Léviathan, I, ch. vi
Deux noms dominent l'histoire de Tesprit moderne à ses origines, celui de Galilée et celui de Descaries. Galilée, par la manière dont il a découvert et vérifié les lois de la pesanteur, a fondé la physique, la plus parfaite, la plus moderne, la plus « nôtre » parmi toutes les sciences ; Descartes, trente ans plus lard, a fait mieux qu'attaquer et critiquer la philosophie de l'École : il l'a remplacée ; il y a substitué d'une manière définitive une philosophie aussi différente de la philosophie ancienne, que la physique de Galilée est différente de la physique d'Aristote. Et cela n'a rien d'étonnant, attendu que la philosophie a été de tout temps, en ce qu'elle a d'essentiel, la réflexion sur le savoir humain, et que la philosophie moderne ne pouvait guère manquer d'apparaître bientôt après la naissance de la science, avec le caractère absolument renouvelé et original d'une réflexion sur la science. Le fait capital de la révolution scientifique du xvi* siècle a été l'extension à la science de la nature, à la physique, des ressources de l'analyse mathématique, jusqu'alors réservées par les anciens aux recherches astronomiques : et cette extension ne pouvait point aller sans un renouvellement des méthodes proprement physiques, appelées d'abord à traduire en un langage mathématique rigoureux les phénomènes et leurs
1. Ce sont les dernières pages écrites par Hannequin. Les dernières lignes sont de l'avant-veille de sa mort.
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210 ÉTUDES d'histoire DE LA PHILOSOPHIE.
relations supposées (hypothèse), avant de les soumettre à l'analyse, puis, l'analyse achevée, à en soumettre les résultats à des vérifications précises, ou à rexpérimentation. La physique moderne, on a raison de le répéter sans cesse, est née de la méthode expérimentale ; mais la méthode expérimentale à son tour est née du besoin impérieux, compris pour la première fois par le génie du xvi" siècle, d'appliquer universellement l'instrument mathématique à l'exploration de la nature. Les mathématiques devenaient ainsi, selon la parole prophétique de Léonard de Vinci, les « reines des sciences de la nature » ; et elles le devenaient sans doute parce qu'elles étaient d'iftie part les formes les plus parfaites de la connaissance dans ses rapports avec l'esprit, qui la produit et la développe sans fin, et parce qu'elles étaient de l'autre les conditions immédiates de l'intelligibilité des choses, dont toutes les modalités nous apparaissent sous les formes de l'espace et du temps. Ce que Galilée avait vu en praticien, en physicien, c'est l'originalité profonde de Descartes de l'avoir vu en philosophe, et, là où le premier avait trouvé surtout une source de science, d'avoir découvert un centre d'où apparaissaient entièrement renouvelées toutes les vues du passé, non seulement sur le monde, mais encore sur l'esprit, et sur les rapports des choses avec l'esprit. On a dit souvent de Descartes que par une exagération naturelle chez un mathématicien, mais répréhensible et malheureuse, il s'était de bonne heure proposé d'appliquer, et avait appliqué en fait la méthode mathématique à toutes sortes de sujets ; c'est prendre la question par son petit côté, et c'est méconnaître un fait pourtant évident et incompatible avec un pareil jugement, à savoir que Descartes, sauf sa Géométrie et une suite de raisonnements à la fin des Réponses aux secondes obiections, n'a jamais rien écrit, pas même les Principes de la philosophie où il expose sa physique, more geometrico. Mais ce qui est vrai, et cç qui a ime haute portée philosophique, c'est qu'il a eu tout de suite le sentiment qu'en approfondissant la nature du jugement
malhémalique, il se plaçait d'emblée au centre du problème de la connaissance, ou, comme on disait alors, de la certitude, en quoi il s'affirmait, à un siècle et demi de distance, comme le maître et le précurseur de Kant. Ce qu'a été, en effet, pour Kant, la doctrine des jugements synthétiques a priori, la doctrine du jugement mathématique l'a été, dans les Regulae, pour Descartes ; à l'un comme à Tautre, ces doctrines ont révélé, d'abord l'unité des procédés fondamentaux de l'esprit, si diverses qu'en soient les applications, dans la recherche de la vérité, ou ce que Descartes appelait l'unité de la méthode, ensuite l'unité de l'esprit, du « Je pense » ou de la conscience, sans laquelle l'unité même de la méthode et de la science serait pour nous l'œuvre absolument incompréhensible du hasard.
L'hommage que rend Descartes à l'unité de l'esprit ou, selon son expression, à l'unité de la sapientia humana, hommage qui donne à sa philosophie une orientation sur laquelle nous insisterons, date de sa première œuvre, de celle qui fut lé fruit, vers 1619 (il avait environ vingt-trois ans), des plus profondes méditations qu'il ait jamais faites sur la Méthode, des Regulœ ad directionem ingenii qui ne furent point publiées de son vivant, et qui parurent pour la première fois en 1701 par les soins de Clerselier. Cette œuvre, qui fut ignorée des contemporains de Descartes, est peut-être la plus remarquable et la plus originale de toutes celles qu'il composa dans la suite ; elle contient en tout cas en germe ses découvertes les plus importantes, et elle est la première forme, amplement développée, du Discours de la Méthode, dont Leibnitz a dit injustement, mais non sans une trompeuse vraisemblance, qu'il était logiquement si pauvre, et qui n'apparaît en réalité si pauvre que parce qu'il résume en quelques traits d'une redoutable précision les riches développements des Règles pour la direction de Vesprit. C'est par les Regulse que nous allons nous efforcer de comprendre la méthode cartésienne et, par suite, les règles du Discours de 1637 ; et c'est aussi