M. Clédat, doyen de la Faculté des lettres de Lyon
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ses plus brillants camarades d'agrégation s'empressaient vers les nouvelles terres de la psychologie pathologique, de la sociologie et des philosophies médiévales, qu'il valait encore la peine d'être simplement philosophe et de n'être que cela, de s'intéresser, comme Descartes et Leibnitz, à tout ce que la réflexion critique réussit à savoir de l'esprit qui pense et des choses qui sont pensées. De son commerce prolongé avec les Cartésiens, Hannequin avait aussi rapporté cette idée, longtemps oubliée en France, que la science de la nature offre d'abord « un premier appui, une première assise indispensable pour la réflexion... qu'il n'est pas bon, par conséquent, que la métaphysique vienne avant son heure ». Il était de ces générations pas très anciennes, où le diplôme du baccalauréat ès sciences demandé aux agrégés de philosophie indiquait la mesure de ce qu'il devait entrer officiellement de culture scientifique dans la tête d'un philosophe. A Amiens, et plus tard à Lyon, il se remit bravement aux mathématiques et aux sciences physiques. On peut lire avec confiance, et aussi avec admiration, la première moitié de son livre où il s'est appliqué à exposer et à tirer au clair — au prix de quel travail ! — quelques-unes des plus abstruses théories de l'analyse, de la géométrie, de la mécanique, de la physique et de la chimie d'aujourd'hui : dans l'ensemble, le tableau, s'il n'est plus peut-être tout à fait au point pour un spéciahste, reste encore pourtant exact et utile.
Amené sur un bon terrain, outillé d'une bonne méthode, Hannequin eut la fortune de tomber tout de suite sur un joli problème. Encore élève au lycée de Reims (je tiens ce détail de lui-même), il avait été soudainement frappé dans une vision d'adolescence, pendant une classe de physique, par la beauté de la conception mécanique du monde. De cette heure et d'une émotion inoubhée a vraisemblablement daté l'idée de son livre. Le mécanisme, étudié dans ses fondements, lui parut peu à peu postuler une autre conception qu'on n'a pas toujours aperçue, — Vhypothèse des atomes. Cinétisme et atomisme seraient choses inséparables : <( Notre science réduit tout à l'atome, comme elle avait déjà réduit tout au mouvement. » C'était là au début une pure vue de l'esprit, suggérée par certains faits, imphquée dans certaines théories ; on pouvait l'emprunter à la chimie, et aussi à quelqu'une des cosmologies rudimentaires des Grecs. Qu'est-ce qu'elle valait au fond ? Pour répondre, il fallait d'abord interroger les sciences et les savants, leur faire
HANNEQUIN, J. g
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entendre de quoi il était question, les amener enfin à se prononcer — à confirmer ou à infirmer Fhypothèse.
Hannequin a ainsi résumé lui-même les résultats les plus généraux de sa patiente et complexe recherche :
1° (( On peut encore se demander de nos jours si Tatomisme est Fhypothèse sur laquelle repose la physique tout entière, ou s'il n'en serait pas plutôt le résultat ; ...on ne peut plus douter qu'il ne soit l'expression la plus haute et comme l'âme de notre science de la nature, l'expression adéquate du mécanisme scientifique. »
2° L'hypothèse des atomes n'est pas seulement commode et féconde ; « elle est une hypothèse nécessaire. Si la science humaine n'est, en définitive,, que la détermination par la pensée des objets donnés dans l'Espace et dans le Temps, et si la détermination scientifique des choses n'est, comme nous le croyons, que la mesure de leurs rapports dans l'étendue et dans le mouvement, si le nombre, enfin, est le seul instrument qui nous permette d'accomplir cette détermination et cette mesure, alors l'atomisme s'impose avec la même nécessité que l'explication mathématique de l'anivers ; et ses racines vont se confondre avec celles de la science et de la connaissance humaines. )>
3° Pourtant « l'hypothèse des atomes enveloppe des contradictions » que le progrès de notre science et de notre critique fait éclater chaque jour plus nombreuses, et qui proviennent toutes de cette conception étrange d'un atome à la fois homogène et hétérogène, indivisible et divisible, dur et élastique, en nombre infini et en nombre fini. Elles accusent les unes et les autres une contradiction originelle et radicale, celle-là même qu'on a introduite au cœur de l'algèbre et du ^calcul de l'infini, de la géométrie et par suite de la mécanique, (( géométrie et mouvement », et qu'on n'a pas pu ne pas y introduire, puisqu'elle est génératrice de la mathématique et, par la mathématique, de toute la science : la mesure du continu par le discontinu^ de ïespace par le nombre ; contradiction qu'on répète et qu'on redouble (( chaque fois que l'hypothèse mécaniste doit franchir un nouveau degré, aller des faits physiques aux propriétés chimiques, de ces der» nières aux fonctions biologiques, et de celles-ci enfin, comme elle tente parfois d'y réussir, aux phénomènes du sentiment et de la conscience ».
4° Mais de quelque contradiction qu'elle soit irrémédiablement frappée, et avec elle toute la connaissance scientifique, l'hypothèse des atomes ne laisse pas cependant de réussir ;
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les choses ne lui infligent pas de démenti, la science se fait. L'atome n'est donc pas un absolu existant dans la réalité, il n'est pas non plus un concept arbitraire et fictif. Le monde n'est pas construit d'atomes, c'est entendu ; « l'atome est un concept et non une chose en soi » ; mais encore est-il que l'atome tient aux choses, que ce concept est fondé. Le réel n'est pas seulement ni premièrement quantité^ il est avant tout et essentiellement qualité ; et cette qualité, malgré la souplesse et l'infinité du nombre, reste inépuisable pour la quantité. (( La physique laisse place à une métaphysique. Elle fait plus, elle la dessine d'avance. Comme il faut bien que la quantité symbolise, c'est-à-dire exprime de quelque façon la qualité, — sans quoi c'est la fécondité du processus scientifique qui serait le mystère des mystères, — l'atome, simple concept mathématique, « nous conduira peut-être, au-dessus de l'Espace et au-dessus du Temps, à l'unité d'un être qui sans cesse se fait et s'achève soi-même, en projetant dans la durée l'ombre de son action déterminante et créatrice, et dans l'étendue l'ombre des résultats réalisés, fixés, déjà passés et comme morts ».
Lors même que Hannequin se serait exagéré le rôle des atomes dans la science d'hier et surtout dans celle d'aujourd'hui, sa construction, ingénieuse et fine, mériterait encore de survivre aux données de l'histoire des sciences qui l'ont inspirée. Mais jusqu'au bout il est resté convaincu, lui, qu'il n'avait rien exagéré du tout, que ses critiques ne l'avaient critiqué que pour s'être mépris sur sa conception personneUe de l'atome et de l'atomisme, et que cet atomisme en particulier restait parfaitement indemne des révolutions de la phj^sique contemporaine. La merveifieuse théorie des électrons que ni lui ni personne ne prévoyaient alors dans le monde des philosophes, l'avait réjoui sans le surprendre. Il était tranquille et savait que, d'une manière ou de l'autre, l'atome réapparaîtrait bientôt, et que sa déroute, célébrée un peu bruyamment par Ostwald, était plus apparente que réelle. Il continuait d'ailleurs de le retrouver très distinctement dans les formules de la thermodynamique où ceux-là seuls ne le voient pas, qui ne savent ou ne veulent pas regarder. Dans une série de leçons sur la Matière faites en 1902, il eut une fois de plus l'occasion d'éprouver son hypothèse des atomes au contact des doctrines encore triomphantes de l'Energétique. Il se crut autorisé par les faits et par leur interprétation à maintenir toutes ses conclusions essentielles, à savoir :
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a) D'abord que le mécanisme, c'est-à-dire la conception de Descartes et de Leibnitz, de Newton et de Kant, n'est pas aussi ruiné que l'ont répété certains savants qui confondent l'idée maîtresse de ce mode d'explication avec les principes et les formules dont l'insuffisance ou la fausseté ont été reconnues depuis ; qu'il est au fond aussi solide et aussi durable que la science. Après les succès qu'on sait et qui ont donné un moment l'illusion d'une sorte de vérification expérimentale, analyse chimique, théorie cinétique des gaz, théorie de la lumière, électrolyse, etc., il y a eu des échecs, des espérances trompées ; toutes sortes de difficultés ont surgi ; des calculs faits et bien faits et qu'on avait le droit de faire, ont donné des résultats chiffrés si prodigieux, à la fois précis et fantastiques, qu'on a fini par se demander, en face de l'extraordinaire petitesse des molécules, de la grandeur non moins extraordinaire de leurs intervalles, des vitesses et des complexités de leurs mouvements, si pareille hypothèse n'était pas tout Imaginative. Une nouvelle conception s'est peu à peu proposée et imposée, YEnergétique. C'est vrai, mais n'oublions pas que l'Energétique elle-même est tout entière d'origine mécanique : ses fondateurs, Helmholtz, Clausius, lord Kelvin sont des mécanistes ; la plus simple et la première forme d'énergie connue, — l'énergie t^ype, — est l'énergie mécanique. L'Energétique qui raille le mécanisme, c'est donc, répétait Hannequin, l'enfant dru et fort qui bat sa nourrice. Ceux qui ont vu là un retour de Descartes à Aristote n'ont évidemment pas remarqué que si on remplace le tô Iloo-ov par le xo Hotov, c'est à condition que celte qualité, ces formes, ces énergies spécifiques restent pourtant sujettes à la mesure, qu'on en puisse faire Vobjet d une mathématique, qu'elles donnent lieu à des équations d'équivalences et de transformations. Et qui donc nous a appris cela, Aristote et saint Thomas, ou bien Galilée et Descartes ? Prendre les phénomènes de la nature comme des grandeurs mesurables et mesurées, — la mesure, — il n'y a pas autre chose d'essentiel au fond dans le mécanisme, et il y a aussi, et avant tout, cela et tout cela dans l'Energétique.
b) Et aussi, que l'atomismCi en ce qu'il a de caractéristique, n partie liée avec le mécanisme, qu'il vaut ce que vaut celui* ci et qu'il durera autant que lui, s'il est vrai que le mécanisme ne peut admettre dans la nature que des grandeurs occupant un espace, mais des grandeurs intensives, de& masses dont il reste à déterminer les trajectoires, les direc-
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lions, les vitesses, les chocs ; si la masse est inséparable de la conception du mouvement, et si l'atome au fond, c'est la masse, mais invisible, infinitésimale, divisée en autant de parties que cela est requis pour Texplication des phénomènes donnés ; si en fait tous les mécanismes connus ont admis une sorte de matière discontinue, moléculaire, grenue, et sont devenus des variétés d'atomismes.
c) Et encore, que Vatomisme critique, c'est-à-dire tout autre chose que Vatomisme dogmatique, est sans doute une analyse et une méthode beaucoup plus qu'il n'est une science et une doctrine de Fêtre ; mais que celte méthode et cette analyse sont liées au fonctionnement de l'esprit, à l'organisation et au développement de la pensée scientifique par cela seul que le nombre est nécessaire pour que nous prenions du continu de l'étendu, simple intuition tout d'abord, une connaissance déterminée, — et que l'individualité idéale de l'infiniment petit géométrique introduite par le nombre ne peut pas, une fois la géométrie transportée dans la réalité, ne pas se réaliser à son tour sous les diverses dénominations de différentielles, de molécules ou d'atomes i.
Les réflexions qu'impose le concept de l'atome, à la fois nécessaire et contradictoire^ avaient insensiblement conduit Hannequin à esquisser une double théorie de la connaissance et de ïexistence, germe de toute une métayhijsique, et dont la valeur resterait d'ailleurs indépendante du problème très spécial de l'histoire des sciences qui l'a provoquée.
1. Hannequin avait vu juste ; physiciens et philosophes reviennent ouvertemen. témoigner en faveur de l'atomisme. M. Becquerel convenait hier (Séance publique annuelle des cinq Académies, 1907) que « depuis plus de deux mille ans, chaque fois que l'homme, GOit par l'effort de sa seule pensée, soit par les artifices de ses expériences, tente de s nde- le mystère des corps, toujours au fond de toutes choses, il entrevoit la même image (l'atome) » ; et un jeune philosophe, qui vient de faire une pénétrante enquête à travers les théories physiques, a pu conclure que « de l'énergétique et du mécanisme, c'est, malgré ses hypothèses et ses anticipations sur les perceptions virtuelles, le mécanisme qui reste le plus constamment et le plus étroitement fidèle à l'expérience », (Rey, Revue philosophique, novembre 1907, p. 514.)
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Théorie de la Connaissance
Nous ne connaissons pas moins de quatre sortes d'objets, et par quatre processus différents : Vexpérience, la science, la métaphysique et la croijance.
1° VExpérience.
L'activité de la pensée se meut entre deux pôles, de Vunité de Taperception à la multiplicité des éléments de rintuition sensible. Elle est ce que Descartes avait vu, une puissance de juger, d'opérer des synthèses, de lier, d'unifier, mais « une puissance vide, une forme, comme disait Kant, riche autant qu'on voudra de déterminations à venir, mais une forme pourtant et qui n'a point en l'homme une vertu créatrice )) ; et c'est justement parce qu'il est forme et unité que l'esprit nous paraît en dehors de l'espace. Puissance de pensée, non pas pensée ; car la pensée de l'homme n'est pas la pensée de Dieu. Dans l'homme, <( au je pense, il faut un donné qui le fasse sortir de la virtualité qui le provoque à l'acte, et qui du même coup subisse son action ».
Ce donné <( qui se prête à l'action de la pensée sans qu'il soit déjà une pensée », sorte de matière, si on peut ainsi l'appeler «. faute d'une expression meilleure », sur quoi travaille le je pense formel, c'est la sensation. Ce qu'est en soi la sensation, nous n'en savons rien ; nous savons seulement, par le rôle qu'elle joue dans la connaissance, qu'elle est, qu'elle ne peut pas ne pas être une variété indéfinie ; " variété, parce qu'au fond, comment y concevoir l'ébauche, si grossière soit-elle, la trace, l'ombre môme d'une suite quelconque, d'une limitation et d'une apparition, si elle n'était au moins une multiplicité et une diversité ? — et une variété indéfinie, au sens où les limites des concepts futurs ne sont point préformés, ne sont point môme marqués dans le fonds intuitif de l'obscure conscience ». Nous ne comprenons pas très bien, il est vrai, la nature des traits qui donnent au sentir cette étonnante diversité, ni non plus la richesse de ressources et la souplesse qu'il faut au je pense pour s'adapter « sans heurt et sans bouleversement à la diversité de l'intuition sensible ». Mais les faits sont là, il y a une Expérience ; et que le sujet soit une action unifiante, cela implique que l'objet est une diversité, une multiplicité unifiée.
Quant au mécanisme des opérations par lesquelles les choses deviennent des objets, qui produisent la trame de
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nos concepts, de nos images, de nos perceptions, c'est aux psychologues de le découvrir : Hannequin lui-même avait préparé une Psychologie dont seule Vintroduction a été publiée 1. Mais il estimait que ce qu'ils en ont découvert jusqu'ici peut tenir aisément dans les cadres encore solides et très larges de la Kantische Maschinerei ; et qu'à Kant nous devrons toujours au moins d'avoir reconnu « le véritable mouvement de Vesprit », — celui qui va « du je pense et des catégories, d'abord aux formes homogènes de l'Espace et du Temps, et ensuite, dans ces formes, aux intuitions empiriques qu'elles atteignent enfin, et dont elles font des unités ou des synthèses dans l'étendue et la durée », de telle façon que <( VUrtheilskraft originaire s'engage de plus en plus dans le champ de l'intuition )>.
2° La Science.
(( Le besoin d'où est sortie la science, c'est de rendre intelligibles tous les phénomènes ; et c'est, dès lors, de les construire d'une manière adéquate à l'aide d'éléments empruntés à l'esprit : car c'est la destinée de notre esprit, selon la pensée de Descartes, de ne saisir et de ne comprendre que ce qui vient de lui... Il ne sait des choses que ce qull y retrouve de sa propre substance, que ce qu'il y projette ; il ne connaît pleinement que ce qu'il crée, n Le monde de l'expérience, notre première œuvre, reste trouble pour nous. Nous ne nous y retrouvons ni tout de suite ni tout entier. C'est que notre œuvre, il l'est sans doute, mais il ne l'est que pour une moitié ; les choses ont collaboré avec le Cogito^ il nous est donné autant qu'il est pensé. Le monde de la science veut être, voudrait être plus clair, tout à fait transparent, œuvre propre de l'esprit tel qu'il s'y reconnaisse, qu'il y retrouve les lois prescrites par lui-même à la nature. Rendre les choses intelligibles, ce serait les recréer avec des matériaux tirés de notre propre fonds, substituer par exemple le mouvement au phénomène, fabriquer dans l'Espace et dans le Temps, un monde figuré, mobile, nombrable.
L'idéal de la science serait ainsi d'éhminer l'expérience ; l'expérience, c'est l'obscur, le donné, !e non-construit. Mais cet idéal, elle y tend, sans qu'elle puisse l'atteindre. Deux fois au moins les phénomènes lui opposent un obstacle invin-
1. Introduction à l'étude de la Psychologie (in-12, 138 p., Paris, Masson, 1890) : « Petit chef-d'œuvre de méthode et de critique », G. Dwelshauvers, La Revue du Mois, septembre 1907, p. 336.
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cible, dans leur être en tant que sensation, et dans leur acte en tant que cause. Elle ne parvient à en prendre (( que les figures qu'ils tracent, les déterminations qui suivent de leur réalité dans TEspace et dans le Temps, en un mot leurs contours, leur symbole et leur sclième ». Et c'est heureux pour elle, si c'est à cela qu'elle doit d'être, au lieu d'un pur jeu dialectique, une chose sérieuse, — une « apparence », mais une <( apparence bien fondée )). Hannequin admirait médiocrement certaines subtilités nominalistes. Il tenait franchement pour Yohjectivité de la science, qui seule aussi bien en explique la fécondité. Il excellait d'ailleurs à découvrir les liens, invisibles à beaucoup, qui rattachent les éléments de la science les plus fondamentaux, partant les plus abstraits, au réel, au donné : VEspace d'abord qui, en tant que forme de la sensibilité, est « proportionnel à nous », mais qui est aussi « proportionnel aux choses, ou, ce qui est tout un, à leur durée réelle ou au temps véritable » ; les figures « qu'à coup sûr je suis seul à produire... mais figures liées pourtant à ces choses en soi, dont j'y saisis aussi en un sens les relations et les états réels, puisque ce n'est en somme qu'en répondant à l'acte par lequel elles m'affectent que j'accomplis le parcours et produis ces synthèses d'où immédiatement procède la figure » ; et pareillement la quantité, la grandeur, le mouvement, le nombre, les rapports de distance et de situation, etc., qui sont bien notre œuvre, mais non pas une œuvre arbitraire, qui ne sont ni des choses ni dans les choses, mais qui symbolisent avec les choses, qui les expriment à leur façon, très précisément et de la seule façon que nous les puissions exprimer, qui sont des modes et qui nous appartiennent, « mais qui pourtant aussi dérivent des choses et ne sont ce qu'ils sont qu'en fonction de ce qu'elles sont elles-mêmes au moment où s'exerce sur nous leur influence )>. Et justement parce que l'esprit qui fait la science ne réussit pas à réduire ou à subtiliser le donné sur lequel il travaille, c'est la science ellemême qui nous pousse plus loin, qui oblige d'entrevoir derrière la science autre chose que la science, chose peut-être plus considérable et aussi certaine, — c'est la physique qui pose la métaphysique.
3° La Métaphysique.
Nous ne distribuons plus les choses en deux pa^ts : phrnomènes et substances, l'une pour le métaphysicien, l'autre
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pour le savant. L'idée môme de substance qui a si longtemps alimenté tant de spéculations, nous la tenons de plus en plus pour une pseudo-idée, « l'idée de l'un qui se multiplie et de l'inaltérable qui sans cesse s'altère et projette dans le Temps ses états successifs )>. En nous, comme autour de nous, il n'y a que des phénomènes, le Devenir, évolution sans arrêt de tout ce qui est, chose et esprit. C'est de ce devenir, de l'écoulement radical des êtres, du flux des phénomènes que s'occupent à la fois savant et métaphysicien, — pas de la même manière cependant. Du phénomène « dépouillé de son être, de son activité et de sa vie », le savant n'étudie que « la projection dans l'Espace et dans le Temps » ; le métaphysicien au contraire cherche à l'étudier en lui-même, du dedans, en sa réalité vécue, c'est-à-dire en ce que la science n'arrive pas à emprisonner dans ses figures et ses formules.
Mais comment ? — La réponse de Mannequin n'a peutêtre pas été toujours tout à fait la même. Sa pensée, je crois, a varié selon qu'elle a, manifestement, incliné, de plus en plus, de Leibnitz vers Kant ; après s'être intéressée au cartésianisme et au leibnitzianisme de Kant, c'est dans les dernières années au kantisme de Leibnitz et de Descartes qu'elle était surtout devenue attentive. Il a dit d'abord ou à peu près : Nous ne connaissons pas les choses en soi. Mais nous savons, — puisqu'il y a une expérience, une science, — que ces choses en soi, inépuisables et insaisissables en leur fond par la science, il faut pourtant qu'elles aient en elles-mêmes de quoi se prêter aux formes de la sensibilité et aux catégories de l'entendement. Cela ne nous apprendra pas tout ce qu'elles sont ; cela nous apprendra toujours quelque chose de ce qu'elles sont, de ce qu'il est nécessaire qu'elles soient en elles-mêmes pour qu'elles soient pour nous. Si d'ailleurs de tous les rapports engagés dans le donné de l'intuition, il en était un qui apparût comme le rapport fondamental, puisque sans lui l'idée même da devenir serait impossible, le rapport aussi le plus caractéristique du réel, puisqu'il demeure jusqu'au bout une sorte de scandale pour l'esprit, le rapport enfin le plus négligé par la science, puisqu'elle y substitue une relation d'un genre tout différent, ne serait-ce pas celui auquel, entre tous les autres, la réflexion critique devrait s'attacher? Or il existe, ce rapport, c'est le rapport de causalité : la causalité, voilà (( la loi des lois de la nature réelle ». La métaphysique sera « une sorte de science de la causalité. » Et de cette science
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qui tenterait d d'être à l'activité essentielle des choses, à l'énergie cachée de leurs états réels, et au devenir même où celle-ci se déploie, ce qu'est aux mouvements de la nature physique, réels ou imaginaires, notre mathématique, ...nous est-il interdit d'attendre sur l'orientation générale du changement, ses conditions et son principe, des vues qui nous mettraient aussi près du réel que le pur mécanisme nous en tient éloignés ? »
Il a dit ensuite, sous l'impression toujours plus forte de la Critique de la Raison pure : La Nature, si elle est cette organisation d'objets que détermine l'esprit en appliquant les catégories à une matière sensible, proclame très haut qu'elle ne suffit pas, qu'elle postule une surnature. Il y a lieu de faire une métaphysique parce qu'il y a une surnature. La métaphysique est la science de la surnature. Mais cette surnature, nous n'avons plus la prétention de la connaître immédiatement, intuitivement . Nous avons mesuré les Hmites de notre pensée, elles sont assez étroites. La science de la surnature sera donc tout immanente et relative. Les philosophes dogmatistes se croyaient en droit de voir dans la métaphysique la science de Vêtre en tant qu'être. Au temps de la Thèse, Mannequin l'aurait définie : la science de Vêtre en tant que Vêtre est connaissable et connu ; plus tard, dans les dernières années, plus circonspect, il la définissait : la science des lois du connaître — des lois universelles, de celles qui s'imposent à toute pensée, sans lesquelles il n'y aurait ni expérience ni pensée. Les deux conceptions évidemment ne sont pas contraires : elles se continuent ; il y a pourtant de l'une à l'autre beaucoup plus qu'une nuance.
La Croyance.
La seule métaphysique désormais possible, — celle que nous venons de dire, — est-elle en état de résoudre, ou seulement d'aborder les plus considérables problèmes de l'ancienne métaphysique. Dieu, l'àme, le devoir, la Uberté ?
Ce sont choses néanmoins qui ne laissent pas de s'imposer à la plupart des esprits, d'inquiéter beaucoup de vies. Mannequin n'était pas de ces hommes à vision myope qui s'imaginent que le positivisme ingénu de nos scientistes, même le matérialisme épais où les masses populaires glissent rapidement, va les faire évanouir sitôt des horizons humains, et que (( notre temps a devant lui la vision par-
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faitement nette du zéro religieux )). Mais il était convaincu que s'il y a des vérités de Tordre moral et religieux, si nous y atteignons, c'est par un genre de connaisance très spécial : Kant lui a donné un nom, et un nom qui lui restera, la croyance. « Entre la science et la croyance, Kant a établi une ligne de démarcation qu'il est interdit à l'une comme à l'autre de franchir, à la croyance pour ne point troubler la connaissance dans ses possessions légitimes, à la connaissance pour ne point introduire dans le champ de la croyance les restrictions et les limites qui ne conviennent qu'à la nature et à l'expérience... Mais il s'est réservé le droit, en dérivant l'une et l'autre d'une même pensée et d'une même raison, d'assurer à l'une et à l'autre un développement légitime et harmonieux en toute vie humaine. La philosophie de Kant n'a pas eu, comme d'autres philosophies, à fonder d'abord la connaissance sur les ruines de la croyance, pour justifier ensuite la croyance par l'insuffisance de la science. Nul au contraire n'a proclamé plus hautement que lui la suffisance absolue de la science, en quoi son (( positivisme » échappe à toute atteinte ; mais nul non plus n'a plus légitimement réservé les droits de la croyance, pour un esprit qui par l'a priori touche à l'intelligible, le pressent, et y tend comme à un monde où il doit trouver la satisfaction de ses aspirations morales et le sens, décidément indéchiffrable pour la pure connaissance, de ses aspirations religieuses. »
Il y a donc place dans l'homme à une croyance. Nous ne sommes pas les dupes d'un mot. La science prenant conscience d'elle-même nous invite (( à franchir par un acte de foi morale les bornes de la pensée en même temps que celles de la nature i ». D'une part, nous sommes assurés que jamais ni la science ni la critique ne ruineront l'objet de notre croyance, — si toutefois c'est vraiment un objet de croyance. D'autre part, il y a en nous un ensemble confus et vivace d' « aspirations morales » et d' (( aspirations religieuses )), — dont l'étude devrait être le côté positif d'une théorie de la croyance, — qu'il dépend de chacun de nous de rendre plus réelles encore, plus déterminantes de notre existence, et dont jusqu'ici les psychologies et les sociologies n'ont expliqué que les entours et les formes contingentes. C'est de ces lointains et de ces profondeurs que s'échappent les sources jamais taries de nos véritables croyances, <( les sources pratiques », le mot est de Kant ;