LK JÉHOVrSMK
La question de la religion primitive de la famille hébraïque a été débattue dans ces derniers temps avec autant de profondeur que de vivacité. Deux opinions contraires ont été proposées et défendues par des critiques éminents. Les uns ont prétendu que les Hébreux, avant de professer le monothéisme, avaient été polythéistes ; d'autres ont soutenu que leur nature intellectuelle et morale les conduisit directement à concevoir le divin sous la catégorie de l'unité. Les arguments n'ont pas manqué de part et d'autre, et en vérité chacun des deux partis en a donné qui paraissent décisifs. Je n'ai pas ici à m' engager dans la discussion de ce difficile problème, ni à me prononcer entre les deux systèmes. C'est, dans tout état de cause, un fait impossible à nier que les abrahamides n'apparaissent dans l'histoire qu'avec la croyance en un seul Dieu et ne nous sont connus que monothéistes. Ce fait est mon point de départ; je n'ai pas à remonter plus haut.
Le mosaïsmc se rattache à l'antique monothéisme
hébraïque. Mais s'il ne fit pas succéder au polythéisme la croyance monothéiste, ainsi qu'on Ta soutenu parfois, il introduisit du moins dans le peuple d'Israël un nouveau nom de Dieu. Les patriarches désignaient leur Dieu protecteur sous les dénominations d'Elohim, d'El, d'El-Scliadaï , d'Adonaï; dans le mosaïsme, le Dieu souverain de la nation est appelé Jahveh (Jéhovah').
Un nom nouveau de Dieu suppose une conception nouvelle de cet être. Le mot sous lequel on le désigne exprime en effet l'idée sous laquelle on le conçoit : d'où le principe qui doit servir de fil conducteur dans l'étude des religions antiques : Numina nomina. Pourquoi donnerait-on à Dieu un nom auparavant inconnu, si l'on n'en avait besoin pour rendre une idée nouvelle que les dénominations usitées n'étaient pas en état d'exprimer?
Ce n'est pas cependant un Dieu nouveau que le mosaïsme propose, sous le nom de Jéhovah, à l'ado-
* Il est prouvé aujourd'hui, comme on le verra plus loin, que le mot hébreu qui, d'après la ponctuation massorétique, devrait se prononcer Jéhovah, doit se lire Jahveh. J'emploierai cependant d'ordinaire les mots Jéhovah et Jéhovisme, ces mots étant d'un usage commun parmi nous, et ne voyant pas plus d'inconvénient à me conformer au langage reçu que n'en trouvent les astronomes, ainsi que M. Hengstenberg le fait remarquer avec raison {Authentie des Pmtat., 1. 1, p. 226), à parler du lever et du coucher du soleil. Je me servirai cependant du mot Jahveh chaque fois qu'il sera nécessaire de le considérer par rapport à son origine et à son sens étymologique.
ration de la famille cT Israël. Le législateur ne cesse de répéter que Jéhovah est l'Elohim d'Abraham, d'Tsaac et de Jacob '. Les prophètes se servent indistinctement des mots Jéhovah et Elohim, excepté toutefois quand il s'agit dans leurs discours de faits ou d'idées se rapportant directement au système mosaïque 2 , et demandant par cela même l'emploi exclusif du terme Jéhovah. Ces deux dénominations alternent dans un grand nombre d'écrits de l'Ancien Testament 3 . 11 paraît même qu'elles se remplacèrent l'une l'autre dans de certaines pièces, dont il y eut une double recension. On en a une preuve dans les psaumes xiv et un, dont l'un n'est que le remaniement de l'autre, et qui ne se distinguent guère qu'en ce que, dans celui-ci, Dieu est toujours appelé Elohim, tandis que dans celui-là, il est constamment nommé Jéhovah. Enfin, ceux des livres de l'ancienne alliance, qui se composent de documents élohistes et de documents jéhovistes, rapprochés les uns des autres et destinés, dans l'intention de celui qui fit ce travail, à se compléter mutuellement, ne forment pas un ensemble assez incohérent pour frapper au premier aspect un lecteur non prévenu. Pendant des
1 Exode, vi, 3,7 et 8.
2 Gésénius, Thésaurus, p. 97 b.
3 Elles se prennent également l'une pour l'autre dans cette locution rtttlX vh* 1 Sam., xvn, 45, et rVlN2X nirp 1 RoU %
Tî**v tî»; XVIII, 15; XIX, 10.
siècles, on a lu et étudié ces livres sans se douter de la provenance différente des parties qui sont entrées dans leur composition définitive. Le mélange de ces deux éléments se serait bien vite trahi, s'il y avait entre Elohim et Jéhovah une différence radicale. Au fond, Jéhovah est, aussi bien qu' Elohim, le créateur de tout ce qui existe, le vengeur du droit et de la morale, et le protecteur spécial de la famille d'Israël.
Mais si c'est le même Dieu qui est désigné par l'un et par l'autre terme , il n'est pas considéré, si l'on peut ainsi dire, du môme point de vue dans les deux dénominations. Le mot Jéhovah exprime de Dieu autre chose que ce que le mot Elohim en représente. Elohim est Dieu en tant qu'une puissance supérieure à tout ce que l'homme connaît ; Jéhovah est Dieu en tant que l'être existant par luimême.
Le mot Elohim signifie Forts, Puissants, et peutêtre est-il au pluriel pour donner l'idée, non comme le suppose M. Hengstenberg, que Dieu possède la totalité de toutes les forces, conception trop métaphysique pour les hommes primitifs, mais qu'il est supérieur à tous les êtres, quelque puissants qu'ils soient. Quoi qu'il en soit, ce terme porte avec lui l'idée rendue dans d'autres langues par le superlatif. Il prête en effet à tous les mots auxquels il est joint l'idée de la puissance et de la grandeur qu'il exprime
lui-même Une très-haute montagne est la montagne d'Elohim-, le feu d'Elohim est l'éclair 3 , un ruisseau qui coule à grands flots, une rivière d'Elohim \ Aussi ce terme n'est pas exclusivement appliqué à Dieu. Les rois, les princes, les juges sont également des Elohim 5 , c'est-à-dire des êtres grands, puissants et redoutables. Il ne saurait y avoir le moindre doute sur la conception qui a donné naissance à ce mot, quand on voit que le sentiment que l'israélite doit avoir pour Dieu est désigné par le mot de crainte.
La crainte d'Elohim est la base de la religion d'Israël 0 , et c'est en effet par ce terme que devait être exprimé le sentiment inspiré par la Toute-Puissance. Tous les autres termes usités, concurremment avec Elohim, pour désigner Dieu, dans F âge des patriarches, ont une acception analogue. Le mot El , ^s* signifie un héros , un homme fort et courageux 7 , et tous les termes qui dérivent de la même racine que lui 8 désignent des êtres ou des produc-
1 Ps. lxviii, 16; LXXX, 11 ; civ, 16; Gen.. xxxv, 5; Sam., xiv, 25.
2 Ps. lxviii, 16 ; xxxvi, 7.
" Ps. civ, 16.