‹ Études critiques sur la Bible: Ancient TestamentChapitre 3 sur 17 · DE LA FORMATION DU PENTATEUQUE · texte numérisé non relu

DE LA FORMATION DU PENTATEUQUE

On ne saurait douter qu*à partir de la restauration du temple et du culte par Néhémie et Esdras, les Juifs n'aient regardé les cinq livres de la loi comme Toeuvre de Moïse *. Ce serait cependant une erreur de croire que cette opinion eût le degré de précision dogmatique que lui ont donné plus tard les théologiens chrétiens, et qu*en rapportant le Pentateuque a leur grand législateur, les Juifs voulussent affirmer qu'il l'avait écrit de sa propre main depuis la première lettre jusqu'à la dernière. Moïse

i Esdras^ ix, 10 et 11 ; J/arc, xii, 19; Luc^ xx, 28; Jêan^ t, 45; Aom., x, 5.

était pour eux l'auteur des cinq livres de la loi, à peu près dans le même sens que nous disons que Napoléon P' est l'auteur du Code français '. C'était, d'ailleurs, une tradition généralement reçue parmi les descendants d'Israël qu'Esdras avait été le restaurateur des écrits mosaïques, qui avaient souffert de grands dommages à la ruine du royaume de Juda, qui avaient même, selon d'autres, été complétemenls détruits *.

Dans les premiers siècles de l'Eglise chrétienne, on n'attribuait pas une grande importance à la question de l'origine du Pentateuqiie. Saint Jérôme tenait pour indifférent qu'on le regardât comme l'œuvre de Moïse ou qu'on admît qu'Esdras l'avait retouché et remis en ordre ^. Plus lard, ce fut une opinion générale qu'il était de la main du grand législateur des Hébreux. Il est inutile de faire remarquer que cette ophiion ne fut pas le résultat de recherches historiques; elle naquit d'une sorte de crédulité populaire et naïve qui attribuait simplement les livres bibliques aux personnages dont ils portaient les noms. Les cinq livres de Moïse furent

« 1 Rois^ II, 3; 2 /fow, xxin, 25; ^»dra,ç, in, 2 ; 2 Chronic, XXIII, 18.

, • 4 Esdras, xiv, 2i-26, 37-48; — Ire»., Adv. Hœres., m, 25. — Hieronim. Adv, Helvid.; — Xuç;u%{., De mirabil. script ,ii,23.

» Sive Mosen dicere voluerU auctorem Pentateuchi^ sive Bsdram ejusdêm instauratorem operis^ non recitso. Hieronim. Adv. Helvid.

Fœuvre de Moïse, comme le livre de Josué l'œuvre de Josué, le livre d'Esdras l'œuvre d'Esdras luimême. Il convient d'ajouter toutefois que cette croyance né fut jamais un article de foi ; l'Église n'a rien décidé officiellement sur ce point, quoique en somme elle ait adopté implicitement cette croyance. Les protestants ont mis plus d'insistance que les catholiques à soutenir que Moïse est l'auteur du Pentateuque. C'était là une conséquence de leur théorie sur l'inspiration littérale des Saintes Écritures. C'est cependant du milieu d'eux que se sont élevés les premiers doutes sur l'opinion qui attribueau législateur hébreu la rédaction des cinq livres qui portent son nom.

Déjà, dans les premiers temps de la réforme, Carlstadt prétendait qu'on pouvait soutenir que Moïse n'était pas l'auteur du Pentateuque ' ; et environ un siècle après, Hobbes assurait que le Pentateuque semble avoir été écrit plutôt sur Moïse que par Moïse *. Les doutes grandirent avec l'esprit d'exa-

. I Defendi potest Mosen non fuisse scriptorem quinque it6rorum. Carlsladl, De Can. scriptur.

* Vidptur Pentateuchus potius de Alose quam a Uose scriptus, Hobbes, Lcvialh.^ cap. 33.

men. On fut frappé d'abord d*un fait dont on s'exagéra certainement la portée, mais qui ne laissait pas cependant d'être de grande conséquence à une époque où l'inspiration des livres saints était une croyance universellement reçue, du moins parmi les protestants. Ce fait, c'est que le Pentateuque, en un grand nombre de passages, a été surchargé et même modifié par des mains inconnues. Spinoza, un des premiers, fit remarquer que certains lieux y sont désignés, non par les noms qu'ils portaient du temps de Moïse, mais par des noms qu'ils ne reçurent que longtemps après. Ainsi il est dit dans la Genèse (xiv, 1) qu'Abraham poursuivit les ennemis jusqu'à Dan ; or, ce nom ne fut donné à la ville dont il est ici question qu'après la mort de Josué, comme nous l'apprend le livre des Juges (xviii, 29) *. D'autres fois on avait eu soin, en donnant le nom ancien, d'ajouter le nom moderne. Sara mourut, dit la Genèse (xxiii, 2) à Kirjath-Arbah, qui est Hébron •. Or, Kirjath-Arbah ne fut nommé Hébron que plusieurs siècles après Abraham '.

Les récits du Pentateuque s'étendent parfois au delà des limites de la \ie de Moïse. Sa mort et sa sépulture sont racontées dans un des livres dont on

» Traité thé ologico-poli tique, dans la iraduclion des Œuvres de Spinosa^ par Em. Saisset, t. i, p. 488 otsuiv. • De môme encore Genèse, xxv, 27.

> Joiué^ xiY, 11; Genèse^ xiu. 18.

lui attribue la composition '. Dans quelques passages, il est parlé de lui comme d'un prophète qu'aucun autre n'a jamais égalé en Israël •. Ce sentiment et ces expressions supposent qu'un temps considérable s'élait écoulé depuis qu'il avait quitté la terre des vivants. D'autres passages n'ont pu être écrits qu'après l'établissement de la monarchie dont ils font mention. Ainsi, la Genèse (xxxvi, 31) fait remarquer que les rois d'Édom dont il vient d'être donné le catalogue, vécurent avant qu'un roi régnât sur les enfants d'Israël. Dans d'autres encore, on marque qu'une ville antique existe encore ^. D'autres enfin, donnent des explications historiques ou archéologiques de faits anciens S et trahissent ainsi des auteurs comparativement modernes.

A la rigueur, ces faits ne prouvent cependant qu'une chose : c'est que, comme la plupart des autres livres de l'antiquité, le Pentateuque a reçu des additions et a souffert des altérations de différents genres. Si tout se bornait là, il n'y aurait de compromis que la doctrine de l'inspiration absolue des livres saints, et rien n'empêcherait d'admettre que le fond général des écrits attribués commune-

« Dâutér.^ XXXIV, 1-8.

• DeiUér.f xxxiv, 10.

» Gmèse, na, 38; xxvi, 23; xxxv, ÎO; xtvii, 26; DeiUér., II, 22; XII, 14; X, 8; xxix, 4; xxxiv, 6.

« GeMse, XII, 6; xiii, 7; xiv, 2, 7. 17; xxni, 2; xxiii, 32; xxxv, 19; Exode^ xvi, 36; Deutér., m, 20.

ment à Moïse ne fût réellement son œuvre. Mais des difficultés bien autrement sérieuses s'élèvent contre celte opinion.

Déjà Spinoza avait fait remarquer « qu'un peu d'attention suffît pour faire voir que tout dans le Pentateiique, préceptes et récits, est écrit pêle-mêle et sans ordre; que la suite des temps n'y est pas observée; que les mêmes récits reviennent à plusieurs reprises* et souvent avec de graves différences*. ))

A l'appui de cette observation, il avait cité quelques exemples *, et, à vrai dire, il aurait pu en produire de beaucoup plus frappants *, empruntés à des faits bien autrement considérables que ceux auxquels il s'arrêta. J'en mettrai deux sous les yeux du lecteur.

La révélation de la loi fondamentale, du Décalogue, est racontée de deux manières tout à fait différentes dans le même livre. D'après Exode xx, 1-17, l'Éternel prononce lui-même les dix commandements; d'après Exode xxiv, 12, et xxxi, 18, il les grave sur deux tables de pierre. Et comme si le rédacteur de l'Exode s'était douté que les futurs théologiens voudraient expliquer cette contradiction en

> Sur la répétition d^un même fait, Eichhorn, Einleit. ins ait. Test., § 418.

« Spin za, Traite théolog.- politique, dans Œuv., t. i, p.^201.

s Spinoza, ibid., 1. 1, p. 197 et 200.

* Comparez, entre auires, Exode, xwiii, 7-10, et Sombres^ II, 2, 17.

préteudant que les deux récits se rapportent à deux faits différents, il a été au devant de ces explications erronées en déclarant lui-même que ce qui fut écrit sur les deux tables de pierre c'était les « articles de Talliance, » c'est-à-dire les dix commandements *.

Dira-t-on que Dieu donna d'abord à Moïse le Décalogue de vive voix, et qu'il le grava ensuite sur la pierre pour qu'il fût communiqué au peuple? Mais, après l'avoir entendu de la bouche de Dieu, Moïse descend de la montagne et le fait connaître à son tour aux Hébreux ^. Voilà comment les dix commandements furent promulgués, d'après le chapitre xx de l'Exode. L'auteur des chapitres xxiv et XXXI du même livre ignore complètement ce fait; selon lui, le Décalogue fut promulgué d'une tout autre manière, et la preuve qu'il entend bien parler dans son récit d'une première révélation se trouve dans ces paroles qu'il met dans la bouche de Dieu : « Je te donnerai des tables de pierre, et la loi et les commandements pour les enseigner ^. » On a donc ici deux narrations complètement différentes du même fait, d'un fait d'une importance majeure.

Il en est de môme d'un événement plus considérable encore. Je veux parler de la création du monde et de celle de l'espèce humaine. La Genèse en donne

I Escd., xxxix, 28.

« Ibid.y XX, 29 ot su v.

5 /6irf., XXIV, 12

deux récits différents, ne s'accordant à peu près en rien *. D'après le premier, le monde et tout ce qu'il contient sont produits successivement dans l'espacede six jours, et la création de chacun des grands corps de la nature et de chacune des différentes espèces d'êtres est décrite séparément. Dans le second, il n'est plus question des six jours. Après une indication générale de la production du ciel et de la terre, il n'est fait mention, et encore fort succinctement, que de celle des plantes, il n'est rien dit de .celle des animaux. L'homme et la femme sont créés à la fois d'après le premier, successivement d'après le second. Il n*esl pas parlé du jardin d'Êden dans celui-là; celui-ci, au contraire, le décrit avec soin et le donne pour le séjour de nos premiers parents.

Ces faits et plusieurs autres tout à fait analogues sembleraient indiquer que le Penlateuque est plutôt un recueil de documents divers, ramassés en différents temps et en différents lieux, et réunis im peu arbitrairement, qu'un ouvrage conçu et exécuté par un rédacteur unique. Et tel a été, comme on le verra bientôt, la première opinion qui s'est présentée, quand on a commencé à faire des cinq livres mosaïques l'objet de sérieuses études critiques. Dans tous les cas, Spinoza crut pouvoir conclure des observalions dont je viens de donner un aperçu, que le Pen-

» L*un Genèse^ i» l> — u, 3; et Tautre Ivenèse, u, 4, —ni, 24.

8UB LA BIBLK 15

tateuque, du moins tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, ne peut pas ^tre Tœuvre de Moïse.-

Si le Pentateuque n'esl pas de Moïse , quel au*teur faut- il donc lui donner? a Je ne puis plus répondre ici d'une manière certaine, dit le célèbre philosophe juif; toutefois, je suis très-porté à croire que c'est Esdras ^ . » Les raisons sur lesquelles il fonde cette conjecture n'ont pas un graad poids ; elles méconnaissent une foule de faits dont une cri* tique plus prudente tiendra compte plus tard. Biais une conjecture qu'il fait en passant contribua peutêtre à mettre sur la voie d'une expUcation plus satisfaisante *. Il croit que Moïse laissa plusieurs documents écrits, qui n'ont pas été insérés textuellement^ selon lui, dans le Pentateuque, mais qui furent employés par celui qui le rédigea ^.

La conjecture de Spinoza fut reprise par Richard Simon ^. Les éléments qui composent le Pentateuque

* Spinoza, Traité théolog.'politique^ dans QEuv.y L i, p. 495. « Spinoza, ibid,, l. i, p. 190-193.

' Spinoza, t6id., t. i, p. 19i. Par une illusion inexplicable chez on esprit aussi judicieux, Spinoza incline à penser que l*on des écrits de Moitié, le Livre des batailles de Jéhovah (^NombreSf XXI, 14), devint plus lard le fond du Dcutéronome {Œuvres^ 1. 1, p. 196). Il est hors de doute aujourd*hui que le Deutéronome porte tous les caractères d'un écrit des derniers temps du. royaume do Juda, et que di s cinq livres du Pentateuque il est celui qui ronliciit lo moins do documents véritablement antiques.

* Dans son célèbre ouvrage Histoire critique du Vieux Tes^ tamenty Paris, 1678, ie-i, réimprimé plusieurs fois, et traduit

sont, à ce qu'il croit, d'une antiquité reculée, et appartiennent les uns à Moïse lui-même, qui rédigea la plupart des lois, et les autres à des annalistes, , que le législateur des Hébreux, à Timilation de ce qui se faisait chez les Égyptiens, avait chargés de mettre par écrit le récit des événements les plus importants. Mais, dans sa forme actuelle, le Pentateuque n'est qu'une compilation très-postérieure de ces documents divers. Quand on cherche dans l'histoire des enfants dlsraël à quelle époque et par quelle main ces pièces antiques ont été réunies, on est forcé de descendre jusqu'après le retour de la captivité de Babyloiie, et on ne trouve aucun personnage qui remplisse mieux toutes les conditions voulues pour ce travail que le scribe Esdras. La tradition tout entière s'accorde à voir en lui le restaurateur du judaïsme et le véritable continuateur de l'œuvre de Moïse, ou, pour mieux dire, un second Moïse 4. Le livre de Néhéraie le désigne comme le possesseur du livre de la loi - ; les légendes juives racontent qu'il lui fut réservé de le mettre en lumière '; enfin saint Jérôme, le plus savant des Pères de l'Église, ne trouve aucun inconvénient à le re-

en latin par Auberlde Versé, Paris, 1681, in-4. La meilleure édition est celle de Rotterdam, 1685, in-4.

* Voyez les passages du Talmud cités dans Rau, De sinag. magna^ p. 31 et 89.

« Néhémie, vin, 1 et 2.

» 4 Esdras, xiv, 19-22, 37-48. — Othmis kœic, ra66., p. 176.

garder comme Vinstaurator Pentaieuchi •; el telle est l'opinion des anciens écrivains chrétiens *.

Le médecin Astruc ouvrit une nouvelle voie à la critique du Pentateuque, en constatant le premier un fait de la plus haute importance. Il remarqua que dans certains passages de la Genèse, Dieu est constamment et exclusivement désigné par le mot Eh'him, et dans d'autres par celui de J^'/iovflA. Il conclut de là que ces deux catégories de passages devaient provenir de deux sources différentes, et que chacune d'elles appartenait primitivement à un ouvrage distinct. Et comme il y a encore dans la Genèse un certain nombre de passages qui ne peuvent rentrer ni dans le document élohiste, ^i dans le document jéhoviste, Astruc admit que le rédacteur de ce livre

I Hieronymi opera^ éd. Martianay, I. iv, pars. 2, col. 134.

« « Les écrilures sacrées des Juifs, dit Terlullicn, qui avaient péri dans la prise de Jérusalem, par la main des Babyloniens, furent rétablies par Esdras, ainsi quel'aUeste rhisloire.» De habitu mulierum^ lib. 1, cap. 3. Irén(5e affirme que, sous l'inspiration divine, Esdras reproduisit tous les discours des anciens prophètes et rendit au peuple la loi donnée par Moïse, tc6; twv wpo^t^ov^Twv -irpc^TiTiv travT»; àvaaTaÇaaOai Xo-^fou?, xat àTroxaTaarîiaai tû» Xaw nîv èii Mcûoecû; vofxoSiaîav. Contr, HcBres., lib. III, cap. 25, § 2. o Esdras rétablit, avec le secours de Tinspiralion divine, le recueil des Saintes Écriiures. » Clément d'Alex., Slrom,, lib. i, cap. 21. Etdras^ Dei sacerdos, comhustam a Chaldœis in archivis templi reslituit legem^ dit un écrivain inconnu de la seconde moitié du septième siècle dans un ouvrage attribué pendant long* temps à saint Augustin. De mirabilibus sacrœ scripturœ^ lib. II, § 33, dans Augustini opera^ Paris, Gaume, t. m, p. 2777, B.

18 ÉTUDES CRFTIQUES

avait eu à sa disposition d'autres pièces auxquelles il avait fait ça et là de légers emprunts. Il crut pouvoir distinguer jusqu'à douze documents différents, dont les deux principaux seraient le mémoire élohiste et le mémoire jéhoviste; les autres n'auraient fourni que des fragments très -peu considérables pour combler quelques lacunes des deux précédents. Ce système fut présenté dans un ouvrage intitulé : Conjectures sur les mémoires originaux, dont il paraît que Moïse s'est servi pour composer le livre de la Genèse (Bruxelles, 1753, in-12, de 525 pages).

C'est donc principalement du mémoire élohiste et du mémoire jéhovîsle, qu'il convient de s'occuper. Le premier forme presque tout le corps de la Genèse; le second ne lui sert, pour ainsi dire, que de complément *. Astruc semble avoir entrevu qu'il pourrait bien en être des trois livres suivants comme de la Genèse; du moins il fait remarquer que les deux premiers chapitres de l'Exode se composent aussi du mémoire élohiste *. Il aurait été convenable d'examiner de plus près ces deux documents, d'étudier en quoi ils diffèrent, de rechercher quelle est l'origine de chacun d'eux. Astruc ne s'engagea point dans ces difficiles questions. 11 se contenta, après

I Conjectures sur les hJémoires, elc, p. 316. * ILi'l.. p. 273-280.

avoir exposé son système, d'en faire valoir les avantages et de montrer avec quelle facilité il fait disparaître les objections de Spinoza. Les répétitions, le défaut d'ordre, le peu de liaison de la narration, tout cela est le fait des mémoires dont Moïse se servit. Et si Ton dit que le législateur des Hébreux aurait pu du moins fondre un peu mieux ces documents, Astruc se tire d'affaire par celte hypothèse que Moïse avait rangé en colonnes les différents mémoires qu'il avait recueillis, de manière à en faire re qu'on pourrait appeler une concordance *, et que les copistes postérieurs, au lieu de conserver cet arrangement, transcrivirent le tout série continua, et détruisirent ainsi l'harmonie de l'ensemble •.

Eichhorn adopta le système d' Astruc, et lui donna une forme plus scientifique, et en même temps un plus gî*and degré de précision *. Comme le médecin français, il crut que Moïse était l'auteur du Pentateuque, et qu'il l'avait composé en se servant de documents antérieurs, parmi lesquels l'écrit élohiste et l'écrit jéhoviste tenaient la première place. Ces deux pièces, il les soumit à un examen approfondi. Il montra qu'elles diffèrent non pas seulement par

« Âsiruc donne le spécimen de cette concordance des mémoires originaux, p. 446 et suiv.

• Conjectures sur les Mémoires, etc., p. 431 et suiv.

^ Eichhorn, Einleilung ins alte Testament, ^ 416 et suiv. Re» pertorium fur biblische und morgenland. Litteratur, l. v, . 203 et suiv.

les mots caractéristiques qui y sont employés pour désigner Dieu, mais encore par le vocabulaire, par la phraséologie,' par la nature même des conceptions. Ainsi, par exemple, dans le document jéhoviste, les décisions de Dieu sont exprimées soit comme des pensées qu'il conçoit, soit sous la forme de discours qu'il s'adresse à lui-même *; dans le document élohiste, elles sont présentées dans des conversations qu'il engage avec des hommes *. Les généalogies données par le premier sont faites à un pointde vue géographique^; celles du second, à un point de vue chronologique *. L'un retrace l'histoire des inventions des arts utiles ^, et embrasse dans son cadre l'ensemble des nations connues; l'autre ne s'occupe que de l'histoire de la famille d'Israël ^. Le document jéhoviste contient un grand nombre de chants ''; le document élohiste ne présente rien de semblable.

Il n'est pas douteux que ces deux écrits ne soient d'auteurs différents; mais ce serait peine perdue que de chercher à déterminer à quels hommes il

i Genèse, vi, 6, 7 ; viii, 21, 22.

* Genèse, vi, 13 ; ix, 8 et suiv.

» Ibid., X.

^ Ibid., V et XI, 10-29, qui est la suite ou le complément de la généalogie du chap. v.

« /6kl., IV, 17, 22; ix, 20-27; x, 8-9; xi, 2-9. e Ibid , XI, 10 et suiv.

• Ibîd., IV, 23, 24; X, 9; IX, 25-27; XLix.

faut les rapporter. Peut-on du moins en découvrir l'origine? Eichhorn se pose cette question; mais il avoue qu'elle n'a pas de solution pour lui. Les Hébreux avaient été en rapport avec les Chaldéens, les Phéniciens et les Égyptiens. Mais il n'est pas, ce lui semble, une seule ligne de ces deux pièces qui porte le caractère d'une origine chaldéenne ou égyptienne. Il pourrait bien en être autrement des Phéniciens. Peut-être est-ce à leurs traditions qu'a été empruntée la généalogie du chapitre x de la Genèse *.

Eichhorn n'étend pas plus loin qu'Astruc l'emploi des deux documents élohiste et jéhoviste ; il ne sait les retrouver que dans la Genèse et dans les deux premiers chapitres de l'Exode. Mais il insiste un peu plus que le médecin français sur la pièc^ qui forme les chapitres ii, 4, — m, 24 de la Genèse. Cette pièce n'appartient en effet ni au document élohiste ni au jéhoviste; Dieu y est désigné constamment sous le nom composé de Jéhovah-Élohim. Contrairement à ce qu'on serait tenté d'admettre au premier abord, Eichhorn la tient pour plus ancienne que les deux autres, ou du moins que le document jéhoviste, et la raison qu'il en donne, c'est que l'auteur de ce dernier document Ta mise en tête de son ouvrage, et que la dénomination Jéhovah-Elohim donnée à Dieu, indiquant qu'elle n'est pas de sa

1 Eichhorn, Einleit in$ ait. Testam., $ 422.

main, il faut en conclure qu'il la trouva toute rédigée, ou qu'il la déiacha d'un ouvrage qui existait avant qu'il écrivît le sien *.

Quoi qu'il en soit, c'est Moïse lui-même qui aurait mis en ordre ces diftérents écrits pour en composer la Genèse; c'est lui encore qui serait l'auteur des quatre autres livres du Pentaleuque. Eichhoin accorde cependant que des additions se sont glissées plus tard dans le texte primitif, additions destinées soit à expliquer certains faits antiques, soit à en compléter le récit. La preuve capitale qu'il donne de l'authenticité de l'Exode, du Léviiique et des Nombres est tirée du caractère même de ces livres, qui nous offrent la forme d'ouvrages écrits par fragments, au moment même où venaient de s'accomplir les événements qu'ils racontent *. On y retrouve un journal de voyage ; Moïse seul pouvait leur donner cette forme ; un écrivain postérieur en aurait composé un ensemble mieux ordonné. Quant au Deutéronome, récapitulation de la loi, de qui pourrait-il être, si ce n'est de Moïse? Seulement le dernier chapitre a été ajouté comme un complément nécessaire par Josué ou par ses ordres.

Bien mieux qu'Kichhorn, J.-S. Va ter sut féconder l'ingénieuse découverte d'Astruc. Le premier, il

1 Eirhhorn, Einleitung ins alte Testam., § 422. « On peut invoquer en faveur de cette hypothèse Nombrts^ XXXIII, 1 et 2.

montra que les documents jéhovistes et élohisles ne sont pas uniquement propres à la Genèse et aux deux premiers chapitres de l'Exode, mais qu'ils se retrouvent également dans les quatre premiers livres du Pentateuque. 11 n'est pas disposé cependant ' à les considérer comme ayant formé dans le principe deux ouvrages spéciaux. 11 les prend, au contraire, pour des traditions primitivement séparées et éparses, et formant deux séries parallèles en quelque sorte. Peut-être ont-elles pris naissance en des temps différents; peut-élre appartiennent-elles à deux familles plus ou moins séparées dans Torigine. Dans tous les cas, elles se sont formées, les unes au sein d'un groupe d'hommes chez lesquels Elohim était le nom de Dieu, et les autres au milieu d'un autre groupe qui désignait Dieu par le nom de Jéhovah. Le fragment dans lequel Dieu porte le nom composé de Jéhovah-Élohim {Genèse, ii, 4-iii, 24) vient singulièrement compliquer la question. Mais Vater s'occupe moins à rechercher l'origine de ces traditions diverses qu'à en montrer les caractères distincts et à faire ressortir le défaut d'unilé des hvres dans la composition desquels elles sont entrées ^

La Genèse est de tous les livres mosaïques celui qui est formé du plus grand nombre de pièces di-

I Valer, Commentar iiber den Pentaleuch. Halle, 1805, 3 voL in-8. La dernière moitié du troisième volame est consacrée aux recherches de Vater sur Torigine du Pentateuque.

verses, distinctes primitivement les unes des autres. Celui qui les réunit pour en composer ce livre ne fit guère que les juxtaposer. On en a la preuve dans les fréquentes répétitions qu'on y rencontre, dans la diversité, souvent mêtne dans le défaut de concordance de plusieurs parties du récit, dans les titres des pièces diverses que le collecteur a laissés subsister en tête de chacune d'elles *, dans la forme de la narration qui change de caractère avec chaque pièce, ici développée» là d'une concision extrême, sans autre raison sans doute que la nature du document qui était tout simplement copié à la suite d'un autre de nature bien différente, enfin dans les trois dénominations diverses de Dieu, qui indiquent évidemment des fragments pris à trois sources différentes *.

L'Exode offre les mêmes caractères. On peut y suivre la différence des documents élohisles et des documents jéhovistes. Ces derniers cependant y dominent 3, et c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer la plus grande uniformité de ton de ce livre, qui offre en général plus d'unité que la Genèse.

Le Lévitique est également composé de fragments divers. H est d'autant plus facile de les reconnaître que les uns ont conservé les titres particuliers par

« Genèse^ n, 4; v, 1 ; xxxvi, 1, etc.

• Valer, Commentar zum Pentat.^ t. m, p. 241-438.

* Valer, ibid., l. m, p. 440.

lesquels ils étaient primitivement désignés \ et que les autres sont introduits par cette formule uniforme : (( L'Éternel parla à Moïse en ces termes*. »

Le livre des Nombres est formé principalement de documents jéliovistes. Si l'on excepte les chapitres XXII, 2 — XXIV, 2-5, qui contiennent l'épisode de Balaam, Dieu y est désigné partout du nom de Jéhovah^ Le reste du livre, surtout les dix premiers chapitres, se compose de fragments encore plus détachés les uns des autres que ceux de la Genèse. Il arrive parfois qu'à quelques versets de distance seulement, le même fait est raconté de nouveau avec des différences presque insignifiantes *.

Le Deutéronome présente plus de suite que les quatre livres précédents. Vater le décompose cependant en un certain nombre de parties dont il indique les caractères différents, soit quant au vocabulaire, soit quant à la phraséologie, soit quant au contenu lui-même ^. Il relève, entre autres, dans ce livre un fait des plus curieux : c'est que le lieu dans lequel la loi fut donnée aux Israélites, y porte par-

* Lévitique, vu, 37 el 38; xxvi, 46; xxvii, 34.

• /6id., I, 1; VIII, 1; xii, 1; xiv, 1; xvi, 1; xvii, 1, etc. — Vater, t6td., l. m, p. 449-451.

5 Vater, xbid.^ t. m, p. 478.

♦ Nombres, xiii, 31-34, el xiv, 6-10 ; xiv, 23 et 24, et xiv, 29 et 30; XXI, 11-20 et xxxiii, 44-49; xvi, 31-33, et xxvi, 10 el 11. — Vater, Commentar tum Pentat.^ l. ni, p. 45Î-457.

« Vater, ibid., t. m, p. ^58-464.

tout le nom d'Horeb, tandis que dans les trois livres précédents il est appelé constamment la montagne de Sinaï, excepté dans Exode, m, 1 , xvii, 6 et xxxiii, 6, passages dans lesquels, d'ailleurs, il n'est nullement question de la promulgation de la loi ^

Valer conclut, de sa longue et minutieuse analyse du Peiitateuque, que les divers fragments qui sont entrés dans sa composition ont été réunis par un seul collecteur ^ qui, sans remanier les matériaux qu'il avait à sa disposition, se contenta de les juxtaposer dans un ordre chronologique, il serait possible, cependant, que la Genèse fût d'une époque antérieure à celle des autres livres, et le Deutéronome d'un âge plus moderne que celui des quatre parties qui le précèdent. Mais Vater n'attache pas une grande importance à ces questions; et en somme il incline à n'admettre qu'un seul collecteur pour l'ensemble du Pentateuque ^

Que plusieurs des pièces qui ont pris place dans ces livres soient de la main de Moïse, il est disposé à le reconnaître ; mais ce n'est pas Moïse qui a recueilli les traditions qui forment le Pentateuque *. Ce recueil est certainement d'une époque bien moins reculée; Texistence n'en est attestée par des témoi-

i Vater, Commenlar zum Pentat, t, m, p. 494.

• Vater, ibid.^ t. m, p. 504.

s Vater, ibid.,, l. m, p. 466 514

* Valer, ibid. , t. m, p. 673 et suiv.

gnages irrécusables que vers l'époque de la captmté de Babylone. Voudrait-on tirer du Pentateuque samaritain un argument en faveur de l'antiquité des livres mosaïques? Impossible, répond Vater; les Samaritains n'ont reçu le Pentateuque que peu de temps après la ruine du royaume de Juda, et peutêtre même pendant l'exil *. Prétendrait-on prouver par l'autorité que la loi de Moise possède aussitôt après le retour de la captivité, que le Pentateuque n'était pas alors un ouvrage de composition récente? Mais il n'est aucun fait historique, aucune induction légitime qujon puisse invoquer pour déterminer Tépoque à laquelle ce recueil a reçu sa forme définitive. Les probabilités sont toutes en faveur de l'opinion qui en place la formation vers les derniers temps du royaume de Juda ; et à défaut de preuves positives, on ne peut en appeler qu'à des conjectures '.

Je ne suivrai pas Yater dans sa réfutation des arguments par lesquels Eichhorn avait prétendu démontrer que le Pentateuque est l'œuvre de Moïse. Ce serait un soin superflu, après le résumé que je viens de donner de ses vues sur cet ouvrage. Cette question est d'ailleurs déjà résolue sans doute dans l'esprit du lecteur, et je puis regarder comme admis

« Valer, CommefUar zum Penlat.^ l. m, p, 678. » Vaier, ibid , t m, p. 679-681.

qu'il est impossible de rapporter à Moïse la composition du Pentateuque, du moins dans sa forme ac* tuelle.

La savante analyse de Vater avait poussé jusqu'à son point culminant l'opinion soutenue par Spinoza, que les livres mosaïques ne sont qu'un faisceau mal lié de fragments de provenances diverses. Ce résultat négatif ne pouvait êlre le dernier mot de la critique. On ne saurait cependant contester à Vater le mérite d'avoir livré à la science un fait dont il faudra toujours tenir compte, quoiqu'il ne Tait pas luimême saisi dans son véritable sens. Ce fait, c'est qu'une foule de pièces primitivement séparées ont été les matériaux premiers dont on a formé, sinon immédiatement les cinq livres mosaïques^ du moins les documents qui ont servi à leur composition. Mais ces pièces sont-elles aussi diverses que Vater semble le croire? On ne peut le supposer, quand on voit qu'elles se rangent toutes en deux ou tout au plus en trois catégories. Et d'un autre côté, le lien qui les réunit n'est pas aussi lâche qu'il le prétend et ne consiste pas uniquement dans un ordre chronologique général. En effet, sans nier les répétitions fréquentes, les transpositions et tous les autres traits qu'on invoque d'ordinaire pour prouver le désordre (|ui règne dans ces livres, on ne peut méconnaître une marche régulière et une certaine ordonnance dans les diverses parties qui les composent.

Avec de Welte une nouvelle tendance commence à se dessiner dans la critique du Pentateuque. Il n'est plus besoin désormais de faire, si je puis ainsi dire, la dissection anatomique de ce recueil. Vater s'est acquitté de cette tâche ; on vient de voir avec quelle ndnutieuse exactitude. Il s'agit maintenant de soulever les voiles qui couvrent l'histoire de sa formation. Il n'y a plus de doute qu'il ne renferme \me foule de pièces plus ou moins antiques. Mais comment ont-elles été réunies, et comment enfin de ce travail, qui a pu, qui a dû être multiple» est sorti le Pentateuque dans sa forme déflnitive? Telle est la question à résoudre.

De Wette admet qu'antérieurement à l'existence du Pentateuque, les Hébreux possédaient un ouvrage consacré à rappeler leur origine et les événements accomplis jusqu'au moment de leur établissement dans la terre de Ghanaan. Cet ouvrage, qui forme le fond général delà Genèse, de l'Exode, du Lévitique et des Nombres, est celui qu'Âstruc désignait sous le nom de Mémoire élohiste. Il avait sans doute été composé d'après des traditions d'un âge plus reculé.

Mais il n'était pas, comme on le suppose gratuitement, un assemblage incohérent de chants et de récits antiques. Il formait une histoire suivie qu'il serait possible de reconstruire en en rapprochant les différentes parties, éparses dans les quatre

âO ÉTUDES CRITIQUES

piHîmiers livres de T Ancien Teslament*. Comme on le voit,de Welte se sépare déjà, par cette hypothèse sur le premier fond du Pentateuque, de la tendance des travaux antérieurs, entre autres des vues critiques de Vater. Cette différence se prononcera plus fortement dans la suite de ses vues sur la formation du recueil.

A quelle époque l'ouvrage élohiste a-t-il été composé? A une époque où la monarchie était déjà établie en Israël, répond de Wette, et il le prouve par les nombreuses allusions que cet ouvrage contient à des événements postérieurs à Moïse, et à des institutions qui ne remontent pas au delà de David et de Salomon*. On pourrait bien élever quelques objections contre cette opinion, ou, pour mieux dire, on pourrait lui reprocher de laisser de côté une foule de questions qu'elle soulève, et surtout de ne pas rendre compte de la formation de cet écrit élohiste. Il faudrait, entre autres, demander à de Wette d'expliquer comment, à l'époque des rois, à un moment où lejéhovismeest censé avoir une existence légale, on a pu écrire l'histoire de la famille d'Abraham au point de vue élohiste, c'est-à-dire à un point de vue qui n'est plus celui de la reUgion nationale, s'il faut

i De Wette, Lehrb, der histor. kritisch, Einleitung in dU kanon. und apokryph. Bûcher des ait. Testaments, 6*édit., p. 214.

• De Wette, «6»d., p. 217 et 218.

en croire du moins tous les historiens du peuple hébreu? Mais comme les critiques qui l'ont suivi ont également négligé d'aplanir ces difficultés, ou, pour parler plus exactement, ne se soi)t pas même aperçus qu'il y avait ici un problème historique à résoudre, il convient d'attendre que nous ayons exposé les différents systèmes proposés jusqu'à ce jour sur la formation du Pentateuque, pour discuter cette question.

Un fait tout aussi considérable, sur lequel il importe d'appeler dès ce moment l'attention du lecteur, c'est que de Welte et tous les critiques qui se sont occupés après lui de l'origine des livres mosaïques, donnent le nom de document élohiste à tout autre chose que ce que Vater et avant lui Eichhorn avaient désigné par ce mot. Jusqu'alors le document élohiste avait été l'ensemble de toutes les pièces dans lesquelles Dieu est exclusivement appelé du nom d'Elohim, et le document jéhoviste l'ensemble de toutes celles dans lesquelles Dieu porte le nom deJéhovah. Il en sera désormais autrement. Ce que l'on désignera sous le nom de document élohiste renferme un grand nombre de fragments dans lesquels Dieu porte constamment le nom de Jéhovah, jamais celui d'Elohim, et tous les critiques de l'autre côté du Rhin s'accordent, en conséquence, à soutenir que le document élohiste forme le fond de l'Exode, du Lévitique et des Nom-

bres, aussi bien que de la Genèse, tandis qu'en réalité les passages dans lesquels Dieu est désigné par le nom d'Elohim, c'est-à-dire les passages vraiment élohistes, ne se trouvent que dans trois chapitres de r Exode «.

Pourquoi donc a-t-on compris dans les documents élohisles des fragments notoirement jéhovistes? En voici la raison. Dans un ouvrage publié en 1830*, Staehelin fit remarquer qu'un grand nombre de passages dans lesquels Dieu est appelé Jéhovah se rapprochent du document élohiste par de certaines particularités de langage. On conclut de là que ces passages devaient être joints au document élohiste. On classa dès lors les documents divers composant le Pentateuque, non plus d'après l'emploi exclusif des termes Elohim et Jéhovah, mais d'après de certaines analogies de langage. Ce procédé me parait absolument erroné. Des deux traits d'après lesquels on pouvait classer ces documents, celui qui vient de l'emploi des désignations Elohim et Jéhovah est bien autrement considérable et caractéristique que celui que l'on trouve dans quelques formes de diction. Celui-ci ne porte que sur des détails ; celui-là atteint le fond même des conceptions religieuses. Ce n'est point sans doute au hasard que Dieu est appelé dans

» JBxode, I, II et xvni, 13-27.

• SiseheliD, Kniische Untersuchung Uber die Genesis,

certains passages Elohim et dans certains autres Jéhovah, et quand on considère que le nom donné à Dieu est l'expression de l'idée que celui qui se sert de ce nom se fait de la nature de l'Être suprême, on ne peut s'empêcher de reconnaître que les passages dans lesquels Dieu est désigné par le terme de Jéhovah sont d'une autre provenance religieuse que les passages dans lesquels il est désigné par celui d'Elohim.

Faut-il ajouter qu'on n'a pas même essayé d'expliquer comment il aurait pu se faire que Dieu fût appelé Jéhovah dans un document élohiste? Au contraire, on peut très-bien se rendre compte comment des pièces élohistes et des pièces jéhovistes peuvent offrir quelques analogies de langage. Elles ont pu être écrites, et plusieurs l'ont été certainement, à la même époque et dans le même pays. Il était par conséquent impossible qu'elles n'eussent un air de parenté dans le vocabulaire et dans la phraséologie.

Cette confusion des deux classes de documents composant le Pentateuque, confusion qui est la conséquence d'une vue erronée de l'état et du mouvement des idées religieuses en Israël depuis Moïse jusqu'aux derniers temps de la monarchie, frappe d'un vice radical la plupart des recherches critiques de la science allemande moderne sur l'origine et la formation du Pentateuque. L'erreur fondamentale

de cette confusion apparaîtra dans tout son jour dans la suite de ces études; mais il convenait de la signaler dès ce moment. Je reprends l'analyse du système de de Wetle.

Le document élohiste tenant la plus grande place dans les quatre premiers livres du Pentaleuque, le document jéhovisle, ce qui du moins en reste encore, perd singulièrement de son importance, puisqu'il est réduit à quelques passages disséminés çà et là. Aussi de Wette ne le considère-t-il pns comme ayant formé un ouvrage spécial. Tout ce qu'il y a de jéhoviste dans les quatre premiers livres du Pentateuque n'était, selon lui, qu'à l'état de traditions éparses avant que l'écrivain inconnu auquel il faut rapporter la composition de la Genèse, de l'Exode, du Lévitique et des Nombres, ne les recueillît pour compléter le document élohiste qui existait déjà.

La partie jéhoviste du Penlateuque est par conséquent plus jeune que la partie élohiste. Elle fut jointe à celle-ci, dit de Wette, à une époque où l'on était tellement habitué au culte de Jéhovah, qu'on ne pouvait pas même se ligurer qu'il n'eût pas été établi de toute antiquité*. L'expression Maison de Dieu, par exemple, était devenue si vulgaire, elle avait si bien passé dans le langage, qu'on l'appliqua au tabernacle du désert, qui n'était cependant qu'une

t De WoUc, Lehrhuchy elc, p. 288.

lente. Le temple était déjà construit*; mais le culte n'était pas encore centralisé à Jérusalem, et l'on tenait toujours pour des lieux sacrés Sichem, Béthel, Hébron,Beerseba*. Le prophétisme était florissant. L'auteur de cette partie aime à présenter, sous une forme prophétique, des événements accomplis alors depuis «longtemps, mais relégués encore dans un lointain avenir, relativement à l'époque dont il raconte l'histoire et aux personnages dans la bouche desquels il met ces prédictions *. Ces données peuvent servir à déterminer l'époque à laquelle l'écrivain jéhoviste remania l'histoire élohiste et lui donna à peu près la forme que les quatre premiers livres du Penlaleuque ont conservée depuis lors : je dis à peu près, parce que de Wette suppose que l'auteur du Deutéronome y apporta quelques très-légères modifications *. En s'appuyant sur ces indications, on serait conduit à admettre que le travail de l'écrivain jéhoviste était terminé avant le règne d'Ézéchias. Telle est l'opinion que de Wette est disposé à admettre, tout en reconnaissant toutefois la faiblesse des raisons sur lesquelles elle se fonde^.

Quant au Deutéronome, il n'est pas douteux qu'il

» Exode, xxni, 19. Comparez xv, 13.

« Genèse^ xii, 7 et suiv.; xiii, 18; xxi, 33. ^ Genèse, xxv, 23; xv, 18; xxvii, 29, 39 cl 40 ; Exode, xxiii, 29-33; xxvii, 40. Nombres, xxiv, 7.

♦ De Wette, Lehrhuch, elc, p. 21^ 5 De WeUe, î6iV/., p. 219 ol 2??.

ne soit postérieur aux quatre livres précédeDts. A la manière dont la tribu de Lévi est honorablement distinguée des autres \' à l'importance donnée aux lois concernant la royauté*, les prophètes et la classe sacerdotale^, comme encore à tout ce qui est dit du culte dont l'unité est incontestablement établie *, on reconnaît un auteur qui vivait après le règne de Sâlomon. Aucune époque ne semble mieux convenir pour la date de la composition de ce livre que le moment qui vit s'accomplir la réforme religieuse due au roi Josias*^. Cependant quelques-unes de ses parties se rapportent à des temps plus récents®.

L'auteur du Deutéronome joignit lui-même son ouvrage aux quatre livres précédents, dont il détacha quelques fragments pour les fondre dans son œuvre; et, peut-être pour donner plus de régularité à Tensemble, il transporta à la fin de son écrit le passage xxxi, 9-22, qui, primitivement, terminait le livre des Nombres*',

Cette explication de la formation du Pentateuque

1 Deutér.y xxxiii, 8-11.

« Ibid., XVII, 14-20.

s Ibid.j xui, 1-5; xvii, 8-13; xix, 17; xxi» 6; xxxi, 9. 4 Ibid,, XII, 2-7 ; xvi, 1-7.

» De Wette, ibid., p. 208-214, 220 et 221.

6 Deutér., iv, 27 et suiv. ; xxviii, 25, 36, 49, 64; xxix, 27 et suiv. ; xxxii, 5-22.

f De Welte, Lehrbuch, p. 215.

était généralement admise, quand, dans un article publié en 1831 S M. Ewald apporta quelques modifications à quelques-unes de ses parties. Admettant également qu'un grand ouvrage primitif, le document élohiste, constitue le fond général des quatre premiers livres de l'Ancien Testament*, il voulut prouver qu'un troisième écrivain réunissant à l'histoire élohisie les parties de l'ouvrage jéhoviste qu'il crut propres à la compléter, composa un troisième ouvrage qui, divisé plus tard en cinq parties, forma les livres de la Genèse, de l'Exode, du Lévitique, des Nombres et de Josué.

Telle est la conception première qui, fécondée plus tard par son auteur, a donné naissance au système que le savant professeur de Gœttingue a présenté dans son histoire du peuple d'Israël, sur la formation du Penlateuque. En voici les traits principaux.

L'ouvrage élohisie qui forme le fond des quatre premières parties du Pentateuque et du livre de Josué, et auquel M. Ewald donne le nom de Livre des Origines, ne fut pas le premier travail historique dans lequel on réunit les anciennes traditions, soit orales, soit écrites, du peuple d'Israël. On ne peut le

i Theolog. Studien und Kritiken, 4831, p. 602 et suiv. — Berlin. Jarhbiicher fur wi$sen$ch. Kritik, 1831, p. 363 et suiv.

* A ces quatre livres, M. Ewald joint celui de Josué qui, dans le priocipc, a eo éiail pas séparé.

considérer lui-même que comme le remaniement d'ouvrages antérieurs. Que des compositions de ce genre existassent chez les Hébreux, c'est un fait dont le Livre des Orujines nous rend lui-même témoignage. Il est parlé dans le livre des Nombres (xxi, 14) d'un Livre de Guerres de Jéhovah^ dans Josué(x, 13) d'un Livre du Juste \ dans TExode (xvii, 14) d'un Livre de la Victoire sur les Amalécites. M. Ewald insisle sur les deux premiers, dont il essaye de déterminer conjecturaiement et la nature et le contenu *. Il a du en ouire exister deux autres écrits historiques, antérieurement à la rédaction du Livre des OrigineSy l'un destiné à raconter la vie de Moïse, et l'autre à conserver le souvenir de l'alliance conclue par Dieu avec Israël et des alliances faites par Abraham et Isaac avec Abimélech, cl par Jacob avec Laban ^. Sur quoi donc M. Ewald l'onde-t-il la supposition de ces deux dernicis ouvrages? Il en appelle à un «rertain nombre de passages plus ou moins considérables, épars ç i et là dans le Penlaleuque, et qui, sans liaison intime ni avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, semblent avoir une autre origine. Ces passages, ainsi isolés, se rapportant à deux ordres d'idées assez distincts, ont dû par con-

I Cet antique ouvrage est aussi (il** dans 2 Samuel, i, 18.

• Ewald, Geschichte des Volkes Israël^ deuxième édition, t. i, p. 83 et suiv , 97 el 98.

> Ewald, Geschichte^ etc., t. i, p. 90 et suiv.

StfR LA I5IBLE 89

séquent faire partie dans le principe de deux ouvrages particuliers. Tel est le principe d'après lequel M. Ewald a procédé ici ; et il faut reconnaître que, si ce principe est dangereux et gros d'hypothèses téméraires, il peut, manié avec prudence et habileté, conduire à des découvertes utiles.

Ce fut avec ces éléments, avec plusieurs d'entre eux du moins, et en s'aidant peut-être aussi de traditions orales, qu'un Israélite contemporain de Salomon, composa un grand ouvrage historique, embrassant l'ensemble des événements passés, depuis le principe des choses jusqu'à l'établissement de la monarchie en Israël. Cet ouvrage, c'est le Livre des Origines. Ce titre, M Ewald croit le trouver dans Genèse, v, 1. a Voici le livre des générations (c'està-dire des descendants) d'Adam, » est-il dit dans ce passage ; ce qui peut très-bien se rendre dans notre manière de parler par le Livre des Origines.

Je ne m'arrêterai ni à faire remarquer que les quelques mots qui sont donnés ici pour le titre d'un grand ouvrage ne sont en réalité que le titre d'une pièce généalogique, semblable à plusieurs autres contenues dans la Genèse*, et comprise tout entière dans ce chapitre cinquième, ni à prouver que, en présentant ce qui précède comme une introduction, on transporte dans l'antiquité hébraïque des procé-

* Genèse^ vi, 9; x, 1; xi, 10; xxxvi, 4.

dés littéraires qui étaient certainement inconnus aux enfants d'Israël. Prenons cette hypothèse . pour ce qu'on la donne, et voyons ce qu*est le Livre des Oingines.

L'époque de sa composition se trahit, selon M. Ewald, à une foule de traits. Ici son auteur, en faisant remarquer qu'un fait qu'il raconte se passa avant qu'il y eût des rois en Israël \ nous indique clairement que la monarchie était établie de son temps. Là, en donnant de l'arche et des chérubins du Tabernacle une description identique à celle de l'arche et des chérubins du Temple de Salomon *, il nous révèle qu'il connaissait le temple. D'autres indications conduisent à croire que cet ouvrage fut écrit assez peu de temps après la dédicace du temple ', probablement de Tan 15 à l'an 20 du règne de Salomon. Eufin, du soin avec lequel tout ce qui concerne la race sacerdotale y est mis en relief, on peut conclure que son auteur était prêtre * .

Quel autre temps [)Ouvait mieux convenir à la com[)Osition de cette magnifique histoire des origines d'Israël que cette époque de paix et de grandeur'*? Ce fut en ce moment que la littérature hébraïque

« Genèse^ xtxvi, 3i.

•Comparez 4 Rois, viii, 1-1 1, avec Exode, xxv, 13-20 î XXXVIII) 7-9; XL, 34 et 35; Nombres, iv, 1 et suiv. * Ewald, Geschichte des Volkes Israël, etc. 1. 1, p. 101-104. *EwalJ, Geschichte, etc., t. i, p. 103.

» Ewald, ibid., t. i, p. 101-104.

jeta son plus brillant éclat. Le Livre des Origines n*est pas le moindre des chefs-d'œuvre que vit naître cette glorieuse période. Comme chez les Grecs, après leurs victoires sur les Perses, il y eut alors chez les Hébreux un grand mouvement intellectuel; il se manifesta non-seulement dans la poésie, mais encore dans les travaux historiques. Au milieu de cet entraînement général vers les grandes conceptions, l'auteur de cet écrit se proposa le but élevé de tracer un tableau d'ensemble de l'histoire de son peuple '. Il ne resta pas au-dessous de sa tâche, à en croire M. Ewald. Si son œuvre s'était conservée dans son entier, il faudrait la placer sur la même ligne que les histoires d'Hérodote et les meilleures parties de Tite-Live *. Le style en est pur, coulant, harmonieux, coloré, pittoresque. Peu d'écrivains ont su déployer une plus admirable habileté dans le choix comme dans l'ordonnance des matériaux dont ils se sont servis. L'admiration do M. Ewald, chez qui l'érudition n'a étouffé ni la verve ni l'imagination, finit par éclater dans une brillante apostrophe à l'auteur inconnu du Livre des Origines *.

Cependant les traditions des enfants d'Israël n'avaient pas été tontes recueillies par cet écrivain. Celles qui étaient répandues dans les tribus éloignées

* Ewald, Geschichte^ etc., t. i, p. 104.

> Ewald, t6ûi., t. 1, p. 110 et lit.

» Ewald, ibid., t. i, p. 128 rt 129.

42 ÉTUDKS CRITIQUES

de Jérusalem, dans des lieux qu'il n*avail pas explorés, lui étaient restées inconnues. Un prophète du nord de la Palestine les recueillit à son tour et en composa une histoire des temps antiques qui fut pour le royaume d'Israël ce que le Livre des Origines était déjà pour le royaume de Juda \ Ce prophète, selon M. Ewald, vivait du temps d'Élie, c'est-à*dire à la fin du dixième siècle avant l'ère chrétienne et au commencement du neuvième. Cette date est indiquée par plusieurs faits, entre autres par la forme de langage qui rappelle celle de cette époque *.

L'auteur de cette nouvelle grande histoire d'Israël serre de plus près les anciennes traditions que celui auquel on doit le Livre des Origines. Il se borne souvent au simple rôle de rapporteur, tandis que l'écrivain de Juda retravaillait en artiste les récits populaires aussi bien que ceux qui étaient rapportés dans les documents antérieurs. Ce n'est pas cependant qu'il ne prenne souvent un vol élevé'; mais ce qui le caractérise en propre, c'est cette vue claire et profonde de l'esprit divin dansla vie des peuples, vue qui est le plus beau privilège des prophètes d'Israël*.

i Ewald, GeschichtCy etc., t. i, p. 132.

s Ewald, ibid., t. i, p. 134-136, 139-141.

» Ewald, ibid, t. i, p. 131 et 132.

* Ewald, i&td., l. 1, p. 132. Par.iii les passages appartenant A cet ouvrage, il faut ciler, d'après M. Ewald, Genèse^ xx, xxix- XXXI ; Eosode, i, 15, ii, 22, xxxiv, 30-35; Nombres^ xi, xu, 6-8; peut-ôtre aussi Genèse^ xui, 6-12, xiv.

Un siècle environ plus lard, un autre prophète écrivit une autre histoire du peuple hébreu. Le caractère prophétique qui perce déjà dans le précddèùt ouvrage prit ici un développement considérable. C'est presque du point de vue des espérances messianiques que celte nouvelle histoire du peuple élu fui conçue. Son auteur semble s'être proposé de relever dans les annales du passé tous les indices prophétiques de la future grandeur des enfants dlsraël. Il s'inspire des promesses faites si souvent par Dieu à Abraham, Isaac et Jacob. Il se platt à rappeler que leurs descendants dépasseront en nombre les étoiles du ciel et les grains de sable du bord de la mer; qu'ils seront mis en possession de la porte de leurs ennen.is; que c'est en eux que seront bénies toutes les nations de la terre *.

Sur quoi donc se fonde ^. Ewald pour admettre la réalité d'un écrit dont jusqu'à ce moment personne n'avait soupçonné l'existence? Uniquement sur le caractère de certains passages disséminés dans le Penlaleuque, et distincts de tout le reste autant par le langage que par l'ordre d'idées qu'ils expriment. L'avenir de gloire qui attend le peuple d'Israël et qui est dépeint en traits de feu, ne semble [jas avoir frappé, du moins d'une manière aussi claire, les écrivains antérieurs. Le ton d'un patrio-

* Genèse^ xii, i-3; xvii, 18 clsuiv.; xxii, 16-18; xxvi, 4 et suiv.; xxviii, 14; Exode^ xxxii-xxxiv.

tisme exalté dans lequel sont exposées ces espérances, ne ressemble en rien à la forme du récit du Livre des Origines. Il a un éclat et une vivacité qui manquent à l'ouvrage du prophète historien de l'époque d'Êlie. Les conceptions religieuses de ce nouvel écrivain dépassent le cercle du mosaïsme des deux écrivains précédents. Ajoutez que les formes mêmes du langage sont autres. Non-seulement la prose hébraïque a atteint dans ce nouvel ouvrage toute sa perfection S mais encore l'emploi de certaines expressions indique un auteur plus moderne. C'est ainsi que l'expression rm^ tI3N3 (oracle de

l'Éternel), familière aux prophètes de l'époque postérieure au règne de David *, revient fréquemment dans les fragments de cette histoire qui nous ont été conservés dans le Pentateuque *; elle est au contraire fort rare, prise du moins dans ce sens, aussi bien dans le Livre des Origines que dans l'écrit du prophète contemporain d'Élie.

De ces diverses raisons. M, Ewald se croit autorisé à conclure non-seulement que ces fragments appartenaient primitivement k un ouvrage spécial, mais encore que son auteur vivait à la fln du neuvième siècle avant l'ère chrétienne ou au comment

> Ewald, Geschichte^ etc., 1. 1, p. 136.

1 hàiCy XXX, 1 ; xiv, 22, 23; Jérémie, xxxi, 3i . etc.; Gé»é nius, Thésaurus^ p. 836 et 83.

G^nèiCf xii, 16; Nombres, xiv, 28.

cernent du huitième, à l'époque d*Osée et d*Amo8 *.

Enfin un prophète qui était du royaume de Juda« et qui vivait au septième siècle avant l'ère chrétienne, s'emparanl de ces différents écrits historiques, les fondit ensemble et en composa un grand ouvrage, qui, à part quelques interpolations postérieures, forma les quatre premiers livres de F Ancien Testament et celui de Josué *. On peut croire que dans ce travail il retrancha plus qu'il n'ajouta. En somme, son œuvre peut être considérée comme un épitomé de toute la littérature historique des Hébreux relative à ce qtie l'on considérait, dès cette époque, comme les temps héroïques du peuple d'Israël. Sans abdiquer son individualité, cet écrivain s'attacha à conserver les expressions même des auteurs qu'il mettait à contribution ; c'est ainsi que les noms divers par lesquels Dieu était déjà désigné dans les écrits précédents passèrent dans son ouvrage, quoiqu'il eût préféré sans doute donner à Dieu, avec tous ses contemporains, le nom de Jéhovah ^. M. Ëwald croit cependant que çà et là ^ il substitua ce nom à celui d'Elohim *.

Le rédacteur des livres de la Genèse, de l'Exode,

< Ewald, Geschichte, etc., t. 1, p. 138 el 139.

« Ewald, ibid., etc., l. i, p. 141 cl 142.

» Ewald, tôid., l. 1, p. 151.

* Genèse, ii, 4; xvii, i.

» Kwnld, Geschichte, etc., t. i, p. 152

46 ETUDES CUITIQUES

du Lévitique, des Nombres et de Josué poussa-l-il son récit au delà de la mort du successeur de Moïse? Le Livre des Alliances comprenait le temps des juges : le Livre des Origines descendait jusqu'au moment de rétablissement de la monarchie. Mais il paraît que plus tard l'époque de la mort de Josué fut regardée comme le point de partage des temps anciens et des temps modernes ^ On peut supposer par conséquent avec quelque vraisemblance, que Touvrage de ce dernier rédacteur s'arrêtait à ce moment.

Avec tous les critiques antérieurs, M. Ewald regarde le Deutéronome comme l'œuvre d'un écrivain différent de celui des livres précédents, et comme appartenant à une époque plus récente. Mais il a sur cet écrit quelques vues qui lui sont propres et qu'il convient de faire connaître.

Au moment où, après la ruine du royaume d'Israël et après la mort d'Ezéchias, le royaume de Juda semblait sur le point de se dissoudre, un Hébreu, plein de zèle pour sa religion et pour sa pairie, conçut le généreux projet de rappeler ses frères à l'observation de la loi, la ^eule chance de salut qui restât encore aux derniers débris de la puissance de David, le seul remède aux maux sous lesquels tout menaçait de périr. Dans ce but, il traça le tableau

1 Ewald, Geschichte^ elc, t. i, p. 153.

de tout ce qui, dans Tancienne législation, pouvait être applicable de son temps. Adoptant le style prophétique et se plaçant sur le terrain de l'histoire primitive, il mit ses discours dans la bouche de Moïse *. Mais il est facile de voir qu'il s'inquièle assez peu de la fidéUté historique et de ce qu'on appelle aujourd'hui la couleur locale. M. Ewald fait remarquer qu'il y a une différence frappanie entre le langage de Moïse dans le Deutéronome et celui que lui prête le Livre des Origines. Ce faii n'a d'ailleurs échappé à aucun critique.

a Le Deutéronome, dit M. Ewald, est dans l'Ancien Testament ce que l'Évangile de saint Jean est dans le nouveau. Dans Tun comme dans l'autre de ces livres, l'histoire n'est que le cadre dans lequel renseignement est placé, et le Deutéronome est une forme nouvelle, un rajeunissement prophétique de la loi ^ comme l'Rvangile de saint Jean est une vue spiritualisée du christianisme. )>

L'auteur de cet ouvrage connaissait les livres de la Genèse, de l'Exode, du Lévilique, des Nombres et de Josué. On en a la preuve dans les emprunts qu'il leur fait ^. Il avait aussi sous les yeux des documents, soit historiques, soit législatifs, dont ne

I Ewald, Geschichte^ etc., l. i, p. i66 et 157.

a Ewald, t6td., t. m, p. 685.

a AÎDsi Exode, \\\iv, est reproiiuil dans Deutéronome^ x.

s'élaient pas servis les écrivains précédents ; on ne saurait en douter quand on le voit en appeler à d'anciennes prescriptions * qui ne se trouvent dans aucun des autres livres du Pentaleuque. On peut donc supposer avec une grande vraisemblance qu'il a conservé plusieurs traditions antiques qui, sans lui, auraient été perdues pour la postérité ^

La langue môme de cet écrit révèle la date de sa composition. La décadence y est déjà sensible, >L Ewald pense qu'il est l'œuvre d'un Israélite réfugié en Egypte, et qui vivait dans la seconde partie du règne de Manassé ^. Au temps de Jérémie, cet ouvrage, encore nouveau, était beaucoup lu. Il n'en est aucun qui ait exercé une plus profonde influence sur la vie du peuple et sur la littérature hébraïque, à partir du milieu du septième siècle avant l'ère chrétienne *. Et la preuve qu'en donne M. Ewald, c'est la réforme religieuse accomplie peu de temps après par le roi Josias *. Mais est-il bien certain que cette réforme ait été provoquée, en partie du moins, par le Deutéronome? Ce livre ne serait-il pas plutôt la conséquence du mouvement religieux de cette époque? ou, pour mieux dire, ne serait-il pas un des

« Ewald, Geschichte, etc., t. i, p. 168, noie 3.

t Ewald, ibid.^ t. i, p. 169.

» Ewald, ibid,, t. i, p. 171; l. m, p. 683-689.

* Ewald, i6id., l. i, p. 101.

s Ewald, ibid., t. m, p. 689, 695-700.

moyens par lesquels on le soutint? et n'aurail-ii pas été rédigé à dessein, sous l'inspiration du roi Josias ou de ses conseillers religieux, pour servir la réforme entreprise sous le règne de ce prince? La question n*est pas encore vidée ; mais l'opinion op* posée à celle de M. Ewald me paraît cependant s'accorder mieux avec les données historiques que Ton possède sur la crise religieuse du milieu du septième siècle, dans le royaume de Juda.

Le Deutéronome forma, dans le principe, un ouvrage spécial. Il est . probable que, peu de temps après la mort de son auteur, vers la fin du septième siècle, il fut réuni aux quatre livres précédents ^ Ce fut l'œuvre d'un dernier éditeur, qui revit sans doute l'ensemble du nouveau recueil. Les bénédictions de Moïse (Deutér. xxxiii) sont vraisemblablement son ouvrage, et c'est encore à lui qu'il faut peut-être rapporter quelques interpolations dans les quatre premiers livres et quelques retouches dans la forme du récit \

La réunion du Deutéronome aux livres précédents apporta une grave modification à l'économie de l'œuvre de leur dernier rédacteur. L'ouvrage formé par les quatre premiers livres du Penlateuque était principalement historique ; par suite de la réunion du

Ewald, Geschichtey l. i, p. 473.

• Ewald, ibid,, l. i, p 173, note.

Deuléronome, la partie législative prit dans Tensemble la prépondérance. Depuis ce moment, les noms sous lesquels ces livres avaient été désignés jusqu'alors ne répondirent plus à l'idée qu'on s'en fit désormais ; ils tombèrent en désuétude \ et peutêtre est-ce depuis ce temps que les Hébreux s'accoutumèrent à appeler l'ensemble des cinq livres le Livre de la Loi.

Le système de M. Ewald sur ia formation du Pentateuque se résume en ces deux hypothèses : l'une qu'un certain nombre de documents relatifs aux origines et à l'histoire primitive des Hébreux existaient avant la composition des livres qui portent le nom de Moïse, et l'autre qu'un écrivain postérieur les mit à contribution, et s'en servit comme d'éléments dont il disposa à son gré, pour en former un ouvrage d'ensemble qui s'est trouvé être, en définitive, après quelques relouches, l'adjonction du Deutéronome et la séparation du livre de Josué qui en faisait d'abord partie, notre Pentateuque actueL

De ces deux hypothèses, la première s'accorde, en principe, avec les faits tels qu'on peut les découvrir par une étude attentive de la Genèse, de l'Exode, du Lévitique et des Nombres. Non sans doute que les déterminations de M. Ewald puissent être admises et que ses antiques documents aient été tels

^ Ewald, Geschichte, etc., 1. 1, p. 173.

qu'il prétend les retrouver; tout ce qu'il établit sous ce rapport n*est guère qu'un tissu de fictions arbitraires ; son mépris pour la distinction de Télobisme et du jéhovisme les frapperait d'ailleurs d'une erreur incurable; mais il est certain, et je reviendrai plus loin sur ce point, qu'il y a eu, chez les Hébreux, bien avant la formation du Pentateuque dans son état actuel, divers écrits qui sont entrés dans sa composition ; il est même probable que ces écrits étaient en plus grand nombre que ne le suppose le savant historien du peuple d'Israël.

La seconde hypothèse est, au contraire, en complète désharmonie avec le caractère le plus marqué de la forme du Pentateuque. Ce qui frappe le plus vivement, quand on examine les quatre premiers livres mosaïques, c'est le défaut d'ordre el de suiie; c'est un fait sur lequel j'aurai à revenir plus loin et sur lequel, d'ailleurs, tous les critiques, sauf M. Ewald, sont unanimes. Or, un ensemble d'écrits manquant, à un si haut degré, d'unité, ne peut pas êlre l'œuvre d'un rédacteur. M. Ewald assure, il est vrai, que ce rédacteur a gâté, en un certain sens, presque tout ce qu'il a touché. Mais quelque peu habile que l'on suppose un écrivain, il ne répétera pas, à quelques lignes de distance, le même fait dans les mêmes termes; il ne racontera pas le même fait de deux manières différentes ; il ne rapportera pas deux fois, sans l'expliquer du moins, la même

loi avec des dispositions tout autres. Dans un lel état de choses, il faut attribuer la formaiion définitixe du Penlaleuque, non à un rédacteur, coordonnant les faits dont il dispose, mais à un collecteur, joignant ensemble, tant bien que mal, d'antiques documents.

Pour arriver à une explication satisfaisante de la formation des livres mosaïques, il faut donc, d'un côté, insister sur la première hypothèse et l'adapter aux faits qui ressortent de l'étude de ces livres, ei, d'un autre côté, rejeter la seconde et la remplacer par une autre plus propre à rendre compte du défaut d'ordre et de liaison qui se remarque dans les quatre premières parties du Pentateuque. Par un singulier malentendu,c'est le contraire qu'on a fait. On a voulu restreindre le nombre des éléments antiques dont ce recueil a été composé, et en même temps on a prétendu qu'il était le résultat de rédactions successives, se superposant, si l'on peut ainsi dire les unes aux autres, d'un premier document, noyau de tout le reste.

M. Vainhinger ne reconnaît que trois ouvrages antérieurs, un praeélohiste, qui correspond à peu près au Livre de V Alliance, un élohisle qui répond au Livre des Origines^ et un jéhoviste qui serait l'écrit contemporain d'Amos. Le second de ces écrits ne serait qu'un remaniement augmenté du premier, et de même le troisième qu'un développement du se-

cond auquel un nouveau rédacteur aurait ajouté des parties qui lui manquaient et donné une nouvelle forme \ C'est ainsi qu'auraient été formées les quatre premières parties du Penlateuque.

Bleek a trouvé que c'était trop encore. Il n'admet, en outre du Deutéronome, qu'un livre élohiste et un livre jéhovis te. L'écrit jéhoviste, qui serait du temps de Saûl, aurait été remanié et augmenté par un écrivain du règne de David ; sous cette forme nouvelle, il serait devenu le document jéhoviste. Plus lard, l'auteur du Deutéronome aurait retouché et complété ce dernier écrit, et le résultat définitif de ce travail aurait été le Penlateuque actuel et le livre de Josué ^

D'après M. Kuenen' six documents différents sont entrés dans la composition du Pentateuque :

i® Le Livre de V Alliance, le plus ancien de tous; M. Kuenen le retrouve dans Exode, xx, 22 — xxiii. Il pense que la rédaction en remonte probablement au règne de David (1053-1015 avant l'ère chrétienne) .

2*^ Quelques lois, qui ont été enregistrées par le

» Herzog, Realencyklop^ t. xi» article Pentateuch.

* Bleek, Einleitung in das aile Testament^ p. 249 et suiv.

> Dans son Histoire critique des livres de V Ancien Testament, ouvrage des plus remarquables, dont le prcmior volume a été traduit du hollandais en français par^l. Pier&on (Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-S^). M est à ddsirer que la suite de cette traduction ne se fasse pas trop attendre.

jéhovisle, mais qui ont dû d'abord exister à part. Ce sont Exode xiii, 3-6, xxxiv, 10-35, et Lévilique, xviii-xx. Sous le rapport de l'anliquilé, ces passages viennent après le Livre deV Alliance ei avant Touvrage suivant :

3® Le Livre des Origines. Les modifications nombreuses que ce livre a subies tout le long de l'histoire des Hébreux, rendent extrêmement compliquée la question de la date de sa composition; mais, dans sa forme la plus ancienne, il est du temps de Salomon«

4* Les récits jéhovisles. Ils ont dû êlre écrits après le règne de Salomon, et même après le schisme des dix tribus, mais antérieurement au prophète Osée qui les connut. Il faut, par conséquent, en placer la rédaction entre les années 975 et 775 avant Jésus-Christ. Ils furent composés toutefois sur des documents qui remontent beaucoup plus haut ;

5^ Divers récits élohistes qui se rencontrent dans la Genèse et dans les premiers chapitres de l'Exode, mais qui, pour des raisons que donne M. Kuenen, ne peuvent pas avoir fait partie du Livre des Origines. Le savant professeur hollandais les désigne sous le nom de Documents élohistes ; il en donne la liste et en place la rédaction à peu près à la même époque que les récits jéhovistes dont il vient d'être question •

6^ La législation deutéronomique. Elle doit avoir

été mise par écrit sous le règne de Manassé (696- 642 avant Jésus-Christ). M. Kuenen tient pour irapossible d'indiquer avec certitude à quelle source Tauleur de ce livre a puisé ses renseignements. Du temps de cet auteur il existait diverses collections de lois, et probablement elles ne sont pas toutes arrivées jusqu'à nous. Il est permis de penser qu'il s'en servit, mais librement, et en y faisant des additions ou des modifications que lui semblaient « demander les besoins de la situation religieuse de ses contemporains. »

Il n'est pas nécessaire d'ajouter que c'est sur un examen minutieux du Pentateuque que M. Kuenen a établi l'existence de ces six documents. Indiquer les raisons qui l'ont déterminé serait fort long, et c'est d'ailleurs peu nécessaire puisque son ouvrage est traduit dans notre langue et peut être consulté par quiconque veut faire une étude approfondie de ces curieuses questions.

La distinction de Télohisme et du jéhovisme est encore ici à la base de tout le système. Mais tout en donnant une importance considérable à la différence des conceptions religieuses que supposent nécessairement ces deux termes, ce n'est pas uniquement à l'emploi du nom d'Élohim et à celui du nom de JéhovahqueM. Kuenen croit pouvoir distinguer les documents élohistes des documents jéhovistes. L'emploi du nom d'Elohim n'est pour lui comme

d'ailleurs pour la plupart des exégèles allemands depuis Stœhelin, qu'un seul des traits caractéristiques des écrits élohistes, et il pose cette règle qu'il n'est pas inutile de faire connaître au lecteur: a Les parties du Pentateuque qui ne s'excluent point, qui font allusion les unes aux autres, qui se ressemblent sous le rapport des idées ou du langage, doivent appartenir à un seul et même document primitif. Là où cesdiverses conditions ne sont pas remplies, les fragments doivent être considérés comme n'ayant été réunis que par la rédaction canonique ; en tout cas, on ne saurait prouver qu'ils ont eu une même origine '. »

Comment le Pentateuque a-t-il été formé des six documents que nous avons énumérés?Le rédacteur a pu les retoucher légèrement pour les fondre ensemble ; mais le plus souvent il les a insérés tels quels. On ne saurait mieux dire ; il me parait impossible que rétude des cinq livres mosaïques conduise à une autre opinion.

Ce rédacteur, selon M. Kuenen, était un des prêtres de Jérusalem, et son travail tombe dans les années qui précédèrent immédiatement la captivité de Babylone, de 600 à 590 avant Jésus-Christ.

Ajoutons enfin ce détail important que, des deux sortes de documents dont a été composé le Penta-

« Kuenen, Histoire critique des livres de V Ancien Teitameni^ l. I, p. 77.

teuque, les uns, les élohisles, furent rédigés du point de vue du sacerdoce, et les autres, les jéhovistes et le Livre de V Alliance, du point de vue du prophétisme. M. Kuenen fait remarquer, avec raison, qu'il y a plus de vérité historique dans le point de vue des prophètes \

Le fait capital, dans la question de la formation duPentateuque, celui qui prime tous les autres, et on peut dire aussi celui qui domine et qui explique en même temps toute Thistoire du peuple hébreu depuis Moïse jusqu'aux derniers temps de la monarchie, c'est la distinction de l'élohisme et du jéhovisme. Devant traiter plus loin ce sujet dans ses principaux détails, je n'en dirai ici que ce qui est nécessaire à l'explication de la forme définitive des livres mosaïques. Il importe d'ailleurs de faire disparaître la confusion pleine d'arbitraire aveclaquelle, depuis Slsehelin, la critique biblique parle des documents élohistes et des documents jéhovistes du Pentateuque*

A première vue, il semble qu'on ne doive tenir pour des documents élohisles que les passages dans

t Rueneo, Histoire critique des livres de V Ancien Testament , t. I, p. 295.

lesquels Dieu est désigné par le terme Elohim, et pour des documents jéhovisles que ceux dans lesquels Dieu est désigné par le terme Jéhovah. C'est ainsi que l'entendit Âslruc ; telle fut aussi ropinion d'Eichhorn et de Valer. Les choses ont changé depuis Stâehelin. Ce théologien ayant cru remarquer, ainsi que je Tai^déjà dit, que ces deux sortes de documents se distinguent les uns des autres plus encore par certaines formes de langage et par certaines idées que par l'emplof des mots d'après lesquels on les avait uniquement caractérisés jusqu'alors, on a considéré depuis comme élohistes un grand nombre de passages dans lesquels Dieu est cependant exclusivement appelé Jéhovah, et on n'a regardé l'emploi des deux désignations divines que comme une des nombreuses marques, ainsi que s'expriment M. Ewald et M. Kuenen, auxquelles on peut reconnaître ces deux sortes d'éléments primitifs, peut-être faudrait-il dire, à voir la manière avec laquelle on a procédé, comme une des marques les moins importantes ^

Je ne saurais me ranger à ce sentiment. Qu'il y ait des analogies de langage entre certains fragments jéhovistes et certains fragments élohistes, qu'est-ce que cela prouve, quand il s'agit d'ouvrages qui ont

* De Wetlc, Einleit, in die Bûcher des dite Testameni, sixième édition, p. 194; Herzog, Real-Encyklop, l. xi, p. 334; Ewald, Gçsch, des Volks Israël^ t. i, p. 122 et 128.

pu être écrits à la même époque, et qui l'ont été, dans tous les cas, dans le même pays et dans un pays où la langue n'était pas entraînée dans de rapides changements? D'un autre côté, déterminer la nature des diverses parties du Pentaleuque d'après des idées qu'on a déclarées apriori élohisles ou jehovistes, c'est un procédé fort arbitraire. Il ne s'agit pas, en effet, de décider que tel passage dans lequel Dieu est désigné constamment par le terroef

Jéhovah, est élohiste, parce qu'il contient des idées

qu'on pense devoir être élohistes. La logique demande qu'on accepte comme élohistes les idées contenues dans les fragments dans lesquels Dieu est appelé Elohim, et jéhovistes celles dans lesquelles il est appelé Jéhovah. Hors de là, il n'y a plus rien de certain ^ .

Pourquoi d'ailleurs Dieu aurait-il été désigné par le mot Jéhovah dans les écrits dont les conceptions religieuses auraient été élohistes? Ces deux dénominations exprimeraient-elles une même conception de Dieu? Dans ce cas, de quel droit distinguet-on deux ordres d'idées religieuses dans le Pentateuque? Supposent-elles au contraire des conceptions

1 II est à remarquer, et le fait est bon à noter en passant, que tandis que bon nombre de passages dans lesquels Dieu n'est pas appeM autrement que Jéhovah, sont rcgard(^s comme élohistes, il n*est pas un seul des passages dans lesquels Dieu est désigné fkâf le terme Elohim, qui soit donné pour jéhoviste.

différentes de Dieu ? Pour quelles raisons alors prendrait-on pour élohistes des passages qui se rattachent à la conception jéhoviste ?

C'est un principe généralement reçu dans Thistoire des religions anliques, que chaque dénomination de Dieu correspond a une conception particulière de Dieu, principe qui est devenu le fil conducteur par excellence dans les recherches sur les cultes primitifs. J'en ferai plus tard l'application à la détermination des deux termes Elohim et Jéhovah ; mais il ôonvient de faire remarquer ici que s'il y a dans le Pentateuque, et je puis ajouter dans d'autres monuments de la littérature hébraïque, des parties dans lesquelles Dieu est constamment et de propos délibéré , comme dit Bleek , appelé Jéhovah et d'autres dans lesquelles il est désigné par le mot Elohim, c'est qu'il y avait dans la famille d'Israël deux conceptions, en un certain sens, différentes de Dieu. Il y a plus, toute l'histoire intérieure de la nation hébraïque, l'histoire de son état spirituel et moral, depuis Moïse jusqu'aux derniers temps de la monarchie, n'est que la lutte de ces deux conceptions. J'espère en donner la preuve plus loin. En attendant, m'appuyanl sur le principe que j'ai invoqué, je me crois autorisé à classer les documents élohistes et jéhovistes avant tout d'après l'emploi des deux dénominations divines et à tenir exclusivement pour élohistes tous les passages dans les-

quels Dieu est appelé Elohim, et pour jéhovistes, ceux où il est désigné par le terme Jéhovah.

Cette déterminalion bien établie, il faut modifier tous les systèmes suivis par la critique biblique en Allemagne dans la distribution de ce qu^il lui a plu d'appeler les documents élohistes et les documents jéhovistes. Au lieu de dire avec elle que les documents de la première catégorie forment le fond de tout le Pentateuque et que ceux de la seconde n'y figurent que comme des suppléments, on doit soutenir en s'appuyant sur les faits réels, que les seconds y tiennent une plus large place que les premiers. Ce n*est que dans la Genèse que les documents élohistes dominent. Dans l'Exode le mot Ëlohim n'est employé que dans quelques passages des premiers chapitres, et exclusivement que dans les chapitres xviii et XXXV, 27-xxxviii. Le Lévitique est entièrement jéhoviste. LemotÉlohim ne s'y rencontre que comme qualificatif^ ou suivi de cette locution: moi l'Éternel •. Enfin le livre des Nombres est également formé tout entier de documents jéhovistes.

En somme, toute la partie législative du Pentateuque est jéhoviste. Il ne pouvait pas en être autrement, car la notion jéhoviste de Dieu est la base de la législation mosaïque. Ce n'est qu'avec Moïse

^ P?»nSH rm\ ^^H, LévUiq. XVIII, 30; xix, 10, 25, 31, 34, 36.

^ rniTj V» "^{h^. y Lévitiq, XIX, 12. 14, 32.

que le terme Jéhovah, comme aussi la conception qu'il représente, apparaissent dans l'histoire des Hébreux\ Adoptée naturellement par ceux des Israélites qui obéirent à l'impulsion religieuse donnée par le grand législateur, cette dénomination resta étrangère à ceux qui continuèrent à suivre les anciens usages elles traditions de l'âge des patriarches, et par conséquent aussi à désigner Dieu par les noms usités avantMoïse, principalement par celui d'Ëlohim. On ne saurait comprendre comment l'écrivain élohiste aurait pu être amené à introduire le mot Jéhovah dans sa narration. Bleek, M. Kuenen et bien d'autres prétendent qu'il crut devoir eioQployer cette dénomination de Dieu, quand il eut à raconter les événements du temps de Moïse, tandis que pour ceux qui étaient antérieurs, il ne s'était servi exclusivement et de propos délibéré que de celle d'Élohim ^ C'est supposer dans un écrivain de l'antiquité un esprit d'exactitude historique qui ne se retrouve certainement nulle autre part, et dont il est bien permis de douter. Si, comme le dit M. Kuenen, à partir de Moïse, Jéhdvah est le nom du Dieu israélite % on se demande pourquoi dans quelques-unes des productions de la littérature Israélite postérieure à Moïse, le mot Jéhovah a été systématique-

4 Eœode^ vi, 3; ni, 16.

* Kuenen, Histoire critique des livres de V Ancien Testament^ t. I, p. 81.

' Kuenen, ibid,^ 1. 1, p. 563.

ment évité. Je veux parler des psaumes, dans lesquels Dieu n*est jamais désigné que par les termes Êlohim et Âdonaï, principalement par le premier des deux \ Pourquoi y a-t-il donc des psaumes élobistes, si le mot Jéhovah est devenu le nom de la divinité israélite, depuis Moïse ? Il y a plus. Pourquoi le psaume xiv, dans lequel Dieu est désigné constamment par le mot Jéhovah, est-il reproduit dans le psaume lui en entier, exactement, sauf en ceci que le terme Jéhovah a été remplacé par le mot Élohim ?

Je ne saurais en trouver d'autre raison, sinon qu'il y eut dans la famille d'Israël, à partir de Moïse, deux partis religieux, dont chacun désignait Dieu par un de ces deux noms, celui qui se rattachait, par-dessus le mosaïsme, aux antiques traditions patriarcales, par le mot Élohim, et celui qui avait accepté la réforme mosaïque , par le mot Jéhovah. Sans cette supposition, tout me parait inexpliqué ; avec elle, tout devient clair, facile et naturel. Et cette supposition, réclamée impérieusement par remploi de ces deux dénominations de Dieu dans les divers écrits hébreux, les faits que j'examinerai dans les études suivantes, prouveront qu'elle est la vérité même.

« Psaume^ xuy, ilV; xux, li, lu, lvu, lxi, lui luu, lxy, LXVI lxtii, lxxxii.

Maintenant que les pièces jéhovistes aient surpassé en noml)re les élohisles, c'est ce dont on ne saurait s'étonner quand on considère que les antiques traditions furent recueillies principalement par les prophètes qui non-seulement appartenaient au parti jéhoviste, mais encore qui en étaient la tête et les directeurs.

Si nous jetons un rapide coup d'œil sur ces deux ordres de documents, nous verrons qu'ils représentent des traditions religieuses, non sans doute différentes au fond, mais en un certain sens distinctes. Je montrerai ailleurs que le monothéisme, qui est commun à tous les deux, a une tendance plus spiritualiste dans les parties jéhovistes du Pentateuque que dans les parties élohistes. Ici je ne les comparerai que sous des rapports plus sensibles et plus apparents à première vue.

Le désaccord éclate entre ces deux ordres de documents dès les premières pages. Chacun d'eux donne une postérité différente à Adam et à Eve. Le jéhoviste raconte que nos premiers parents eurent d'abord deux enfants. Gain et Abel * ; il ne fait naître Seth qu'après la mort de ce dernier, dont il est le remplaçant *. L'élohiste ne connaît ni Gain

« Genèse, iv, 1 et 2.

« Genèse, iv, 25. Le nom de Seib. suppose nécessairement la mort d'Abel. Seth, T\p, signifie en effet compensation. Cet enfant est pour ses parents la compensation de celui qu*ils ont perdu, d*Abel (lOX) souffle) ^ qui n'a eu que la durcie d'un souiBe.

ni Abel ; le silence qu*il garde sur ces deux premiers enfants d'Adam et d'Eve ne peut s'expliquer par la supposition que le passage dans lequel il en parlait a été laissé de côté pour ne pas faire double emploi avec le récit du jéhoviste ; car pour lui, Seth est le premier enfant du père et de la mère de Tespèce humaine. En effet, après avoir parlé de la création d*Adam, il ajoute : « Adam vécut cent trente ans, et engendra à sa ressemblance, à son image, un fils qu'il nomma Seth. Après la naissance de Seth, Adam vécut encore huit cents ans ; il eut encore des fils et des filles. * » Voilà, ce me semble, une indication claire et précise.

C'est de Seth qu'il fait descendre Noé qui, d'après le jéhoviste, est un arrière-petit-fils de Caïn *. Il arrive de là que le tableau des descendants de Caïn, parallèle à celui que l'élohiste donne des descendants de Seth, n'a de commun avec celui-ci que le premier terme, Adam, et les deux derniers, Lamech et Noé son fils ^.

t Genèse^ v, 1-4.

« Genèse, iv, 17-19, el v, 28 el 29.

5 Voici les deux généalogies :

Élohiste {Genèscy v, 6-19). Jéhoviste {Genèse, iv,

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