chaîne dans son bateau, courut 'e long du bord jusqu'au gouvernail, en prit la barre, resta debout; puis, après avoir contemplé le ciel, il dit d'une voix forte à ses rameurs, quand ils furent en pleine mer : — Ramez, ramez fort, et dépêchons I la mer sourit à un mauvais grain, la sorcière 1 Je sens la houle au mouvement du gouvernail, pt l'orage à mes blessures.
Ces paroles, dites en termes de marine, espèce de langue intelligible seulement pour des oreilles accoutumées au bruit des flots, imprimèrent aux rames un mouvement précipité, mais toujours cadencé; mouvement unanime, différent de la manière de ramer précédente, comme le trot d'un cheval l'est de son galop. Le beau monde, assis à l'arrière, prit plaisir à voir tous ces bras nerveux , ces visages bruns aux yeux de feu, ces muscles tendus, et ces différentes formes humaines agissant de concert, pour leur faire traverser le détroit moyennant un faible péage. Loin de déplorer cette misère, ils se montrèrent les rameurs en riant des expressions grotesques que la manœuvre imprimait à leurs physionomies tourmentées. A l'avant, le soldat, le paysan et la vieille contemplaient les mariniers avec cette espèce de compassion naturelle aux gens qui, vivant de labeur, connaissent les rudes angoisses et les fiévreuses fatigues du travail. Puis, habitués a la vie en plein air, tous avaient oornpris, à l'aspect du ciel, le danger qui les menaçait, tous étaient donc sérieux. La jeune mère berçait son enfant, en lui chantant une vieille hymne d'église pour l'endormir
— Si nous arrivons, dit le soldat au paysan, le bon Dieu aura mis de l'entêtement à nous laisser en vie.
— Ah t il est le maître, répondit la vieille ', mais je crois que son bon plaisir est de nous appeler près de lui. Voyez là-bas cette lumière 1 Et, par un geste de tête, elle montrait le couchant, où des bandes de feu tranchaient vivement sur des nuages bruns nuancés de rouge qui semblaient bien près de déchaîner quelque vent furieux, La mer faisait entendre un murmure sourd, une espèce de mugissement intérieur, assez semblable à la voix d'un chien quand il ne fait que gronder. Après tout, Ostende n'était pas loin. En ce moment, le ciel et la mer offraient un de ces spectacles auxquels il est peut-être impossible à la peinture comme à la parole de donner plus de durée qu'ils n'en ont réellement. Les créations humaines veulent des contrastes puissants. Aussi les artistes demandent-ils ordinairement à la nature ses phénomène? les plus brillants, désespérant sans doute de rendre Le grande et belle poésie dans son allure ordinaire, quoique l'âme humaine soit souvent aussi profondément remuée dans le calme que dans le mouvement, et par le silence autant que par la tempête. Il y eut un moment où, sur la barque, Chacun se tut et contempla la mer et le ciel, soit par pressentiment, soit pour obéir à cette mélancolie religieuse qui nous saisit presque tous à l'heure de la prière, à la chute du jour, à l'instant où la nature se tait, où les cloches parlent. La mer jetait une lueur blanche et blafarde, mais changeante et semblable aux couleurs de l'acier. Le ciel était généralement grisâtre. A l'ouest, de longs espaces étroits simulaient des flots de sang, tandis qu'à l'orient des lignes étincelantes, marquées comme par un pinceau fin, étaient séparées par des nuages plissés comme des rides sur le front d'un vieillard. Ainsi, la mer et le ciel offraient partout un food
terne, tout en demi-teintes, qui faisait ressortir les feux sinistres du couchant. Cette physionomie do !a nature inspirait un sentiment terrible. S'il est permis de glisser les audacieux tropes du peuple dans la langue écrite, on répéterait ce que dirait le soldat, que le temps était en déroute, ou, ce que lui répondit le paysan, que le ciel avait la mine d'un bourreau. Le vent s'éleva tout à coup vers le couchant, et le patron, qui ne cessait de consulter la mer, la voyant s'enfler à l'horizon, s'écria : — Hau ! hau! À ce cri, les matelots s'arrêtèrent aussitôt et laissèrent nager leurs rames.
— Le patron a raison, dit froidement Thomas quand la barque portée en haut d'une énorme vague redescendit comme au fond de la mer entr'ouverte.
Ace mouvement extraordinaire, à cette colère soudaine de l'Océan, les gens de l'arrière devinrent blêmes et jetèrent un cris terrible : — » Nous périssons !
— Oh ! pas encore, leur répondit tranquillement le patron.
En ce moment, les nuées se déchirèrent sous l'effort du vent, précisément au-dessus de la barque. Les masses grises s'étaient étalées avec une sinistre promptitude à l'orient et au couchant, la lueur du crépuscule y tomba d'aplomb par une crevasse due au vent d'orage, et permit d'y voir les visages. Les passagers, nobles ou riches, mariniers et pauvres, restèrent un moment surpris à l'aspect du dernier venu. Ses cheveux d'or, partagés en deux bandeaux sur son front tranquille et serein, retombaient en boucles nombreuses sur ses épaules, en découpant sur la grise atmosphère une figure sublime de douceur e* où rayonnait l'amour divin. Il ne méprisait pas la mort, il était certain de ne pas périr. Mais si d'abord les gens de l'arrière oublièrent un instant la tempête dont l'implacable fureur les menaçait, ils revinrent
bientôt à leurs sentiments d'égoïsme et aux habitudes de leur vie.
— Est-il heureux ce stupide bourgmestre, de ne pas s'aperceyoir du danger que nous courons tous ! Il est là comme un chien, et mourra sans agonie, dit le docteur.
A peine avait-il dit cette phrase assez judicieuse, que la tempête déchaîna ses légions. Les vents soufflèrent de tous les côtés, la barque tournoya comme une toupie et la mer y entra.
— Oh! mon pauvre enfant ! mon enfant ! Qui sauvera mon enfant ? s'écria la mère d'une voix déchirante.
— Vous-même, répondit l'étranger.
Le timbre de cet organe pénétra le cœur de la jeune femme, il y mit un espoir ; elle entendit cette suave parole malgré les sifflements de l'orage, malgré les cris poussés par les passagers.
— Sainte Vierge de Bon-Secours, qui êtes à Anvers, je vous promets mille livres de cire et une statue, si vous me tirez de là, s'écria le bourgeois à genoux sur des sacs d'or.
— La Vierge n'est pas plus à Anvers qu'ici, lui répondit le docteur.
— Elle est dans le ciel, répliqua une voix qui semblait sortir de la mer.
— Qui a donc parié 1
— C'est le diable ! s'écria le domestique, il se moque de la Vierge d'Anvers,
— Laissez-moi donc là votre sainte Vierge, dit le patron aux passagers. Empoignez-moi les écopes, et videzmoi l'eau de la barque. ï£t vous autres, reprit-il en s'adressant aux matelots, ramez ferme ! nous avons un moment cru répit, au nom du diable qui vous laisse en ce monde, soyons nous-mêmes notre providence. Ce petit canal est furieusement dangereux, on lésait, voilà
trente ans que je le traverse. Est-ce de ce soir que je me bats avec la tempête?
Puis, debout à son gouvernail, le patron continua de regarder alternativement sa barque, la mer et le ciel.
— Il se moque toujours de tout, le patron, dit Thomas à voix basse.
— Dieu nous laissera-t-il mourir avec ces misérables? demanda l'orgueilleuse jeune fille au beau cavalier.
— Non, non, noble demoiselle. Écoutez-moi. H l'attira par la taille, et lui parlant à l'oreille : — le sais nager, n'en dites rient Je vous prendrai par vos beaux cheveux, et vous conduirai doucement au rivage; mais je ne puis sauver que vous.
La demoiselle regarda sa vieille mère. La dame était à genoux et demandait quelque absolution à l'évêque, qui ne l'écoutait pas. Le chevalier lut dans les yeux de sa belle maîtresse un faible sentiment de piété filiale, et lui dit d'une voix sourde : — Soumettez-vous aux volontés de Dieu! S'il veut appeler votre mère à lui, ce sera sans doute pour son bonheur... en l'autre monde, ajouta-t-il d'une voix encore plus basse. — Et pour le nôtre en celui-ci, pensa- t-il. La dame de Rupelmonde possédait sept fiefs, outre la baronnie de Gâvres. La demoiselle écouta la voix de sa vie, les intérêts de son amour parlant par la bouche du bel aventurier, jeune mécréant qui hantait les églises, où il cherchait une proie, une fille à marier ou de beaux deniers comptants. L'évêque bénissait les flots, et leur ordonnait de se calmer en désespoir de cause; il songeait à sa concubine qui l'attendait avec quelque délicat festm, qui peut-être en ce moment se mettait au bain, se parfumait, s'habillait de velours ou faisait agrafer ses colliers et ses pierreries. Loin ue songer aux pouvoirs de la sainte Église, et de consoler ces chrétiens en les exhortant à se confier à Dieu, l'évêque per-
vers mêlait des regrets mondains et des paroles d'amour aux saintes paroles du bréviaire. La lueur qui éclairait ces pâles visages permit de voir leurs diverses expressions, quand la barque, enlevée dans les airs par une vague, puis rejetée au fond de l'abîme, puis secouée comme une feuille frêle, jouet de la bise en automne, craqua dans sa coque et parut près de se briser. Ce fujt alors des cris horribles, suivis d'affreux silences. L'attitude des personnes assises à l'avant du bateau contrasta singulièrement avec celle des gens riches ou puissants. La jeune mère serrait son enfant contre son sein chaque fois que les vagues menaçaient d'engloutir la fragile embarcation; mais elle croyait à l'espérance que lui avait jetée au cœur la parole dite par l'étranger; chaque fois, elle tournait ses regards vers cet homme, et puisait dans son visage une foi nouvelle, la foi forte d'une femme faible, la foi d'une mère. Vivant par la -parole divine, par la parole d'amour échappée à cet homme, la naïve créature attendait avec confiance l'exécution de cette espèce de promesse, et ne redoutait presque plus le péril. Cloué sur le bord de la chaloupe, le soldat ne cessait de contempler cet être singulier sur l'impassibilité duquel il modelait sa figure rude et basanée en déployant son intelligence et sa volonté, dont les puissants ressorts s'étaient peu viciés pendant le cours d'une vie passive et machinale; jaloux de se montrer tranquille et calme autant que ce courage supérieur, il finit par s'identifier, à son insu peut-être, au principe secret de cette puissance intérieure. Puis soa admiration devint un fanatisme instinctif, un amour sans bornes, une croyance en cet homme, semblable h l'enthousiasme que les soldats ont pour leur cneî, quand il est homme de pouvoir, environné par l'éclat des victoires, et qu'il marche au milieu des éclatants prestiges du génie. La vieille pauvresse disait à voix basse : — Ah !
pécheresse infâme que je suis! Ai-je souffert assez pour expier les plaisirs de ma jeunesse ? Ah ! pourquoi, malheureuse, as-tu mené la belle vie d'une Galloise, Js-tu mangé le biendeDieu avec des gens d'Église, le bien des pauvres avec les torçonniers et maitôtiers? Ah! j'ai eu grand tort. 0 mon Dieu! mon Dieu! laissez-moi finir mon enfer sur cette terre de malheur!... Ou bien : —Sainte Vierge, mère de Dieu, prenez pitié de moi !
— Consolez- vous, la mère, le bon Dieu n'est pas un lombard. Quoique j'aie tué, peut-être à tort et à travers, les bons et les mauvais, je ne crains pas la résurrection.
— Ah! monsieur l'anspessade, sont-elles heureuses, ces belles dames, d'être auprès d'un évêque, d'un saint homme! reprit la vieille, elles auront l'absolution de leurs péchés. Oh ! si je pouvais entendre la voix d'un prêtre me disant : c Vos péchés vous seront remis, » je le croirais.
L'étranger se tourna vers elle, et son regard charitable la fit tressaillir.
— Ayez la foi, lui dit-il, et vous serez sauvée.
— Que Dieu vous récompense, mon bon seigneur, lui répondit-elle. Si vous dites vrai, j'irai pour vous et pour moi en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, pieds nus.
Les deux paysans, le père et le fils, restaient silencieux, résignés et soumis à la volonté de Dieu, en gens accoutumés à suivre instinctivement, comme les animaux, le branle donné à la Nature. Ainsi, d'un côté, les richesses, l'orgueil, la science, la débauche, le crime, toute la société humaine telle que la font les arts , la pensée, l'éducation, le monde et ses lois; mais aussi, de ce côté seulement, les cris, la terreur, mille sentiments divers combattus par des doutes affreux; là, seulement, les angoisses de la peur. Puis,
au-dessus de ces oxistences, un homme puissant, ie patron de la barque, ne doutant de rien, le chef, le roi fataliste, se faisant sa propre providence et criant: a Sainte ficope I... » et non pas: « Sainte Vierge!... x> enfin, défiant l'orage et luttant avec la mer corps à corps. A l'autre bout de la nacelle, des faibles î... la mère berçam dans son sein une petit enfant qui souriait à l'oraçe ; une fille, jadis joyeuse, maintenant livrée à d'horribles remords; un soldat criblé de blessures, sans autre récompense que sa vie mutilée pour prix d'un dévouement infatigable; il avait à peine un morceau de pain trempé de pleurs ; néanmoins il se riait de tout et marchait sans soucis, heureux quand il noyait sa gloire au fond d'un pot de bière ou qu'il la racontait à des enfants qui l'admiraient. Il commettait gaiement à Dieu le soin de son avenir ; enfin, deux paysans, gens de peine et de fatigue, le travail incarné, le labeur dont vivait le monde. Ces simples créatures étaient insouciantes de la pensée et de ses trésors, mais prêtes à les abîmer dans une croyance, ayant la foi d'autant plus robuste qu'elles n'avaient jamais rien discuté ni analysé ; natures vierges où la conscience était restée pure et le sentiment puissant; le remords, la malheur, l'amour, le travail avaient exercé, purifié, concentré, déculpé leur volonté, la seule chose qui, dans l'homme, ressemble à ce que les savants nomment une âme.
Quand la barque, conduite par la miraculeuse adresse du pilote, arriva presque en vue d'Ostende, à cinquante pas du rivage, elle en fut repoussée pai une convulsion de la tempête, et chavira soudain. L'étranger an lumineux visage dit alors à ce petit monde de douleur: — Ceux quf ont la foi seront sauvés; qu'ils me suivent!
Cet homme se leva, marcha d'un pas ferme sur les flots. Aussitôt la jeune mère prit son enfant dans ses bras e, niarcha près de lui sur la mer. Le soldat se dressa soudain, en disant dans son langage oe naïveté: — Ah! nom d'une pipe ! je te suivrais au diable. Puis, sans paraître étonné, il marcha sur la mer. La vieille pécheresse, croyant à la toute- puissance de Dieu, suivit l'homme et marcha sur la mer. Les deux paysans so dirent : — Puis qu'ils marchent sur l'eau, pourquoi ne ferions-nous pas comme eux ? Ils se levèrent et coururent après eux en marchant sur la mer. Thomas voulut les imiter ; mais sa foi chancelant, il tomba plusieurs fois dans la mer, se releva; puis, après trois épreuves, il marcha sur la mer. L'audacieux pilote s'était attaché comme un rémora sur le plancher de sa barque. L'avare avait eu la foi et s'était levé ; mais il voulut emporter son or, et son or l'emporta au fond de la mer. Se moquant du charlatan et des imbéciles qui fécoutaient, au moment où il vit l'inconnu proposant aux passagers de marcher sur la mer, le savant se prit à rire et fut englouti par l'Océan. La jeune fille fut entraînée dans l'abîme par son amant. L'évêque et la vieille dame allèrent au fond, lourds de crime, peut-être, mais plus lourds encore d'incrédulité, de confiance en de fausses images, lourds de dévotion, légers d'aumônes et de vraie religion.
La troupe fidèle qui foulait d'un pied ferme et sec la plaine des eaux courroucées entendait autour d'elle les horribles sifflements de la tempête. D'énormes lames venaient se briser sur son chemin. Une force invincible coupait l'Océan. A travers le brouillard, ces fidèles apercevaient dans le lointain, sur le rivage, une petite lumière faible, qui tremblotait par la fenêtre d'une cabane de pécheurs. Chacun, en marchant cou*
rageusement vers cette lueur, croyait entendre son voisin criant à travers les mugissements de la mer: — Courage ! Et cependant, attentif à son danger, personne ne disait mot. Ils atteignirent ainsi le bord de la mer. Quand ils furent tous assis au foyer du pêcheur, ils cherchèrent en vain leur guide lumineux. Assis sur te haut d'un rocher, au bas duquel l'ouragan jeta le pilote attaché sur sa planche par cette force que déploient les marins aux prises avec la mort, I'homme descendit, recueillit le naufragé presque brisé; puis il dit en étendant une main secourable sur sa tête : — Bon pour cette fois-ci, mais n'y revenez plus, ce serait d'un trop mauvais exemple.
Il prit le marin sur ses épaules et le porta jusqu'à la chaumière du pêcheur. Il frappa pour le malheureux, afin qu'on lui ouvrît la porte de ce modeste asile, puis le Sauveur disparut. En cet endroit, fut bâti, pour les marins, le couvent de la Merci, où se vit longtemps l'empreinte que les pieds de Jésus-Christ avaient, dit-on, laissée sur le sable. En 1793 , lors de l'entrée des Français en Belgique, des moines emportèrent cette précieuse velique, l'attestation de la dernière visite que Jésus ait faite iur la Terre.
Ce fut là que, fatigué de vivre, je me trouvais quelque temps après la révolution de 1830. Si vous m'eussiez demandé la raison de mon désespoir, il m'aurait été presque impossible de le dire, tant mon âme était devenue molle et fluide. Les ressorts de mon intelligence se détendaient sous la brise d'un vent d'ouest. Le cie) versait un fro'w noir, et les nuées brunes qui passaient au-dessus de ma tête donnaient une expression sinistre à la nature. L'immensité de la mer, tout me disait : — Mourir aujourd'hui, mourir demain, ne &adra-t-il pas toujours mourir? et, alors... J'errais donc en pensant à un avenir
douteux, à mes espérances déchues. En proie à ces idées funèbres, j'entrai machinalement dans cette église du couvent, dont les tours grises réapparaissaient alors comme des fantômes à travers les brumes de la uner. Je regardai sans enthousiasme cette forêt de colonnes assemblées dont les chapiteaux feuillus soutiennent des arcades légères, élégant labyrinthe. Je marchai tout insouciant dans les nefs latérales qui se déroulaient devant moi comme des portiques tournant sur eux-mêmes. La lumière incertaine d'un jour d'automne permettait à peine de voir en haut des* voûtes les clefs sculptées, les nervures délicates qui dessinaient si purement les angles de tous les cintres gracieux. Les orgues étaient muettes. Le bruit seul de mes pas réveillait les graves échos cachés dans les chapelles noires. Je m'assis auprès d'un des quatre piliers qui soutiennent la coupole, près du chœur. De là, je pouvais saisir l'ensemble de ce monument que je contemplai sans y attacher aucune idée. L'effet mécanique de mes yeux me faisait seul embrasser le dédale imposant de tous les piliers, les roses immenses miraculeusement attachées comme des réseaux au-dessus des portes latérales ou du grand portail, les galeries aériennes où de petites colonnes menues séparaient les vitraux enchâssés par des arcs, par des trèfles ou par des fleurs, joli filigrane en pierre. Au fond du chœur, un dôme de verre étincelait comme s'il était bâti de pierres précieuses habilement serties. Â droite et à gauche, deux nefs profondes opposaient à cette voûte, tour à tour blanche et coloriée, leurs ombres noires au sein desquelles se dessinaient faiblement les fûts indistincts de cent cote&nes grisâtres. A force de regarder ces arcades merveilleuses, ces arabesques, ces festons, ces spirales, ces fantaisies sarrasines qui s'entrelaçaient les unes dans les autres, bizarrement éclairées, mes perceptions devinrent con-
fuses. Je me trouvai, comme sur la limite des illusions et de la réalité, pris dans les pièges de l'optique et presque étourdi parla multitude des aspects. Insensiblement ces pierre» découpées se voilèrent, je ne les vis p\us qu'à travers un nuage formé par une poussière d'or, semblable à celle qui voltige dans les bandes lumineuses tracées par un rayon de soleil dans une chambre. Au sein de cette atmosphère vaporeuse qui rendit toutes les formes indistinctes, la dentelle des roses resplendit tout ïl coup. Chaque nervure, chaque arête sculptée, le moindre trait s'argenta. Le soleil alluma des feux dans les vitraux dont les riches couleurs scintillèrent. Les colonnes s'agitèrent, les chapiteaux s'ébranlèrent doucement. Un tremblement caressant disloqua l'édifice, dont les frises se remuèrent avec de gracieuses précautions. Plusieurs gros pilliers eurent des mouvements graves comme est la danse d'une douairière qui, sur la fin d'un bal, complète par complaisance les quadrilles. Quelques colonnes minces et droites se mirent à rire et à sauter, parées de leurs couronnes de trèfles. Des cintres pointus se heurtèrent avec les hautes fenêtres longues et grêles, semblables à ces dames du moyen âge qui portaient les armoiries de leurs maisons peintes sur leurs robes d'or. La danse de ces arcades mitrées avec ces élégantes croisées ressemblait aux luttes d'un tournoi. Bientôt chaque pierre vibra dans l'église, mais sans changer de place. Les orgues parlèrent, et me firent entendre une harmonie divine à laquelle se mêlèrent des voix d'anges, musique inouïe, accompagnée par la sourde basse-taille des cloches dont les tintements annoncèrent que les deux tours colossales se balançaient sur leurs bases carrées. Ce sabbat étrange me sembla la chose du mo^de la plus naturelle, et je ne m'en étonnai pas après avoir vu Charles X à terre. J'étais moi-même doucement agité
comme une escarpolette qui me communiquait une sorte de olaisir nerveux , et il me serait imposable d'en donner une idée. Cependant, au milieu de cette chaude iacchanale, le chœur de la cathédrale me parut froid comme si l'hiver y eût régné. J'y vis une multitude <}€ femmes vêtues de blanc, mais immobiles et silencieuses.* Quelques encensoirs répandirent une odeur douce qui pénétra mon âme en la réjouissant. Les cierges flamboyèrent. Le lutrin, aussi gai qu'un chantre pris de vin, sauta comme un chapeau chinois. Je compris que la cathédrale tournait sur elle-même avec tant de rapiditéque chaque objet semblait y rester à sa place. Le Christ colossal, fixé sur l'autel, me souriait avec une malicieuse bienveillance qui me rendit craintif, je cessai de le regarder pour admirer dans le lointain une bleuâtre vapeur qui se glissa à travers les piliers, en leur imprimant une grâce indescriptible. Enfin plusieurs ravissantes figures de femmes s'agitèrent dans les frises. Les enfants, qui soutenaient de grosse: lionnes, battirent eux-mêmes des ailes. Je me sentis soulevé par une puissance divine qui me plongea dans une joie infinie, dans une extase molle et douce. J'aurais, je crois, donné ma vie pour prolonger la durée de cette fantasmagorie, quand tout à coup une voix criarde me dit à l'oreille: — Réveille-toi ! suis-moi!
Une femme desséchée me prit la main et me communiqua le froid le plus horrible aux nerfs. Ses os se voyaient à travers la peau ridée de sa figure blême et presque verdâtre. Cette petite vieille froide portait une robe noire traînée dans la poussière, et gardait à son cou quelque chose de blanc que je n'osais examiner. Ses yeux fixes, levés vers le ciel, ne laissaient voir que le blanc des prunelles. Elle m'entraînait à travers l'église et marquait son passage par des cendres qui tombaient
de sa robe. En marchant, ses os claquèrent comme ceux d'un squelette. A mesure que nous marchions, j'entendais derrière moi le tintement d'une clochette dont les sons pleins d'aigreur retentirent dans mon cerveau, jsomme ceux d'un harmonica.
— Il faut souffrir, il faut souffrir, me disait-elle. Nous sortîmes de l'église et traversâmes les rues les
plus fangeuses de la ville ; puis elle me fit entrer dans une maison noire où elle m'attira en criant de sa voix, dont le timbre était fêlé comme celui d'une cloche causée: — Défends-moi! défends-moi !
Nous montâmes un escalier tortueux. Quand elle eut frappé à une porte obscure, un homme muet, semblable aux familiers de l'Inquisition, ouvrit cette porte. Nous nous trouvâmes bientôt dans une chambre tendue de vieilles tapisseries trouées, pleines de vieux linges, de mousselines fanées, de cuivres dorés.
— Voilà d'éternelles richesses, dit-elle.
Je frémis d'horreur en voyant alors distinctement, à Sa lueur d'une longue torche et de deux cierges, que cette femme devait être récemment sortie d'un cimetière. Elle n'avait pas de cheveux. Je voulus fuir, elle fit mouvoir son bras de squelette et m'entoura d'un cercle de fe* armé de pointes. A ce mouvement, un cri poussé par des millions de voix, le hourra des morts, retentit près de nous!
— Je veux te rendre heureux à jamais, dit-elle. Tu es mon fils I
Nous étions assis devant un foyer dont les cendres étaient froides. Alors la petite vieille me serra la main si fortement que je dut rester là. Je la regardai fixement, et tâchai de deviner l'histoire de sa vie en examinant les nippes au milieu desquelles elle croupissait. Mais existait-elle? C'était vraiment un mystère. Je voyais bien
JÉSUS-CHRIST KW Ff,Asj&E 249
que jadis elle avait dû être jeune et belle, parée de toutes les grâces de la simplicité, véritable statue grecque au front virginal,
— Ah! ah! lui dis-je, maintenant je te reconnais. Malheureuse, pourquoi t'es-tu prostituée aux hommes? Dans l'âge des passions, devenue riche, tu as oublié ta pure et suave jeunesse, tes dévouements sublimes, te» mœurs innocentes, tes croyances fécondes, et tu as abdiqué ton pouvoir primitif, ta suprématie tout intellectuelle pour les pouvoirs de la chair. Quittant tes vêtements de lin, ta couche de mousse, tes grottes éclairées par de divines lumières, tu as étincelé de diamants, de luxe et de luxure. Hardie, fière, voulant tout, obtenant tout, et renversant tout sur ton passage, comme une prostituée en vogue qui court au plaisir, tu as été sanguinaire comme une reine hébétée de volonté. Ne te souviens-tu pas d'avoir été souvent stupide par moments; puis, tout à coup, merveilleusement intelligentes a l'exemple de F Art sortant d'une orgie ? Poëtè, peintre, cantatrice, aimant les cérémonies splendides, tu n'apeut-être protégé les arts que par caprice, et seulement pour dormir sous des lambris magnifiques? Un jour, fantasque et insolente, toi qui devais être chaste et modeste, n'às-tu pas tout soumis à ta pantoufle, et ne Tas , tu pas jetée sur la tête des souverains qui avaient icibas le pouvoir, l'argent et le talent! Insultant à l'homme et prenant joie à voir jusqu'où allait la bêtise humaine, tantôt tu disais à tes amants de marcher à quatre pattes, de te donner leurs biens, leurs trésors, leurs femmes même, quand elles valaient quelque chose! Tuas, sans motif, dévoré des millions d'hommes, tu les as jetés comme des nuées sablonneuses de l'Occident sur l'Orient. Tu es descendue des hauteurs de la pensée pour t'asseoir à côté des rois. Femme, au lieu de consoler les hommes,
250 KlvDES PHILOSOPHIQUES
tu les as tourmentés, affligés! Sûre d'en obtenir, tu demandais du sang! Tu pouvais cependant te contenter d'un peu ie farine, élevée comme tu le fus, à manger des gâteaux et à mettre de l'eau dans ton vin. Originale en tout, tu défendais jadis à tes amants épuisés de manger, et ils ne mangeaient pas. Pourquoi extra vaguais-tu jusqu'à vouloir l'impossible? Semblable à quelque courtisane gâtée par ses adorateurs, pourquoi t'es-tu affolée de niaiseries et n'as-tu pas détrompé les gens qui expliquaient ou justifiaient toutes tes erreurs? Enfin, tu as €u tes dernières passions ! Terrible comme l'amour d'une femme de quarante ans, tu as rougi ! tu as voulu étreindre l'univers entier dans un dernier embrassement, et l'univers qui t'appartenait t'a échappé. Puis, après les jeunes gens sont venus è tes pieds des vieillards, des impuissants qui t'ont rendue hideuse. Cependant quelques hommes au coup d'œil d'aigle te disaient d'un regard:— Tu périras sans gloire, parce que tu as trompé, parce que tu as manqué à tes promesses de jeune fille. Au lieu d'être un ange au front de paix et de semer la lumière et bonheur sur ton passage, tu as été une Messaline aimant le cirque et les débauches, abusant de ton pouvoir. Tu ne peux plus redevenir vierge, il te faudrait un maître. Ton temps arrive. Tu sens déjà la mort. Tes héritiers te croient riche, ils te tueront et ne recueilleront rien. Essaye au moins de jeter tes hardes <}ui ne sont plus de mode, redeviens ce que tu étais jadis. Mais nonl tu t'es suicidée! N'est-ce pas là ton histoire? lui dis-je en finissant, vieille, caduque, édentée, froide, maintenant oubliée, et qui passes sans obtenir un regard. Pourquoi vis-tu? Que fais-tu de ta robe de plaideuse qui n'excite le désir de personne? où est ta fortune? pourquoi l'as-tu dissipée? où sont tes trésors? qu'as-tu fait de beau? A cette demande, la petite vieille se redressa sur ses
os, rejeta ses guenilles, grandit, s'éclaira, sourit, sortit de sa chrysalide noire. Puis, comme un papillon nouveau-né, C3tte création indienne sortit de ses palmes, m'apparut Dlanche et jeune, vêtue d'une robe de lin. Ses cheveux d'or flottèrent sur ses épaules, ses yeux scintillèrent, un nuage lumineux l'environna, un cercle d'or voltigea sur sa tête, elle fit un geste vers l'espace en agitant une épée de feu.
— Vois et crois ! dit-elle.
Tout à coup, je vis dans le lointain des milliers de cathédrales, semblables à celle que je venais de quitter, mais ornées de tableaux et de fresques ,• j'y entendis de ravissants concerts. Autour de ces monuments, des milliers d'hommes se pressaient, comme des fourmis dans leurs fourmilières. Les uns empressés de sauver des livres et de copier des manuscrits, les autres servant les pauvres, presque tous étudiant. Du sein de ces foules innombrables surgissaient des statues colossales, élevées par eux. A la lueur fantastique, projetée par un luminaire aussi grand que le soleil, je lus sur le socle de ces statues: Sciences. — Histoire. — Littératures.
La lumière s'éteignit, je me retrouvai devant la jeune fille, qui graduellement, rentra dans sa froide enveloppe, dans ses guenilles mortuaires, et redevint vieille. Son familier lui apporta un peu de poussier, afin qu'elle renouvelât les cendres de sa chaufferette, car le temps était rude; puis, il lui alluma, à elle qui avait eu des milliers de bougies dans ses palais, une petite veilleuse afin qu'elle pût lire ses prières pendant la nuit.
— On ne croit plus!... dit-elle.
Telle était la situation critique dans laquelle je vis la plus belle, la plus vaste, la plus vraie, la plus féconde de toutes les puissances.
252 ÉTUDES PHILOSOPHIQOES
— Réveillez-vous, monsieur, Ton va fermer les portas, me dit une voix rauque.
En me ^tournant, j'aperçus l'horrible figure du donneur d'eau bénite, il m'avait secoué le bras. Je trouvai la cathédrale ensevelie dans l'ombre, comme un homme enveloppé d'un manteau.
— Croire* me dis-je, c'est vivre î... Je viens de voir passer le convoi d'une Monarchie, il faut défendre
l'ÉGLISE.
Puis, février W3».