CHAPITRE II
Première lettre de Fontanes. — Première lettre de Chateaubriand. — Comparaison et critique littéraire. — Conversion de Chateaubriand. —Rapide composition du Génie du. Christianisme. — Feuilles imprimées à Londres, à vendre en France. — Prix demandé. — L'Apologie dans sa forme première. — Indiscrétion de Sainte- Beuve. — Variations du titre. — Prosélytisme de néophyte. — Fontanes voltairien. — 11 devient personnage officiel. — Lettre d'un « Athénien ». — Dernière lettre de l'exil.
La correspondance de'bute par une lettre de Fontanes. Elle exprime avec grâce et fraîcheur la sincère admiration de cet homme de goût pour le talent encore ignore' et encore indiscipliné du jeune Breton; elle dit surtout, avec un vif accent, l'amitié qu'il gardait au malheureux émigré, amitié qu'il s'efforçait de rendre secourable; car, chez Fontanes, telle était l'amitié, poétique et pratique, de bon conseil et de fraternel appui.
28 juillet 179S.
Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de Londres, je vous jure que les miens n'ont pas été moins réels. Vous êtes la
seconde personne à qui, dans le cours de ma vie, j'aie trouvé une imagination et un cœur à ma façon. Je n'oublierai jamais les consolations que vous m'avez fait trouver dans l'exil et sur une terre étrangère. Ma pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai quitté, se tourne vers les Natchez. Ce que vous m'en avez lu, et surtout dans les derniers jours, est admirable et ne sortira plus de ma mémoire. Mais le charme des idées poétiques que vous m'avez laissées a disparu un moment à mon arrivée en Allemagne.
Les plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles que je vous avais racontées en vous quittant. J'ai été cinq ou six jours dans les plus cruelles perplexités. Je craignais même des persécutions contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd'hui fort diminuées. Le mal môme n'a été que fort léger; on menace plus qu'on ne frappe, et ce n'était pas à ceux de ma date qu'en voulaient les exterminateurs. Le dernier courrier m'a porté des assurances de paix et de bonne volonté. Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche, dès les premiers jours du mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt de Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres; que ne puis-je dire aussi les Natchez ! L'orage inattendu qui vient d'avoir lieu à Paris est causé, j'en suis sûr, par l'étourderie des agents et des chefs que vous connaissez. J'en ai la preuve évidente entre les mains. D'après cette certitude, j'écris Great Pulteney street [rue où demeurait M. du Theil], avec toute la politesse possible, mais aussi avec tous les ménagements qu'exige la prudence. Je veux éviter toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je veux choisir.
Au reste, je parle encore de vous avec l'accent de l'amitié, et je souhaite du fond du cœur que les espérances d'utilité qu'on peut fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions qu'on m'a témoignées à cet égard, et qui sont si bien dues à votre personne et à vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher ami, devenez illustre. Vous le pouvez : l'avenir est à vous. J'espère que la parole si souvent donnée par le contrôleur général des finances est au moins acquittée
en partie. Cette pensée me console, car je ne puis soutenir l'idée qu'un bel ouvrage est arrêté faute de quelques secours. Ecrivez-moi; que nos cœurs communiquent, que nos muses soient toujours amies. Ne doutez pas que lorsque je pourrai me promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et des rieurs à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je serai seul tant que je ne serai pas auprès de vous. Parlez-moi de vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant : j'ai fait la moitié d'un nouveau chant sur les bords de l'Elbe, et j'en suis plus content que de tout le reste. Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.
FONTANES
Voici la réponse de Chateaubriand :
15 août 1798 [v. s.).
Je ne puis vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé en recevant votre lettre. Il a été en proportion de la solitude de ma vie, et des longues heures que je passe seul avec moi-même; vous sentez combien les marques du souvenir d'un ami de votre espèce doivent être chères alors. Si je suis la seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques rapports d'âme avec vous, vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme : tête, cœur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie. Il ne me manque plus que de connaître l'ami dont vous m'avez fait un si grand éloge [Joubert], pour vous connaître dans toutes les parties de votre existence.
J'ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux travaux au bord de l'Elbe. Vous possédez, sans aucun doute, le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon cher ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit
36 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMis
d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être que quelques cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez été. C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde. Vous le possédez, cet art qui s'assied sur les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les tems. Est-il donc possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée ? Vous savez que tout ceci n'est pas un pur jargon de ma part, je vous ai souvent parlé à ce sujet; votre paresse me tient au cœur.
De vous à moi, et de la Grèce sauvée aux Natchez, la chute est immense; mais vous voulez que je vous parle de moi. Je vous dirai que le courage m'a abandonné depuis votre départ; tout ce que j'ai pu faire a été de mettre au net un troisième livre et d'imaginer une nouvelle division du plan. Chaque livre portera un titre particulier. Les deux premiers, par exemple, s'appelleront les livres du Récit; le troisième, le livre de V Enfer ; le quatrième, le livre des Mœurs ; le cinquième, le livre du Ciel; le sixième, le livre d'Othaïli; le septième, le livre des Loix, etc., etc.; de même que les anciens disaient le livre de la Colère d'Achille, le livre des Adieux d'Andromaque, etc., et de même qu'Hérodote avait divisé son histoire. Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi revivre a quelque chose de singulièrement attrayant, et d'ailleurs favorise beaucoup mon travail.
Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement. J'ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble. J'ai dîné seul sur la colline, dans cette petite chambre où nous avions vu le soleil couchant; j'ai visité les jardins sur les bords de la rivière; j'ai eu deux longues conversations avec M. de L[amoignonJ. Par ailleurs, j'ai laissé là toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois presque plus PjanatJ. Quelques personnes m'ont questionné sur votre compte. J'ai répondu comme je le devais. Il paraît que beaucoup de petites gens sont peu contens de vous. Au nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre, laissez à d'autres que vous un métier
indigne de vos talens et qui troublerait le reste de votre vie et celle de vos amis.
Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami ? Je ne sais, mais je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que je n'ai besoin de vous. Votre famille et vos amis vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de ressources que je ne puis en trouver en moi. D'ailleurs, il y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de mon intérieur, et il faut à la fin qu'il s'épuise. Et puis, cet Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque tems une grande douceur, devient une grande amertume!
Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très souvent. Parlez-moi de vos travaux, et de cette femme admirable (1) que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup fait pour [vous. Des hau] (2) teurs du bonheur ne m'oubliez pas. Indiquez-[moi] de nouveau les moyens de correspondre avec vous; je suppose que les premières adresses que vous m'aviez données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au très sincère attachement de votre ami des terres de l'exil.
Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au cœur dans une liaison commencée par deux Français malheureux, loin de la patrie ? Cela ressemble beaucoup à celle de René et ù'Outougamis : nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux.
Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des finances [M. du Theil] n'a point tenu sa parole et je suis fort malheureux. Rappelezmoi au souvenir de l'ancien ami F[lins] (3).
Le style des deux lettres serait à comparer. Celui de Fontanes est plus coulant, plus uni, plus pur. A peine avaitil quitte' la France, et il y rentrait avec empressement. Il
(1) Mme Bacciochi, sœur de Bonaparte.
(2) Mots enlevés par le cachent.
(3) Bibl. de Genève. — Original autogr., sans suscription ni signature.
n'avait pas cessé d'en parler et d'en cultiver la langue. Celui de Chateaubriand, très curieux à observer sous cette date, est moins re'gulier, moins net, parfois un peu e'trange; mais de'jà il te'moigne de plus de force; il a du feu, du souffle, de l'ampleur, — de l'aile.
Quelques courts passages de cette lettre sont cite's dans le portrait de Fontanes par Sainte-Beuve.
Contrairement à ses bonnes habitudes, le critique a supprime' des bouts de phrase un peu traînants : « Il est malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire... » « Vous ne laisserez peut-être que quelques cartons... »
Certes, le goût ne peut qu'approuver. Ainsi alle'ge's, les extraits ont meilleur mine; mais ils perdent une certaine saveur et valeur critiques; ils ne donnent plus la ve'ritable manière, le vrai point de de'part et de comparaison, la date.
« Première et affectueuse lettre du premier ami que j'aie compte' dans ma vie » : c'est en ces termes que Chateaubriand fera mention, dans ses Mémoires, de la lettre de Fontanes.
Elle lui resta toujours chère et comme sacrée.
A travers les vicissitudes d'une existence longue, voyageuse et tourmentée, il l'avait conservée, lui à qui l'on serait tenté de reprocher la perte d'autres correspondances non moins précieuses. J'ai tenu dans mes mains l'autographe — un peu déchiré, autant qu'il m'en souvient.
Avant la lettre « à la citoyenne [Fontanjes », nous devons rappeler le double deuil, le double coup de foudre qui terrassa le sceptique auteur de l'Essai sur les Révolutions et changea si heureusement la direction de ses pensées.
Une lettre de sa sœur Julie vint lui annoncer la mort de
CORRESPONDANCE DE L'EXIL 3o,
leur sainte mère : « ... Si tu savais combien de pleurs tes erreurs lui ont fait répandre, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison. Si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire... »
Bien que la lettre soit datée du ier juillet 1798, Chateaubriand ne la reçut que de longs mois après celle de Fontanes, datée du 28 juillet de la même année. En ce temps-là, et de France en Angleterre, les communications ne pouvaient être ni promptes ni régulières.
Cette lettre de MmC Julie de Farcy serait à relire avec les commentaires de Chateaubriand dans le Génie du Christianisme et dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
Mme de Farcy est cette admirable chrétienne dont l'abbé Caron a raconté la vie. Avant de se donner toute à Dieu, elle avait aimé le monde; elle avait même obtenu des succès dans la société littéraire du xvuie siècle. La Harpe goûtait son esprit, ses vers et son commerce.
Chateaubriand affectionnait beaucoup cette sœur. Après Lucile, c'était la préférée (1).
Le souvenir de mes égarements répandit sur les derniers jours [de ma mère] une grande amertume : elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait
(1) Les deux plus anciennes lettres de lui que je connaisse sont de 1789. Il avait alors vingt-un ans. Je lis dans la seconde, « du samedi soir 28 mars, Fougères, hôtel Marigny » :
« ... J'ai, mon cher Châtenet, passé des jours et des nuits bien tristes, auprès du lit de ma sœur. Il est si douloureux de voir souffrir une personne qu'on aime. » Cette sœur, c'était Julie.
plus. Elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles, ma conviction est sortie du cœur. J'ai pleuré et j'ai cru.
Lorsque Chateaubriand e'crività Fontanes, le i5 août 1798, la lettre que nous venons de lire, e'videmment il n'avait pas reçu la douloureuse missive. Celle-ci éprouva donc un long retard; et le détail marqué dans les Mémoires, que le Génie du Christianisme « fut commence' à Londres en 1799 », doit être d'une rigoureuse exactitude.
Au surplus, une phrase du passage cite' suppose également un retard plus ou moins long : « Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur n'existait plus. » D'après l'abbé Caron, Mme de Farcy mourut le 22 juillet 1799.
Je relève soigneusement ces dates : elles ont leur importance, en raison des doutes émis par les philosophes sur les motifs de la conversion.
On ne se contenta pas de suspecter la sincérité' des motifs exposés dans la préface du Génie du Christianisme', on alla jusqu'à la calomnie la plus odieuse : on sema le bruit que la mère de Chateaubriand était morte avant la publication de YEssai, et qu'ainsi la préface du Génie du Christianisme reposait sur une fable.
Ceux qui disaient ces choses-là étaient-ils mes amis, mes proches ? Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets ? Pouvaient-ils, par leur témoignage, déterminer l'instant où j'avais versé des pleurs? S'ils étaient étrangers à toute ma vie ; s'ils avaient ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur avait revélée; s'ils étaient en France, lorsque je languissais dans la terre
de l'exil, comment osaient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir, ni prouver? Ah! loin de moi la. pensée que des hommes qui prétendaient fixer V époque de mes malheurs avaient des raisons particulières de la connaître !
J'ai cité le texte même de la lettre de ma sœur que j'ai entre les mains (1). Cette lettre est du Ier juillet 1798.
Voici un autre document dont on ne niera pas l'authenticité :
« Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, pour l'an VI de la République. — Le douze prairial an VI [31 mai 1798 ... Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée... est décédée au domicile de la citoyenne Gouyon... ce jour à une heure après-midi. »
La publication de V Essai remonte aux premiers mois de 1797... Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère (2) !
Ces dates ont un autre avantage : elles montrent avec quelle enthousiaste et prodigieuse rapidité l'ouvrage fut composé, du moins dans sa forme première. « Une espèce de fièvre dévora » le jeune auteur « pendant tout le temps de la composition ».
Un mois ne s'e'tait pas écoule' : du 22 juillet, date de la mort de sa sœur, au 19 août 1799, date de la lettre qui suit; et déjà le livre s'imprimait ou plutôt était sur le point de s'imprimer.
Est-ce croyable ?
Oui, si l'on veut bien se rappeler « l'opiniâtreté de Chateaubriand à l'ouvrage »; oui, si l'on veut bien tenir 'compte de ce fait que « ses matériaux étaient dégrossis de longue main par ses précédentes études ».
(1) Écrit en 1826.
(2) Préface de l'Essai, édition de 1826.
Sur cette assertion de Chateaubriand, Villemain e'met des doutes bien peu justifiés : « Peut-être paraît-il moins sincère et moins exact lorsque... il se montre si bien préparé à cette œuvre nouvelle. « Mes matériaux, dit-il, e'taient dégrossis. » Ces paroles sembleraient un peu contredire cette grâce du cœur, cette illumination par la douleur dont l'auteur de V Essai a parle plus haut. »
Homme d'éloquence et d'esprit, où voyez-vous une contradiction, si légère soit-elle ? Matériaux dégrossis? Pourquoi non ? Les Natche\, Atala, René, n'étaient-ils pas composés ? U Essai n'était-il pas imprimé ? Or, « un grand nombre des meilleurs morceaux des Natche\ », Atala,Renê, et « quelques chapitres de Y Essai », notamment le portrait de Jésus-Christ, « furent transportés dans le Génie du Christianisme ». Tel est le fait : chacun le peut vérifier comme je viens de le faire.
D'autre part, et c'est encore lui qui le déclare, « dans sa jeunesse, il a souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où il était assis ».
En quoi ces emprunts aux précédents travaux, sans parler des autres esquisses, peuvent-ils bien contredire les larmes versées, la grâce du cœur, l'illumination par la douleur? Ce qu'il faut voir, c'est le travail fiévreux qui profite des matériaux accumulés, et les retourne, dans le sens du Christianisme.
Je ne suis pas trop étonné que Chateaubriand annonce à ses amis de France, le 19 août, un volume in-8° de 460 pages.
Le 25 octobre, il parlera non plus d'un volume, mais de deux in-S0 de 35o pages chacun.
Entre ces deux dates, authentiques l'une et l'autre, on voit la prodigieuse rapidité du travail. Cela ne souffre aucune contestation, puisque les deux lettres autographes de 1799 subsistent.
La rapidité du second travail rend parfaitement acceptable la rapidité' du premier.
Au point de vue de la composition initiale, et d'ailleurs à tant d'autres points de vue, la lettre suivante mérite d'être lue avec une très particulière attention.
Ni Sainte-Beuve, ni Villemain ne lui ont emprunté un seul mot. Peut-être aussi ne reçurent-ils communication que d'une partie de la correspondance.
19 août 1799 (v. s.).
Citoyenne,
On cherche à vendre pour cent soixante pièces de vingt-quatre livres, à Paris, les feuilles d'un ouvrage qui s'imprime chez l'étranger et qui a pour titre : « De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts. » Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un volume d'environ 430 pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des Dieux, et autres livres de ce genre. Il se divise en sept parties.
La première traite des mystères, des sacrements et des vertus du Christianisme, considères ?norale?nent et poétiquement.
La seconde se rapporte aux traditions des Écritures.
Dans les troisième et quatrième parties, on examine le Christianisme employé comme merveilleux dans la poésie.
La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en général, tel que les fêtes, les cérémonies de l'Église, etc., etc.
La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait pour les morts.
La septième enfin se forme de sujets divers comme de quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les hospices, sur le culte des croix, des saints, des Vierges dans le désert, sur les harmonies entre les grands effets
de la nature et la religion chrétienne, etc., etc. Un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez, est du même auteur.
On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour la vente des feuilles, et pour les papiers publics, lorsqu'il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le plus tôt possible, à ce sujet, un mot par la voie d'Hambourg, ou toute autre voie, à MM. Dulau et Cie, libraires, Wardour street, à Londres. La maison de ces citoyens est fort connue dans la librairie et est co-propriétaire du manuscrit avec l'auteur. Si quelque libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert, les citoyens Dulau et Cie les lui feront passer régulièrement et promptement à mesure qu'elles se tireront à Londres, et ils s'engageront de plus à ne publier chez l'étranger que lorsque l'édition de Paris aura été mise en vente. L'arrangement des cent soixante louis n'est pas, au reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer à volonté. Que vous obteniez plus ou moins, que l'on fasse le payement en argent ou en livres à votre choix et expédiés pour le citoyen Dulau. tout cela est égal à l'auteur. Vous aurez même les feuilles pour rien, si vous les demandez pour vous-même et dans le dessein de vous en servir pour le mieux. Il n'y a pas un mot de politique, dans l'ouvrage, qui puisse en empêcher la vente. Il est purement littéraire et nous connaissons bien votre indulgence pour l'auteur. Nous croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C'est peut-être ce qu'il a fait de mieux jusqu'à présent, outre ce que l'ouvrage contient par ailleurs des Natchez, afin de donner au public un avant-goût de cette épopée de l'homme sauvage. Le morceau sur le clocher, le tombeau dans l'arbre, le coucher de soleil en pleine mer, le couvent au bord d'une grève, et quelques autres encore s'y trouvent.
Quel long silence, chère citoyenne, et que de choses d'amitié on aurait à vous dire ! Mais dans ces temps de calamité, il ne faut mettre dans une lettre que les mots absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenir.
Vous savez que, répondant par Hambourg, il faut avoir un corres-
pondant pour recevoir votre lettre et l'expédier pour l'Angleterre. Vous vous en procurerez un fort aisément (i).
{Suscription) A la citoyenne
es,
à Paris.
Le nom tracé dans la suscription est effacé. Je crois le rétablir en lisant Fontanes. Les allusions de la lettre m'y autorisent pleinement. D'ailleurs, ne suffit-il pas que l'autographe figure parmi les papiers de Fontanes ? Il est accompagné de deux copies, toutes deux de la même main; l'écriture n'est plus celle de Chateaubriand. Ces deux copies présentent quelques légères différences de rédaction; en outre elles ne portent pas en tête, ni dans le corps, le mot « citoyenne »; le paragraphe de la fin « quel long silence » ne s'y trouve pas. L'une de ces copies est datée du 20 août 1799; elle offre au commencement et à la fin les initiales F. S. L'autre est datée du 26 août 1799; elle offre en tête et à la fin les initiales L. M.
Petits problèmes à résoudre et dont la solution m'échappe.
Peut-être ces copies étaient-elles destinées, la première, marquée des initiales F. S., à Fontanes, errant de ville en ville en Allemagne; la seconde, avec les initiales L. M., à M. Lemierre, neveu du poète du même nom et traducteur des poésies de Gray. Il avait écrit de Paris le i5 juillet 1797, à Chateaubriand, que l'Essai « avait le plus grand succès » (2).
La seconde copie se termine par les lignes suivantes : « Si ie citoyen F. S. était à Paris et relevé du décret qui l'a
(1) Bibl. de Genève. — Original autogr.
(2) ^Mémoires d'Outre-Tombe.
condamné à l'exportation, nous vous prions de le voir et de lui parler de nous. >
Voici la troisième lettre de Chateaubriand, en re'ponse à une lettre de son ami, pleine de tristesse. Publiée par Sainte- Beuve (i) sans la «permission » de Mlle de Fontanes, celle-là donna lieu à un incident pe'nible qui sera raconté en détail.
Indiscrétion à part, la lettre n'y a pas perdu : il faut même convenir qu'elle y a gagné.
Avant de la produire dans l'article du Moniteur intitulé : Anniversaire du « Génie du Christianisme », Sainte-Beuve en discute et en mesure la portée avec un lumineux bon sens :
c La sincérité de l'émotion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du Génie du Christianisme^ est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci, dont Mme la comtesse Christine de Fontanes, fille du poète, possède l'original, et qui, n'étant destinée qu'à la seule amitié, en dit plus que toutes les phrases écrites ensuite en vue du public. On nie permettra de ta donner ici tout entière : c'est un titre essentiel ; c'est la seule réponse victorieuse qui se puisse opposer aux notes marginales qu'on invoque, et dont j'ai cité quelques-unes, du fameux exemplaire de l'Essai. Confidence intime contre confidence; et, à quelques mois de date, un cœur qui se retourne et se réfute éloquemment avec sanglots. Le ton de cette lettre paraîtra certainement étrange, le style est exagéré ; celui qui écrit est encore sous l'empire de l'exaltation, mais le caractère véridique de cette exaltation ne saurait être mis en doute un moment. »
(i) Causeries du Lundi, t. X. — Lundi 17 avril 1854.
Ce 27 octobre 1799 (Londres).
Je reçois votre lettre, en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré l'âme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les choses démon cœur, et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie. Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres Siens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœur que j'aimais tendrement [Mmo de Farcy], et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d' attachement dans un monde dont les figures changent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé afin que j'élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain
que je suis que là gît la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le coeur de l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants.
Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous intéressez. Je ne saurais guère vous en donner une idée à cause de l'extrême variété des tons qui le composent ; mais je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natche\. Puisque je vous ai entretenu de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C'est dans la septième partie où, après avoir passé en revue les tombeaux chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit transporter les cendres de nos pères hors de l'enceinte des villes, sous je ne sais quel prétexte de santé : je dis... {Suivent deux citations. — Voir Génie du Christianisme.)
Je n'ai pas besoin de dire qu'auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos cimetières dans nos campagnes, les tombeaux chez les sauvages de l'Amérique (où se trouve le tombeau dans l'arbre), etc. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage-; le voici : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre. Il formera deux volumes in-8°, de 350 pages chacun.
Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la G[rèce] S[auvée] ? Vous parlez de talents : que sont les nôtres auprès de ceux que vous possédez! Comment persécute-t-on un homme tel que vous? Les misérables! mais enfin ils ont bien renié Dieu qui a fait le ciel et la terre ; pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Etre tout puissant?
Tâchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question; mais
au nom du ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics lorsqu'il paraîtra ; écrivez-moi souvent. Voici l'adresse à employer : A M. César Godefroy, négociant à Hambourg, sur la première enveloppe, et, au dedans, à MM. Dulau (i) et Cie, libraires. Mon nom est inutile sur l'adresse; mettez seulement, après Dulau, deux étoiles **...
Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme auquel vous me léguâtes à votre départ. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu, que toutes les bénédictions du ciel soient avec vous! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir!
On a demandé de quel admirable jeune homme il s'agit ici. Chateaubriand l'a dit dans ses Mémoires :
Je passai une partie del'étéde 1799 à Richmond, avec Christian de Lamoignon, m'occupant du Génie du Christianisme. Je faisais des nagées en bateau sur la Tamise ou des courses dans le parc de Richmond.
Aux réflexions de Sainte-Beuve sur cette lettre, j'ajouterai ceci comme correctif et complément :
« Le style est exagéré », dit-on. Il eût été d'une critique
(1) Bénédictin de Sorèze, homme d'esprit et de jugement, que l'émigration avait fait libraire à Londres. On racontait, au captif de Sainte-Hélène, que la première idée du Génie du Christianisme venait de ce libraire : « Dulau fit observer à Chateaubriand que les lieux et les temps n'étaient plus favorables aux déclamations antireligieuses; qu'elles étaient devenues banales et de mauvais ton ; que le moyen le plus sûr de capter désormais l'intérêt public serait de prendre le contre-pied, de se vouer au contraire à la défense de la religion. M. de Chateaubriand le crut et fit son Génie du Christianisme. » Cette histoire, et d'autres plus piquantes, sur l'auteur de Bonaparte et les Bourbons, amusèrent un moment le grand homme. Voir le Mémorial de Las Cases.
5o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
plus délicate de remarquer que ce n'est plus le style d'un simple correspondant.
L'apologiste tient la plume : deux ou trois passages de la lettre feraient belle figure dans le Génie du Christianisme.
Or la raison de cette vive éloquence, déploye'e dans une lettre privée, quelle est-elle? Chateaubriand est tellement plein de son rôle ou plutôt de sa mission, que déjà, et avant d'agir sur le public, il essaie d'agir sur son ami; peut-être se reprochc-t-il d'avoir exalte' les solutions matérialistes dans leurs conversations de Londres, et désire-t-il re'parer le mal en travaillant à ramener Fontanes au christianisme. En même temps, il s'efforce de lui donner une ide'e de ses nouvelles e'tudes ; la lettre serait comme un échantillon du style et du genre.
Je résume : il faut voir, dans cette lettre, non seulement la sincérité' et l'exaltation de l'écrivain, mais l'ardent prosélytisme du ne'ophyte et de l'ami.
Fontanes avait quitte' l'Angleterre pour Amsterdam : il revint à Hambourg, séjourna à Francfort-sur-le-Mein ; ses lettres d'alors peignent plus vivement son âme et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres nécessaires... A travers ses mille angoisses, il travaillait à sa Grèce sauvée, et, comme il l'écrit, s'y jetait à corps perdu... Son cri perpétuel en écrivant à Mmc de Fontanes et à son ami Joubert, était : « Ne me laissez point en Allemagne : un coin et des livres en France !... Je ne veux que terminer dans une cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé; quand il sera rini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir (i). >
(i) Sainte-Beuve.
CORRESPONDANCE DE l'eXIL 5l
Le 18 Brumaire trouva le proscrit de Fructidor « de'jà rentre' en France et qui s'y tenait d'abord cache' ».
C'est à la situation fort pre'caire et toujours menacée de son ami que Chateaubriand faisait allusion sur la fin de sa lettre.
D'autres passages autorisent à penser que la lettre du 19 août, « à la citoyenne », e'tait bien à l'adresse de Mme de Fontanes, et que la lettre de Fontanes, en date du 17 septembre, est précisément la re'ponse à la myste'rieuse missive du 19 août : « Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous inte'ressez... Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natche\. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage » [De la Religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts).
Le second titre : Des Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne, est en effet plus heureux; il annonce plus vivement la pensée de l'auteur.
Mais, à son tour, combien celui-ci pâlit devant le titre splendidement expressif sous lequel la nouvelle apologie est entrée dans la gloire, le Génie du Christianisme!
Toujours est-il qu'il y eut indécision et tâtonnements. Chateaubriand l'avait sans doute oublié. On lit dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de M,ne de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre du Génie du Christianisme que je trouvai sur-le-champ m'inspira. »
Au printemps de 1800, à sa rentrée en France, il ne semble pas qu'il l'eût encore trouvé.
Erreur involontaire sous la plume de l'auteur des Mémoires. Elle ne doit pas nous étonner. A la date tardive où ce mot fut écrit (d'avril à septembre 1822), plus de vingt ans s'étaient écoulés. C'est à propos de ce même temps éloigné, et dans le
récit consacre a cette même anne'e 1800, que Chateaubriand a consigne' cet îiveu tout spontané' d'involontaires oublis : « Lorsque je fouille dans mes pense'es, il y a des noms et jusqu'à des personnages qui e'chappent à ma mémoire. » A plus forte raison, des dates pre'cises.
Autre preuve : une lettre inédite de Fontanes est sous mes yeux. Je ne puis dire avec certitude quel en était le destinataire. Peut-être Ghèdenollé, ou, plus probablement, Delisle de Sales. Je vois ailleurs que Fontanes, disait « Monsieur » à Ghênedolle au printemps de 1800. N'était cette petite difficulté, j'aurais supposé ce dernier nom, à cause de la phrase : « Votre manière de peindre les hommes et la nature me plaît également. »
C'est cette même phrase qui me rappelle un des passages les plus caustiques des Mémoires cT Outre-Tombe :
« Delisle de Sales, très brave homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement d'esprit, et laissait aller sous lui ses années ; le vieillard s'était composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages qu'il brocantait à l'étranger et que personne ne lisait à Paris; chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gros et débraillé, il portait un rouleau crasseux que l'on voyait sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues ses pensées du moment.
» Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa main cette inscription, empruntée au buste de Buffon : Dieu, l'homme, la native, il a tout expliqué. Delisle de Sales, tout expliqué 1 »
On verra plus loin qu'à cette époque Delisle de Sales était en rapport avec Fontanes et Chateaubriand.
15 fructidor [22 sept. 1800].
Vous m'avez écrit deux lettres charmantes, mon cher ami, et je ne vous ai point répondu; mais pardonnez au motif de mon silence. Cette petite fille, que vous avez vue naître, est depuis huit jours chez moi gravement malade et presque désespérée. Ne soyez point père, si vous voulez ne pas éprouver les plus cuisantes de toutes les douleurs.
On a reçu au ministère toutes vos lettres dans le temps. On est surpris de leur rareté. Mais je réponds qu'au lieu d'écrire, vous agissez et que cela vaut mieux.
Êtes-vous déjà riche? Avez-vous fait de grandes découvertes? Si vous ne rapportez pas d'abondantes conquêtes pour nos successeurs (?), au moins votre belle imagination y aura gagné quelque chose. Votre manière de peindre les hommes et la nature me plaît également.
Écrivez-moi longuement, malgré mon laconisme.
Si j'étais moins triste, je causerais plus longtemps. Adieu, mon
bon ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.
FONTANES
Je joins ici une lettre qu'on m'a remise pour vous.
Vous pouvez être fort tranquille; tout ce que vous écrirez passera sous les yeux du ministre. J'ai vu l'auteur des Beautés jnorales. Le malheur le poursuit. Nous avons grand besoin tous deux de vos consolations.
Oh ! mon ami,
Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir (1).
« J'ai vu l'auteur des Beautés morales. » La lettre doit donc être rapporte'e à l'année 1800, et non plus tôt, puisque c'est l'année de la rentrée en France de Chateaubriand.
(1) Orig. aut.
Or, si le titre magique eût été trouve' et adopte' le jour où Fontanes rédigeait sa lettre, il l'aurait infailliblement cité, au lieu de l'autre, juge' moins bon et abandonne'.
Si je ne me trompe, le titre fit son apparition dans une lettre à Fontanes, destine'c au Mercure, de'cembre 1800, et qui e'tait signée : « L'auteur du Génie du Christianisme. »
Le lecteur a-t-il remarqué sur quelle amère réflexion se ferme le billet de Fontanes?
Pas d'autre correspondance avant le 3i décembre 1799.
Avec une imagination aussi excitable que la sienne, Chateaubriand ne put voir tomber le dernier jour de cette année, se lever « sur sa tète » le premier jour du xixc siècle, sans éprouver un ébranlement dans tout son être comme à « l'éclat de la foudre » :
— Un siècle s'abîme, et quel siècle ! Tant de gloire et de si hautes vertus, à côté de tant de bassesses et de crimes! Pauvre Fiance, victime Je la Révolution, et noyée au sang de ses enfants ! « Du doux pays de nos aïeux, serons-nous toujours exilés ! » — « Dulces... reminiscitur Argos. »
Parmi les souvenirs qui traversent sa pensée, il en est qu'il retient pieusement et qui le font pleurer; ce sont les souvenirs de la famille : frère égorgé sur l'échafaud, mère et sœur dont il empoisonna les derniers jours par ses égarements.
Alors, « dans une effusion mêlée de repentir et de larmes », « au coup de minuit », il écrivit la prière qui terminait, dans la première édition, le Génie du Christianisme.
On p£ ut regretter, avec Sainte-Beuve, que le ton de cette prière ait paru trop exalté au goût sévère de ses amis. Elle fut supprimée dans les éditions suivantes.
Je m'en empare et la recueille ici, parce qu'elle rend l'état d'âme de Chateaubriand à ce moment unique. Elle témoigne
de l'émotion qu'il ressentit en e'crivant les dernières lignes de son livre, quand sonnait le partage des deux siècles. L'œuvre ainsi acheve'e dans les larmes et la prière allait opérer non seulement la séparation, mais l'opposition des deux siècles. Elle allait être, dans le domaine des idées, le signal et la cause d'une bienfaisante Révolution.
Créateur de la lumière, pardonne à nos premières erreurs. Si nous fûmes assez infortuné pour te méconnaître dans le siècle qui finit, tu n'auras pas roulé en vain le nouveau siècle sur notre tête. Il a retenti pour nous comme l'éclat de ta foudre. Nous nous sommes réveillé de notre assoupissement, et, ouvrant les yeux, nous avons vu cent années, avec leurs crimes et leurs générations, s'enfoncer dans l'abîme : elles emportaient dans leurs bras tous nos amis ! A ce spectacle nous nous sommes ému; la rapidité de la vie nous a troublé. Nous avons senti combien il est inutile de vouloir se défendre de toi. Seigneur, nous te louerons désormais avec le Prophète ! Daigne recevoir ce premier hymne que nous t'adressons sur l'aile de ce siècle qui rentre dans ton Eternité.
Moins que Chateaubriand, et plus que Joubert, ce semble, Fontanes avait trempé dans les doctrines du xvme siècle. Voltaire était son Dieu. Le mot cessera de paraître exagéré lorsqu'on aura lu cette lettre d'introduction écrite par Florian, l'auteur des Fables. Elle est fort curieuse :
A M. le marquis de Florian, Ancien capitaine de cavalerie, à Ferney.
Celui qui vous remettra cette lettre, mon très cher oncle, est M. de Fontanes, mon ami, et le seul de nos jeunes gens et même de nos hommes faits qui réunisse à beaucoup de talent beaucoup d'amabilité.
Je vous prie de le recevoir avec l'amitié tendre et bonne que vous avez pour moi. Vous me remercierez ensuite de vous l'avoir fait connaître.
Menez-le voir tous les monuments de M. de Voltaire.
11 est digne de baiser toutes ces reliques. Il est plus que dévot; il est prêtre du Seigneur, et du sang d'Aaron.
Adieu, mon cher oncle, je vous embrasse de toute mon âme, comme je vous aime (i).
A la date où nous voici, la « de'votion » de Fontanes n'a pas seulement perdu de sa ferveur; elle est remplace'e par des tendances plus graves, où domine le spiritualisme chre'tien. Toutefois, une certaine inquie'tude le travaille encore. Te'moin le mot relatif au grand avenir. Avec les autres secrets de cceur, il avait dû confier ses doutes à l'incre'dule e'migre'. Ainsi s'expliqueraient du même coup et la re'flexion de Fontanes, à la fin de sa dernière lettre, et la phrase que j'ai soulignée dans la lettre de Chateaubriand : « Une âme comme la vôtre se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement... »
Et ces poésies, déjà imprimées, dont tous les exemplaires furent ressaisis par l'auteur en 1800. Ne serait-ce pas à des considérations religieuses et morales, désormais victorieuses en lui, que Fontanes aurait obéi en les condamnant à la destruction, en consommant un si rigoureux sacrifice?
Objectera-t-on que Fontanes devenait personnage officiel?
Tant d'autres, en même temps que lui, devenaient personnages officiels, qui ne cessèrent d'afficher l'impiété.
Dans ce retour aux idées religieuses, je verrais plutôt l'évolution naturelle d'une âme toute pénétrée de christia-
(1) Orig. aut.
CORRESPONDANCE DE L'EXIL 5j
nisme dès l'enfance. J'y verrais surtout l'influence du bon Joubert, depuis longtemps revenu aux saines doctrines.
Les cœurs étaient droits et sincères. Au contact journalier, les convictions se prêtèrent des forces mutuelles, progressivement accrues dans le conflit avec les opinions re'gnarrtes. De jour en jour, aussi, se nouèrent plus e'troitement les liens d'affection.
Personnage officiel, Fontanes l'e'tait devenu d'une façon brusque et glorieuse. Sur l'invitation du Premier Consul, et n'ayant devant soi que trente-six heures, il avait compose' l'éloge de Washington. Prononcé aux Invalides (20 pluviôse an VIII, 9 février 1800), en présence d'une assemblée de guerriers illustres, que Bonaparte présidait et dominait en les éclipsant, le discours avait consacré d'un seul coup la fortune oratoire et la fortune politique de l'orateur. On le signale bientôt après à Morfontaine et à Plessis-Chamand, dans la société des frères et sœurs de Napoléon. Mme Bacciochi l'avait pris sous sa protection et lui donnait l'hospitalité dans sa « solitude ». Lucien l'employait au ministère de l'intérieur.
A. peu près à cette époque, un voyageur lui remit une lettre, sans date ni signature, avec la simple suscription : « Louis Fontanes. » Il y est question de Chateaubriand; et comme il s'agit de l'impression toute première produite, à Londres, par la lecture du Génie du Christianisme, cette mention est extrêmement précieuse.
Lettre d'ami : mais quel ami? Il se pourrait que ce fût Delille : « L'émigration le comptait avec orgueil dans ses rangs; il chantait nos malheurs; raison de plus pour aimer sa muse.
» L'abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du Génie du Christianisme. Il parut surpris et il
me fit l'honneur, peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes fleurs sauvages de l'Amérique dans ses divers jardins français, et mit refroidir mon vin un peu chaud dans l'eau frigide de sa claire fontaine. »
[Londres, février ou mars 1800.]
Celui que vous appeliez avec tant de grâce et si peu de vérité votre Athénien, n'a pas même pu devenir un Scythe. Il est resté aux lieux que votre court séjour avait tant embellis pour lui, et où il n'a éprouvé depuis votre départ que douleurs et chagrins. Sa santé est bien mauvaise; il a moins besoin d'un asile que d'un tombeau. Celui qui vous portera ce billet, et qui a partagé votre honorable proscription, vous dira combien je vous suis resté attaché.
Suis-je assez malheureux pour être oublié de vous ? Non, je ne puis le croire; j'ai trop connu votre cœur. Assis sur le rivage, vous ne détournerez pas les yeux de ceux pour qui le ciel ne se calme jamais. Nous ne connaissons que les tempêtes, et vous respirez l'air le plus doux. Je viens du moins d'avoir de vous un beau souvenir dans votre éloge de Washington qui a été véritablement improvisé. Il est plein de beautés de tout genre, et surtout de cette convenance si rare, si difficile.
Je vois souvent le Sauvage qui est devenu sublime. C'est bien la mine la plus riche, la plus fertile. Cest de Por, et des diamants.
Adieu ; aimez-moi un peu et ne me plaignez que lorsque vous ne m'aimerez plus.
Voyez-vous quelquefois notre aimable amie ? Je viens de lui donner de mes nouvelles par une personne qui doit déjà l'avoir vue. Parlez-lui de moi, — j'ai besoin de ses « anciens sentiments (1) ».
(1) Orig. aut.
En ce temps-là une lettre de Delille e'tait un événement litte'raire. « On se demandait en France de ses nouvelles avec un inte'rêt qu'attestent toutes les feuilles publiques (i). »
Nous pouvons supposer que 1' « aimable amie » est Mmc Lindsay, « la dernière des Ninons ». Partie de Londres avant Auguste de Lamoignon, auquel elle e'tait attache'e, elle avait réussi à le faire rentrer à Paris. C'est elle qui viendra attendre, à Calais, Chateaubriand et Mme d'Aguesseau, sœur de M. de Lamoignon.
Il e'tait ne'cessaire de rappeler ces détails, avant de produire la lettre qui suit. C'est la dernière de l'exil.
Ce 19 février 1800 (v. s.).
Depuis cette première lettre, écrite de votre solitude, où vous m'annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je n'ai plus reçu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents vous soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus; je suis encore trop alarmé pour avoir le loisir d'être en colère. Êtes-vous bien remis au moins? Ne vous sentezvous plus de votre chute? Dépêchez-vous de me tranquilliser làdessus.
L'ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser en peu de temps; pourvu toutefois que vous ne soyez pas aussi paresseux et que vous songiez un peu plus à moi. Le citoyen du B... vous dira aussi où j'en suis de mon travail, les succès qu'on veut bien me promettre, etc. J'arriverai auprès de vous avec une moitié de l'ouvrage imprimée
(1) Sainte-Beuve.
et l'autre manuscrite : le tout formera deux volumes in-8° de 35° pages (*)• Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté du cadre, et de la manière toute singulière dont le sujet est envisagé. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux qui vous ont plu davantage dans les Natchez.
Je désire bien, mon cher ami, que vous prépariez les voies auprès d'un libraire. C'est là mon unique espérance. Si je réussis, je suis tiré d'affaire pour longtemps ; si je tombe, je suis un homme noyé sans retour. Tâchez donc de vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite sur un autre très essentiel, dont du B... vous parlera (radiation de la liste des émigrés). On dit que cela est fort aisé; je compte sur votre crédit, votre amitié et votre zèle. Si vous mettez de la promptitude dans vos démarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant, je serai au village dans le commencement d'avril.
Du B... vous dira que j'amène avec moi quelqu'un que vous connaissez, et qui vous aime presque autant que moi. Peut-être même cette personne me devancera-t-elle. Elle compte bien vous gronder pour votre paresse envers vos amis (2).
Ecrivez-moi sur-le-champ un petit mot; notre ami du B... se chargera de me le faire passer. J'espère que nous nous connaîtrons encore un jour davantage, et que vous vous repentirez de m'avoir traité si froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et admirable ami; puissé-je vous voir bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché. Rappelez-moi donc vite sous l'influence de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin
(1) Villemain s'est emparé de ce passage et ne s'est pas donné la peine de le citer avec exactitude : « Le tout formera un volume in-8° de 300 pages. » Cette altération du texte original est grave. Il y en a d'autres plus légères : « sous peu de temps » au lieu de « en peu de temps »; « vous trouverez, en citation », au lieu de « vous y retrouverez... ». La ligne où Fontanes est traité amicalement de « paresseux » a été supprimée.
(2) Lamoignon.
CORRESPONDANCE DE L'EXIL 6l
pour se réchauffer. Souvenez-vous que vous m'avez écrit que vous ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez préparé une ruche et des fleurs à côté des vôtres (i).
Chateaubriand traitait Fontanes en véritable et unique ami. En lui remettant le soin de ses intérêts et de son avenir, il se permet de le gourmander, de le menacer familièrement de sa colère; il lui reproche d'oublier, au sein du bonheur, son ami malheureux. Il compte sur son crédit, son amitié et son \ele.
En vérité', sauf le génie, don du ciel, qu'est-ce que Chateaubriand ne dut pas alors à Fontanes? Et même ce beau génie, n'est-ce pas Fontanes, aidé de Joubert, qui va le purifier des scories, lui ménager, avec le suffrage des grands, l'appui du journal officiel, le proclamer au moment opportun, l'annoncer comme une merveille?
(i) Bibl. de Genève. — Original autogr., sans suscription.