ACTE I
EUMÉE
Salut, pasteurs. — Hélas! mes peines et les vôtres Engraissent ces troupeaux pour la table des autres.
Quel plaisir avons-nous, en allant au travail.
Quand des usurpateurs mangent notre bétail?
Je voudrais travailler deux fois plus aux étables,
Si mes soins profitaient aux maîtres véritables.
— Prenez place, pasteurs. C’est pour cet étranger Qu’on devance aujourd’hui les heures du manger.
Les porchers s'asseoient aux deux tables et mangent. Eom^e, se touroani Ttrs L'ijsse.
Non, vieillard, tant de biens ne sont pas mon partage; Un plus puissant que nous avait cet héritage.
Certe, il était puissant; tu n’en trouverais point,
Ici, ni même ailleurs, qui fût riche à ce point.
Vingt princes réunis l’égaleraient à peine.
Juge de sa richesse ! Il avait, dans la plaine ,
Douze troupeaux de bœufs, et douze de brebis Dont la laine servait à Gler ses habits ;
Et de plus, il avait ici , dans douze étables ,
Douze troupeaux de porcs qui fournissaient ses tables.
— Ah ! s’il avait vécu, ce bon maître, aujourd’hui Je n’aurais pas besoin de servir chez autrui !
Car sa bourse pour moi n’était jamais fermée ;
— J'étais son intendant et je m’appelle Eumée. —
II m’eût donné des champs avec une maison.
Et tous les instruments propres à la moisson ;
Il m’eût choisi lui-méme une femme économe Qui double par ses soins les épargnes de l’homme ;
Enfin il m’eût traité, comme un maître parfait
ULYSSE
Traite un bon serviteur dont il est satisfait.
— Mais il est mort. Plutôt fût morte cette Hélène Pour qui tant de héros sont couchés dans }a plaine ' Notre maître a suivi tous ces guerriers fameux,
Et sur des bords lointains il a péri comme eux.
LE CUGEUB *.
Que de sang a rougi la terre,
Versé par l’homicide Mars,
Depuis qu’un berger adultère Ravit Hélène aux doux regards !
Combien d’épouses t’ont maudite.
Funeste présent d’Aphrodite,
Hélène , fille de Léda !
Depuis qu’emportant son amante Pàris fendit l’onde écumante,
Sur le sapin du mont Ida!
* Pour venger l’affront des Atrides,
' La Grèce arma mille vaisseaux. ^ '
’ O Grèce! tes fils intrépides
* Sont morts dans les sanglants assauts.
* Tes fils ont péri devant Troie,
* Et leurs corps ont été la proie
* Du chien immonde et du vautour;
* D’autres, plus malheiureux encore,
” Errant du couchant à l’aurore,
* Ne connaîtront pas le retour.
Ah! plût au ciel que la tempête,
A la voix d’un Dieu punisseur,
1. Parlé. La première et U dernière stropbe aeulemeot sont dites par Cor/phée.
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ACTIi I.
Eût noyé dans la mer de Crète , Et l’amante et le ravisseur !
La jeune épouse abandonnée.
Foulant sa robe d’hyménéc.
Ne pleurerait pas son mari;
Et le vieillard, d’un œil inerte,
N’eùt pas vu sa maison déserte ,
Où son premier-né fut nourri!
ULYSSE, » Eumé».
Ami , quel était donc ce riche et vaillant homme Dont Lu pleures la mort? dis-moi comme il se nomme; Car je l’ai vu peut-être aux lieux où j’ai passé,
Et je pourrai te dire alors ce que je sai.
Tel que l’on croyait mort est plein de jours peut-être; C’est quand on l’a pleuré qu’on le voit reparaître.
EUMÉE
O vieillard, ne crois pas nous abuser. Souvent *■
Des voyageurs ont dit qu’ülysse était vivant ;
Car tous les étrangers sont prodigues do fables ,
Pour être bien reçus et se rendre agréables.
Ma maîtresse écoutait leurs récits mensongers,
Puis de riches présents chargeait ces étrangers ,
Et peut-être veux-tu tromper aussi la veuve.
Pour troquer tes haillons contre une robe neuve.
Mais Ulysse est bien mort, et, privés d’un tombeau.
Ses restes ont servi de pâture au corbeau.
C’est un deuil pour tous ceux qui l’avaient pu connaître. Et plus encor pour moi qui perds un si bon maître. —Mais bois en paix. — Les morts ne peuvent revenir. — Bois, et n’éveillons plus ce triste souvenir.
ULYSSE
ULYSSE
Ami , quand tu devrais les prendre pour des fables, *■
Je te dirai pourtant des choses véritables.
Je fais serinent, et prends Jupiter à témoin Qu’ülysse vit encore et même n’est pas loin.
MooremeDt p&raii les porchers qui se rapproebeni d'ClTSte.
Je l’ai vu de mes yeux au pays des Thesprôtes ;
— Car la nef où j’étais échoua sur leurs côtes ,
Et je trouvai chez eux des hôtes complaisants Qui, m’ayant accueilli, me firent des présents.
— Or, Ulysse était là; je le vis en personne.
Il avait consulté l’oracle de Dodone,
Et préparait déjà, pour revenir chez lui.
Ses vaisseaux qui sans doute ont fait voile aujourd’hui.
— Tiens donc pour assuré, si le vent est propice.
Qu’avant la fin du mois tu reverras Ulysse.
LB cnœuB '.
Écoute ce vieillard , Eumée. Il n’a pas l’air D’un menteur; il a pris à témoin Jupiter.
Pour moi, je crois vraiment qu’il a vu notre'maître,
Et je sens dans mon cœur l’espérance renaître.
EUMÉE
J’ai tant vu d’étrangers qui nous pariaient ainsi !
LE SERVITEUR
D’autres ont pu mentir et non pas celui-ci.
l Parlé ft dit par le corjrpbée.