‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophieChapitre 19 sur 146 · Ravaisson, op. cit., p · texte numérisé non relu

Ravaisson, op. cit., p

ARTIILR IIANNEOUIN ET SON OEUVRE.

de savant et fait œuvre excellente ; mais le chrétien qui veut et qui croit voir là un miracle, pourquoi ne serait-il pas dans son droit de croyant lui aussi ? Et quel mal y a-t-il h ce que Ip. monde se prête à une double interprétation ? Celui qui opt« décidément pour Tune, des considérations d'ordre intelleetuel motivent par devant sa. raison cette option, mais la foi et la science étant respectivement ce que Kant a démontré qu'elles sont, ces considérations à elles seules n'auraient certainement pas suffi.

On dissiperait aussi des illusions fâcheuses chez quelquesuns de ceux qui croient et qui, pour croire plus triomphalement, spéculent au hasard, un peu bruyamment, tantôt sur la faillite de la science, tantôt sur les défaillances de la morale philosophique. Il faudra de plus en plus laisser cela. La science est très sohde, beaucoup plus solide en tout cas que les croyances qu'on se réjouit de pouvoir édifier sur ses ruines ; et si, quelque jour, elle devait crouler, elle entraînerait d'abord dans la formidable catastrophe tous les éléments intellectuels de la conscience religieuse. Une foi avisée, consciente de ses tenants et aboutissants, travaillerait donc à chercher dans le développement de la vérité scientifique, plutôt des motifs d'édification que des pierres de scandale. Quant à ceux-là qui assurent que l'épanouissement de la morale n'est complet que sous la. forme que prend la morale dans une conscience religieuse, c'est là un dire assez ordinaire et qui serait assurément très grave. Mais en est-il ainsi vraiment ? La conscience religieuse transfigure bien la moralité. Y ajoute-t-elle ? Elle y ajoute des figurations objectives et concrètes. Cette imagerie a-t-elle une valeur morale ? Il se pourrait, il se peut qu'elle ait pour longtemps ou pour toujours et sur beaucoup d'esprits, une réelle valeur de conviction et d'efficacité ; mais ce qu'il faut cependant maintenir, c'est que Veffort moral en lui-môme est autre chose, s'il est avant tout et au fond une œuvre d'affranchissement et de libération par la Raison.

l'homme

Voilà achevé le tour des principaux problèmes abordés par Hannequin. Il restera de lui un livre robuste, d'une grande richesse de pensées et d'une grande force dialectique, où il s'était proposé à la fois d'établir la vérité du Kantisme,

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métaphysique de la physique de Newton, et aujourd'hui encore utilisable pour la physique d'Ostwald et la mathématique de Poincaré ; et aussi, en montrant dans la Monade de Leibnitz et les Catégories de Kant la sohdarité profonde qui en fait comme les deux parties d'un même tout, de rétablir la métaphysique sur le fondement même de la critique. Les philosophes d'éducation littéraire y trouveront un substantiel et lumineux résumé de l'état des sciences vers la fin du XIX® siècle ; et nos étudiants pourront lui demander un commentaire autorisé et pénétrant de quelques-uns des textes les plus riches et les plus caractéristiques de la philosophie moderne. Ils en retiendront surtout, avec l'étude si curieuse et si forte de Vatome et de Vatomisme, une analyse du Devenir, une conception de VEspace et une théorie de VËire qui sont d'entre les rares choses originales de la métaphysique contemporaine en France.

Après cela, il serait injuste d'oublier que le meilleur de sa pensée et de son action est assurément resté dans son enseignement de chaque jour, dans ces suites de leçons amples et limpides, puissamment charpentées, très préparées et jamais écrites, parlées à voix haute, chaude, éclatante, dans cet éljan de tout son être physique et cette joie exubérante de tendre son inteUigence, de remuer des idées, d'agencer des systèmes, de soulever les problèmes attirants et insolubles des métaphysiques, qui excitait si vivement la petite bande des étudiants de philosophie et faisait accourir à certains moments les élèves de l'Ecole de santé militaire et de la Faculté de médecine, ceux des Sciences et du Droit, et qui attirait souvent et retenait longtemps parfois des auditeurs de tout âge et de toute condition. Comme beaucoup, lui non plus n'a pas publié les plus beaux de ses livres : la vie lui a cruellement manqué. Il avait réuni, entre autres, les matériaux de deux grands ouvrages, une Histoire des doctrines métaphysiques du XVIP et du XVIW siècle, et une Histoire philosophique des sciences qui sont toujours à faire chez nous. Il avait projeté, préparé et professé ce Cours complet de métaphysique qu'on nous promet seulement de temps à autre, et dont les plus hardis ne donnent guère que des introductions.

Mais même si l'on prolongeait l'œuvre achevée, si courte, par l'œuvre ébauchée, si fragmentaire, on n'aurait pas dit encore ce qui attirait le plus vers lui, et ce qui retenait si fort les jeunes gens qui l'avaient une fois approché. De sa maison de la Caille, tout en haut de Lyon, posée sur le sable

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de Saône, le long de la rivière dormeuse, à Tombre des grandes masses d'arbres qui descendent de Caluire, il aimait, pour eux et avec eux, à regarder vers les choses et les hommes de ces années troublées et fécondes, vers ceux qui sentent leur conscience morale peu à peu s'obscurcir et se désagréger, vers nos civilisations embarrassées de problèmes chaque jour plus obstruants et plus redoutables, vers tant d'âmes qui, secrètement, souffrent d'avoir perdu, avec la foi de leur enfancé, le sens de la vie. « Il est incontestable, écrivait-il, que nos croyances sont troublées^ non seulement religieuses, mais sociales et morales : sur ce fait qui date de loin, personne ne peut rien, et nul ne remontera le courant. » Et ce serait le diminuer que de ne rien dire ici de ses attitudes de franchise, de générosité, de virilité intellectuelle, dans les grandes crises de l'heure présente, morale, sociale, religieuse.

Il se préoccupait vivement de notre détresse morale », détresse que dénotent tant de symptômes de la vie individuelle et sociale, qui lient à tant de causes, les unes accidentelles et passagères, les autres profondes, nécessaires, mais à aucune sans doute autant qu'à la dissolution des vieux Credo de l'humanité, à l'effondrement formidable des traditions séculaires, au progrès irrésistible de Vesprit critique. Nous sommes entrés pour longtemps dans une période de bouleversements et de renouvellements : il y a des révolutions prochaines à tous les horizons. Nous y sommes entrés, comme on y entre toujours, (( par l'esprit qui nous a affranchis des traditions antiques... par la Critique qui, depuis le xvii® siècle, nous a donné la science, mais qui successivement devait s'étendre à tout, au dogme, à la religion, à la philosophie, aux assises historiques de la conscience ellemême, aux notions du droit, du devoir, de la justice, de l'Etat, de la famille et de la patrie, ébranlant la confiance des hommes dans le caractère éternel et sacré de tout ce qui, jusque-là, les faisait vivre dans une paix relative, rompant le charme des croyances tranquilles, et jetant la suspicion des esprits, mis en éveil, sur ce qu'on ne pratique plus d'une manière assurée, dès qu'on l'a discuté, fût-ce théoriquement, et révoqué en doute )>.

Et si les nouveautés qu'on sait, — le retour de la morale moderne à la morale ancienne, la substitution d'une science des mœurs à la morale, la morale du devoir faisant place à la morale matérielle, le témoignage de la conscience remplacé par la technique de l'ingénieur social, — ne l'avaient

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ni séduit, ni conquis, ce n'était pas qu'il eût des timidités de pensée. Car peu d'hommes peut-être, en cet âge de réaction anti-intellectualiste, de philosopHies de la volonté, de pragmatismes de tous pays et de toutes inspirations, ont eu une foi plus robuste à la souveraineté de la raison, aux bienfaits de la critique. C'est seulem.ent qu'il soupçonnait, chez plusieurs de ces novateurs, des confusions et des irréflexions, chez les sociologues, par exemple, qui se flattent de ramener au déterminisme d'une science positive « la spontanéité profonde et l'initiative morale sans lesquelles l'homme ne réagirait plus, même sur la vie sociale, que comme une chose inerte et comme un mécanisme ». Ils oublient au moins, disait-il, que « si la science et l'action sont des suites de la raison », nous ne devons donc point demander (( à la science de nous faire connaître ce qui, étant au-dessus des catégories scientifiques, ne saurait s'y soumettre sans une intervention des vrais rapports des choses )), ni non plus a à l'action de déchoir de son rang, qui est le premier, pour tomber sous les prises d'un déterminisme qui resterait indémontrable, s'il devait se présenter comme autre chose que comme une conséquence de l'application des lois de notre connaissance à la Nature et à l'expérience. » Quelque magnifiques et imprévues que soient jamais les trouvailles des sociologies à venir, l'idée de devoir et la vieille morale resteront encore en dehors et au-dessus de toutes les attaques, aussi longtemps du moins qu'on se refusera à confondre Vhistoire et le développement de la morahté avec les lois et le fait même de la moralité, — à !( vouloir tirer, disait Kant, de ce qui se fait les lois de ce que je dois faire ».

Mannequin tenait qu'il y a une question sociale qui est bien sans doute une question morale, mais qui est encore autre chose ; qu'elle est très exactement nommée^ et qu'elle se pose à toute une société insuffisamment adaptée aux besoins matériels et aux besoins de justice de ceux qui en font partie, &t qu'elle va prochainement exiger la refonte de nos grands organismes économiques et juridiques. Il était bravement reconnaissant aux socialistes de l'avoir imposée à l'égoïsme des uns et à l'inattention des autres avec une telle insistance, un tel grondement de voix, qu'aucune force humaine, aucune habileté de politicien, ne réussirait désormais à récarter ou à la subtiliser. A la demande anxieuse du poète :

«... Vers plus de justice et de fraternité Sommes-nous sûrs d'aller? »

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il répondait : Mais oui ! — Il sympathisait avec les jeunes de la nouvelle Université. Il confessait que les générations d'avant, et la sienne aussi, avaient été dupes d'un libéralisme un peu verbal ; que le vrai libéralisme n'a pas à se désintéresser de l'évolution des idées et des institutions, qu'il doit travailler à préparer activement pour les hommes de demain plus de vérité, de bien-être, de sécurité, de dignité de vie ; qu'il se confond pour ainsi dire avec l'Esprit créateur de la science et de la morale. Il faisait sienne cette belle parole d'un ouvrier anglais, Albert Stanley : (( Il faut qu'après nous, après notre mort, le monde soit un peu meilleur. )> Un droit nouveau commence à poindre ; que par chacun de nous, par toutes nos pensées et toutes nos activités, il monte plus pur^ et rayonne plus vite et plus réparateur ! Il était fier, — fils lui-même d'un humble maître d'école, — de l'immense et admirable effort concerté, en ces trente dernières années, pour mettre en culture prometteuse de riches moissons, par l'école primaire gratuite et obligatoire, par les Universités populaires, par les œuvres post-scolaires, par l'enseignement supérieur revivifié, par l'enseignement secondaire modernisé, rajeuni, tout à l'heure plus largement ouvert, toute la bonne terre intellectuelle de France. Il était franchement démocrate au sens plein et grand du mot. Il ne se dissimulait pas quelques-unes des fautes de notre démocratie d'aujourd'hui, les craintes fondées grandissantes qu'elle fait par moment concevoir à des esprits qui n'ont pourtant pas l'habitude de regarder en arrière. Mais il lui faisait crédit, — oh ! un large crédit ; il l'aimait pour elle-même, pour ce qu elle est, pour ce qii'elle sera, pour ce qu'elle a coûté, pour les luttes ardentes dont elle est sortie et que les hommes de 1880 n'ont pas encore oubhées. Il lui murmurait tout bas, amoureux et enthousiaste, croyant noblement à tous les biens et à tous les mieux, cette parole de Novalis à la Nuit : <( Que caches-tu sous ton manteau qui, quoique invisible aux yeux, me va si puissamment à l'âme ? »

Convaincu personnellement par tout le fond de sa philosophie que l'homme sera religieux à l'avenir comme il l'a été dans le passé, si la Critique fait voir qu'il l'est par la nature môme de l'esprit et de son fonctionnement, et aussi sans doute que, pour longtemps et pour beaucoup, <( le christianisme reste le Ut du grand fleuve rehgieux de l'humanité 1 », Mannequin suivait du dehors, mais avec attention,

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