B. INFLUENCE PHILOSOPHIQUE ET MORALE
Max Kawczyriski (Studien zur Literaturgeschichte des XVIIIten Jahrhunderls: Moralische Zeitsehriften, Lemberg, 1880) croit voir dans Manon Lescaut et dans Cleveland une influence de Steele et de l'école des moralistes anglais. Mais la correspondance ne saurait être que très générale; elle rentrerait dans une tonalité morale qui serait sensible à la fois dans les journaux anglais comme le Tatler et dans Prévost. L'œuvre de Steele n'est qu'une partie du mouvement plus ample pour la réformation des mœurs. Faut-il apparenter Prévost à tout ce mouvement? Nous ne le croyons pas. Au reste, Kawczyriski ne donne pas de références précises.
Du côté philosophique, suggérons une influence plus marquée. La part de la philosophie dans Cleveland est considérable. A un moment donné, le héros passe en revue les différents principes auxquels il a cru.1 Il réfléchit sur le pouvoir de la pensée, qui prouve le fait de l'existence de lui-même et du monde autour de lui, où il observe de
1 Cleveland, Tome II, livre VI, pp. 406-8.
l'ordre et de la régularité. Il arrive de là à l'idée d'un être parfait qui est son auteur et celui du monde. Or, c'est là à peu près le même argument que Locke avait employé, et la même démarche philosophique qu'il avait suivie, dans son Essai sur l'entendernent humain (1690). ' En effet, Locke y expose cette idée: L'homme sait qu'il existe; le néant ne peut pas produire un être; donc, il existe un être éternel, qui doit être tout-puissant, sage, et parfait.2 Et avant Locke, Thomas Hobbes s'était servi du même argument, avec la même insistance que Prévost, sur l'ordre et la régularité de la nature et sur l'aspiration à la vérité, comme preuves de l'existence de Dieu.3 Ce fait est d'autant plus digne d'attention que Prévost cite le nom de Hobbes dans Cleveland même.4
Dans un autre endroit, Cleveland se remet aux idées philosophiques. Les philosophes qu'il invite chez lui discutent la question de la possibilité d'une substance matérielle pensante. C'est un des points sensibles de la philosophie contemporaine. Locke en parle, sans toutefois prendre parti là-dessus: «Nous ne serons jamais peut-être capables de connaître si un être matériel pense ou non.»5 Il paraît donc
1 Traduit en français par Pierre Coste, 1700.
■ Locke, op. cit., livre IV, chap. x.
'Thomas Hobbes, Leriathcm (1651), chap. xii: ''.... Whereas there is no other felicity of beasts, but the enjoying of their quotidian food, ease, and lusts; as having Iittle or no foresight of the time to come, for want of observation and meniory of the order, conséquence, and dependence of the things they see; man observeth how one event hath been produced by another; and remerabereth in them antecedence and conséquence; and when he cannot assure hiinself of the causes of things, (for the causes of good and evil fortune are for the most part invisible,) he supposes causes of them, either such as his own fancy suggesteth; or trusteth
the authority of other men But the acknovvledging of one God, eternal,
infinité, and omnipotent, may more easily be derived, from the désire men hâve to know the causes of natural bodies, and their several virtues and opérations, than from the fear of what was to befall them in time to come."
* Cleveland, Tome IV, livre XIV, p. 208: «Il n'avait pas manqué de prêter avidement oreille à la nouvelle doctrine qui etoit passée de Londres en France. Hobbes en avoit jeté les semences à Paris pendant le séjour qu'il y avoit fait avec le roi Charles. On a vu avec quel succès elle s'y étoit répandue ...»
5 Locke, op. cit., livre IV, chap. iii, sec. 22; cf. Cleveland, Tome IV, livre XIV, pp. 194 et suiv.
clair qu'une influence anglaise s'est exercée, au moins à titre accessoire, sur les idées philosophiques énoncées dans Cleveland.
V. La Fortune et l'Influence de Prévost Nous avons au sujet de l'influence de l'abbé Prévost en Angleterre un bon article que nous devons à James R. Foster: The Abbé Prévost and the English Novel {Publications of the Modem Language Association of America, juin 1927). M. Foster montre que cette influence est de plusieurs sortes: l'influence directe des romans de Prévost sur les romans anglais; l'influence indirecte à travers ses imitateurs français; enfin l'influence de ses imitateurs anglais sur d'autres romanciers anglais, notamment sur Ann Radcliffe.
L'article est une prise de position. Il tend à enlever beaucoup à l'influence de Richardson, pour l'attribuer à Prévost. A ce titre, il mérite d'être retenu et considéré comme ouvrant une voie nouvelle.
Il invite à la recherche de précisions et de compléments: la liste des traductions anglaises des œuvres de Prévost ; l'étude des réactions de la critique anglaise; l'approfondissement des questions concernant l'influence proprement dite sur tel ou tel auteur.
En somme, bien des tentatives méritoires ont été faites, déjà, pour amorcer l'étude des rapports que l'abbé Prévost pouvait avoir avec Angleterre. Souhaitons qu'un tel sujet, à la fois si délicat et si important, soit repris par les chercheurs et les érudits de l'avenir.