LE MINISTERE DE L ALGERIE
En exposant avec une scrupuleuse impartialité les résultats de l'administration des gouverneurs-généraux en Algérie , nous avons essayé d'en faire apprécier les bienfaits et les fautes, et de faire comprendre en même temps l'origine des inimitiés qu'elle a suscitées. C'est du régime qui lui a succédé, et dont la durée fort courte (dix-huit mois à peine) a pourtant été déjà fort agitée , que la suite des faits nous amène en ce moment à nous occuper; mais on comprendrait mal la nature et la portée
— Î28 — du changement opéré en 185M, si l'on ne se remettait f;n mémoire, avec quelques détails, les circonstances dans lesquelles le nouveau ministère fut inauguré. Dans la création même de ce ministère, en effet, comme dans l'opposition qu'il a soulevée et dans le trouble qui en a été la suite, les questions personnelles ont joué le principal rôle. Quelque peu de goût par conséquent que nous ayons pour les personnalités, et quelque soin que nous ayons pris de les éviter jusqu'ici, il devient cette fois indispensable d'entrer dans le détail des faits et même d'articuler quelques noms propres. Ce chapitre d'histoire contemporaine est nécessaire, mais ne sera pas long, car il nous suflit de faire appel aux souvenirs personnels et encore récents de nos lecteurs.
Il n'est pas rare, même dans de plus grandes histoires de l'administration d'une colonie, de voir la même année et presque le même jour la fortune mettre le comble à la prospérité d'un établissement et donner le premier signal de sa décadence. L'année 1857 fut pour l'ancienne administration de l'Algérie une époque critique de ce genre. Dans l'espace de très-peu de mois, elle remporta sa dernière et plus brillante victoire, et elle fut atteinte du premier coup qui l'ait ébranlée sérieusement. L'heureuse expédition de Kabylie mit le comble à la gloire de l'armée d'Afrique. Un regrettable procès, en provoquant contre cette même armée un très-vif mouvement d'opinion, porta à son pouvoir administratif une atteinte sérieuse.
Bien des récits ont fait connaître cette brillante cam-
pagne de 1857, dont on a beaucoup parlé, même au lendemain de Sébaslopol, et qui, dans les états de service de nos premiers hommes de guerre, fait une figure honorable encore à côté de Malakof et de Magenta, Des narrations pittoresques et toutes les illustrations des recueils périodiques ont mis les lecteurs au courant des mcidents de cet assaut de Souk-el-Arba, à l'aide duquel, en moins de vingt- quatre heures, l'armée française se rendit maîtresse de pics réputés imprenables, " où vivaient réfugiées depuis quatre siècles les plus anciennes confédérations républicaines du monde connu. A cette occasion, les mœurs et l'histoire des Kabyles, jusque là fort sacrifiées aux Arabes dans les préoccupations publiques, sont devenues assez connues et même populaires. Tout le monde sait aujourd'hui que, bien loin de pouvoir être confondus avec les Arabes, les Kabyles ont été leurs plus anciens ennemis, se sont constamment défendus contre leur domination, et en sont restés profondément différents par les mœurs comme par la langue. Nul n'ignore que ces débris des anciennes populations indigènes de l'Afrique, retirées au plus haut des montagnes pour y fuir l'invasion musulmane, ont conservé dans leurs retraites leur ancien idiome, quelques vestiges de la religion chrétienne et du droit romain, et toutes leurs lois municipales. Chez eux, la vie est sédentaire, la population dense, le sol régulièrement approprié et même divisé en parcelles très-bien cultivées, les habitudes égalitaires et même démocratiques. Les premiers éléments de toute civilisation véritable, qui manquent chez les Arabes, se
rencontrent donc chez les Kabyles, et font de la conquête du pays qu'ils habitent un supplément accessoire de nos possessions africaines aussi précieux peut-être que le principal lui-même. Là en effet on ne rencontre aucun des dangers ni aucun des obstacles contre lesquels on se heurte au territoire arabe. Là point de défaut de population et point d'incertitude de propriété. Là par conséquent il est moins nécessaire à la fois et moins difficile de coloniser. Il est moins pressé d'appeler un supplément de cultivateurs étrangers, et s'ils y viennent d'eux-mêmes, ils trouveront plus de sûreté dans les transactions. En pays kabyle, la France peut se borner pendant longtemps à bien administrer, à ouvrir des routes, à répandre l'instructioa et les lumières, sans être forcée de mettre la main ellemême à l'entreprise toujours délicate de transporter des populations ou d'opérer une révolution profonde dans les habitudes sociales. Dans sa cabane de pierres mal jointes, sur son petit champ planté d'oliviers, à côté de la meule grossière qui lui sert à fabriquer son huile, livré à ses habitudes de travail opiniâtre, le Kabyle ressemble à quelque habitant des gorges reculées du Dauphiné ou des Cévennes, et l'Européen qui s'aventure dans ces profondeurs se retrouve, à sa grande surprise, presque en pays de connaissance. Ajoutez que les montagnes kabyles regorgent de ces excellents travailleurs, et que, s'ils peuvent prendre l'habitude de descendre en sécurité dans la plaine, ils fourniront aux colons européens, pour les aider dans leur exploitation rurale, une main-d'œuvre abondante, moins maladroite et moins négligente que celle
des Arabes, et moins exigeante dans ses conditions que celle des ouvriers d'outre-mer.
La conquête définitive de la Kabylie, opérée en 1857, était donc, à tous les points de vue, tant pour la sécurité du pays que pour l'avenir de la colonisation elle-même, un résultat d'une grande importance, et dont le bienfait fut vivement senti. Ce qui ne devait pas être moins apprécié, c'était la mâle résolution qui avait présidé au dessein comme à l'accomplissement de l'entreprise. Décision première, nature et nombre d'hommes employés, choix du terrain et plan de campagne, tout, on le savait^, émanait de l'initiative du gouverneur-général, qui avait entraîné les incertitudes du gouvernement par l'ascendant d'une conviction ferme. Ce qui lui appartenait plus en propre encore, c'était la pensée d'enraciner la conquête française au centre même des montagnes kabyles par une prise de possession matérielle. Grâce au plus incroyable déploiement de vigueur physique et morale, à force d'audace et de jarrets, zouaves et chasseurs à pied avaient grimpé au pas de course, sous le feu croisé de trente mille fusils, ces hauteurs à pic, où des chèvres seules semblaient pouvoir se tenir en équilibre ; mais, une fois en haut, il s'agissait d'y rester et de ne pas avoir' à recommencer chaque année ces périlleuses escalades. C'est à quoi pourvut le maréchal-gouverneur, en entreprenant de fonder sur le plus élevé des sommets conquis une véritable place de guerre capable de contenir, d'approvisionner et de nourrir une petite armée : conception gigantesque, dont la grandeur n'eut d'égale que la merveilleuse rapidité de son exécution.
Jamais, depuis les travaux mémorables des armées romaines, ne fut plus clairement démontré ce que la discipline peut ajouter à la force productive et laborieuse des hommes. En moins de quarante jours, les flancs de la montagne s'ouvrirent pour* faire place à une large route accessible aux caissons de la plus grosse artillerie, et la cime, où jamais pied européen n'avait laissé son empreinte, se vit couronnée d'une citadelle. Trente mille mains habituées à manœuvrer de concert avaient substitué la pioche et la truelle au fusil, et, sous leur effort régulier, une vaste enceinte de murailles était sortie de terre par enchantement : c'étaient des fortifications construites pour ainsi dire d'assaut, comme en général on les enlève ou on les détruit. La conquête s'était fourni tout à elle-même, et les bras des travailleurs et l'argent levé par contribution sur les tribus soumises. Tout avait été résolu, accompli, acquitté sur place. Cette hâte intelligente était nécessaire. Dix jours de délai seulement, le temps de communiquer un plan détaillé ou même de demander un ordre exprès à Paris, et le rassemblement accidentel des troupes se trouvant dispersé, l'œuvre serait devenue impossible. Encore aujourd'hui, quand les communications régulières (ce qui arrive malheureusement trop souvent) sont interceptées par l'orage, le voyageur qui arrive à Fort-Napoléon après avoir traversé à gué les torrents débordés, ne peut h la lettre concevoir par quelle magie toute une cité européenne, transportée dans les airs, l'attend au faîte d'une montagne où il a tant de peine à faire gravir sa propre personne. 11 parcourt avec une sur-
prise mêlée d'orgueil ces vastes constructions où les nécessités de la vie de plusieurs milliers d'hommes sont prévues avec le seul genre de luxe que permet la sévérité de la condition militaire Ja propreté et l'abondance : une manutention de vivres assez bien fournie pour faire face à un siège de plusieurs mois ; — des parcs d'artillerie garnis de pièces luisantes et de pyramides de boulets; — les vastes salles d'un hôpital où l'air circule et la lumière pénètre à grands flots, et où, par un trait d'humanité dont notre siècle seul a donné l'exemple, le pauvre Kabyle malade est reçu à côté du blessé de nos armées,: — jusqu'à un cercle où les journaux de Paris sont lus un peu tard, il est vrai, mais où les lignes mêmes que j'écris en ce moment parviendront peut-être à leur heure ; — toutcela perché, on ne sait comment, à des hauteurs où les aigles seuls semblaient pouvoir imaginer de nicher leur couvée. Du point le plus élevé du fort, de la terrasse du commandant supérieur, l'œil embrasse le pâté tout entier des montagnes de la Kabylie. Rien n'est curieux comme de les voir toutes, au lever du jour, présenter au premier rayon de soleil qui les éclaire leurs croupes tachetées d'oliviers blanchâtres et leur sommet uniformément coiffé d'un gros village, comme d'un chapeau de pierre. On se sent saisi d'un sentiment mélangé d'admiration et de pitié pour ces fières et modestes populations aux pieds desquelles ont défilé tous les conquérants successivement vainqueurs et successivement chassés de la terre d'Afrique ; qui ont vu le^ légions romaines fuir devant les Vandales, puis les fils de Genséric à leur tour chassés par Bélisaire et lé-
giiant leur vengeance aux disciples de Mahomet. Tout ce bruit de révolutions et d'armes était venu mourir à micôte de leur retraite sans les atteindre ; mais aujourd'hui l'inaccessible rempart est forcé : les roulements du tambour de la garde montante et la voix de la sentinelle qui répond à l'officier de ronde attestent que c'en est fait de la vieille liberté des montagnes. Rien n'a pu résister à la valeur française doublée par les secrets de la science moderne. 11 n'y a pas de vol trop élevé pour des fils de Gaulois instruits à l'école polytechnique.
Cette création grandiose, qui était véritablement le dernier sceau mis à la conquête de l'Algérie, était à peine achevée, et les soldats laborieux et vainqueurs n'avaient pas tous regagné leurs quartiers, lorsque le bruit du triomphe fut subitement couvert par le retentissement d'un singulier drame judiciaire engagé à l'autre extrémité de la régence. Le procès du capitaine Doineau, succédant sans transition à la victoire de Kabylie, joua véritablement pour l'armée d'Afrique, le rôle de ces causes de majesté et de péculat que dans les républiques anciennes les tribuns jaloux ne manquaient jamais d'intenter aux triomphateurs le lendemain de leur ovation, afin de rabattre leur orgueil et de tempérer les transports inconsidérés de la foule. Ce fut le revers de la médaille et le ver rongeur caché dans la couronne de lauriers. Rien n'est plus délicat, je le sais, que d'exprimer, par la voie de la presse, la moindre appréciation sur une cause capitale, quand les faits sont récents, les passions encore en jeu, les juges et les accusés tous en vie, et principalement quand la sen-
tence a été sévère. Le respect de la chose jugée et celui qui est dû à une grande infortune s'opposent également à l'expression de toute opinion favorable ou défavorable. Mais l'embarras cesse, s'il s'agit moins d'apprécier le crime en lui-même, que de constater en simple narrateur la nature d'une impression produite. On me permettra donc d'affirmer, en cette seule qualité, que le procès du chef de bureau arabe de Tlemcen eut pour l'Algérie une beaucoup plus grande importance que celle qui s'attache d'ordinaire aux débats d'une cause célèbre. Ce fut une véritable lutte en champ clos entre l'élément civil mécontent et l'élément militaire dominant de la colonie, et je n'étonnerai personne en ajoutant que, par un concours de circonstances malheureuses, le dernier n'en sortit point entièrement à son avantage. Tout contribua à faire prendre au procès ce caractère : les qualités réciproques du juge et de l'accusé, les incidents du débat, la gravité de la peine prononcée, le mode ou plutôt le défaut d'exécution qu'elle reçut.
Par un hasard en effet que les détracteurs du pouvoir militaire ne peuvent manquer d'attribuer à une permission de la Providence, le meurtre du chef arabe auquel l'otiicier français était accusé d'avoir pris part avait été commis sur l'extrême limite du territoire civil de Tlemcen. Quelques pas plus loin, les conseils de guerre seuls auraient eu à en connaître, et tout se serait passé en famille, entre militaires : une demi-lieue de différence fit rentrer l'instruction dans la compétence de la cour impériale d'Alger, et celte circonstance fortuite eut pour résultat de traduire le chef d'un grand ressort d'adminis-
tralion militaire, pour rendre compte de ses actes, devant un tribunal de magistrats civils. Or, de toutes les branches du service public, la magistrature, il faut l'avouer, était peut-être celle qui avait eu le moins à se louer de la bienveillance du pouvoir dominant en Algérie. Non-seulement, par un signe d'infériorité blessant commun à toutes nos magistratures coloniales, la cour impériale d'Alger avait été privée dès sa fondation du bienfait de l'inamovibilité et de la considération qui s'y attache ; mais de plus, comme si on eût voulu la tenir encore dans une plus étroite dépendance, la haute direction de la justice avait été réservée, non au président même de la cour, suivant l'usage universellement suivi, mais, par exception, au chef du parquet. C'était le procureur- général, fonctionnaire mixte, intermédiaire entre l'administration et la justice, qui avait à la fois les honneurs de la préséance et tous les droits de la primauté. Enfin, par un décret encore récent, et que M. le colonel Ribourt ne craint pas de qualifier assez sévèrement, le ministre de la guerre avait retiré à la magistrature d'Alger les appels de toutes les causes civiles engagées entre musulmans, pour les transporter à des tribunaux indigènes , réorganisés à la française. Cette étrange mesure , qui constituait un véritable pas rétrograde dans la voie de la civilisation et que n'avait sollicitée aucune réclamation de la part des justiciables , était généralement interprétée comme un effort de l'administration militaire pour resserrer les limites, et arrêter l'exercice de la justice civile. Tout impassible qu'on soit sous la robe, l'âme des ma-
gistrats ne pouvait manquer de garder quelque souvenir de ces marques de défiance : sentiment qui n'était pas suffisant (à Dieu ne plaise ! ) pour altérer dans l'appréciation du moindre fait l'impartialité de leur jugement, mais qui devait les porter à ne négliger aucune occasion de revendiquer dans toute son étendue et d'exercer dans toute sa rigueur la part trop restreinte, à leur gré, des attributions qu'on leur laissait.
Si même ils avaient apporté au procès quelque secrète tentation de dépasser cette mesure, le cours des débats les aurait servis à souhait. De proche en proche en effet, par suite de la complexité même des questions soulevées et du grade élevé de l'accusé, l'instruction, s'écartant de la trace du fait lui-même^, prit, on peut s'en souvenir, les proportions d'une véritable enquête sur les procédés généraux de l'administration militaire. Des officiers supérieurs furent cités à comparaître comme témoins, et leurs révélations firent connaître que sur cette extrême frontière de nos possessions, où l'état de guerre est constant, beaucoup des nécessités douloureuses ou des mauvaises habitudes que la guerre engendre persistaient encore sans qu'on se fût assez préoccupé d'y mettre ordre. Le public français apprit là, avec trop de surprise peut-être, ce qu'il ferait bien :de ne jamais oublier, pour tempérer son humeur belliqueuse : c'est qu'après tout, même sous des mains françaises, la conquête est une opération violente ; que, dans l'atmosphère qui l'environne, l'humanité, la délicatesse, la probité même, ne respirent
pas toujours à l'aise : c'est que, même au xix* siècle, la
force est toujours la force, et qu'à l'ombre des rigueurs inévitables qu'elle entraîne, tous les excès et tous les abus peuvent se glisser et se cacher. L'impression de cette découverte fut fâcheuse, et rendue telle bien plus encore par le dissentiment qui survint à la suite de la sentence rendue entre le gouvernement et la justice. Le tribunal, dans sa conviction indignée, ne jugea point que le criminel pût offrir d'autre expiation suffisante du scandale qu'il avait causé que le sacrifice de sa vie et de son honneur. Le gouvernement, moins convaincu ou plus indulgent, lui conserva l'un de ces biens, et fit tout ce qu'il put pour lui restituer l'autre. L'exercice du droit de grâce est au-dessus de toute discussion, et nulle âme généreuse ne voudrait se montrer plus sévère que les dépositaires responsables de cette délicate prérogative ; mais les passions populaires n'ont point cette réserve : elles croient difficilement aux scrupules de conscience et à la compassion des hommes qui gouvernent. Dans le cas présent, on se plut à supposer généralement en Algérie que la grâce très-complète accordée au capitaine Doineau était due à sa qualité de militaire plutôt qu'au souvenir de ses services antérieurs ou à son innocence présumée. C'était, pensa-t-on, l'issue prévue et fatale d'une lutte engagée entre l'uniforme de l'officier et la robe du juge. L'irritation publique, qu'un châtiment tempéré, mais sérieux, eût peut-être apaisée, se voyant trompée dans son attente, se reporta tout entière contre une corporation qui, en s'intéressant trop à la défense d'un membre coupable, paraissait s'être associée à la solidarité
de ses méfaits. Les bureaux arabes en général furent tous rendus responsables des torts d'un seul homme. Pour la première fois, l'hostilité latente qui grondait contre le pouvoir militaire eut à faire valoir tout haut un grief sérieux, palpable, et auquel l'opinion en France fit trèsvivement échov Seulement le malentendu que nous avons déjà signalé se reproduisit ici d'une façon plus singulière que jamais. Le récri contre les bureaux arabes étant pareil en France et en Algérie, les motifs en furent trèsdifférents. Tandis que ce qui choquait en France, c'était la rudesse de certains procédés employés par les militaires administrateurs à l'égard des Arabes rebelles, en Algérie au contraire on s'indignait surtout qu'un officier français se fût établi avec des indigènes sur un pied de familiarité si intime, qu'elle avait dégénéré en conspiration criminelle. En France, on reprochait à l'accusé de Tlemcen d'avoir abusé trop souvent, pour pressurer ses justiciables, de l'autorité d'un vainqueur français. En Algérie, son tort paraissait plutôt d'avoir dépouillé les mœurs européennes pour embrasser les habitudes, les amitiés et les haines d'un musulman. En un mot, le crime d'avoir attenté à la vie d'un Arabe, grand par tout pays, s'accroissait notablement en Algérie de la circonstance d'avoir eu des Arabes pour complices.
Ainsi s'était écoulée la dernière année de l'ancienne administration d'Algérie, dans une assez grande agitation entretenue par une alternative d'incidents glorieux et pénibles. Aucun de ces incidents toutefois, et surtout pas le dernier, dans lequel le gouvernement de la métropole
-- 1/(0 — avait paru pécher plulùL pai- excès que par défaut de complaisance pour l'armée, n'avait préparé les esprits à la brusque révolution qui éclata au printemps suivant. Coup sur coup en effet, entre le mois d'avril et le mois de juillet 1858, on apprit que l'ofTicier éminent qui remplissait le poste de gouverneur-général allait être remplacé par un prince de la famille impériale, puis que ce poste lui-même était supprimé , et que la direction centrale de l'Algérie était distraite du ministère de la guerre, enfin que de ces diverses attributions réunies était formé à Paris pour le prince Napoléon un ministère nouveau et spécial.
La surprise fut générale; non que la pensée de placer un prince à la tête du gouvernement de l'Afrique fût en soi étrange ou nouvelle, et ne pût se justifier par de très-plausibles motifs. Une fois déjà elle avait reçu, et avec beaucoup d'éclat, un commencement d'exécution. Les princes français étant d'ordinaire, par une tradition immémoriale qui remonte jusqu'à Clovis, des militaires de profession, leur place était naturellement désignée dans une colonie où l'armée jouait le premier rôle. D'autre part, les vues élevées qui naissent d'une haute situation tempèrent habituellement chez un prince ce que peut avoir d'exclusif l'esprit de corps d'une profession spéciale. Aussi, dans la transition plus ou moins lente qui doit d'un commun accord faire passer l'Algérie de la domination militaire aux institutions civiles, un prince réunissant des qualités différentes, élevé au-dessus de toutes les distinctions sociales, pouvait paraître mieux
— Ul — approprié qu'aucun autre pour manier le premier de ces régimes de manière à préparer le second. Cet idéal d'une situation mixte et supérieure, ni militaire;, ni civile, ou plutôt l'une et l'autre tout ensemble, avait été un instant réalisé dans sa plénitude par le royal jeune homme qui dans les derniers jours de la monarchie de juillet avait tenu en main les rênes du gouvernement d'Algérie. M. le duc d'Aumale, conduit par une jeunesse laborieuse à une maturité précoce, lauréat de nos collèges en même temps qu'enfant de la troupe, avait apporté à vingt-cinq ans au pouvoir une réputation déjà faite de bon général et toutes les études d'un administrateur. C'était un militaire d'abord , un prince ensuite, et par son mérite personnel plus encore que tout cela ; mais la] l'écente élévation de la dynastie impériale n'avait pas permis au prince Napoléon, -bien que dans un âge plus mûr, d'acquérir d'aussi nombreux antécédents militaires que le fils de Louis-Philippe. Sa nomination, qu'aucun titre spécial ne faisait pressentir, combinée avec la disposition qui retirait les affaires d'Algérie au ministère de la guerre, avait donc essentiellement une valeur négative : c'était le symbole de la dépossession du pouvoir militaire en Afrique : c'était quelque chose de tout différent d'un choix militaire qu'on avait voulu, le prince lui-même ne se refusait point à donner à son avènement cette signification. Cédant arma togœ paraissait devoir être la devise de son administration.
Une telle résolution était si inattendue, elle contrastait tellement avec les l'.ctes récents et les tendances gêné-
■— l/»2 — raies du gouvernement en France et en Afrique, elle ^tait célébrée par les journaux de Paris dans des termes si enthousiastes, elle comblait tellement de joie en Algérie toute la partie mécontente de la population, qu'au premier moment, dans Tétonnement qu'elle causa, on put lui croire une portée plus grande encore qu'elle n'avait réellement. On fut tenté de penser que ce qui était accompli au sommet allait être poursuivi à tous les degrés ; que l'administration militaire devait être supprimée dans son entier, et qu'à des généraux, à des commandants exerçant le métier de préfet ou de sous-préfet, à des bureaux travaillant l'épée au côté, seraient substitués partout des fonctionnaires et des commis en habit noir. Les premières circulaires émanées du prince ministre, les premiers décrets qui organisèrent son ministère, restreignirent beaucoup le champ de ces conjectures. Soit qu'on eût conçu en effet le projet d'une telle réforme et qu'on eût reculé devant son énormité, soit qu'on l'ajournât seulement à un avenir plus éloigné, toujours est-il qu'à part la direction suprême qui lui échappait, l'armée fut provisoirement maintenue en Afrique dans toute l'étendue de ses devoirs comme de ses prérogatives. La distinction des territoires civils et des territoires militaires fut conservée, et bien que la première de ces deux zones fût accrue de quatre petites circonscriptions nouvelles, leur proportion ou plutôt leur disproportion relative n'en fut point sensiblement altérée. Sur les trois quarts du sol africain les généraux continuaient donc à administrer et les conseils de guerre à juger. Les bureaux arabes non-seule-
— 4/t3 — ment n'étaient point licenciés, mais une disposition spéciale en mit tout le personnel à la disposition du ministère nouveau. En un mot, bien que découronnée, l'administration militaire restait debout ; si l'on ose se servir d'une expression triviale, sa tête seule était surmontée d'une coiffure civile, mais le corps restait vêtu de l'uniforme et la main armée du sabre ; et tel est encore aujourd'hui, après dix-huit mois écoulés, l'aspect bigarré que présente l'Algérie sous son nouveau ministère.
Renfermée dans ces limites, la mesure perdait sans doute de son importance ; mais il devenait alors aussi difficile d'en apercevoir les avantages et même d'en comprendre le sens que de s'en dissimuler les inconvénients. En supposant en effet que le pouvoir militaire eût tous les tort sque se plaisaient à lui imputer les mécontents de la colonie, du moment où on lui conservait tout son étatmajor et l'étendue matérielle de son domaine administratif, on ne voit pas trop à quoi le changement aboutissait, ni ce qu'on pouvait s'en promettre. S'il était vrai, comme on l'avait prétendu, que ce fût à l'existence, à la maladresse et même à la malveillance du pouvoir militaire qu'il fallût rapporter la lenteur du développement de l'Algérie, après comme avant la combinaison nouvelle, les mêmes agents restant investis du même pouvoir, les mêmes griefs devaient nécessairement se reproduire. Vrai ou faux, le mal était le même ; bonne ou mauvaise, la situation n'était pas changée. Après comme avant la combinaison nouvelle, il serait toujours vrai qu'un colon venant débarquer en Algérie trouverait, sur la plus grande partie
- Ihh du territoire, un administrateur armé pour l'installer et l'accueillir, un conseil de guerre pour juridiction, le code militaire pour droit commun, en un mot le régime du sabre avec toute la rigueur, soit réelle, soit fantastique, qu'on lui prêtait. Aucune des accusations dont nous avons discuté l'origine et reconnu, sinon la fausseté complète, au moins l'exagération, ne perdait le fondement soit solide, soit ruineux, sur lequel elle reposait. Mais en regard de ces inconvénients, si étrangement grossis, nous l'avons vu, par d'injustes suppositions, le pouvoir militaire avait pourtant un avantage que personne ne lui contestait, et qui avait fait sa nécessité et sa force dans les périls que la colonie avait. traversés : c'était l'unité dans la direction, d'où naît la régularité dans l'obéissance. L'administration militaire formait un tout compacte et discipliné, manœuvrant à la voix et au geste comme un régiment, et exempt des lenteurs, des conflits, des résistances ouvertes ou sourdes qui sont les entraves en même temps que les garanties de l'administration civile. Or c'est oe mérite, le plus clair de tous, et fort précieux pour la rapide expédition des affaires comme pour le maintien de la sécurité, que la combinaison nouvelle venait directement frapper au cœur. A partir de ce moment, un administrateur militaire, quel qu'il fût, général ou commandant, au lieu d'avoir sa voie droite tracée devant lui et toutes ses rênes dans la même main, devenait un fonctionnaire amphibie, non-seulement revêtu de deux qualités, mais obéissant à deux autorités diflérentes. Soumis au ministère de la guerre pai' sou grade et pour tout ce qui touche le soin,
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l'entretien et le manieaienL des troupes qui lui sont coniiées, il relevait du ministère de l'Algérie par son poste, en sa qualité de gouverneur et de premier magistrat du district. Ainsi il avait un chef à l'heure de la manœuvre et un autre une fois rentré dans son bureau. Molière peint ainsi un serviteur h deux fins qui change de fonction en retournant sa casaque ; mais maître Jacques au moins n'a pas d'ordres à demander à deux personnes : il n'est pas le cocher de l'une et le cuisinier de l'autre. Moins heureuse est la condition d'un administrateur militaire d'Afrique sous le régime dernièrement inauguré : il est contraint désormais à servir deux maîtres. Or on sait ce que l'Évangile annonce à ceux qui entreprennent ce genre de service. Il fut fort à craindre dès le premier jour que, dans le cas présent, la prédiction ne se vériiiàt, et que les deux autorités qui se disputaient la même personne venant à s'accorder mal ensemble, le choix entre elles devînt nécessaire autant que difficile. Dans ce conflit en effet, chacune des deux gardait, pour agir sur l'esprit partagé de leur subordonné commun, en même temps que des droits égaux, des titres bien différents. L'une devait lui parler, surtout au nom de sa silu;ition présente, des devoirs et des intérêts qui naissent pour lui du poste dont il est momentanément chargé et du sol qu'il foule accidentellement: l'autre au contraire était l'autorité à laquelle il a toujours obéi, à laquelle il est attaché par toutes les habitudes de sa vie et tout l'espoir de sa carrière ; l'une avait pour elle principalement le présent, l'autre le passé et l'avenir. Quelle que dût être celle qui l'emportât dans
— U6 — la balance, un trouble funeste n'en était pas moins jeté dans tous les sentiments comme dans tous les actes. C'est ainsi qu'en conservant tous ses défauts contestables, l'administration militaire perdait ses mérites certains. Au lieu d'être l'incarnation, la personnification de l'unité, elle devenait le conflit érigé en système et organisé à tous les degrés. Quand je dis à tous, je me trompe : il en était un, et le plus élevé, qui échappait à cette complication, mais en vérité, par une bizarrerie plus grande encore. Le poste de gouverneur-général étant supprimé, on le remplaçait à Alger même par un commandant supérieur de troupes, et de crainte sans doute que le titulaire de cette position élevée ne devînt pour l'autorité du nouveau ministre un concurrent redoutable, on avait soin de l'exclure, lui seul, de toute participation au pouvoir administratif. Tandis que dans tout chef-lieu de province ou de cercle, chaque afficier continuait à être revêtu des deux qualités, le commandant supérieur des troupes à Alger recevait, par une interdiction toute spéciale, la défense de se mêler de près ou de loin, sauf dans des cas d'extrême péril, du gouvernement de la colonie. Ainsi réduite, la position de cet officier-général, il faut le dire, est bien devenue la plus singulière qui ait jamais été assignée à un chef d'armée. 11 conserve sous ses ordres un admirable effectif de soixante mille hommes, mais il n'a plus le droit de commander qu'à la moitié juste du corps, de l'âme, du temps, de toutes les facultés de ces soixante mille êtres humains. Tous ses lieutenants ont non-seulement le droit, mais le devoir d'entretenir sous ses yeux et par-dessus sa tête
avec le ministre, à Paris, un échange d'instructions et de communications dont il ne doit être que le témoin passif et le contident bénévole. Pendant que tout le monde gouverne autour, au-dessous et au-dessus de lui, seul il contemple tout ce mouvement sans y prendre part. Ses soldats mêmes ne doivent lui obéir qu'à certaines heures, car toutes les fois qu'il y a lieu de les employer aux travaux civils de la colonie, aux routes, aux ports, aux barrages, aux travaux agricoles, c'est à-dire tout le temps qu'ils ne sont ni en campagne, ni à la manœuvre, ils échappent à son autorité par la nature tout administrative de leurs occupations. Responsable en un mot (ceci est plus grave) du repos de la colonie, comptable envers la France de la sécurité et de l'intégrité de sa conquête, obligé de payer de sa personne en cas de péril, le commandant supérieur n'a pourtant pââ voix au chapitre dans ces actes d'administration qui exercent sur la paix intérieure une décisive influence, dans ces perceptions d'impôt ou ces répressions de délit qui, chez des populations récemment soumises, sont comme des étincelles approchées de matières combustibles et peuvent à tout moment allumer un incendie. Le commandant supérieur se trouve ainsi en réalité le plus maltraité, en même temps que le premier des militaires de la colonie, et l'élévation de son poste paraît uniquement combinée pour faire mieux ressortir son impuissance. On conçoit que le dernier gouverneur-général ne voulût à aucun prix accepter ces débris de ses anciennnes attributions et revêtir pour ainsi dire un lambeau de l'imiforme qu'il portait la veille. D'autres que leur di-
- 1/|8 ~ gnilé n'obligeait pas au mênie refus, et qui soni de taille à honorer tous les habits qu'ils portent, ne devaient pas tarder à s'apercevoir concibien celui-là gêne les allures et embarrasse les mouvements.
Telle était l'organisation bâtarde et boiteuse donnée par la nouvelle combinaison à toule l'administra tionalgérienne, et pendant qu'un élément certain de dissolution était ainsi introduit dans le corps entier, la nouvelle tête inopinée ment mise sur s^es épaules ne semblait pas s'y être placée de manière à diriger heureusement ses mouvements. Assurément le ministre de l'Algérie et des colonies, en enlevant à ses collègues de la marine et de la guerre deux précieuses attributions, en les bannissant des deux théâtres où se déploient ordinairement les forces nationales dont ils ont la direction, s'était fait une part vraiment royale, et rien ne manquait en France à l'éclat de sa dignité ; mais en supposant qu'il eût réellement l'intention de signaler son passage au pouvoir par une action efiicace sur les destinées de l'Algérie, en supposant qu'il se proposât d'en user sérieusement et non d'en jouir conpiaisamment, de s'en servir pour la réalité et non pour l'apparence, de faire du bien et non du bruit, il ne paraît pas qu'il eût choisi la combinaison la mieux appropriée pour réaliser un si excellent dessein. En entreprenant de gouverner l'Afrique du fond de son cabinet à Paris, et en se plaçant, lui encore peu connu de l'armée , à la tête d'une administration militaire pour les neul dixièmes, il se proposait un problème que d'avance on pouvait regarder comme in-
soluble , sans êlre prophète , et rien qu'à en énoncer les conditions. Ces conditions n'étaient autres que celles-ci : réformer, dans un pays inconnu, un système administratif tout entier sans en modifier le personnel, et en restant soi-même trop loin du théâtre de l'action pour pouvoir contrôler ou éclairer ses agents, se faire con^rendre, connaître, apprécier et obéir d'eux. Ce peu de mots bien analysé suffît pour mesurer toute l'étendue, disons même toute l'impossibilité de l'entreprise. Et d'abord, par cela même que l'organisation était nouvelle et tant soit peu bizarre, elle était tenue à se justifier elle-même tout de suite par la tentative de quelque grande, prompte et eflicace réforme ; car à quoi bon altérer l'assiette de la direction suprême, si tout dans cette direction même avait dû continuer à marcher sur le même pied ? Un changement aussi inattendu dans les personnes ne pouvait s'expliquer que par le besoin reconnu et le dessein arrêté d'un changement égal dans le fond des choses. Le nouveau ministère était donc évidemment destiné, je dirais presque condamné à beaucoup innover. L'auguste titulaire d'ailleurs, loin de se défendre d'une telle espérance, prenait soin de s'en faire gloire. Tout dans ses paroles était combiné pour faire attendre une sorte de changement à vue dans le régime intérieur de la colonie. On s'apercevait surtout de ses grands desseins au courage avec lequel dans ses premières circulaires, en dépouillant le voile officiel, il dépeignait sous les traits les plus affligeants la siiuation vraie de l'Algérie : la colonisation presque nulle,.., les cupi-
taux rares et chers,,., l'esprit d' initia fine et d'entreprise étou/fé, le découragement Jeté parmi les colons et les capitalistes (1). On n'inquiète ainsi un patient sur son état, surtout quand on entreprend la cure, que parce qu'on pense avoir en poche un remède ignoré jusqu'alors de tous les médecins, et si la modestie ne permettait pas de faire de telles promesses tout haut, il ne manquaiPpas de preneurs officiels ou officieux pour lui faire violence. Tous à l'envi annonçaient un coup de théâtre qui devait amener la résurrection de la colonie mourante. Richelieu, monté au timon des affaires, ne déclara pas plus nettement que le roi avait changé de ministres et le ministère de conseil.
C'était donc le système administratif tout entier de la colonie qui était en cause, et même déjà jugé par la seule création du ministère ; c'était tout son passé avec lequel on se proposait de rompre. Or ce système administratif, dont je n'ai pas craint de signaler les défauts, et qui, au point de vue économique principalement, m'a paru prêter à la critique , ce système était pourtant un tout complet et compacte, fondé sur des habitudes déjà assez profondément enracinées et sur un certain nombre d'intérêts acquis ^ consacré par de hautes et compétentes autorités. Il avait en sa faveur une possession de trente années. En y portant atteinte, et surtout une atteinte brusque et bruyante, il fallait bien s'attendre qu'on soulèverait les résistances les plus vives. Cette
(i) Rapport du prince à l'empereur, 31 août 1858.
résistance ne pouvait manquer de trouver son centre principal dans l'administration elle-même, qui, en voyant modifier toutes ses habitudes, pouvait croire qu'on voulait décrier tous ses actes et méconnaître tous ses services. Des agents qui ont travaillé près d'un quart de siècle dans un ordre d'idées, qui ont marché longtemps dans de certains errements, ne se persuadent pas aisément qu'ils se soient trompés tout ce temps-là, et qu'ils aient agi en pure perle. Peu disposés à le croire, ils sont encore moins flattés qu'on le leur dise, et c'est en général de ce mélange de convictions sincères et de susceptibilités froissées que naît la force d'inertie presque invincible que tous les bureaux du monde opposent aux volontés formatrices les plus intelligentes et les plus hardies. Dans le cas présent, celte force devait s'augmenter d'une autre plus grande encore, celle qui s'appuie sur l'esprit de corps. L'armée, à qui l'on conservait la principale partie de l'administration algérienne, ne pouvait voir de bon œil des réformes inaugurées par une main qui se vantait, qiii se laissait féliciter tout haut de lui être étrangère, et aux applaudissements de ceux-là mêmes qui la veille l'accusaient elle-même de toutes leurs souffrances. Il y avait là une blessure d'amour-propre assez vive qui devait s'envenimer au moindre contact, et à laquelle le ton des premières circulaires n'épargnait d'ailleurs aucun frottement pénible. De plus, l'armée, privée de son autorité nominale, mais non de son pouvoir effectif, amoindrie sans être dépouillée, devait puiser dans cette situation singulière le sentiment d'une grande force en même temps
que celui d'une secrète injure : elle voyait qu'on se déliail d'elle sans pouvoir se passer d'elle, double connaissance qui devait lui inspirer, à tous les degrés, plus d'humeur que de crainte. Il y avait là, pour l'accomplissement des réformes méditées, quelles qu'elles fussent, une source de graves difiicultés que tout le monde pouvait pressentir, et faire la grosse voix d avance pour exalter un avenir douteux aux dépens d'un passé respectable n'était pas précisément le moyen de les atténuer. Après les difficultés qui naîtraient du caractère des personnes, il fallait prévoir celles qu'opposerait la nature même des choses. Là aussi c'était l'histoire de toutes les tentatives de réforme en général, mais de celle-ci plus (lue d'aucune autre. Le grand écueil des réformes en toute matière, c'est qu'on s'en promet toujours beaucoup trop de bien et beaucoup plus qu'elles ne peuvent produire. On est témoin d'une fausse mesure administrative et de la souffrance qu'elle cause : on slmagine que l'abus ôté, la souffrance disparaîtra sur-le-champ. C'est le plus souvent une erreur. L'abus en général ne s'est pas fait tout seul, gratuitement, par un caprice d'imagination ou par une perversité d'intention de la part de ceux qui gouvernent. En remontant à l'origine, on verrait que c'est au contraire presque toujours le produit d'un dessein maladroit et mal exécuté de porter remède à une difficulté antérieure. Cela est vrai surtout des faux règlements économiques : les pouvernements ne les ont pas inventés à plaisir et pour faire pièce aux ciioyrns. mais bien au contraire pour venir en aide à quelque embarras naturel qui entravait le dé-
veloppemenl de la société. Le secours a été mal combiné, et la protection mal conçue, à la longue, s'est tournée en entrave. J'approuve fort qu'on la supprime, mais à la condition qu'en la supprimant, on ne s'imagine pas supprimer aussi le mal lui-même qu'elle a peut-être aggravé, mais qu'elle n'a pas créé. Bien loin de là, il faut s'attendre que, la protection disparue, le mal mis à nu reparaîtra sous ses traits véritables, jusqu'à ce que le temps et une direction plus intelligente en aient tari la source même. Et voilà pourquoi (pour le dire en passant) en matière d'administration économique, si les législateurs doivent être sobres de règlements, il ne convient pas moins aux réformateurs d'être très-sobres d'espérances, de promesses et d'illusion. J'ose à peine espérer que quelque lecteur m'ait prêté assez d'attention pour garder dans sa mémoire les trop longs développements par lesquels, dans deux précédents chapitres, j'ai mis safpatience à l'épreuve ; mais en ce cas il conviendra, je pense, avecfmoi^que les conditions que je viens de dépeindre sont celles mêmes sous lesquelles le nouveau minisire recevait de ses prédécesseurs ie problème fondamental du gouvernement économique de l'Afrique française, celui de la colonisation. Ce problème était tout hérissé de difficultés naturelles, auxquelles on avait cru pourvoir en les garrottant de règlements administratifs.. Difficultés tirées de l'état du sol et du caractère des colons français, auxquelles ont avait essayé de faire face en choisissant par décret chaque colon, et en le parquant d'autorité sur un lot de terre déterminé ; difficultés tire^es de l'éiat social des anciennes populations, et qu'on
avait voulu empêcher de naître, en élevant entre ces populations et les nouveaux habitants une barrière franchissable seulement par autorisation supérieure. Cette inextricable complication de règlement sétait, ;à coup sûr et à juste titre, l'objet des critiques énoncées comme des réformes méditées par le nouveau ministre. Sa main était pressée sans doute de couper tous ces liens pour rendre à la colonisation, serrée de trop près dans sa lisière, sa liberté de mouvement; mais ce louable dessein n'était à Tabri de tout inconvénient et surtout de toute déception qu'autant qu'en le formant et en l'annonçant d'avance, on ne se méprendrait pas sur son véritable résultat. Supprimer les combinaisons factices par lesquelles on avait cru faussement venir en aide aux progrès de la colonisation, ce n'était pas supprimer du même coup les causes naturelles et plus profondes qui rendaient ces progrès si lents et si pénibles : c'était plutôt rendre ces causes plus apparentes, sinon plus actives, en laissant la nature à elle-même. De telles réformes par conséquent, excellentes en soi et d'un heureux effet, à la longue n'étaient point de nature à produire sur-le-champ un résultat très-sensible, et quelquesunes pouvaient même, si on n'y prenait garde, comme tout changement un peu brusque, donner naissance à un embarras momentané. S'en promettre davantage^ annoncer toute une révolution, une sorte de renaissance magique de la colonie, c'était s'exposer à donner un sujet de triomphe à ceux dont les réformes froissaient les préjugés et préparer aux impatients trop crédules d'amers désappointements. Ce sont là, je le sais, encore un coup, des épreuves
communes à toutes les tentatives de ce genre, et point du tout des motifs suffisants pour s'en abstenir. Ceux qui se laissent décourager par ces perspectives sont des administrateurs inertes qui seront toute leur vie esclaves de la routine. En revanche on m'accordera que celui qui les aborde à l'aveugle sans s'être préparé à les rencontrer et à y faire face, peut-être taxé d'une extrême légèreté. Je ne sais en toute affaire qu'une seule manière de venu' à bout des difficultés qu'opposent soit le caractère des hommes, soit la nature des choses : c'est l'action, c'est l'activité personnelle. Voir les choses et causer avec les hommes, j'ose dire que c'est l'administration tout entière; et si cela est vrai d'un administrateur en général, que sera-ce d'un réformateur en particulier? Le moyen en effet d'engager les gens à sa suite daûs une voie nouvelle, si on ne se donne la peine de connaître le chemin par soi-même pour leur tendre sa propre main? C'est dans des rapports constants, intimes, quotidiens avec ses agents, qu'un chef qui prétend les pénétrer d'un esprit nouveau peut à la fois redresser leur jugement et désarmer leurs susceptibilités, afin d'être en "mesure plus tard de récompenser leur intelligence ou de combattre leur entêtement. C'est en se donnant la peine de les convaincre qu'il acquiert le droit de les contraindre. C'est aussi dans une étude faite sur place nonseulement des reproches auxquels peut prêter un établissement existant, mais des raisons qui ont présidé à son origine, des inconvénients qu'il a été destiné à prévenir, et même des inté.èts qui se sont groupés à son
ombre, qu'on peut puiser les connaissances nécessaires pour le modilier sans tout ébranler avec lui, et pour ne pas compromettre soi-même l'excellence d'un principe nouveau par l'inopportunité et la maladresse de l'application. Pour comprendre les iaits et se faire comprendre de ses semblables, rien ne vaut le témoignage des sens et l'action de la parole. Les rapports les mieux faits, les écritures les mieux tenues n'y suppléeront jamais. Les yeux ont été donnés à l'homme pour voir et la parole pour se faire entendre. Ces moyens primitifs de communication conservent encore aujourd'hui tout leur avantage : les correspondances et les circulaires ne viennent qu'en seconde ligne.
Or c'était précisément celte action personnelle, — unique ressort régulier d'une administration active, — unique moteur possible d'une réforme prudente, à laquelle le ministre de l'Algérie renonçait d'avance, par sa seule qualité, en faisant de son gouvernement un ministère dont le siège était à Paris. C'est de Paris que, lui Français, il entreprenait de triompher des résistances obstinées du vieux sol et de la vieille société de l'Afrique. C'était de Paris que, liii civil, il entreprenait de faire la leçon à toute une administration militaire justement fière de ses services, et justement blessée du peu de compte qu'on paraissait disposé à en tenir. C'était de Paris, et sans même prendre la peine de franchir la mer, qu'il se proposait de redresser l'éducation d'hommes dont les forces s'étaient usées depuis plus de vingt années à battre toutes les retraites de l'Atlas, et dont le front
s'était dépouillé sous les feux du soleil du désert. Il voulait tout changer sans rien voir, et tailler en plein l'innovation dans l'inconnu. Dans de pareilles conditions, deux choses étaient également impossibles : bien commander et être bien obéi. Eût-il eu cent fois raison, tout le monde lui aurait toujours donné cent fois tort, n'ayant aucun titre pour inspirer la confiance et n'étant pas présent pour contrôler l'exécution de ses ordres; ses instructions, fussent-elles les meilleures du monde, seraient restées des lettres mortes, faute de crédit pour se faire écouter et de sanction pour se faire respecter. Puis, il était impossible qu'elles fussent bonnes; car, comme il y a toujours une distance infinie entre la théorie la plus juste et l'imprévu de la pratique, comme la complexité des faits se plaît souvent à se jouer des plus saines prévisions, une réforme, ainsi tentée à distance et dans les ténèbres, ne pouvait manquer de venir s'aheurter quelque part contre un de ces obstacles inaperçus que l'expérience seule révèle, et dont elle seule aussi peut préserver.
Tel était l'échec inévitable auquel le bon sens condamnait cette machine étrange, composée de ressorts discordants, et destinée à être mise en mouvement par un bras de levier démesuré allant d'Alger à Paris à travers la mer. iMaintenant, je le sais, tout dépend en ce monde du but que l'on se propose et du point de vue où l'on se place. Si le bien de l'Algérie était le but, on ne pouvait assurément se plus mal placer pour^ le visor et l'atteindre; mais si, au lieu d'être le but, l'Algérie n'était qu'un instrument choisi pour exercer en France
sur l'opinion publique un certain genre d'impression, alors, tout en y attachant son nom, il pouvait être inutile, et même jusqu'à un certain degré nuisible, d'y transporter sa personne. Les principes en effet que le nouveau ministre annonçait comme devant former les règles de sa conduite, l'amoindrissement de l'action administrative, ralïranchissement des transactions privées, la prédominance des intérêts civils sur les influences militaires, et de la loi sur la force, tout cet ensemble de maximes libérales en un mot, ce n'était pas en Algérie seulement qu'elles comptaient des partisans, et qu'on pouvait en réclamer l'application. Bien des gens pensaient et pensent encore qu'il y aurait à cet égard, et dans le même sens, en France aussi quelque chose, peut-être même quelque chose de plus pressant à faire. Je suppose que ce fût à ceux-là qu'on voulût plaire, et qu'on eût fait choix d'un théâtre éloigné pour y professer tout à l'aise des principes dont de ce côté- ci de la mer l'application eût été plus difficile, et aurait tiré plus à conséquence, — - alors, dans une telle pensée, la présence à Paris pouvait être nécessaire pour proportionner à chaque instant le moyen employé à l'effet à produire. Du moment où le résultat des mesures prises en Algérie n'était plus qu'une considération secondaire, et où l'accueil qu'elles recevaient du public de Paris devenait TafTaire principale, tout changeait subitement de face, et certain moyen d'action, détestable dans une hypothèse, devenait excellent dans une autre. Pour réussir à mener à bien luie réforme en Algérie,
il eût fallu quitter la France et presque l'oublier, sonder soi-même son terrain, puis niarclier à pas comptés, ménager les amours-propres pour utiliser le dévouement en dissipant les préjugés, plus parler qu'écrire, et plus encore agir que parler. Pour acquérir au contraire en France la réputation d'un réformateur éventuel et d'un libéral in partibus, il était utile de se ménager l'appui d'une publicité bruyante, et même au besoin blessante, de traiter avec hauteur ses prédécesseurs et même ses propres agents. Les phrases sonores des circulaires, qui sont en administration un des ressorts les plus impuissants qu'on puisse imaginer, prenaient un prix véritable du moment où elles étaient destinées à figurer dans des journaux parisiens comme un programme de politique future. Tout cela en France avait son mérite, quelque trouble que l'écho, arrivant en Algérie, pût y produire ; mais comme nous nous occupons ici d'Algérie et non de France, nous laisserons de côté des motifs que nous n'avons pas le droit de pénétrer, pour ne nous occuper que des conséquences qu'il nous appartient d'apprécier.
Le nouveau ministre n'étant resté lui-même que huit mois à la tête du département dont il avait combiné l'organisation, et le ministère entier ne comptant pas encore aujourd'hui deux années d'existence, ces conséquences ne devraient pas être très-nombreuses. Telle fut cependant, pendant ce court intervalle^ l'activité d(i ministre réfor-
mateur, de sa plume et de son esprit, que s'il n'eut le temps de résoudre eu fait aucune question, il eut le temps cependant de les soulever à peu près toutes, et de les trancher sur le papier. Analyser la série de ses circulaires doctrinales qui se succédèrent depuis le l'"" juillet 1858 jusqu'en mars 1859, ce serait faire un cours complet, politique, économiqueetagricole, d'administration algérienne; ce serait initier le lecteur à beaucoup plus de détails, et lui présenter les mêmes problèmes sous beaucoup plus de faces que les bornes d'un article ne peuvent réellement le permettre. Un procédé plus expéditif nous conduira par une voie tout aussi sûre à une appréciation aussi complète. Nous avons rangé dans le précédent travail sous deux ou trois chefs prindpaux les griefs auxquels nous paraissait prêter le système de l'ancienne administration. En reprenant l'une après l'autre ces fausses mesures, pour examiner comment la nouvelle a tenté de les réformer, et dans quel état elle a laissé sa réforme, nous ne ferons que rappeler des idées déjà connues. Partout nous trouverons le même spectacle : celui de principes raisonnables posés avec éclat, puis laissé sans exécution, ou compromis par une application faite à l'aveugle. En premier lieu , nous avons signalé comme un des vices principaux de l'ancien système, la tendance de l'administration à se faire elle-même la distributrice de tout le terrain disponible, en le répartissant, par voie de concession, à des colons choisis par elle, sous des charges par elle également imposées. Ce mode de peuplement nous a paru propre uniquement à attirer sur le sol d'Afri-
que des cultivateurs sans ressource, séduits par l'appât d'uiKî faveur yratuite, et qui se trouvent fort déçus, lorsqu'ils se voient ensuite condamnés, sur un terrain qu'ils n'ont pas choisi, à une sorte de travail forcé. La substitution libre des ventes libres, faites soit aux enchères, soit de ^ré à gré, au système des concessions arbitraires, était une mesure réclamée depuis longtemps par les meilleurs organes de l'opinion dans la colonie, et devait se présenter tout naturellement à l'esprit d'un pouvoir qui s'annonçait comme favorable au développement de l'initiative individuelle. Elle fut en effet mise sur le tapis dès le premier jour. Ce fut l'objet d'un des vœux émis par les conseils-généraux des diverses provinces, dans la première session que ces petites assemblées, convoquées par le prince-ministre, tinrent au mois de décembre 1858, et oii siégeaient concurremment les préfets des territoires civils et les généraux administrateurs des territoires militaires. Les premiers, dont la nomination était contemporaine du nouveau ministère, et qui passaient pour plus profondément pénétrés de son esprit, se montrèrent très-favorables au changement proposé. Les administrateurs militaires défendirent presque tous le système des concessions avec vivacité. La discussion engagée à cet égard s'éleva, à Alger en particulier, à une grande hauteur de principes. Tandis que les adversaires du système des concessions appuyaient leurs attaques sur les plus solides raisons d'économie politique, le célèbre commandant de la division d'Alger, le général Yusuf, dépensait pour le main •tien du statu quo cette abondance d'arguments et toute
celte vivacité méridionale qui rendent sa conversation aussi brillante qu'une des charges de sa cavalerie sur le champ de bataille. Malgré la vivacité de ses efforts et l'autorité de son opinion, le vœu, visiblement appuyé par le gouvernement, fut adopté à une grande majorité.
C'était beaucoup sans doute qu'un vœu bien énoncé. Un peu d'exécution cependant n'aurait pas nui, pour le compléter et le justifier tout ensemble. La mise en vente de quelques terres domaniales, la veille ou le lendemain de cette discussion solennelle, aurait été la meilleure réponse aux craintes de ceux qui redoutaient de s'aventurer dans cette voie nouvelle. Les partisans des concessions annonçaient que le sol d'Algérie ne trouverait point d'acquéreurs sérieux; que nul n'en voudrait, s'il ne le recevait pour rien, et que nul n'y travaillerait, s'il n'était contraint. La vraie réfutation eût été de prouver le mouvement par la marche, et la possibilité de vendre par des ventes effectives et profitables. La chose n'était assurément pas impossible, en choisissant avec soin le lieu et le moment, puisque M. le colonel Ribourt nous apprend que, dès 1855, des ventes à de praticables conditions (138 fr. l'hectare) avaient été opérées dans la province d'Oran. Très-assurément cependant, pendant toute la durée du ministère du prince, ni depuis^ si je ne me trompe, aucune application un peu large n'a suivi le vœu si libéralement émis par les conseils généraux. Aucune vente domaniale un peu considérable n'a été tentée, tandis qu'au contraire d'importantes concessions étaient distraites du domaine public pour être offertes (chose étrange !) à des fonction-
naires, à des diplomates même, qui n'avaient jamais songé à mettre le pied en Algérie. De sorte qu'en fait d'épreuves du nouveau système, on est encore aujourd'hui à celle quifuttentée il y a cinq ans par l'ancienne administration. Ce sont ceux qui n'y croyaient pas qui l'ont mise en pratique, et ceux qui l'ont posé en principe, satisfaits de cette profession bruyante, et des compliments qu'elle leur a valus dans la presse, se sont arrêtés pour se complaire dans leur œuvre. D'où vient cette bizarrerie? C'est que dans un cas peut-être on avait pensé à la réalité, et dans l'autre à l'apparence; c'est qu'un administrateur zélé s'élève souvent, par la recherche du bien public^ au-dessus des préventions mêmes dont son esprit peut être atteint ; c'est, en un mot, que la pratique peut suppléer au défaut de la théorie, tandis que l'excellence d'aucune théorie ne supplée au défaut de conscience et de sérieux dans la pratique.
Comme corollaire du système des concessions et complément d'un regrettable esprit d'envahissement administratif, nous avons signalé l'interdiction d'acquérir un territoire de tribus imposée à tous les Européens. Cette mesure, consacrée par un acte législatif, avait eu pour motif, nous l'avons vu, l'intention de prévenir les contestations interminables provenant de l'incertitude de l'état de la propriété chez les Crabes ; mais elle avait pour résultat de tenir la colonisation en bride, en ne lui permettant de faire un pas qu'avec la permission du gouvernement et dans le sens que le gouvernement lui indiquerait. C'était un remède par trop sommaire, qui étouffait l'on-
fant au berceaii de crainte qu'il ne fût mal conformé en grandissant. Sur ce p(jint aussi, une réforme fut également tentée avec bruit et laissée dans le même état d'imperfection.
Le 16 février 1859, un décret impérial, provoqué par le ministère de l'Algérie, vint leveren partie du moins la prohibition d'acquérir. Ce décret était précédé d'un rapport conçu en termes très-nobles et conforme aux principes les plus sains de l'économie politique. L'interdiction introduite par la loi de 1851 y était représentée comme « une entrave sérieuse à la meilleure des colonisations, à celle qui, confiante dans sa propre force, sait marcher sans l'appui de l'administration et se développer par la seule puissance des intérêts individuels. » Suivait une distinction entre les propriétés collectives possédées en commun par toute une tribu et les propriétés privées, telles qu'il s'en rencontre rarement, mais parfois pourtant, même chez les Arabes vivant en communauté. L'interdiction, maintenue pour les premières, était supprimée pour les secondes.
Principe, considérants et distinction, tout dans ce décret devait à la première lecture paraître excellent. Il n'y manquait pourtant qu'une seule chose : c'était un moyen pratique de distinguer choz les Arabes vivant en tribu les propriétés collectives des propriétés privées ; c'était pour un acquéreur européen un moyen de s'assurer, avec le moindre degré de certitude, qu'un vendeur arabe était réellement possesseur et propriétaire de la chose acquise et vendue ; c'était, en un mot, ui.e manière de constater l'état de la propriété chez des gens qui n'ont pas toujours
dos papiers en règle ou ne se soucient pas de les montrer, qui ne savent pas toujours la vérité sur leurs propres droits et sont encore moins pressés de la dire, qui n'ont qu'une idée très-imparfaite de ce qui constitue le droit de vendre et de la dépossession que la vente entraîne. Aucune instruction à cet égard ne fut ni donnée ni même promise. L'ne telle instruction eût été sans doute plus épineuse à rédiger qu'un rapport de principes : elle aurait exigé du temps, du soin, une étude; c'était tout un système de purge légale d'un nouveau genre à combiner, et qui par conséquent ne pouvait pas s'improviser comme un coup de théâtre. Faute pourtant de ce complément, la mesure restait sans application possible, et posait pour ainsi dire en l'air. On pouvait craindre de voir renaître ces procès inextricables et ridicules qui avaient suivi les premières acquisitions des Européens après la conquête, le scandale des mêmes terrains vendus dix fois de suite à dix personnes par le même ou par divers soi-disant propriétaires, les revendications inattendues des frères ou des voisins, l'aliénation sur le papier de terres qui n'existaient pas ou d'une contenance illusoire. Le souvenir de ces inconvénients tout récents, pesant sur la colonisation, devait inévitablement arrêter son essor, de telle sorte que l'interdiction, nominalement levée par la loi, serait moralement maintenue par la méfiance. En un mot, faute de ce bout d'instruction aride, mais nécessaire, il fallait ajourner les espérances généreuses exprimées par le ministre à la fin de son rapport, celles « de voir s'ouvrir de nouve;uix horizons à la colonisation, cesser l'antagonisme des
deux races... et introduire dans le pays arabe de précieux éléments de civilisation et de progrès. »
Ces dernières paroles nous amènent à un autre genre de reproche, élevé aussi, on peut se le rappeler, contre l'ancienne administration, reproche d'une nature plus délicate , parce qu'il portait plutôt sur une tendance générale que sur aucune mesure en particulier. Nous avons vu que l'ancienne administration était accusée de maintenir , de dessein prémédité , une séparation profonde entre les Arabes et les Européens, et de ne point se hâter assez de fondre la tribu musulmane dans les cadres de la cité française. Nous avons essayé nous-mêmes d'établir la part de vérité qui pouvait se rencontrer dans cette tendance supposée, en l'expliquant tout naturellement par la facilité séduisante que prête à ceux qui gouvernent le maintien à peu près intact de l'organisation de la tribu. Il fut évident, dès le premier jour, que la nouvelle administration mettait une grande importance à se laver d'une telle imputation. Les mots de fusion des races et d'assimilation des peuples furent insérés à plusieurs reprises, non sans dessein, dans des documents officiels, et Ton put s'attendre que de prompts efforts seraient faits pour détruire l'agrégation de la tribu et l'absorber dans une civilisation supérieure* Un coup ne tarda pas à être porté en effet à l'unité de la tribu arabe, mais ce fut à un point tellement sensible et vital que tout le corps entier non-seulement de l'ancienne, mais do la nouvelle société africaine en tressaillit : ce
l'ut la suppression de ce qu'on nomme en Algérie la responsabilité des tribus.
La tribu, nous l'avons dit, privée de tout pouvoir politique, de toute attribution souveraine, conserve au premier degré, en toute matière, sa propre administration sous la surveillance du chef que le gouvernement français lui nomme. C'est ainsi qu'en matière financière elle perçoit ses propres impôts, n'étant tenue qu'à en verser le montant fixé entre les mains des agents du trésor français. Par un arrangement analogue, bien que dépourvue de toute justice criminelle, c'est elle qui doit être tenue, en partie du moins, de faire sa propre police, de rechercher, de livrer à nos tribunaux les coupables des délits commis sur son territoire. Grâce à ce moyen expéditif, elle échappe à l'ingérence trop continuelle de nos agents dans ses propres affaires, et nous évitons nous-mêmes la nécessité de créer et de solder un personnel immense de gendarmes et de surveillants. A cette indépendance pourtant il faut bien une sanction, car on ne peut s'attendre que la tribu recherche, découvre et livre le criminel par haine du mal et par pur goût de justice. On ne trouve pas chez les tribus arabes (trouve-t-on même dans les villages de France ?) cette indignation gratuite et désintéressée contre le crime. De là une disposition déjà ancienne en vertu de laquelle la tribu dont le territoire a été le théâtre d'un crime et d'un délit est passible d'une amende collective, si, dans un délai donné, le criminel n'est pas découvert et remis aux mains de la justice française : disposition plus singulière en aj)parence qu'en réali-
— lti« — lé, car elle consiste au fond à considérer la tribu entière comme un être moral dans l'intérieur diKjiicl on se relire à pénétrer, et qui est solidairement responsable de tout ce qui se passe dans son sein ; disposition transitoire assurément, mais transitoire comme la tiibu même, dont elle garantit à la fois l'indépendance et la paix, la libei lé et l'obéissance. Grâce à cette surveillance que la tribu tout entière est intéressée à exercer sur elle-même , grâce à cette espèce d'abonnement fait avec la justice française, se maintient l'étrange phénomène dont tous les voyageurs sont surpris : la sécurité parfaite dans un pays oi!i il n'y a ni roules, ni population, ni gendarmes. Chaque Arabe est transformé en officier de police, ayant pour faire son métier en conscience, en même tem|)s que toutes les facilités du monde, une raison personnelle et pressante.
Le nouveau ministre n'en jugea pourtant point ainsi : soit que, voulant détruire d'un coup l'édifice de la tribu, ce fût à la clef de voûte même qu'il eût dessein de porter la main, soit tout simplement qu'à distance il ne pût s'arracher à l'empire des habitudes européennes, toujours est-il que, dès le 25 novembre 1858, une circulaire de sa main vint expressément interdire d'exercer, en cas de crime ou de délit aucun recours solidaire contre les tribus, ce genre de recours étant considéré comme une mesure extrême et violente contraire à l'équité et à la raison, parce qu'elle frappait indistinctement les innocents et les coupables.
Si les autres réformes du ministre avaient été ptutôt
des paroles que des actes et demeuraient des principes sans conséquence, celle-ci, à coup sûr, échappait à ce reproche. Ce n'était point par défaut cette fois, c'était par excès d'application possible qu'elle péchait ; ce n'était point une lettre morte, mais bien le signal d'un bouleversement profond et complet. Aussi à la réception de la circulaire, l'émotion de tous ceux à qui était confié le maintien de la paix publique fut extrême. Les obstacles, les périls, les objections, les craintes se présentaient en foule à leur esprit. Ils voyaient échapper de leurs mains non-seulement le moyen le plus efficace et le plus économique, mais le seul en vérité qu'ils possédassent pour faire régner sur des espaces immenses une apparence de sécurité. Où prendre et comment faire sortir de terre la nuée d'agents de police nécessaire pour remplacer ce contrôle réciproque exercé par l'intérêt personnel dans une étroite réunion d'hommes dont tous les membres sont à portée de se connaître, de s'apprécier et par là même de se soupçonner mutuellement? Vingt-cinq mille soldats faisant patrouille dans les gorges de l'Atlas n'y auraient suffi qu'imparfaitement, car la connaissance de la langue et des mœurs leur aurait toujours manqué, et en fait de surveillants le nombre est loin de valoir la qualité. Puis du moment où la tribu n'allait plus être collectivement intéressée à dénoncer les criminels qu'elle renferme dans son sein, elle allait devenir collectivement intéressée à les cacher ; car les habitudes de communauté sont si étroites dans une tribu, et en même temps les idées morales y sont si relâchées, que si tous les membres ne partais
gent pas la peine d'un brigandage, il l'aut s'attendre que tous en partageront les profits. S'ils ne sont pas les surveillants et les délateurs, ils seront les complices et les receleurs les uns des autres. Tout Arabe, s'il n'e^t l'auxiliaire intéressé de la police française, en est l'ennemi naturel. Enfin du brigandage habituel et impuni à la révolte, pour des gens qui vivent toujours en armes, il n'y a qu'un pas, il n'y a que la différence du petit au grand, de l'opération en gros à l'opération en détail. C'était donc la soumission même de la contrée, ce merveilleux résultat, le plus précieux, le seul complet de trente années de conquête dont la circulaire du 2/i novembre compromettait en quelques lignes l'existence : exactement comme dans un barrage qui retient une masse d'eau, la main maladroite qui détache une cheville inaperçue peut amener un débordement.
Les plus vives, les plus instantes réclamations furent sur-le-champ adressées à Paris : commandant supérieur des troupes, ofTiciers, administrateurs, tous furent unanimes dans l'expression de leurs craintes et dans leurs représentations. Aucun ne fut écouté. Par de nouvelles instructions du 22 décembre, le ministre. consentant à peine à admettre quelques exceptions pour des cas extrêmes, maintint la mesure elle-même, en s'appuyant cette fois sur les motifs les plus significatifs. Elle était destinée dans sa pensée, dit-il, à faire cesser «l'état ■exceptionnel auquel étaii>nt soumises depuis trop longtemps les tribus arabes et à les faire participer au bénéfice du droit commun de la France. Rien, ajoutait-il, ne pouvait le faire
rétrograder dans cette voie, dût-il forcer la main à ces dépositaires de la tradition qui s'obstinent à regarder en arrière pendant que la société progresse, etc. »
Une telle réponse, disons mieux, une telle menace, qui n'avait qu'une adresse possible et qui trouva tout de suite le chemin de la publicité, mit le comble à l'embarras déjà extrême et violent oii se trouvait jetée d'un seul coup toute l'administration chargée du gouvernement des tribus. D'une part en effet, par la suppression même de la responsabilité collective, elle perdait son principal moyen d'action sur ses subordonnés ; de l'autre, par le nouveau considérant qui confirmait la mesure, elle était officiellement avertie (et tout le public de la colonie en même temps ) qu'elle avait perdu la confiance et l'estime de son supérieur. Désarmée devant les Arabes, elle se voyait dénoncée aux Européens comme animée d'un esprit rétrograde, jalouse des progrès de la colonie et volontairement coupable de leur retard. Dans la lutte journalière où elle s'épuisait contre la rébellion à peine domptée de la nature et des hommes, elle se voyait retirer tout ensemble et la force de se faire obéir au-dessous d'elle et la confiance d'être soutenue d'en haut. Mise en suspicion notoire et en quelque sorte à l'ordre du jour de la colonie, c'était désormais à elle que tout mécontent était engagé à s'en prendre, soit de ses griefs passés, soit de ses désappointements futurs. Le ministre se déchargeait ainsi sur ce'bouc émissaire de tous les échecs qu'il pouvait rencontrer dans sa marche réforma-
Irice, de toutes les déceptions ou de tous les troubles qui pouvaient naître sous ses pas.
C'est alors que se développa dans toute sa bizarrerie le scandale de cette situation étrange que nous avons essayé de dépeindre au commencement de ces essais : une administration" en exercice et ostensiblement désavouée par son supérieur , livrée publiquement par lui aux mépris de ses administrés comme aux attaques d'une opposition passionnée. Ce fut à partir aussi de ce même moment que comme si la désignation des circulaires n'était pas elle-même assez claire, le commentaire en fut offert chaque matin par une presse injurieuse, brusquement émancipée, tout empreinte d'un liel révolutionnaire , et dont les procédés de discussion rappelaient nos jours d'anarchie. Sous un régime de liberté complète, cette presse n'eut sans doute pas obtenu d'hommes assurés de l'estime publique, et accoutumés à braver d'autres épreuves, même un instant d'attention. Mais il était impossible de ne pas remarquer que la liberté ne s'exerçait pas indiffféremment dans tous les sens, et qu'aux plus vifs emportements contre tout le personnel de l'administration ne manquaient jamais d'être joints des éloges presque aussi vifs pour le ministre , sans qu'une fois en six mois ce mélange singulier se soit attiré un de ces désaveux officiels qu'en France le Moniteur prodigue si souvent au zèle officieux de ces défenseurs. Aussi à tort ou à raison on n'aurait ôté de l'esprit de personne que cette presse opposante avait permission eft même commission du chef de courir sus aux agents. En tout cas, entre le ton de ses
principaux articles et celui des circulaires olUcielles existait un rapport qui ne pouvait échapper à l'oreille la moins musicale. Les circulairesdonnaient la note, la presse faisait les variations. Sous l'empire de telles excitations, l'hostilité déjà ancienne dont l'autorité militaire était l'objet, se donnait carrière en liberté et s'exaltait chaque jour davantage en s'exprimant chaque jour plus haut. En même temps la position des serviteurs ainsi Uvrés par leur maître, prenait une teinte ridicule qui aurait poussé à bout les plus endurants. La patience n'étant pas précisément la vertu que développe l'uniforme, ce fut bientôt dans tous les rangs def l'administration militaire un découragement mêlé d'irritation. Des hommes encore jeunes, ayant l'avenir devant eux et la plus honorable carrière ouverte, appartenant tous à des régiments où ils pouvaient rentrer à volonté, n'avaient aucune raison pour continuer plus longtemps à rendre, aux dépens de leur considération, des services ingrats dont ils étaient payés par de mauvais compliments. Juste au même moment les premiers bruits de complications européennes se répandirent en Afrique. Du pied des Alpes les premiers sons de la trompette guerrière se firent entendre même à travers les mers. L'attrait du champ de bataille venant alors se joindre au dégoût de fonctions désormais sans récompense, exerça un empire irrésistible. De tous les postes de l'administration militaire depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbles, les démissions arrivèrent en foule, toutes appuyées sur un motif qui rendaient le refus presque impossible. De braves gens, voyant que leurs efforts
— 17/i — n'étaient plus appréciés sur le théâtre où lis avaient dépensé leur jeunesse, ne demandaient à la France d'autre faveur que d'aller ailleurs lui olTrir leur vie. Que ce résultat eût été prévu, désiré nu non, le nouveau ministre voyait par là toute l'administration militaire fondre pour ainsi dire entre ses mains.
Quelles résolutions aurait-il prises pour y suppléer? Où aurait-il trouvé des auxiliaires pour combler les vides et remplir les rangs délaissés ? A cette question suggérée de toutes parts par une curiosité naturelle, un événement imprévu le dispensa de répondre. Des motifs de haute politique déterminèrent tout d'un coup le prince Napoléon à sortir du ministère qu'il avait lui-même créé, et qui semblait n'avoir d'autre raison d'être que sa présence. Cette retraite inopinée éteignit pour ainsi dire sur place toute l'effervescence et ne laissa de place qu'à la surprise. Le novateur se retirait, laissant toutes les passions aux prises, toutes les questions soulevées, toutes les espérances éveillées, et passant à son successeur le soin de tout apaisdr, de tout résoudre et de tout satisfaire. Romulus disparaissait dans le nuage ; mais Rome n'était pas fondée.
Plus d'un an déjà s'est écoulé depuis ce coup de théâtre, et cependant nous devons arrêter ici l'histoire du ministère de l'Algérie. Depuis cette époque, en effet, le mouvement, si violemment imprimé et si brusquement arrêté, n'a pour ainsi dire plus fait un pas. L'administrateur éclairé que le choix du gouvernement a appelé à remplacer le prince au ministère, trouvant tant de problèmes posés devant lui, et tant de passions excitées au-
tour de ces problèmes, a jugé, non sans raison, qu'il fallait se réserver à lui-même le temps d'étudier et laisser à d'autres autour de lui le temps de se calmer. Par deux décisions qui ont suivi de près son entrée au pouvoir, il a retiré en fait, sinon en principe, les deux mesures tîapitales de son prédécesseur, et rétabli, provisoirement du moins, l'interdiction d'acquérir et la responsabilité collective. Puis, la sécurité du jour ainsi assurée, il s'est renfermé dans un silence dont il paraîl avoir quelque peine à sortir. Nous sommes loin de le blâmer de cette abstention calculée. Il y a des situations si troublées et si mal assises que l'action y est impossible, [et que 'le repos en est le seul remède. Des secousses précipitées avaient fait lever sur la voie de tels tourbillons de poussière qu'il fallait bien les laisser un peu tomber avant de se remettre en roule. Toutefois, cette attente ne peut se prolonger indéfiniment, et, au gré de l'Algérie, déjà a-telle trop duré ; car elle lient en suspens tous les intérêts et tous les esprits. Violemment arrachée à un passé qui avait ses défauts comme ses mérites, mais qui procédait du moins par un système fixe et déterminé, l'Algérie ne voit se tracer aujourd'hui devant elle aucune direction précise. Le doute plane en toute chose sur son avenir. La nouvelle administration, après une première épreuve assez malheureuse, paraît manquer de confiance en ellemême ; les vices de son organisation, que toute l'habileté et toutes les bonnes intentions du monde ne suffisent pas à pallier, la gênent et l'intimident ; l'ancienne, dont tous les fondements ont été ébranlés, ne saurait renaître. De
tous les lléaux qui peuvent atteindre et paralyser une société, naissante, l'incertitude est pourtant \v, pire. Mieux vaudrait un mauvais système que point de système du tout. Que ce soit là notre excuse si dans un dernier chapitre nous nous hasardons à présenter quelques idées personnelles, dictées par un intérêt vif pour ce beau pays. Nous voudrions sincèrement contribuer, pour notre part, à dissiper ses obscurités et à poser quelques jalons dans une voie qui sans être rétrograde ne fût pas aventureuse.