XX PRÉFACE
le côté blessé, les étudiants vinrent chez lui. Ce fut (Tabord une exception, puis la règle. La dernière année, il ne pouvait plus du tout sortir. Il se traînait péniblement dcuis son salon transformé en salle de cours. Mais une fois làj en présence des étudiants, sa pensée le soutenait et remportait aux hauteurs coutumières où aucune douleur physique ne V atteignait plus. Il se donnait sans compter en ces heures suprêmes d'enseignement, prolongeant une leçon une après-midi entière, sau( à payer cher ensuite sa généreuse imprudence, et laissant à ses auditeurs Vinoubliable exemple d*un esprit momentanément affranchi de tout lien avec un corps douloureux. '
De même, il ne cessa de travailler que pour mourir. A peine, à la fin, sHl pouvait arracher à la souffrance deux heures par {our. Il quittait courageusement sa chaise longue et s'asseyait à sa table de travail. Et c'est dans ces conditions qu'il écrivait des articles et pensait à des livres ! Le fragment sur Descartes, que Von trouvera dans ce recueil, porte la date du 3 fuillet, avant-veille de sa mort. Car il datait ainsi tout ce qu'il écrivait, les fours où il pouvait écrire. Et sa belle et mâle écriture, presque sans rature, tant sa pensée était de belle venue et tant il avait, pour la mûrir, de loisir forcé, donne, fusqu'à la dernière ligne, cette impression de force et de sérénité que, par une ironie de la nature, tout son être contribuait à donner.
C'est à Pargny, dans son village natal, là même où il comptait venir l'attendre un peu plus tard, que la mort l'atteignit. Tous les ans, il y venait chercher la réparation impossible de ses forces. On le voyait toufours partir avec la crainte de ne pas le voir revenir. Mais, comme on avait passé quinze ans à rédouter de le perdre, on avait pris aussi l'habitude d'espérer contre toute espérance. Une année il ne revint pas. Une dernière crise, semblable à beaucoup qui l'avaient précédée, eut raison de son organisme épuisé par une longue lutte. Il mourut le 5 fuillet 1905. Avec lui disparaissaient un des esprits les plus hauts et une des âmes les mieux trempées qui aient honoré la philosophie et l'enseignement.
Ratmond Thamin.