‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 27 sur 44 · LES JUIFS A ROME · texte numérisé non relu

LES JUIFS A ROME

On ne saurait toutefois contester qu'il y eut des Juifs à Rome, puisque Cicéron, Horace, Perse, Juvénal, Sénèque en parlent. Quels étaient donc ces Juifs? Que venaient-ils faire aux bords du Tibre?

On voyait à Rome des jeunes gens de la famille d'Hérode et, avec eux, les fils des principaux personnages de la Judée qui venaient faire leur éducation politique, se créer des relations, des amitiés, des protecteurs ; des solliciteurs d'un rang moins élevé s'y rendaient aussi pour demander des privilèges, des fonctions, et surtout pour traiter du sousfermage des impôts ; d'autres venaient porter des doléances ou faire appel de certaines décisions de la justice proconsulaire. Voilà une partie de ceux que l'on trouvait au Forum ou dans l'escorte des sénateurs ; ils mettaient certainement tous leurs soins à plaire aux grands et au peuple, .et ils y réussissaient, puisque nous les voyons fort bien accueillis et quelques-uns devenir influents à la cour du prince. On ne peut supposer que ceux-là se faisaient haïr et mépriser ; et très certainement ils n'étaient pas des observateurs «crupuleux des prescriptions de la loi mosaïque.

Mais la plupart de ces personnages ne faisaient qu'un séjour de peu de durée à Rome, et ils ne constituaient pas à proprement parler la colonie juive. Une colonie est forriiée par les individus d'une même nation établis dans une ville étrangère pour y exercer une profession.

Ceux qui émigrent de leur pays natal ne le font d'ordinaire que pour aller chercher fortune au dehors, et presque toujours ils vont exercer la profession de leurs devanciers qui leur servent d'exemple. C'était surtout vrai autrefois. Ainsi les Savoyards étaient ramoneurs; les Suisses, soldats ou concierges; les Génois étaient épiciers, etc. De même à Rome, les Liburnes* étaient porteurs de litières ou marchands d'eau; les Germains^ étaient soldats de police ou gardes du palais; les femmes du midi de l'Espagne, les gaditana^, étaient gitanes, danseuses; les Grecs faisaient exception*, car les uns venant d'Egypte, d!autres d'Asie, d'autres des îles. Ton trouvait des Grecs dans toutes les professions. Parmi ces étrangers, que faisait le Juif?

Il eût été certainement tentant pour lés Voyants d'aller dans la grande Ville. Ils entendaient dire que des sources de l'Euphrate aux rives du Nil de nombreuses contrées envoyaient à Rome^ des colonies de philosophes, de prêtres, de devins, d'empiriques, qui tous trouvaient à exercer leurs métiers d'une façon très lucrative.

Mais les Palestiniens allaient-ils à Rome? Chez les vrais fils d'Abraham, religion et patriotisme ne formant qu'un seul et même sentiment, nous ne pouvons supposer qu'on vit au sein de la maudite Babylone, de la Grande Prostituée, beaucoup de ces pharisiens ou scribes dont parlent les Évangiles. Il nous parait probable qu'ils ne visitaient guère que l'Asie et les îles qui bordent ses côtes. C'est ce que montrent les Actes des Apôtres.

Ils auraient trouvé d'ailleurs un obstacle considérable

* Juvénal, Sat. III, 6.

. * Tacite, Ann,, XV, 58. — Suétone^ Néron, 34.

« Juvénal, Sat. II, 162. — Pline le Jeune, Lettres, 1, 15. , ♦ Juvénal, Sat. III et VI.

8 Gicéron, De Divinatione, 91 et suiv.

dans la difficulté de se faire comprendre. Les Romains, qui n'avaient pas appris le punique au temps de la conquête d'Afrique, qui n'ont pas daigné connaître la langue ni l'écriture des Égyptiens, n'entendaient pas un mot d'hébreu; et, de leur côté, les Juifs palestiniens ne connaissaient pas le latin; même ils ne parlaient guère le grec, la langue universelle de l'Orient*.

Ceux des Juifs qui allaient à Rome devaient donc se distinguer des autres par une sorte d'indifférence en matière de patriotisme et par l'usage de la langue latine ou tout au moins du grec.

Or, si nous considérons, que l'autorité romaine assimilait les Juifs de la capitale aux JÉgyptiens en les frappant ensemble des mêmes mesures de police*, nous sommes amenés à penser que la plupart de ceux qui se trouvaient à Rome arrivaient des bords du Nil.

Les Juifs y étaient assez nombreux; ils étaient surtout condensés dans le district d*Héliopolis, où ils avaient élevé

^ Nous ne savons jusqu'à quel point la langue grecque, la langue officielle de la cour des Macédoniens, avait pénétré dans la Judée au temps de leur domination. Mais quand cette province fut devenue un royaume autonome, hors des, villes commerciales de la côte, on n'y parlait que le syro-chaldaïque.

D'après ce qui est dit dans le Nouveau Testament au sujet de l'écriteau que Pilate aurait fait mettre sur la croix de Jésus, il est probable que les communications des magistrats romains aux populations juives étaient trilingues, qu'elles étaient formulées en latin, en grec et en syro-chaldaïque ; et l'évangéliste nous dit que c'est le texte en idiome national qui permit aux gens du temple d'en prendre connaissance. (Jean, XIX, 20.)

D'autre part, dans les Actes des Apôtres, on lit que Paul, conduit à la citadelle pour y être incarcéré, demanda au tribun de l'escouade, en grec : " M'est-il permis de dire quelque chose? " A ces mots, le tribun, étonné d'entendre un juif s'exprimer dans une autre langue que le syro-chaldalque, lui dit : ^^ Tu sais donc le grec?"(Acfe*, XXI, 37.)

C'est pourquoi l'on ne put expliquer comment les disciples de Jésus auraient pu annoncer la Bonne Promesse au dehors de la Palestine, qu'en faisant intervenir le miracle, la descente du Saint-Esprit en langues de feu, y'kùxraaLi cocrsl irup6c, ce qui leur aurait donné la faculté de parler des langues étrangères, Itépai yl&daan» (Actes, II, 3, 4.)

' Suétone, ri6ère, 36 : ^^Egyptos judaicosque ritus compescuit." — Josèphe, Ant., XVIII, 3. — Tacite, Ann., II, 85 : " Actura et de Egyptiis judaicisque pellendis. "

un temple. Leurs pontifes se disaient issus de la race d^Aaron et leur autel rivalisait avec celui de Jérusalem ^ Nés et vivant au milieu d'une population étrangère, éloignés de la mère-patrie, ils s'étaient dispensés par la force des choses d'une foule de prescriptions lévi tiques, et le particularisme étroit des institutions mosaïques s'était effacé de leur esjîrit, du moins en partie. Ils ne savaient pas l'hébreu; ils parlaient le grec, et ils ne lisaient la Bible que dans la traduction alexandrine, dite des Septante 2.

Pour eux, comme pour les Palestiniens, l'initiation au culte de Jéhova, l'affiliation à la famille d'Abraham était le but de leur émigration, leur grande affaire, leur gagne-pain sur le sol étranger. "Les enfants d'Israël, disait Philon, sont destinés à être les prêtres et les prophètes de la race humaine tout entière^. "

Il en pouvait venir aussi des bords de l'Euphrate ou de rOronte, des descendants de ceux qui avaient préféré demeurer dans l'empire civilisé des Achéménides que de retourner dans les montagnes sauvages de la Palestine. Parlant la même langue que les Ghaldéens, imbus des mêmes idées, ils leur étaient souvent assimilés. Ainsi on avait vu le Préteur des étrangers enjoindre aux Ghaldéens de quitter Rome et l'Italie dans les dix jours et faire en même temps pareille injonction aux Juifs qu'il confondait avec eux *.

Quoi qu'il en soit, arrivés d'Egypte, de la Chaldée ou d'ailleurs à Rome pour y faire des prosélytes, ils ne venaient

* Munk, Palestine, p. 500.

' Tertullien, Apolog., 18.

' De Abrah., v. 19, cité par Michel Nicolas, Doctrines religieuses des Juifs, p. 396.

* Mommsen, Hist. rom., liv. IV, ch. 12,

pas exercer la profession de philosophes. Les hautes idées de morale, de justice, de charité, que les écoles grecques avaient vulgarisées dans le monde romain, et encore moins les idées scientifiques, ne pouvaient entrer dans la cervelle de gens qui croyaient que tout arrivait en vertu des caprices de leur Dieu, que les livres de leurs prophètes enseignaient seuls tout ce qu'il était utile de savoir. Aussi l'histoire ne nous a conservé lé souvenir d'aucun fait, d'aucune tradition qui puisse donner à supposer que les missionnaires juifs aient jamais tenté de traiter rationnellement aucune question. Ils n'invoquaient d'autre autorité que l'inspiration prophétique ^ Ils ne venaient même pas, affirmant l'antiquité et l'authenticité de leurs livres sacrés, enseigner l'unité de Dieu, ses attributs, ses lois, révéler l'origine du monde, la création de l'homme, etc.; de toutes ces choses il ne fut jamais question. Cicéron, qui dans le de Natura deorum a passé en revue presque toutes les religions de l'Orient et notamment celles des Syriens et des Tyriens, ne dit pas un mot du judaïsme. L'admiration conventionnelle dont la Bible est l'objet n'est nullement justifiée.

Nous ne voulons cependant point dire qu'on ne rencontre pas dans la littérature hébraïque des échos de la voix de la Nature, qui se fait partout entendre au cœur de l'homme. Si la loi et les dogmes n'ont aucune originalité, renferment d'étranges erreurs, on admire parfois chez les voyants et les poètes l'expression de nobles et généreux sentiments.

Ceux qui né sauraient se résoudre à croire que l'Être suprême, source et principe de l'éternelle justice, se soit plu à faire de quelques sauvages montagnards de la Palestine

* Philon et quelques rares esprits d'élite s'étaient, il est vrai, imbus des idées égypto-platoniciennes. Mais ils étaient des exceptions, et n'eurent que fort peu d'influence sur les idées religieuses des Palestiniens.

un peuple privilégié et dépositaire de la vérité à Texclusion de tout le genre humain*, ceux-là ne peuvent s'imaginer qu'isolés dans leurs montagnes, vivant d'agriculture et surtout de brigandage, les Juifs aient jamais su se distinguer des peuples qui formaient les républiques maritimes ou les grandes monarchies qui les environnaient, autrement que par leur retard dans la civilisation.

Il est d'ailleurs facile, en comparant les annales des Égyptiens, des Phéniciens, des Chaldéèns avec celles des Israélites, de se convaincre que ceux-ci n'eurent aucun dogme religieux, aucune idée générale qui leur fût propre et qu'ils ont tout emprunté à leurs voisins. Ils n'eurent donc et ne pouvaient par eux-mêmes avoir aucune influence dans le monde ancien.

Et la preuve, c'est que les hétairies chrétiennes durent, pour étendre leur cercle d'action, répudier le mosaïsme, c'est à dire la Loi écrite, étroite, immuable, et adopter une doctrine perfectible ou du moins modifiable soiis l'inspiration du Saint-Esprit : " J'ai bien des choses à vous dévoiler encore, aurait, disait-on, déclaré Jésus à ses disciples palestiniens, mais elles sont au-dessus de votre portée. L'esprit viendra plus tard et vous conduira dans la vérité"^,''

Il faut, en effet, reconnaître que si le mosaïsme a eu une certaine influence sur les primitives hétairies chrétiennes, celles-ci n'en ont presque rien conservé dans leur développement ultérieur.

Les premiers adeptes avaient été des gens des basses classes, des illettrés. " Il n'y a parmi vous, lit-on dans l'épitre aux Corinthiens, personne d'instruit, de noble famille ou

* Pharsale, IX. Lucain fait dire à Caton, en parlant du temple d'Ammon :

Sterilesne elegit arenas Ut caneret pancis mereitque hoc pulvere veriim ? 2 4" Évangile, XVI, 12, 13. '

exerçant des fonctions publiques*." Mais quand des hommes d'une certaine culture intellectuelle vinrent prendre rang dans les confréries, ils ne purent manquer d'être frappés de l'infériorité de la partie dogmatique et morale du judaïsme. Comme le voulaient la logique et le bon sens, ils demandaient qu'on rejetât l'Ancien Testament en même temps que l'Ancien Pacte. Sous le nom de Gnostiques ou Lettrés ^ ils formèrent de nombreuses et importantes sectes d'origine et de nature diverses : les Basilidiens, les Valentiniens, les Marcionites, etc., et plus tard les Manichéens. Beausobre, dans V Histoire critique des dogmes de Manichée 2, nous fait connaître quelques-unes des raisons qu'ils opposaient aux récits et aux maximes bibliques. Origène lui-même convient qu'il ne faut voir dans les récits de la Bible que des allégories contenant des avis pour bien vivre, et que leur interprétation littérale conduirait dans la plupart des cas à la ruine de la religion chrétienne^.

Mais les politiques, qui dirigeaient les classes populaires et qui finirent par acquérir la suprématie et faire déclarer hérétiques leurs adversaires, crurent nécessaire de conserver une origine antique au christianisme * et préférèrent déclarer par une audacieuse contradiction que la religion qu'ils suivaient était la continuation de ce judaïsme qu'ils accablaient de leurs anathèmes. "A quoi pensaient,' s'écrie TertuUien^, ceux qui voulaient nous composer un christianisme stoïcien, platonicien et dialecticien? Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem? Notre secta vient du Portique de Salomon. "Mais il convient^ qu'on lui répondait : ''Vous

1 / Cor., I, 26.

* Liv. I, ch. 3.

' Strauss, Vie de Jésus, Introduction, § 4.

♦ TertuUien, Apolog., 20, 21.

* Contre les hérésies, 7,

• Apolog., 21,

VOUS abritez à lombre d'une religion célèbre, tandis que VOUS n'avez rien de commun avec elle, ni les fêtes, ni la circoncision, ni le même nom, ce qui devrait être si vous reconnaissiez le même Dieu. " On peut voir dans ses écrits Contre les hérésies, Contre Marcion et dans Y Apologétique, les efforts de raisonnement que fait le docteur carthaginois pour soutenir d'une part l'autorité de la Bible, et déclarer d'une autre qu'il n'y avait point de contradiction à rejeter ses prescriptions.

Quoi qu'il en soit de telles prétentions, le christianisme ne put progresser qu'en adoptant les idées gréco-romaines. Tous les écrivains ecclésiastiques des quatre premiers siècles le reconnaissent. Ainsi nous lisons dans Minucius Félix* : "Il me semble par moments que les anciens philosophes s'accordent si bien avec les chrétiens d'aujourd'hui, qu'on pourrait prétendre ou que les chrétiens sont des philosophes ou que les philosophes furent des chrétiens. " TertuUien, qui en maints passages de ses écrits tente de rompre fièrement avec la philosophie, dit à son tour* : "Nous n'enseignons rien de nouveau ni d'extraordinaire, rien qui ne se trouve dans les ouvrages qui sont entre les mains du public. " Saint Jérôme convient qu'il y a peu de différence entre le stoïcisme et la doctrine chrétienne^. Saint Augustin déclare* " que si les platoniciens changeaient un petit nombre de mots et de pensées, ils seraient des chrétiens. "

C'est ainsi que, par un des faits historiques les plus singuliers, les livres hébraïques furent mis en honneur et ont acquis la célébrité dont ils jouissent. C'est ainsi que l'histoire

* Minucius Félix, Octavius,

* De Test, animae, I.

* In Esaiae, cap. X; cité par Juste Lipse, Manuductio ad stoicam philosch phiam, lib. I, dissertatio 17.

* De Civitate Dei, IV, 7.

d'Adam et d'Eve, rorigine de la vie humaine et de la mort ont pris rang parmi les vérités incontestables ; que l'arrêt du soleil par Josué a servi de fondement à un système d'astronomie contesté par les anciens et qui fut imposé comme article de foi ; c'est dans la Bible que l'Inquisition a trouvé la justification des mesures sanguinaires par lesquelles elle prétendit étouffer toute liberté de penser et qu'elle a puisé le droit de faire brûler les Juifs eux-mêmes.

Les Voyants qui débarquaient à Rome, ne venaient que faire montre de la puissance mystérieuse qu'ils tenaient de leur qualité d'enfants de Dieu. Ils prétendaient commander aux démons, les expulser des corps humains*; guérir toutes les maladies par l'imposition des mains ou l'emploi de mots magiques, interpréter les songes*, prédine l'avenh'^; toutes choses pour lesquelles ils avaient nombre de concurrents*. Mais ils n'étaient pas exigeants. On leur donnait peu. C'était à eux que s'adressait quiconque voulait des chimères à bon marché^. Ils savaient mettre de côté la fierté que leur donnait le caractère d'interprètes sacrés du Ciel, et aller, de maison en maison •, tendre la main pour recevoir le salaire ou l'aumône.

Au milieu de la foule d'étrangers qui encombraient Rome, on distinguait les Juifs. Sur leur tête un turban couvre une noire chevelure dont quelques mèches tombent sur les tempes ; à leur front ils portent un bandeau de parchemin.

1 Josèphe, Ant., VIII, 2. — 3^ Évangile, IX, 49.

' Genèse, XL. — Josèphe, Guerre judaïque, II, 12. — Juvénal, Sat. VI, 546.

' Josèphe, Guerre judaïque. — Actes des Apôtres, XI, 28.

* Les Pythagoriciens eux-mêmes se flattaient de chasser les démons et les revenants par des paroles magiques qu'ils apprenaient dans des livres égyptiens. Lucien,- Le Conteur de fables : Eîai Se (jioi Alyun-nai (laXa «oXXol ireffi tû>v toioÙtwv.

» Sat. VI, 542-547.

» Sat. VI, 142. — Actes, XX, 20. — Math., X, 12, 13. — Il lim., lU, 6.

phylactère, sur lequel sont tracés des formules cabajistiques ou quelques versets des livres sacrés; ils ont une longue barbe; une tunique étroite leur descend jusqu'aux pieds; une ceinture d'étoffe ou de cuir entoure deux ou trois fois leurs hanches; leurs épaules sont couvertes d'un manteau de poils ou de laine en forme de châle, comme le haïk algérien, et orné de franges de couleur violette; ils ont à l'index une bague ou un cachet; ils sont ordinairement munis d'un bâton orné de quelque emblème magique. Ils portent toujours un mystérieux coffret qui renferme quelques touffes d'herbes sèches, d'hysope*, pour la purification * des péchés et la guérison des maladies^. On y voit aussi sinon des figurines dites ourim ou thoumim, révélation et vérité, des pierres portant le nom des douze tribus d'Israël j des petits serpents en bronze et en or; au moyen de ces amulettes, ils jettent les sorts et obtiennent la réponse de Jéhova*. On ne manque jamais non plus de trouver dans leur marmotte quelques morceaux de cette fantastique racine de Bara^ qui préservait si efficacement les humains contre les entreprises des démons,

'' Toute la race des devins est avide d'argent, " a dit Sophocle^. Aussi ces Voyants n'entendaient point travailler

* C'est ce qu'il faut entendre, croyons-nous, par le Quorum cophinus foenumque supellex, dont parle Juvénal {Sat. III, 14 ; VI, 42). En le traduisant, comme on le feit ordinairement, par un panier de foin forme tout leur mobilier, le vers du poète n'a aucun sens. A notre avis supellex indique ici, non le mobilier, mais la marmotte, l'instrument de leurs opérations, de leur travail. (Virgile, Géorgiques, I, 65, 66.) Juvénal, plein de dédain pour les circoncis et leur métier, qualifie leur bagage mystérieux de panier de foin; tandis qu'un auteur juif aurait dit une cista, au lieu de cophinus, pour désigner le coffret mystique, et soit hyssopum, soit herba mirabilis ou sa^ra (Pline, Hist, nat., XXIV, 99) pour spécifier la plante magique qui y était renfermée.

* Munk, Palestine, p. 19. — Hoefer, Phénicie, p. 34. « Pline, Hist, nat,, XXV, 87.

* Suétone, Vespasien, 5 : " Dei carmeli consulentem ita confîrmavere sortes. " ' Joseph e. Guerre des Juifs, VII, y consacre le chapitre 23,

* Antigone.

au bien des Incirconcis sans profit pour eux-mêmes. Faire des prosélytes était l'industrie, le commerce qui déterminait leur émigration.

Les veuves, les vieilles femmes étaient des proies faciles; Juvénal* nous les montre poursuivies par tous les intrigants ; les évangélistes reprochent aux pharisiens de les dupera

Ce serait une erreur de croire que les magistrats romains étaient sans souci ou sans moyen efficace de surveiller et de maintenir dans Tordre la population de la capitale, que les malfaiteurs pouvaient impunément s'y rendre et s'y cacher.

Le police était indubitablement fort bien faite à Rome, fort bien renseignée. A ce sujet, écoutons les cyniques héros de Pétrone. " Arrivés dans l'auberge, nous décousions la tunique, dit l'un d'eux', pour en tirer l'or volé, quand nous entendîmes quelqu'un frapper et demander quels étaient les individus qui venaient d'arriver. Cette question nous mit la puce à l'oreille. Dès qu'il fut parti, je courus m'informer auprès de l'aubergiste de l'objet de cette visite. C'était, me répondit-il, le licteur du préteur, celui qui tient les registres publics des étrangers ; il venait prendre le nom, le lieu de la naissance et la profession des deux personnes qu'il avait vues entrer chez moi. '' S'il en était ainsi dans une ville de Campanie, et très certainement elle avait pris modèle sur l'administration de Rome *, quelle ne devait pas être l'organisation de la police dans la capitale de l'empire ^ !

1 Juvénal, Sat. IH, 130.

« Mathieu, XIII» 14.

' Satyricon, XV: **,..Accepique praetoris lictorem, qui pro ofQçio curabat exterorum nomina inscribi in publicis codicibus, duos vidisse advenas domum ingredi quorum nomina nondum in acta retulerat, et idcirco de illorum patria et occupatione inquirere. "

* Les filles de joie étaient également inscrites sur les registres publics. (Tacite, Ann.,H,85.)

* Ch. Dezobry, Rome au siècle d'Auguste, lettre 20 : La Police. — TertuUietn,

Nous ne pouvons donc pas éprouver de surprise en lisant que les escroqueries dont les Juifs furent accusés motivèrent leur exclusion de Rome sous Tibère. Josèphe* soutient, à Thonneur de ses compatriotes, qu'ils payèrent la faute de quatre ou cinq fripons qui avaient abusé de la crédulité d'une patricienne du nom de Fulvie et s'étaient fait remettre pour offrande au temple de Jérusalem des sommes considérables qu'ils avaient gardées pour eux« Nous admettons bien que tous les Juifs ne furent pas complices du détournement de l'argent de la matrone romaine ; mais on ne saurait se refuser à convenir que si le gouvernement crut devoir prendre une mesure générale, c'est qu*aux yeux du prastor peregrinus ils exerçaient tous la profession de faiseurs de prosélytes.

Selon Juvénal, la colonie juive à Rome était formée *' de gens misérables, sorte de bohémiens qui louaient à l'État le droit d'habiter dans le bois consacré à la nymphe Égérie, près de la porte Capène-, Élevés dans le mépris des lois romaines, ils ne suivaient que les préceptes mystérieux du livre de Moïse; ils se faisaient circoncire, s'abstenaient de viande de porc, mais ils mangeaient, disait-on, de la chair humaine; fidèles observateurs du sabbat, ils suspendaient ce jour-là tous les travaux ordinaires de la vie; aucun d'eux ne daignait indiquer une rue, une fontaine au passant qui s'adressait à lui, si celui-ci n'était pas initié à leur culte ^. Comme lui, Pline*, Sénèque^, Perse ^, n'ont jamais vu dans

Apolog,, 11 : *^ Il est dans toutes les provinces des détachements de soldats chargés de donner la chasse aux voleurs. '*

* Josèphe, Ant.jud./\* « SaMII, 13-16; VI.

» Sat, XIV, 96-104.

* Pline, Hist. nat., XXX, 2.

• Sénèque, lettre 95.

• Perse, Sat, V.

les Juifs de Rome que des marchands d'orviétan ; et l'unanimité des témoignages de ces hommes considérables, séparés par le temps, les intérêts, les opinions, présente à l'histoire des garanties sérieuses.

On nous dira sans doute aussi que la colonie juive était trop considérable à Rome pour être composée uniquement d'exortîistes. Il est évident que s'il y avait, en effet, un grand nombre de Juifs à Rome, tous ne pouvaient être des guérisseurs. Mais étaient-ils nombreux?

On lit dans le IP livre des Annales * que le Sénat, soûs Tibère, expulsa de l'Italie les Juifs et les Égyptiens et que quatre mille affiliés furent déportés en Sardaigne.

Ce chiffre est en lui-même fort incertain ; il s'applique à toute l'Italie et il ne nous donne aucune indication sur le nombre d'individus qui étaient spécialement à Rome. Ce qui nous intéresserait surtout, ce serait de connaître la proportion relative des Égyptiens et des Juifs qui sont confondus, et nous n'avons aucune donnée pour y arriver. Toutefois^ quand on songe à l'importance considérable qu'avait prise en Italie le culte de Sérapis, au développement des confréries d'Isis et d'Osiris ^ qui avaient pu élever un temple dans Rome même; quand on se rappelle que le Sénat ayant jadis ordonné la destruction de ce sanctuaire, il ne se trouva pas d'ouvrier pour y porter la main et que force fut au consul Lucius Paulus de donner lui-même le premier coup de hache, on doit croire que les Juifs ne formaient qu'un groupe peu important parmi les expulsés.

On n'a donc aucune donnée exacte du nombre des enfants d'Israël qui se trouvaient à Rome; et comme on ne saurait

4 Tacite, Ann., II, 85.

* S'il faut en croire Pétrone, c'étaient des chargement? d'objets de dévotion qui arrivaient d'Egypte à Pouzzoles. Satyricon, II ; " Pridie enim sacrum Isidi navigium manubiis oneratum vicinis scopulis alliserat. "

indiquer aucun mobile qui ait pu déterminer une importante immigration des Juifs à Rome, nous ne voyons rien qui puisse infirmer ce que les auteurs romains ont dit d'eux.

Cherchons maintenant à savoir par ailleurs si les Juifs étaient haïs et méprisés de la population de la ville.

Après avoir déclaré que les chrétiens étaient en abomination à cause de leurs infamies, per flagitia invisos, l'auteur affirme que de tous les points de Tempire les gens sans aveu affluaient dans la capitale, où ils étaient assurés de trouver de la considération, confluunt celebranturque.

Or on doit tout d'abord remarquer qu'il s'inflige ainsi à lui-même la plus flagrante contradiction.

Tous les esprits éclairés, Gicéron, Horace, Sénèque, Quintilien, Pline, ne voyaient qu'avec peu d'estime la colonie juive; mais ils n'avaient pour elle ni plus ni moins de mépris que pour les autres corporations de devins. Et de leur côté les Juifs n'avaient aucune affaire avec eux.

Si les fils d'Abraham se trouvaient alors dans la capitale, c'était volontairement; et il n'est pas à présumer qu'ils y fussent venus chercher des ennuis et des tribulations, que n'aurait pas manqué de leur faire subir une foule qui leur eût été hostile. Ils y arrivaient au contraire avec l'espérance de gagner de l'argent, de se procurer une existence meilleure que celle qu'ils avaient chez eux.

Ainsi Juvénal, tout en nous peignant les Juifs comme de bizarres personnages, des exploiteurs de la crédulité des classes inférieures de la société romaine, nous laisse voir qu'ils étaient écoutés du peuple et surtout des femmes, et il ne témoigne pas pour eux plus d'aversion qu'il n'en a pour les autres charlatans orientaux qui avaient envahi la ville..

Si donc, sous Tibère, le Sénat crut nécessaire de puiser

Rome des voyants juifs, d'ordonner leur expulsion, c'est une preuve qu'ils exerçaient sur une partie de la population une influence que l'autorité jugeait pernicieuse, mais qui n'en était pas moins réelle. ^

Aussi le peuple était loin d'applaudir aux mesures que le . gouvernement croyait devoir prendre contre eux. Il ne voyait que des victimes dans ceux qui étaient frappés, et il les prenait en plus grande considération. " Tout devin, nous dit encore Juvénal*, qui pour quelque escroquerie, quelque crime ou l'emploi de quelque maléfice, a mérité les fers, le bagne ou l'exil, devient un personnage en renom, est recherché d'une nombreuse clientèle; celui qui n'a eu aucun démêlé avec la police n'est qu'un homme sans valeur. '' Aussi beaucoup d'entre eux exhibaient de fausses marques de châtiments qu'ils prétendaient leur avoir été imprimés de la main du carnifex.

Les Voyants étaient si satisfaits du bon accueil qu'ils recevaient à Rome, ils y trouvaient tant d'avantages pour l'exercice de leurs métiers, qu'ils n'en sortaient qu'à regret ; et après chaque expulsion, chacun d'eux s'ingéniait à rentrer dans la ville; bientôt après, une nouvelle colonie se reconstituait.

11 est donc évident que la population romaine n'était pas hostile aux Juifs, et c'est ce dont témoignent Perse* et Sénèque^. Ils nous les montrent allumant librement, sans être troublés, des lampions à leurs fenêtres pour célébrer leurs fêtes religieuses.

Remarquons, d'autre part, que les écrivains juifs lïe se sont jamais plaints de l'accueil que recevaient à Rome leurs

i Sat, VI, 557-64.

« SaU V.

» Lettre 95.

compatriotes. A les entendre, ceux-ci, au contraire, étaient fort bien vus : ils avaient pour prosélytes de grandes dames telles que Poppée, des gens de la cour; bien plus, la destinée du monde romain aurait été aux mains du prophétisme Israélite : c'est Agrippa qui aurait prédit à Caligula son élévation à l'empire; c'est lui qui aurait décidé Claude à accepter le pouvoir*; c'est Josèphe qui aurait donné confiance à Vespasien en lui dévoilant l'avenir et sa brillante fortune 2.

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