LES FOURMIS
» Or, il a reconnu qu'il existe une espèce particulière de fourmis se livrant à ce travail d'extraction, et cette espèce c'est la Pogonomyrmex ûccidentalis, étudiée par MacCook, en 1881.
B Ces fourmis, 'en effet, quand elles ont achevé le monticule qui sert de dôme à leurs galeries, recouvrent le tout d'un assemblage de petits pavés bien ajustés, en mosaïque, assemblage constitué par les fragments de roches, fossiles, minerais, etc., qu'elles vont chercher, par un véritable travail d'extraction régulière, jusqu'à treize pieds au-dessous de la surface du sol, afin d'en recouvrir, comme nous l'avons déjà dit, le toit de leur demeure, et aussi en former des tas en réserve.
» Or, comme dans le pays où l'on rencontre ces fourmis, il arrive que le sous-sol est souvent un gisement aurifère, on conçoit que la toiture des fourmilières, et aussi les réserves, sont fréquemment composées de paillettes d'or qui, lavées par les pluies d'hiver, sont, à la belle saison, aisément reconnues et recueillies par les indigènes, lesquels profitent ainsi adroitement des travaux des fourmis.
» Le fait mentionné par Pline est donc absolument exact ; mais, ce qui est assurément curieux, c'est qu'une seule espèce de fourmis — celle qui est indiquée plus haut — se livre à ce travail tout particuher, et il est établi que la P. occidentalis habite uniquement l'Amérique du Nord (Colorado, Nouveau-Mexique, etc.)
» D'où le dilemme :
» Ou bien la P. occidentalis, au temps de Pline, habitait les Indes proprement dites (Hindoustan), d'où elle aurait totalement disparu depuis Pline,
puisque, très certainement, elle ne s'y trouve pas aujourd'hui :
» Ou bien la P. occidentalis a toujours habité uniquement l'Amérique du Nord, et alors le récit de Pline, trop précis pour avoir été inventé de toutes pièces, proviendrait nécessairement de voyageurs ayant, à cette lointaine époque déjà, visité l'Amérique.
» La première hypothèse nous paraît inacceptable, car s'il est vrai que certaines espèces de fourmis semblent en voie de dégénérescence (telle V Attaseptentrionalis, etc), on peut affirmer que les fourmis ne sont nullement de ces êtres dont les espèces peuvent, en quelques siècles, disparaître totalement d'un continent ; et si, par suite, on doit admettre la deuxième hypothèse (qui ferait des « Indiens septentrionaux » mentionnés vaguement par Phne, des « Américains du Nord »), il faudrait y voir un argument fort inattendu, et que nous signalons, à l'appui de l'opinion qui veut que les anciens aient connu certaines parties de l'Amérique.
» Quoi qu'il en soit, ce document est des plus curieux. Les fourmis ne s'attendaient pas à tant d'honneur.
» Cependant, il est curieux de constater que ce témoignage scientifique arrive juste au moment où s'organisent des fêtes internationales pour célébrer le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique.
» Même au quinzième siècle, il n'y avait rien de nouveau sous le soleil.
» Christophe Colomb, comme tant d'autres, n'a été qu'un heureux et habile plagiaire «.
♦ * Un des graves défauts de notre siècle, a dit
un orateur célèbre, c'est de ne plus savoir définir ; la conséquence est que, le plus souvent, pouvonsnous ajouter, il s'ensuit dans l'étude de bien des problèmes, une déplorable confusion d'idées et de stériles discussions.
En effet, en face de l'état actuel de la science historique, la première pensée qui se présente à l'esprit, après avoir lu l'analyse du travail de M. Blanchard, est celle-ci : Que doit-on donc entendre par le « premier Européen ayant découvert l'Amérique » ? Quel sens doit-on attacher à ce mot de « découvreur » ? Il s'agit d'abord de bien se fixer sur ce point. Toute controverse sur cette question historique dépend du sens que l'on attache à cette expression de « découvreur de l'Amérique ».
Si l'on veut désigner par là le premier Européen qui, agissant d'après un but déterminé, possédant les qualités qui font les hommes supérieurs, dominant son siècle par la grandeur de son intelligence, et qui, guidé par la science, conçoit le projet de trouver un chemin plus court que celui alors connu pour arriver aux Indes, ou, selon son expression, « qu'il fallait chercher l'Orient par l'Occident », et qui, après des années d'épreuves de tous genres, de contrariétés sans cesse renaissantes, poursuivant toujours son idée, surmonte tous les obstacles et finit par découvrir l'Amérique qu'il fait connaître à VEurope, à la civilisation, évidemment il n'y a qu'un homme qui ait accompli cette œuvre, et cet homme est Christophe Colomb. Si, au contraire, on entend par ce mot le premier Européen qui, abordant accidentellement les côtes de l'Amérique, a eu si peu conscience de sa découverte que l'Europe n'en sut jamais rien avant la fin du XV^ siècle, il n'y a aucun doute que l'illustre Génois n'est pas le premier Européen « ayant dé-
couvert le Nouveau-Monde », et on a lieu d'être un peu surpris de voir que, même pour certains savants, ce problème scientifique est encore en suspens.
Puisqu'il s'agit ici d'Européens, je ne parlerai pas des rapports fréquents que les races asiatiques ont eus avec l'Amérique. De fait, les populations indigènes du Nouveau-Monde se rattachent aux types blanc, jaune et noir de l'ancien continent, et elles ont dû pénétrer en Ajnérique, à diverses époques, par voie de migrations.
Je passerai également sous silence ce que nous apprennent les livres chinois du pays appelé Fou Sang, que l'on a eu raison d'identifier avec l'Amérique.
J'omets de même les traditions des Irlandais et des Gallois touchant l'Amérique ; ces traditions, du reste, sont encore à l'état de légendes, et j'arrive aux voyages accomplis par les Scandinaves au commencement du XI^ siècle.
a II ne s'agit plus ici, dit un contemporain célèbre, de faits isolés apparaissant dans la nuit des temps qu'ils éclairent seulement par place. C'est une histoire détaillée, embrassant plusieurs générations et donnant parfois des détails circonstanciés, qui expliquent certaines découvertes modernes en même temps qu'ils sont confirmés par elles (1) ».
En effet, les études contemporaines relatives à cette question historique ont parfaitement démontré que les anciens peuples du Nord de l'Europe ont connu et visité l'Amérique plusieurs siècles avant sa découverte officielle par Colomb. Aussi, personne ne met en doute aujourd'hui ces voyages accomplis autrefois par les Scandinaves ; s'il y a divergences d'opinions, c'est seulement à l'égard
(1) M. de Quatrefages, l'Espèce humaine, 1890, p. 154.
de la partie de l'Amérique qu'ils visitèrent et qu'ils désignèrent sous le nom de Vinland. C'est au point que quelques auteurs américains, exagérant l'importance de ces voyages, ont cherché à enlever à Christophe Colomb tout le mérite de sa découverte, et même à jeter de l'odieux sur sa mémoire en publiant sur son compte des écrits diffamatoires, tels que An inglorious Colombus, etc. (1). Mais, encore une fois, si les mots veulent dire quelque chose, quels traits de ressemblance y a-t-il entre cette découverte accidentelle de l'Amérique et le projet longuement caressé de Christophe Colomb ? Ce n'est, d'ailleurs, que dans ce siècle-ci que l'Europe eut connaissance des annales islandaises dans lesquelles il est question de ces voyages accomplis autrefois en Amérique, et lorsqu'elles furent publiées pour la première fois, en 1837, ce fut toute une révélation.
Ces intrépides navigateurs, qui ne comprenaient nullement l'importance de leurs voyages, se doutèrent si peu qu'ils découvraient un nouveau continent, qu'ils n'y attachèrent aucune conséquence, si ce n'est celle» de l'avantage qu'en retirait leur commerce ; c'est un fait qui est resté isolé et sans aucun résultat pour l'Europe. « La science n'était point là pour recueillir le fruit de ces courses audacieuses », a-t-on dit avec raison, et, en 1492, l'Amérique était aussi inconnue des peuples éclairés de l'autre côté de l'Atlantique que si les Scan-
(1) Un bas-bleu américain, Marie A. Brown, dans ses Icelandic Discoverers of America (Boston 1888) attribue aux peuples du Nord tout le mérite de la découverte du Nouveau-Monde, et prétend que la démonstration qui a eu lieu en 1892 n'est qu'un profond calcul ourdi par le Pape et l'Église Catholique pour détourner l'attention publique de l'honneur qui revient aux Scandinaves en cette afl'aire, et pour engager les Américains à honorer la mémoire de Christophe Colomb.
Il suffît de mentionner de pareils propos pour en fairevoir tout le ridicule et la sottise.
dinaves ne l'eussent jamais découverte. Aucune route n'était tracée, et celui qui eut le courage de ne pas tenir compte des préjugés de son temps et d'affronter les terreurs de la Mer Ténébreuse à la recherche de terres inconnues, ce fut l'immortel Colomb, et si l'Europe a si largement bénéficié de sa découverte, ah ! ne l'oublions pas, c'est à lui que nous sommes redevables de ces bienfaits.
Il est inutile de m'étendre longuement sur ces voyages pré-colombiens des Scandinaves en Amérique. J'ai publié à ce sujet un mémoire assez détaillé qui a été imprimé dans le Ville volume des Transactions de la Société Royale du Canada, et j'y renvoie le lecteur désireux de se renseigner davantage sur cette question. On lira aussi avec le plus vif intérêt le chapitre XV IIP, Peuplement du Globe: Migrations en Amérique, dans l'ouvrage, L'Espèce humaine, que vient de publier M. de Quatrefages, une des plus grandes autorités scientifiques du siècle.
Revenons à une époque beaucoup plus rapprochée, mais antérieure toutefois à Christophe Colomb. Nous constaterons également que quelques parties de l'Amérique, Terreneuve et les côtes du Golfe Saint-Laurent, par exemple, n'étaient pas inconnues aux Rasques et autres pêcheurs normands et bretons.
Voici ce que nous lisons dans Clérac, auteur des Us et Coutumes de la Mer, dont l'autorité est incontestable :
« Les grands profits et la facilité que les habitants du Cap Rreton près Rayonne, et les Rasques de Guyenne ont trouvé à la pescherie de Raleines, ont servi de leurre et d'amorce à les rendre hasardeux à ce point, que d'en faire la quête sur l'Océan, par les longitudes et les latitudes du monde, à cet
effet ils ont cy-devant équipé des Navires pour chercher le repaire ordinaire de ces monstres. De sorte que, suivant cette route, ils ont découvert, cent ans avant les Navigations de Christophe Colomb, le grand et le petit banc des Morues, les terres de Terreneuve, de Cap Breton, et de Baccaloes (qui est à dire Morue en leur langue) le Canada, ou Nouvelle France où c'est que mers sont abondantes, et foisonnent en Balènes, et si les Castillans n'avaient pas pris attache de dérober la gloire aux Français, de la première atteinte de risle Atlilantique, ils avoueraient, comme ont fait Christophe Witfliet et Antoine Magin, Cosmographes flamands, ensemble Fr. Antonio S. Roman, Monge de Saint-Benico, del Historia gênerai de la India, (Liv. 1, chap. 2, p. 8) que le Pilote lequel porta la première nouvelle à Christophe Colomb et lui donna la connaissance et l'adresse de ce nouveau monde, fut un de nos Basques terreneuviers ».
Bergeron, dans son Traité de la Navigation et de voyages des découvertes, publié à Paris en 1629, dit ce qui suit : « Il est bien certain que dès l'an 1504, les Basques, Normands et Bretons allaient à la Coste des Morues, dit le grand banc des Molues, à quelques 800 lieues de France vers Cap Breton ; et le pays mesme en semble avoir pris le nom de Bacaleos ou Baccalos, à cause que les Basques appellent ainsi ce poisson, et ceux du pays Apagé. Ce qui fait foi indubitable que nos Basques y hantaient longtemps auparavant. Et cette pesche a toujours continué depuis à nos Français qui en fournissent toute l'Europe et de faict ils y ont laissé plusieurs noms, comme Cap Breton, Brest, Rochelay, et autres. De sorte que plusieurs pensent qu'il en faille reprendre l'origine plus haut, et
que depuis plusieurs siècles, nos Basques, Diépois, Malouins, Rochelois, et autres faisaient des voyages ordinaires es terres Neuves pour ce sujet ; et dès lors ils imposèrent des noms qui y sont demeurés (1) ».
Francisque Michel, Le Paus Basque, (ch. 9) dit également que les Basques avaient connu les côtes de Terreneuve un siècle avant Christophe Colomb.
Harriss, (Notes on Columbus) est même porté à croire que les Basques et les Scandinaves (Nortmen) fréquentaient ces parages dès le VII^ siècle de notre ère.
On ne peut pas cependant, dans le vrai sens du mot, attribuer aux Basques et Normands l'honneur d'avoir découvert notre continent, puisqu'ils l'ignoraient eux-mêmes et qu'ils n'avaient pas su attirer sur eux l'attention de l'Europe. De fait, le but de leurs expéditions était identique à celui des Scandinaves, et c'était uniquement la pêche et le commerce qui les avaient entraînés vers ces lointains parages.
Je sais fort bien que le vent était aux découvertes à la fin du XV^ siècle. Mille bruits flottaient dans l'air au sujet de terres inconnues, de nouvelles routes à explorer. C'est que, voyez-vous, les temps marqués par la Providence étaient arrivés, et l'homme qu'Elle avait chargé du mandat spécial de révéler à l'Europe l'existence du Mou veau-Monde, allait apparaître.
Tous les caractères du véritable grand homme, dit Lamartine, sont réunis dans ce nom, Christophe Colomb ; génie, travail, patience, obscurité du sort vaincue par la force de la nature, obstination douce
(1) Ces deux derniers auteurs sont cités par M. N. E. Dionne dans son récent et remarquable ouvrage : La Nouvelle- France de Cartier à Champlain.
CRHISTOPHE COLOMB 101
mais infatigable pour le but, résignation au ciel, lutte contre les choses, longue préméditation de la pensée dans l'action, intrépidité et sang-froid contre les éléments dans les séditions, confiance dans l'étoile non d'un homme mais de l'humanité, vie jetée avec abandon et sans regarder derrière lui en se précipitant dans cet océan inconnu et plein de fantômes ; Rubicon de quinze cents lieues, bien plus irrémédiable que celui de César, étude infatigable, connaissance aussi vaste que l'horizon de son temps, maniement habile, mais honnête, des cœurs pour les séduire à la vérité, convenance, noblesse et dignité de formes extérieures qui révélaient la grandeur de l'âme et qui enchaînaient les yeux et les cœurs, langage à la proportion et à la hauteur de ses pensées, éloquence qui convainquait les rois et qui domptait les séditions de ses équipages ; poésie de style qui égalait ses récits aux merveilles de ses découvertes et aux images de la nature ; amour immense et actif de l'humanité jusque dans ce lointain, où elle ne se souvient plus de ceux qui la servent ; sagesse d'un législateur et douceur d'un philosophe dans le gouvernement de ses colonies ; pitié paternelle pour ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la tutelle au vieux monde et non la servitude à des oppresseurs ; oubh des injures, magnanimité de pardon envers ses ennemis ; pitié, enfin, cette vertu qui contient et qui divinise toutes les autres, quand elle est ce qu'elle était dans l'âme de Colomb; présence constante de Dieu dans l'esprit, justice dans le cœur, reconnaissance dans le succès, résignation dans les revers, adoration partout et toujours. Tel fut cet homme.
Christophe Colomb joignait à sa haute intelligence un esprit observateur. Il a dû recueillir
plus d'un renseignement dans les nombreux voyages qu'il accomplit avant 1492. Il est même possible qu'il ait entendu parler du Vinland des Scandinaves et autres terres situées à l'ouest de l'Islande, lorsqu'il visita cette île en 1487. A cette date-là l'histoire des voyages au Vinland avait été consignée par écrit et les sagas y étaient fort populaires. Il a pu arriver qu'un Basque terreneuvier lui ait fait connaître l'existence de terres nouvelles à l'ouest de l'Atlantique. On est même autorisé à croire que certains passages des auteurs classiques ont dû attirer son attention (1). On sait que la fameuse prophétie de Sénèque laissa une profonde impression dans son esprit (2). Mais tout cela n'enlève rien au mérite et à la gloire du grand navigateur génois. Tout autre pouvait aussi bien que lui tirer le meilleur parti possible des circonstances ; personne n'en fit rien ; à lui donc l'honneur d'être le véritable découvreur de l'Amérique, d'avoir complété l'univers en révélaiit à la civilisation l'existence d'un nouveau continent (3) !
(1) « La pcnsiie dominante de Colomb était l'iiypothèse de la proximité de l'Espagne et de l'Asie et cette hj^pothèse lui venait d'Aristote et des scolastiques ». — Ciiarles Jourdain, De l'influence d' Aristole et des interprètes sur la découverte du Nouveau-Monde, (Paris 1861).
(2) « Un temps viendra dans la suite des siècles où l'Océan brisera les liens dont il enserre le monde ; la terre immense à tous sera ouverte, Typhis dévoilera de nouveaux mondes, et Thulé ne sera plus la dcriière terre >. (Sénèque, Médée II).
(3) C'e^t l'opinion de plusieurs savants que le nom d'Amérique n'a nullement été donné au Nouveau-Monde en mémoire d'Améric Vespuce. Il y aurait là seulement une coïncideiice de noms, une homonymie des plus singulières ; le nom d'Amérique appliqué au continent découvert par Colomb serait tout simplement, paraît-il, un mot indien servant à désigner les plateaux de Nicaragua où l'or abondait. Quand Colomb, ses compagnons ou ses successeurs demandaient aux indif-'ènes où était l'or, on leur répondait « en Amérique ! Dans les monts d'Amérique » ! d'où le nom de Aniérique, qui appartenait à une partie du continent, fut donné ensuite au continent tout entier. Ce mot indien « Amérique » dans la langue des Incas signifierait» le grand pays du Soleil ».
Quant aux communications intercontinentales qui auraient eu lieu à Vâge moderne de la terre au moyen d'un continent maintenant submergé et dont parle M. Blanchard dans son mémoire à l'Académie des Sciences, cela nous reporte à une date très reculée, à l'époque tertiaire des géologues. Il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce qu'il eût alors existé un continent communiquant de l'extrémité septentrionale de l'Europe à l'Amérique en passant par l'Islande et le Groenland.
La géologie aujourd'hui est une science d'une autorité incontestable pour l'histoire de la terre. Ainsi, si des nouvelles terres ont apparu là où l'étude des assises témoignent que l'océan s'étendait autrefois, d'autres faits nous font voir que de vastes contrées ont disparu sous les eaux.
La comparaison des faunes et des flores et l'étude des fossiles prouvent également la connexité de continents aujourd'hui séparés ou disparus. Si l'on rencontre les mêmes espèces fossiles dans les couches géologiques correspondantes d'îles et de continents séparés actuellement par des bras de mer et soumis à des conditions de climats différents, on a la preuve que les contrées où vivaient ces espèces étaient alors réunies. C'est ainsi que l'on a reconnu que l'Irlande était reliée à l'Angleterre et à l'Espagne, l'Inde à l'Austrahe et l'Europe à l'Amérique par des terres aujourd'hui submergées (1).
Sur divers points de l'Amérique on a trouvé des squelettes de chameaux et autres animaux communs aux deux continents. Dans les couches miocènes des Mauvaises Terres de Nébraska, com-
(1) E. Reclus, La Terre, p. 45.
me dans les couches correspondantes de l'Europe, on a reconnu les restes d'animaux semblables, des rhinocéros, des machairodus, des paléothériums.
On a également trouvé dans les couches de lignite des terrains tertiaires de l'Europe des débris de cyprès de la Louisiane, des feuilles d'érables, de magnohas, de sassafras, de taxus, de sequois des forêts californiennes et d'autres arbres de l'Amérique du Nord qui sont maintenant étrangers aux régions européennes. Cependant, en 1492, la séparation entre les différents règnes de la nature était complète ; si donc à une époque antérieure on constate l'existence d'une seule et même vie organique sur les deux continents, on peut en conclure qu'à cette même époque les deux continents communiquaient ensemble au mo^^en d'une terre aujourd'hui disparue. Aussi le géologue Ed. Collomb dit qu'à l'époque tertiaire la partie occidentale de l'Espagne se rattachait à un continent actuellement submergé, et qui se serait prolongé jusqu'en Amérique. Ce continent pouvait encore subsister en totalité ou en partie à la période suivante, et peut-être que la géologie, l'ethnographie, etc., sont ici d'accord avec les traditions des anciens pour identifier ce continent avec la fameuse Atlantide, qui aurait joué un si grand rôle au commencement des âges.
C'est sans doute au post tertiaire ou à l'époque quaternaire que M. Blanchard fixe la date de ces communications intercontinentales, du moins s'il faut entendre par là des migrations en Amérique, car il n'est pas du tout prouvé que l'homme existait à l'époque tertiaire ; c'est tout au plus s'il a paru à la fin du pliocène. Toutefois, le fait de semblables communications par cette voie, à cette époque reculée, me paraît fort problématique.
La présence des premiers hommes en Amérique n'a été constatée que dans les parties méridionale et centrale et au Sud des États-Unis ; s'ils étaient venus par l'Islande, le Groenland et le nord de l'Amérique, on trouverait certainement quelque part des traces de leur passage. Au contraire, aucun vestige, aucun signe de quelque nature que ce soit, nous indique le passage d'hommes par cette voie avant la découverte de ces mêmes lieux par les Scandinaves. C'est tout au plus si ces derniers trouvèrent, en Islande, quelques moines irlandais qui s'y étaient établis peu de temps auparavant.
D'ailleurs, il nous faudrait avoir sous les yeux le texte même du mémoire de M. Blanchard pour pouvoir en parler avec connaissance de cause ; sans cela nous serions exposé à attribuer à l'auteur des faits étrangers à sa pensée.
Ce que M. A. Vercoutre dit des fourmis dans l'extrait reproduit plus haut, ne me paraît pas très difTicile à expliquer.
Après avoir cité un passage de Pline (H. N. livre XI, 36 — 3) où il décrit une espèce particulière de fourmis existant chez les Indiens Septentrionaux auxquels il donne le nom de Dardes, l'auteur recherche quelles pouvaient être les fourmis dont l'écrivain romain avait entendu parler. Or, il paraîtrait que la seule espèce de fourmis correspondant à celle dont Pline fait mention ne se voit aujourd'hui que dans quelques régions de l'Amérique du Nord (le Colorado, le Nouveau- Mexique, etc), d'où il conclut « que la Pogonomyrmex occidcntalis, au temps de Phne, habitait les Indes proprement dites (Hindoustan), d'où elle aurait
totalement disparu, depuis cette époque puisque, très certainement, elle ne s'y trouve pas aujourd'hui », ou bien que cette espèce de fourmis « a toujours habité uniquement l'Amérique du Nord, et alors le récit de Pline, trop précis pour avoir été inventé de toutes pièces, proviendrait nécessairement de voyageurs ayant, à cette lointaine époque déjà, visité l'Amérique ».
Il me semble que si M. de.Vercoutre avait référé au Livre VI, 22 — 4 du même auteur, il y aurait vu que les « Indiens Septentrionaux » en question ne sont pas des « Américains du Nord », mais bien un peuple habitant l'Hindoustan. Les Dardes y sont nommés en toutes lettres, et Phne parle de leur pays comme « le plus abondant en or », ce qui est très significatif.
Voyons plutôt ce passage du célèbre naturaliste romain ; la citation est un peu longue, mais elle s'impose pour l'intelligence complète du sujet :
« Dans la Gange est une île très grande, renfermant une seule nation, nommée les Modogalingiens. Au-delà sont situés les Modubes, les Molindes, les Obères, avec une magnifique ville du même nom ; Galmodroèses, les Frètes, les Calisses, les Sasures, les Passales, les Colubes, les Orxules, les Abales, les Taluctes ; le roi des Taluctes a 50,000 fantassins, 4,000 cavahers et 400 éléphants. Puis vient une nation plus puissante, les Andares, possédant un grand nombre de bourgs, 30 villes fortifiées de murs et de tours ; elle fournit à son roi 100,000 fantassins, 2,000 cavaliers, 1,000 éléphants. Le pays des Dardes est le plus abondant en or : celui des Sètes, en argent ».
Puis, il continue : « Des Indiens, non seulement de ces parages, mais encore de V Inde presque entière, ]es plus puissants et les plus illustres sont les Pra-
siens, qui possèdent la ville, très grande et très opulente, de Palibothra, (Patna) d'où quelques-uns donnent le nom de Palibothriens à la nation même et de Palibothrie à toute la contrée entre le Gange et r Indus »...
Mais il y a plus : les livres sacrés des Indiens euxmêmes établissent le fait d'une manière décisive.
Le Sabha-p. (st. 1866-1870) parlant des offrandes que firent les tribus septentrionales, et surtout les Kirates, pour le grand sacrifice du roi Youdhishthire, s'exprime ainsi : « Ils apportaient des charges de bois d'aloès, de sandal, d'agallochum, des monceaux de parfums, d'or, de pierres fines et de pelleterie... de l'or du plus radieux éclat, recueilli au sein des montagnes... Les Daradas, qui confinent aux Kirates, les Kasmirains, offrirent d'immenses trésors ». Ces Dardes, confinant aux Kirates et aux Kasmirains, recueillaient donc de l'or sur leur territoire et encore de l'or du plus radieux éclat.
Dans un autre passage du même livre {Sabha, st. 1859) et au sujet des mêmes dons faits à Youdhishthire, les Khaças sont nommés parmi les tribus qui apportèrent l'or himalayen, pipilika, ou des fourmis, et Manou (X, 44) place les Khaças à côté des Dardes. Le Bhisma (st. 375) mentionne également d'autres peuplades, « gens de la frontière », en compagnie des Dardes. Tous ces peuples nous enferment dans la région du Kaboul, du Haut Indus et des chaînes du nord.
Ce sont les mêmes d'ailleurs que le Derdai d'Arrien et les Daradrae de Ptolemée.
Il est évident qu'il s'agit ici de peuples asiatiques et que les fourmis décrites par Pline se rencontraient de son temps dans l'Inde et non en Amérique, et que les Dardes étaient bien un peuple habitant une région au nord de l'Hindoustan.
Quant à la première hypothèse « que les fourmis ne sont nullement de ces êtres dont les espèces peuvent, en quelques siècles, disparaître totalement d'un continent », on n'en sait rien du tout. Tout cela dépend des circonstances ; le temps est pour peu de chose dans la destruction d'une espèce animale.
Il est disparu depuis les temps historiques plusieurs espèces d'animaux dont l'existence semblait moins précaire que celle des fourmis.
On cite au-delà de 40 espèces d'animaux, d'oiseaux, qui se sont éteintes depuis l'ère égyptienne. Où trouve-t-on aujourd'hui l'Urus décrit par César dans ses Commentaires et le cerf à bois gigantesque d'Angleterre (1) ? Ces fourmis peuvent avoir été victimes des éléments ou d'autres circonstances. Par exemple, si elles avaient la passion de l'or au point de constituer une condition essentielle à leur existence, car, dit encore Pline, en parlant des Indiens qui dérobaient ainsi leur or, « mises en émoi, elles accourent et souvent déchirent les voleurs, bien qu'ils s'enfuient sur des chameaux très rapides, tant sont grandes leur agilité et leur férocité jointes à la passion de Vor », qui vous dit que, cet or une fois disparu, (ce qui a dû arriver, car il n'y a pas que les fourmis qui ont la passion de l'or) leur existence, du moins dans ces contrées, leur a été possible ? Je vois déjà d'ici une lutte terrible... la lutte pour l'existence, pour employer une expression chère aux Transformistes, et qui, pensez-vous, a dû l'emporter dans cette lutte entre le roi de la création et une espèce aussi chétive que celle des fourmis ?..,
Je ne prétends pas dire que Pline ne soupçon-
(1) Voir Quenstedt, « Sur les animaux disparus dans les d«mier» siècles ».
nait pas l'existence de l'Amérique, c'est-à-dire d'un continent à l'ouest de l'océan Atlantique ; il devait en avoir une vague connaissance, un pressentiment, comme la plupart des lettrés de son temps, car la notion d'une terre transatlantique remonte à la plus haute antiquité ; plusieurs auteurs anciens semblent y faire allusion.
Plutarque parle d'un grand continent transatlantique et d'un étranger arrivé à Cartilage de cette terre mystérieuse. Il place ce fait deux ou trois siècles avant notre ère.
On sait aussi que Pythéas, de Marseille, voyagea sur l'océan Atlantique vers l'an 340 avant J. C.
On a même raison de croire que l'Amérique n'était pas inconnue aux Chaldéo-Babyloniens, aux Égyptiens et aux Carthaginois ; c'est ce qu'attestent de nombreux indices, quoique nous n'ayons aucun récit authentique qui en fasse foi. On sait avec quel soin jaloux ces derniers cachaient aux étrangers la connaissance de leurs voyages et de leurs découvertes, et leurs écrits ne sont pas venus jusqu'à nous (1).
Enfm, pour le cas particuher qui nous occupe, il est bien certain que Pline n'a pas voulu entendre l'Amérique ; s'il eût eu des renseignements précis touchant notre continent, il en aurait parlé dans ses ouvrages en des termes assez clairs pour prévenir toute méprise.
(1) Nous espérons pouvoir établir, dans un ouvrage actuellement à l'étude sur l'Amérique, que les anciennes races civilisées du Mexique, de l'Amérique centrale et du Pérou étaient apparentées aux habitants primitifs, de l'Inde, aux Chaldéo-Babyloniens, aux Phéniciens, aux Égyptiens, aux Lybiens, etc., tous peuples de même origine, et qu'elles abordèrent en Amérique par la Polynésie. Les Polynésiens d'ailleurs semblent se rattacher aux mêmes groupes ethniques.
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