Jos. xxiv ; au v. 25, c’est le rédacteur qui parle
le livre divin, mais la stèle qu’il dresse sous l’arbre sacré de Sichem. Le témoignage de David, celui d’Ézéchias se présentent dans les memes conditions que celui de Josué : aucun texte historique remontant au temps de ces princes ne parle de la Loi. Quand les anciens prophètes emploient ce nom de « Loi », « loi de Iahvé», « loi de Dieu », ils n'ont ordinairement en vue que la religion traditionnelle et leur propre enseignement. Pour l’histoire de Josias, le récit des Rois est à peu près contemporain de ce prince ; mais la Loi dont il parle est le Deutéronome, non le Pentateuque tout entier. Tous les textes qui mentionnent la Loi et où cette désignation s’applique sûrement au Pentateuque sont de date relativement récente et représentent l’opinion qui s’est formée peu après l’époque d’Esdras ; on peut dire qu’ils la représentent sans l’affirmer authentiquement, la question littéraire se perdant en quelque sorte dans l’autorité religieuse du livre, qui est l’objet propre du témoignage traditionnel et le véritable fondement de la foi. Quand il déclare ne pas admettre « qu’on ait pu, à un moment donné de son histoire, faire croire subitement au peuple juif qu’il était tenu d’observer toute la Loi parce que Moïse l’avait écrite par l’ordre de Dieu, au Sinaï ou dans le désert de Pharan », attendu qu’il était « aussi impossible d’égarer sur ce point le peuple juif qu’il le serait d’imposer subitement à la conscience du peuple français une loi à la fois civile et religieuse, en lui contant que l’Etre suprême l’a dictée au grand Vercingétorix sur les montagnes de l’Auvergne », le P. Méchineau oublie l’état réel de la question critique, et le suppose inconnu de ses lecteurs1. Rien n’a été moins subit que la formation du Pentateuque. Il y avait toujours eu une loi. une
* 1. Le P. Méchineau parait avoir, en général, une confiance illimitée dans l’ignorance et la crédulité de son public. Nous n’avons pas à examiner jusqu’à quel point cette confiance peut être fondée.
tradition religieuse d’origine mosaïque, dont le peuple n’avait pas connaissance par le moyen des textes, mais par l’enseignement oral. Le développement littéraire de la Loi échappait en grande partie à l’attention du peuple Israélite, comme le développement de la littérature théologique échappe en grande partie au peuple chrétien ; mais les Israélites ne pouvaient pas plus songer à contester l’autorité mosaïque du Deutéronome ou de la Loi promulguée par Esdras, que les fidèles catholiques n’ont pensé a contester, comme s’ils ne représentaient pas la vraie tradition chrétienne, les décrets rédigés au concile de Trente et au concile du Vatican. La comparaison de Vercingétorix est donc un enfantillage qui masque une erreur, et qui impute gratuitement une opinion inepte à des gens qui pensent et qui disent tout autre chose.
Mais Notre-Seigneur lui-même n’a-t-il pas attribué le Pentateuque à Moïse, et va-t-on l’accuser d’erreur en ce point ? Nous avons vu plus haut l’embarras du P. Lagrange en présence de cette difficulté. Tout le monde convient, dit le P. Méchineau, que Jésus-Christ a « affirmé » l’origine mosaïque du Pentateuque. L’assertion est équivoque ; car si tout le monde admet que Jésus-Christ a parlé du Pentateuque comme si le Pentateuque avait été écrit par Moïse, il n’y a que le P. Méchineau et les défenseurs de l’authenticité mosaïque pour soutenir que Jésus- Christ a expressément « affirmé », a enseigné cette authenticité ; de ce dernier point les rationalistes euxmêmes ne conviendraient pas, bien qu’ils disent que Jésus a partagé l’erreur commune ; et les critiques catholiques, qui n’admettent pas l’erreur, ne croient pas davantage que le Sauveur ait enseigné l’authenticité mosaïque ; d’après le P. Lagrange, qui doit avoir raison pour le fond et au point de vue historique, Notre-Seigneur n’a pas réellement parlé de l’authenticité mosaïque, parce que cette
question ne s’est jamais posée entre lui et les Juifs ; il n’a pas traité une question qui n’existait alors pour personne. Le P. Méchineau ne se contente pas de cette explication : c’est, répond-il, un blasphème que d'attribuer une erreur à Jésus-Christ, mais il n’y a pas un moindre blasphème à lui prêter un langage en contradiction avec la vérité connue de lai. Pas de restriction mentale dans l’enseignement du Christ ! Est-il besoin de dire que la difficulté devant laquelle s’arrêtent, prêts à en venir aux mains, les deux savants exégètes, n’est pas d’ordre historique ? Au point de vue de l’histoire et de la critique, le P. Lagrange a dit tout ce qu’il fallait : Notre-Seigneur n’a pu trancher dans ses discours une question dont il n’a jamais parlé. Tout se passe comme si la pensée du Christ ne s’était jamais portée sur ce point particulier; et il n’appartient pas à la critique de chercher la pensée du Sauveur ailleurs que dans l’Évangile. La difficulté ne s’élève que pour la théologie, parce que, si Ton place dans l’intelligence du Christ, au cours de sa vie terrestre, la perception actuelle de tout le connaissable réel, en sorte que sa science divine n’ait sur sa science humaine d’autre avantage que la connaissance des purs possibles, il semble que le Sauveur, en parlant du Pentateuque à la façon de tout le monde, aura employé un langage qui ne s’accordait pas avec sa propre pensée, sa propre science. Mais s’il y a là une difficulté, elle n’existe pas que pour la question du Pentateuque, elle existera, osons le dire, pour bien d’autres vérités que Notre-Seigneur aura connues sans en faire part à ses disciples ; elle existera pour le système du monde, puisque Notre-Seigneur a parlé constamment à cet égard le langage commun ; elle existera pour les discours qu’il a tenus à ses disciples sur la fin des choses et sur son propre retour : pourquoi n’a-t-il pas averti les siens que la parousie n’aurait pas lieu de sitôt? On voit que la difficulté
est générale et quelle naît sur le propre terrain de la théologie. C'est donc aux théologiens qu’il appartient d’en chercher la solution. Pour l’historien le cas est des plus simples : Jésus n'a pas émis d’opinion sur la question spéciale qui est agitée maintenant entre les théologiens et les critiques ; il n’a rien dit qui en implique la solution, parce que son enseignement ne suppose pas autre chose que le fait de la révélation mosaïque, la vérité de la tradition mosaïque et l’autorité divine de la Loi en tant que livre inspiré. Cela suffit pour qu’on ne soit pas autorisé à parler d’erreur. Quant à chercher dans les discours évangéliques et dans le reste du Nouveau Testament des indications sur les problèmes purement critiques, c’est méconnaître l’esprit de ces discours et celui de toute la littérature apostolique. La question littéraire du Pentateuque, en tant que question distincte, est toute moderne. L’Évangile n’avait pas à y répondre.
Reste la tradition ecclésiastique. Les Pères, nous diton, sont unanimes, et ils n’ont pu se tromper sur un point qui appartient au dépôt de la révélation. Il était écrit que le P. Méchineau maintiendrait avec persévérance jusqu’à la fin de son article l’équivoque de son point de départ. Si la question spéciale de la rédaction du Pentateuque par Moïse n’est pas comprise dans le dépôt de la révélation, l’unanimité des Pères ne prouve plus rien ; et nous savons de reste que cette unanimité n’existe pas, que les Pères n’ont jamais discuté le problème dont il s’agit, n’ont jamais formulé de conclusion dogmatique sur le sujet, en un mot, que non seulement ils n’ont pas considéré l’authenticité mosaïque du Pentateuque comme appartenant à l’objet propre de la révélation, mais qu’ils n’ont pas même abordé ni soupçonné ce problème spécial, et n’ont pas eu, par conséquent, l’intention de le résoudre. Les critiques peuvent ici renvoyer leur accusateur à son illustre confrère Bellarmin.
Ayant exposé tous ces arguments, le P. Méchineau conclut que la question du Pentateuque n’est pas libre au point de vue de la foi et que l’authenlicité mosaïque doit être affirmée avant tout examen. Si la conclusion est vraie, ce n’est pas sans doute à cause des arguments qui ont été produits en sa faveur. Aucune des autorités qu’on a alléguées ne présente l'authenticité mosaïque du Pentaleuque, la composition du Pentateuque par Moïse, comme un point d’histoire intéressant la foi. Par conséquent, ceux qui tiennent la question pour libre ont au moins les apparences pour eux, et si la thèse du P. Méchineau est bonne, c’est pour d’autres raisons que celles qu’il a dites. Nul ne lui contestera le droit d’exprimer comme théologien ce qu’il pense de la proposition contraire ; mais ce qu’il aurait dû faire, en controversiste loyal, était de connaître assez l’opinion de ceux qu’il appelle ses « adversaires » pour ne pas l’altérer gravement en la présentant à son public. 11 se trouve n’avoir réfuté personne, puisque les idées qu’il combat ne sont pas celles des exégètes qu’il a en vue, et il a quelque chance de n’avoir pas prouvé sa propre thèse, puisque le témoignage traditionnel ne paraît pas avoir tout le sens qu’il s’efforce d’en tirer.
Le docte jésuite n’a pas voulu prendre congé de ses lecteurs sans leur avoir donné une « idée générale » des « objections » de la critique contre l’authenticité du Pentateuque. Il divise ces « objections » en deux catégories : premièrement celles qu’on tire des locutions qui paraissent plus modernes que lage mosaïque, et des gloses ou explications dont les contemporains de Moïse n’avaient pas besoin, ou qui supposent un état politique moins ancien; secondement celles qui résultent de l’existence des documents. Il n’est guère possible, on le voit, de donner une idée plus « générale » de la question cri--
tique. Or, observe le P. Méchineau dans un mouvement oratoire qu’on croirait imité de cer.tain chapitre du Discours sur V histoire universelle , ces gloses ne sont pas à nier : « Sommes-nous assez ignorants de l’histoire des textes pour ne pas savoir tout ce qu’ils peuvent subir d’altérations au cours des siècles ? » Et il semble, en effet, que le P. Méchineau admet beaucoup plus de gloses que ne font les critiques : pour lui, tout passage que Moïse n’aura pas pu écrire dans sa forme actuelle sera retouché ; pour les critiques, il n’y a de glose que ce qui est caractérisé comme tel par son rapport avec le contexte, et l’on n’a pas lieu d’admettre de retouches dans un morceau où n’apparaissent aucune incohérence de pensée, aucune particularité de style ou de vocabulaire, qui fassent soupçonner un remaniement du texte primitif. Quant aux sources, le P. Méchineau veut bien en reconnaître l’existence, mais jusqu’à Moïse; pas plus loin. Ce n’est pas, du reste, la critique qui a découvert les sources de la Genèse : « Le droit de priorité appartient à l’antique bon sens de l’homme qui supposera toujours que, quand un écrivain raconte l’histoire des siècles passés, il utilise les documents antérieurs. » Cependant la question n’est pas de savoir si « l’antique bon sens » aurait soupçonné que Moïse avait eu des documents pour écrire l’histoire des temps primitifs, mais si ce vénérable « bon sens » a su les démêler. Il n’est pas trop téméraire de penser que ce n’est pas « l’antique bon sens », mais la critique moderne qui a réellement découvert les documents de la Genèse. Pourquoi n’y a-t-il plus de sources différentes à partir de Moïse? Le P. Méchineau ne nous le cache pas : c’est parce que le Pentateuque doit être de Moïse, puisque la tradition, qui ne peut se tromper, le dit, et que, « à juger directement les pièces », on ne voit « aucune raison sérieuse d’en refuser à Moïse la paternité ». C’est tout. Les cri-
Êtudes bibliques. — A. Loisy.
tiques pourront trouver que c’est bien peu, et qu’il y a quelque chose comme un cercle vicieux dans cette démonstration de l'authenticité mosaïque. En admettant des documents pour la Genèse, le P. Méchineau s’est interdit le .droit d’opposer une fin de non recevoir aux raisons alléguées par les critiques pour la pluralité des sources dans le reste du Pentateuque, ces raisons étant absolument les mêmes que pour la Genèse. Afin que sa thèse soit démontrée scientifiquement, il faudra bien qu’il prouve l’unité du Pentateuque à partir de l’Exode, et qu’il découvre partout les indices positifs de la composition par Moïse ; ou bien il serait obligé de soutenir l’erreur qu’il reproche indûment aux critiques catholiques, à savoir que « la valeur documentaire » du Pentateuque n’est pas historiquement démontrable et que la foi seule nous la garantit. Un confrère du P. Méchineau, le P. Prat, a écrit dans les Études 1 : « Les différences de style frappent l’œil le moins exercé ; on les voit dans les quatre derniers livres comme dans la Genèse. » C’est, ajoute-t-il, que Moïse n’a pas eu toujours le même style, et qu’il a aussi recueilli des lois plus anciennes qui remontaient à l’âge patriarcal. D’autres ont parlé de Noé, même d’Adam. On transporte ainsi dans l’histoire inconnue tout le travail que les critiques expliquent ou croient expliquer par l’histoire connue ; mais si l’on donne beaucoup à la conjecture fantaisiste, du moins essaie-t-on de répondre à toutes les difficultés.
Après avoir terminé sa démonstration, le P. Méchineau a cru pouvoir expliquer par « un manque d’indépendance » à l’égard de la science incrédule et par « la peur de ne pas paraître dans le mouvement » l’adhésion de quelques catholiques (ils ont déjà l’air d’être assez