LA PETITE CHRONIQUE DE LORSCH
Si les Annales Laurissenses Minores, ou Petite Chronique de Lorsch, méritent l'attention de l'historien, ce n'est point par l'importance de leur contenu, mais uniquement parce qu'elles sont le premier essai qui nous ait été conservé d'une histoire abrégée des princes carolingiens, inspirée par le désir d'exalter leurs mérites et composée d'extraits des annales contemporaines. Le viii^ siècle avait vu êclore une série d'annales dont le seul objet était de noter au fur et à mesure les événements importants qui frappaient l'imagination des contemporains, et dont les auteurs n'étaient guidés par aucune préoccupation de composition ni de style. Ils notaient des faits, mais ne composaient pas une histoire. Il est même difficile de discerner quelque intention politique dans les Annales Petaviani, Alamannici, Guelferbytani, Sancti Amandi, Lobbienscs, Laureshamenses; et même dans les plus amples de toutes, les Laurissenses majores. Toutefois, la restauration de l'Empire, coïncidant avec la renaissance littéraire due aux maîtres de l'Ecole du palais, devait ébranler les imaginations, élargir les esprits et suggérer l'idée d'œuvres plus réfléchies, inspirées à la fois par la grandeur des événements qui venaient de s'accomplir et par le désir d'imiter les écrits des anciens. Le poème sur Léon et Charlemagne attribué avec vraisemblance à Angilbert, sans parler d'un grand nombre de pièces de vers d'une moindre étendue, est une preuve de l'impression extraordinaire faite sur les esprits par l'expédition d'Italie de l'an 800. Les historiens prennent une conscience plus claire de l'encliainement des faits, de la grandeur des temps où ils vivent, des progrès accomplis dans l'art d'écrire. Le moment n'est pas encore venu où Einhard écrira la vie de Charles, en s'inspirant des biographies des douze Césars; mais la préoccupation historique et littéraire à la fois qui a inspiré le remanieur des Amiales Laurissenses est un remarquable témoignage du progrès qui s'est fait dans les esprits. Les fragments annali^^tiques dits de Vienne, de Dusseldorf, de Berne sont probablement des débris d'œuvres du même genre. Plus d'une compilation dut alors voir le jour, qui a péri sans retour. Le récit des l'ègnes de Peppin et de Charlemagne dans les Annales Mettenses reproduit
certainement des fragments d'une chronique qui s'étendait jusqu'à 805 environ. Nous en avons une preuve directe par la comparaison de leur texte avec celui des Atmales Guelferbytani dont le manuscrit est du ix^ siècle. Les années 801 à 805 dans ces dernières ne sont qu'un extrait mutilé et informe- du texte que nous retrouvons dans les Annales Metteuses et celui-ci est indispensable à leur intelligence. Si le fragment de Bâle (de 769- 772), publié par M. Bsechtold, en 1872, est, comme le croient M. de Giesebrecht^ et M. Kurze, tiré d'une compilation remontant à 714 et composée vers 805, cette source commune aux Annales Mettenses et aux Annales Guelferbytani serait une chronique où la forme annalistique aurait été remplacée par une division en chapitres-. C'est un premier essai de composition littéraire, un effort vers l'unité, au moins apparente. Le moment était venu en effet où des annales devaient sortir des chroniques, c'est-à-dire des œuvres qui ont pour but moins de noter au jour le jour les événements contemporains que de retracer les événements passés en soumettant les documents à un choix et à des combinaisons, et en suivant un certain plan, soit que l'on compose une histoire universelle comme le feront Fréculf, Adon ou Réginon, soit que l'on écrive seulement une histoire des rois. Ces chroniques pourront ajouter des annales contemporaines au récit du passé, elles pourront même suivre servilement leurs sources et conserver assez fidèlement la forme d'annales, elles n'en seront pas moins inspirées par une conception différente. Tandis que le premier auteur des Annales Laurissenses, qui pourtant est un compilateur et a déjà des préoccupations historiques et politiques, ne prend pas même la peine, en 741, de dire que Peppin et Carloman succèdent à leur père et paraît surtout soucieux de noter dans ces premières années ce qui a été omis ou mal rapporté par d'autres, le chroniqueur pourra négliger beaucoup de faits, lais-
1. Forschungen zur deutschen Gescliichte, XIII, 627, etc. (cf. Sinison, Forschungen, XX, 385).
2. Le fragment de Bâle est divisé en chapitres, de 56 à 59. Ces chapitres, il est vrai, correspondent à des années. M. Kurze, nous l'avons vu {supra, p. 127), croit que le début lui-même des Annales de Metz appartient à cette chronique de 805. S'il en était ainsi, la préoccupation et l'effort littéraires seraient encore plus marqués que la suite, à partir de 741, ne le ferait supposer. La Chronique universelle qui précède les Annales Maximiniani (cf. supra, p. 88-89) est aussi une preuve de l'élargissement d'idées produit par la renaissance carolingienne et l'établissement de l'Empire. Le Chronicon de sex aelatiOus mundi, publié par Koller, Analecla Vindobonensia, et en jiarlie dans les Monumenta Germaniae, t. II, p. 256, mérite à peine d'être cité ici.
ser lie graves lacunes, mais il marquera du moins bien nettement les laits saillants, ceux qui forment le cadre même de l'histoire, et, avant tout, les avènements et les morts des rois.
Le premier spécimen qui nous ait été conservé d'une chronique ainsi conçue est l'écrit de peu d'étendue connu généralement sous le titre d'Aiinales Laurissenses minores, mais auquel M. Waitz a donné le nom plus exact de Petite Chronique de Lorsch^, M. Kurze celui de Chronicon Laurissense.
C'est le manuscrit de Valenciennes, pris par M. Waitz pour base de son édition, qui représente le texte le plus pur. La Chronique commence par une introduction en quelques lignes sur Peppin d'Héristall. Les sentiments d'attachement et d'admiration pour la famille carolingienne qui ont inspiré la composition de l'ouvrage y éclatent. Tertry est, pour l'auteur, le point de départ de l'histoire de la dynastie nouvelle et les rois mérovingiens ne sont que des rois de parade qui régnent sans gouverner : « Peppin, duc des Francs, fils d'Ansigise, gouverna l'Austrasie après la mort du duc Wulfoad ; il gouverna pendant vingt-sept ans le royaume des Francs avec les rois Clovis, Childebertet Dagobert, qui lui sont soumis. Il meurt la seconde année de l'empereur Anastase, 714 de l'Incarnation. »
1. Éditions : Lambecius, Comrn. mss. Bibl. caes. Vindobonensi, II, c. 5; — KoUar, Analecta, I, 549; — Muratori, SS. ter. Ital., II, 2. 98 ; — D. Bouquet, Historiens de France, II, 645 ; V, 63 ; — Pertz, Monum. Germaniae, I, 112, et II, 196; — Waitz, Comptes-rendus de l'Académie de Berlin, XIX. Phil. hisl. classe, 13 août 1882 : Ueber die kleine Lorscher Franken-Chronik .
Manuscrits : Bruxelles 15835 (s'étendant de 082 à 814, provenant de Saint- Vaast, reproduit i)ar Lambecius, Kollar, Muratori, Bouquet. CoUationné dans Pertz, II) ; Valenciennes (de 687-807, provenant de Saint-Aniand, reproduit par Waitz); Berne (de 687-817, provenant de Ueinis, mais transcrit sur un ms. de Saint- Vaast) et Vienne hist. prof. 515 (de 687-817, provenant de Fulda, publié par Pertz, I) ; Home, Palal. 243 (de 687-817 ; analogue à Berne). Les Annales de llildeslieim ont aussi transcrit Um Annales Laurissenses minores '\\xs>i\\ii\ la trenteneuvième année de Charlemagne (807). Consulter, outre la préface de l'édition de Waitz, Diinzelmann, Neues Arcliic der Gesellsc/iaf't fiir Kunde der deulsclien Geschic/ite, II, 537; — Manitlus, Die Annales Sithienses, Laurissenses minores et Einhardi Fuldenses, Dresde, 1881 ; — Bernays, Zur Krilik karolingischer Annalen, Strasbourg, 1883; — Piickert, Ueber die kleine Lorscher Franken-Chronik , ihre verlorene Grundtage und die Annales Einhardi (Berichte der stechsisch. Ges. des Wissenscliaflen. llist. pliil. Ci., 29 juill. 1884); — Kurze, Neues Archiv, XXI, p. 30 et suiv. L'étude de M. Piickert est la plus approfondie.
Remarquez que, pour donner la date de la mort de Peppin, l'auteur n'emploie pas l'an de règne d'un des rois francs, Dagobert ou Chilpéric, considérés comme sujets {sibi subjecti) de Peppin, mais l'an de règne de l'empereur d'Orient, seul supérieur du duc d'Austrasie. Les divisions de l'œuvre sont marquées par les noms des chefs carolingiens et les années sont indiquées par le chiffre des années de leur gouvernement. Il n'est pas sûr que cette numérotation existât dans la première rédaction de la Chronique. Le ms. du Vatican (Pal. 243), qui provient de Lorsch, ne les contient pas. En tout cas, le chroniqueur, tout en rangeant les événements d'après cette numérotation correspondant à des années, ne s'est pas donné la peine de rapporter exactement à chaque an de règne les faits qui s'y sont réellement passés. On aurait tort de se fier à cette apparente chronologie. Le texte de la Chronique de 805 suivi parles chroniqueurs, d'après M. Kurze, n'aurait donc pas été un texte strictement annalistique avec des dates exactes. Après les mots « Charles régna 27 ans », chaque paragraphe est numéroté de 1 à 27 et comprend un an de règne; les 7 ans de Peppin et Carloman sont annoncés et comptés de même, et la même série de 8 à 27 continue pour les 20 ans de Peppin seul ; les 3 ans de Charles et Charloman sont annoncés comme ceux de Peppin et Carloman. Si pour Charlemagne le titre habituel manque, c'est que la Chronique a été écrite avant sa mort et les ans de son règne sont numérotés à la suite des 3 années de son association avec Carloman. A la 38" année, en 806, le chroniqueur s'arrête au moment du partage de l'empire de Charles entre ses trois fils. Ce partage suivant de si près la restauration de l'Empire, cet acte solennel par lequel le vieil empereur semblait ouvrir d'avance son héritage en présence de tous les grands de son royaume et cherchait à prévenir des discordes fatales fut sans doute l'événement qui provoqua la composition de notre Chronique.
Partout l'auteur a soin de constater l'impuissance des rois mérovingiens. Quand Charles Martel fait couronner Clotaire III, celui-ci est roi « nomine, non potestate. » Il ne prend point la peine de noter la mort de Thierry IV, ni le rétablissement de la royauté en 743, pour Childéric III. Celui-ci n'est mentionné qu'après le sacre de Peppin daos des termes dédaigneux : « Peppin est appelé roi et Childéric, faussement appelé roi, est tonsuré et cloîtré. » Cet avènement de Peppin forme le centre de la composition. Au lieu d'abréger le texte de ses sources, ici le chroniqueur le développe et y joint un tableau de l'oisiveté et de l'impuissance
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des rois mérovingiens qui fait contraste avec l'activité belliqueuse de Peppin : « L'an 750 de l'Incarnation, Peppin envoya des messagers à Rome auprès du pape Zacharie pour l'interroger au sujet des rois des Francs, qui étaient de race royale et étaient appelés rois, bien qu'ils n'eussent aucun pouvoir dans leur royaume. Les chartes et privilèges étaient, il est vrai, rédigés en leur nom, mais ils n'avaient rien de ce qui constitue l'autorité royale: ils faisaient tout ce que voulait le maire du palais; le jour du Champ de Mars, où, selon l'antique coutume, on offrait aux rois les dons annuels, le roi siégeait sur son trône au milieu de l'armée, le maire du palais devant lui, et il promulguait ce jour-là tout ce qui avait été décidé par les Francs. Le lendemain et tous les autres jours, il restait dans sa demeure. » Ce morceau, écrit avec une exagération et un parti pris évident, n'a pas manqué de frapper les contemporains. Einhard l'a imité et développé dans sa Vita Caroli. Les autres passages saillants sont, indépendamment de quelques détails d'un intérêt tout local sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure, les campagnes d'Italie de 774 et 786, la révolte des Romains contre Léon III, le couronnement de Charlemagne à Rome et le partage de 806. Le chroniqueur ajoute même quelques détails originaux à ceux que nous fournissent les autres sources. Remarquons enfin que les seuls événements politiques dont il nous donne la date précise sont : la mort de Peppin, la mort de Charles Martel, la consultation du pape Zacharie par Peppin, le couronnement de Charlemagne. Les autres dates se rapportent à des événements qui intéressaient le monastère où vivait l'auteur. L'ouvrage auquel on a donné le nom à'Anyiales Laurissenses minores est donc une Chronique composée tout entière à une époque précise, après 806 et avant 814, avec l'intention ouvertement manifestée d'exalter les victoires, la puissance et les mérites des Carolingiens, et de montrer leur avènement au trône en 751, à l'Empire en 800, comme la conséquence naturelle et consacrée par l'Église de l'autorité qu'ils exerçaient et des services qu'ils rendaient depuis la fin du VII* siècle.
De quelles sources s'est servi l'auteur de cette Chronique? Les travaux de MM. Diinzelmann, Manitius, Waitz, Pùckert et Kurze me paraissent l'avoir mis en lumière avec une clarté suffisante, malgré l'incertitude où nous restons et devrons rester sur
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un certain nombre de points. Les passages vraiment originaux, qui ne se retrouvent dans aucune source connue et ne sont pas de simples ornements de style, sont peu nombreux et se rapportent tous à l'histoire de Charlemagne. Nous pouvons retrouver tous les autres renseignements donnés par la Chronique dans les Continuateurs de Frédégaire, dans les Annales Laureshamenses^ et dans les Annales Laurissenses majores. L'auteur a eu certainement sous les yeux les Continuateurs de Frédégaire et les Annales Laureshamenses , mais il n'est pas sûr qu'il ait connu directement les Annales Laurissenses majores. M. Waitz a montré que le texte de la Chronique se rapproche souvent beaucoup plus de celui des Annales Mettenses et àes Annales Lobienses que de celui des Laurissenses ; M. Plickert et M. Bernays, de leur côté, ont fait ressortir les rapports avec les Annales Maximini et la Chronique de Saint-Yaast, qui fut compilée à la fin du ix" siècle d'après les mêmes sources que les Annales Mettenses. M. Waitz, M. Pïickert et M. Kurze pensent que la Chronique de Lorsch s'est servie de la compilation de 805 mentionnée plus haut, dont la comparaison des Annales GuelferbytaniaNec. les Annales de Metz nous atteste l'existence, et qui se rapprochait beaucoup par le fond des Annales de Lorsch; M. Bernays pense au contraire que la Chronique de Lorsch a puisé directement, comme les Annales Laurissenses, comme les Annales Mettenses et comme la Chronique de Saint- Vaast, dans les prétendues Annales de la cour et dans des Annales perdues imaginées par Arnold 2 comme source des Annales Petaviennes, Maximiniennes et Mosellanes jusqu'en 771. — Il est difficile d'arriver à une opinion certaine sur ces questions ; car rien ne nous prouve que l'auteur de la Chronique de Lorsch n'ait pas eu sous les yeux les Amiales Laurissenses^ et que, d'autre part, les auteurs du Chronicon Vedastinum et des Annales Mettenses ne se soient pas servis directement de la Chronique de Lorsch ou des extraits de cette Chronique faits par les Annales de Fulda. Ce qui nous importe, c'est que cette Chronique n'est pas une source originale, mais depuis 741 se sert des Annales
1. M. Waitz dit que le texte des Annales Laureshamenses, suivi par le chroniqueur de Lorsch, est celui qui se trouve au Vatican (Christ. 213) à la suite des continuateurs de Frédégaire.
2. Beitrxge zur Kritik karolingischer Annalen, Kœnigsberg, 1878.
3. M. Bernays, p. 71, a montré avec raison que le passage relatif à Tassilon, à la lin de l'année XIX de Charlemagne, semble prouver un rapport direct.
Lauï'issenses et des Annales Laurcshamenses ou d'annales dont le fond est identique.
Nous savons donc pourquoi et comment la Chronique de Lorsch a été composée; nous savons aussi avec certitude que c'est à Lorsch qu'elle a été composée. A l'année 26" de Peppin est rapportée la translation, par Chrodegand, des reliques de Saint Nazaire in monasterio nostro Laureshaim^ . A la huitième année de Charlemagne, nous lisons que le roi vint en personne célébrer la dédicace de l'église de Saint-Nazaire, in monasterio nostro Lau7\>shaim, et la date de ce fait mémorable {i"^ septembre 774) est une des huit dates d'année et des deux dates de jour (l'autre est la date de la mort de Peppin) que donne la Chronique. Le monastère de Lorsch dépendait du diocèse de Mayence, aussi l'établissement de Saint Boniface comme légat du Saint- Siège a-t-il obtenu dans cette histoire si concise une notice de sept lignes rédigée avec une certaine emphase; la création des diocèses de Wurzbourg et d'Eichstedt est aussi mentionnée, ainsi que la participation de Saint Boniface au sacre de Peppin ; enfin, la date du martyre de Saint Boniface et de son remplacement par Lull est une des huit dates fournies par la Chronique.
Qui était le moine à qui nous devons cette histoire de l'origine et des premiers temps de la dynastie carolingienne? Nous ne croyons pas nous tromper en disant que c'était probablement un moine anglo-saxon ou tout au moins un élève fidèle des maîtres anglo-saxons. J'en veux pour preuve non seulement la place excessive accordée à la personne de Saint Boniface, mais aussi le fait que la Chronique de Lorsch est une continuation de la Chronique de Bède-, que la date de la mort de Bède (730) est une des huit dates qu'elle nous donne, qu'enfin elle fait l'éloge d'Alcuin à la 26*' année de Charlemagne (794) : « Alcuinus, cognomento Albinus, diaconus et abbas sancti Martini, sanctitate
1. M. Manitius croit et nous croyons aussi que ce passage a été emprunté par la Chronique de Lorsch aux GeMa episcoporum Meltensium de Paul Diacre. Cet emprunt ne i>eul étonner quand on connaît les relations étroites de Lorsch avec le siège épiscopal de Metz. Toutefois, le souvenir de la translation des Saints Gorgon, Nabor et Nazaire devait être précieusement gardé à Lorsch, et une note identi(iue sur ce fait jmuvait être conservée à Gorze et à Lorsch.
2. Après avoir transcrit la Chronique de Bède, le moine de Lorsch ajoute : « lluc us(|ue Beda chronica sua perducit : cui nos ista subjicianms. »
ac doctrina clarus habetur. » Nous avons dit l'influence considérable exercée par les Anglo -Saxons sur l'empire franc au viif siècle par leurs missionnaires d'abord, puis par leurs maîtres. Les Anglo-Saxons, et Alcuin plus que tout autre, unissaient un sentiment monarchique très vif, ce sentiment qui persiste encore en Angleterre sous le nom de loyalisme, à un dévouement passionné pour le Saint-Siège. Ce sont ces deux sentiments, avec l'attachement au monastère de Lorsch et l'admiration pour Bède, Boniface et Alcuin, que nous retrouvons dans la Chronique de Lorsch.
Ce monastère de Lorsch, fondé par Chrodegand dans le voisinage des résidences impériales de Tribur, Worms et Ingelheira, protégé par Charlemagne et en relation constante avec les sièges épiscopaux de Mayence, de Worras, de Trêves et de Metz, avait une situation privilégiée. On a trouvé dans cette situation un argument en faveur de l'opinion qui place à Lorsch la composition des Annales Laureshamenses et de la première partie des Laurissenses. La composition de la Chronique de Lorsch, l'inspiration politique à laquelle elle a dû naissance nous sont une preuve encore plus certaine de l'intérêt qu'on prenait à Lorsch aux grands événements de l'histoire et des sentiments de fidélité qu'on y avait voués aux princes carolingiens. La révolte et la soumission de Tassilon tiennent ici, comme dans les Annales Laureshamenses et dans les Annales Laurissenses, une place relativement très grande (années 16, 19 et 20 de Charlemagne). Le lien entre les trois sources est évidemment très étroit et elles devront toujours être étudiées et consultées simultanément. Ce sont elles qui fournissent l'ensemble de renseignements le plus complet sur les événements du règne de Charlemagne, sur le gouvernement de ses États, sur les sentiments inspirés aux contemporains par la dynastie carolingienne et par la restauration de l'empire d'Occident.
La Chronique de Lorsch ne s'arrête que dans deux manuscrits à l'année 807'. Elle continue dans les autres jusqu'en 814 et.817. Dans les manuscrits de Berne et de Rome, les additions sont insignifiantes et n'ont pour but que d'indiquer les morts et avène-
l. Celui de Valenciennes et les Annales HUdesheimenses.
ments des princes et des papes; mais, dans celui de Vienne, ce sont de nouvelles annales qui sont ajoutées à la Chronique, et, de plus, le texte de la Chronique a été modifié aux années 788, 790, 794, 798, 801, 802, 804. Ces modifications et ces additions ont été faites à Fulda, qui dépendait, comme Lorsch, du diocèse de Mayence et qui était uni à ce siège archiépiscopal par des liens encore plus étroits. C'est de Fulda que vient le manuscrit qui nous a conservé le texte ainsi modifié. Il nous rapporte la consécration de Raban Maur comme diacre, la mort des abbés de Fulda et des archevêques de Mayence, il nous renseigne sur les épidémies et les dissensions survenues dans le monastère de Saint- Boniface ou de Fulda. Il qualifie d'ailleurs, en 812, ce monastère de nostrum, tandis qu'il supprime, en 774, cette épithète appliquée à Lorsch.
C'est sous cette forme nouvelle que la Chronique de Lorsch eut la plus heureuse fortune. Le monastère de Fulda grandit en importance sous Louis le Germanique et ses successeurs; les archevêques de Mayence tinrent le premier rang à la cour des Carolingiens d'Allemagne; ils furent les chanceliers et les premiers conseillers des rois. Fulda en profita et devint pendant quelque temps une sorte de monastère royal comme l'avaient été Saint-Germain et Saint-Denis pour les rois mérovingiens. Son rôle grandit encore quand son abbé Raban Maur occupa le siège de Mayence. Quand on entreprit, à Fulda, d'écrire des Annales royales, on ne se contenta pas, comme en France, de transcrire et de continuer les Annales de Lorsch; on prit pour point de départ la Chronique de Lorsch, interpolée à Fulda, et l'on y ajouta des extraits des Annales Laureshamenses . C'est ensuite par les Annales de Fulda que la Chronique de Lorsch fut connue et utilisée par les historiens du moyen âge.