XII
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de notre connaissance. C'est la destinée de notre esprit de ne saisir dans les choses que ce qui vient de lui, étendue et quantité. Et c'est ainsi par une nécessité de sa nature que la science humaine tend à Vatomisme.
L'Essai sur l'hypothèse des atomes eût pu s'arrêter là. Et déià il eût de beaucoup dépassé le point de vue positiviste dans la philosophie des sciences. Et sa trace resterait dans la pensée contemporaine, trace qu'il ne serait pas malaisé de retrouver. Mais Hannequin est un métaphysicien né. Il supporte même mal les lisières que le kantisme impose à la spéculation philosophique, et, à la même date que Bergson, quoique d'une autre façon, il s'elforce de s'en aflranchir. Il va essayer de substituer à Vatomisme scientifique un atomisme philosophique, c'està-dire un monadisme qui échappe aux difficultés du premier, et du même coup le justifie à titre d'apparence.
Comme Bergson, il se place aux antipodes du platonisme, pour lequel le vrai c'est l'immuable. Pour Hanne quin « tout est changement, hors de nous comme en nous, depuis la plus subtile et la plus fugitive des émotions de l'âme jusqu'aux roches ignées, jusqu'au granit enfoui sous des couches profondes, mais que dissout lentement le travail séculaire des réactions chimiques, qu'emporte en son mouvement constant la terre qui gravite, et qu'agitent tout au moins en ses dernières parties les moindres variations des états électriques ou de la température. Et de la réalité profonde du Devenir ce n'est pas, tant s'en faut, la moindre garantie que cette analogie et cette parenté, dont il est le support, entre notre nature et la nature des choses ». Le devenir s'impose donc à la pensée et, par là même, s'affirme comme ayant hors de soi la loi de ses déroulements. Et ce devenir est le devenir de réalités multiples, multiplicité dont notre espace morcelé nous donne la traduction sensible, comme le temps donne celle du changement. Car si l'espace et le temps sont les formes de la représentation, le monde qui s'offre à cette représentation n'a pu s'y offrir qu'autant qu'il s'y prête. Hannequin ici incline de Kant vers Leibniz. Il va plus loin : il fonde sur la forme synthétique d'un jugement quelconque la preuve que la catégorie ne s'applique pas à vide, ni
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sur un sensible indi[[érent, mais sur une diversité réelle qui, pour conluse qu'elle soit, appelle les déterminations que notre esprit lui impose, de sorte que le principe de cause, comme l'espace et le temps, pourrait n'être pas sans parenté avec les lois obscures du réel.
Mannequin se rapproche encore de Leibniz par sa conception de r harmonie que ce dtevenir multiple engendre. Mais à l'harmonie leibnitienne, décrétée dès l'origine des temps, et qui ne laisse qu'à Dieu VeHicace, il substitue une harmonie qui se (ait sans cesse par l'énergie vivante des choses qui y participent. C'est encore la réalité pro fonde du devenir qui permet à Mannequin de (aire an nouveau pas. Car une monade sans fenêtres aurait du premier coup épuisé toutes les virtualités qu'elle contenait, et, ne trouvant pas en dehors d'elle les conditions d'un changement nouveau, iomhercdt dans l'immutabilité. Cette critique du Leibnitianisme est, de tout le livre d'Mannequin, une des parties les plus sûres de durer. Dans son monadisme à lui, l'individu solidaire de soi est en même temps solidaire du monde, mais d'une solidarité sans cesse agissante et renouvelée. L'action réciproque des individualités, tel .est, en elfet, le fondement du changement et de la succession. Là est aussi ce qui peut conférer à la monade une réalité vrcde, autre que celle qui lui vient du monde qu'elle exprime. La condition suprême d'une certcdne indépendance n'est donc pas l'isolement, mais Vaction échangée, l'association, en sorte que « ce qui rachète l'individu de la Nécessité et, en même temps que lui, en rachète le monde, ce n'est rien d'autre au fond que la Solidarité ». « Par tous les éléments de sa vie intérieure, l'individu fait donc plus que de restituer au monde qui l'enveloppe l'impulsion qu'il en reçoit ; ce qu'à son tour il reporte sur lui, c'est le travail fécond de sa propre synthèse, c'est l'œuvre originale par laquelle, se renouvelant et se faisant lui-même, il entrcdne par surcroit dans le mouvement qui l'emporte ce tout dont cependant il reste solidaire. » Spontanéité et solidarité sont en résumé la double condition d'un monde réel et harmonieux.
Le kantisme absolu, celui qui, avec Fichte, fait s'évanouir la « chose en soi », peut bien lustifier la science en
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tant quapodidique, mais il en supprime tout rapport au réel^ et il en ruine les fondements en tant que vérité. Au contraire, avec Mannequin, (ormes de la sensibilité, catégories de Ventendement reprennent quelque rapport et quelque proportion avec Vordre suprême du développement des choses. La grandeur, toutes les propriétés géométriques et mécaniques restent liées aux qualités des choses dont elles deviennent une sorte d'équivalent pensable. La raison doit à ce système d'équivalents nés de Vesprit sa certitude. Sans doute, notre conception mécaniste natteint les phénomènes qu'en les dénaturant. Elle n'atteint que des apparences, mais du moins des apparences bien (ondées. L'atome, qui ne saurait être un absolu, est une de ces apparences.
Il laut lire dans le texte ces brillantes déductions dont nous n'avons retracé que les grandes lignes. De ce texte on prendrait une idée insuHisante d'après les quelques citations que nous avons faites, tellement sa continuité logique est un élément de sa beauté. Ou bien il (allait entendre Mannequin, le (our de sa soutenance, en possession ce (our-là de tous ses moyens, et se louant, avec une étonnante maîtrise, au milieu des diUicultés et des problèmes. Il y a de la poésie dans l'ampleur et la belle ordonnance de son plan. Il y en a souvent aussi dans l'expression. Mamelin, dont la formation intellectuelle et la carrière ont avec celles d'Mannequin tant d'analogie^ mettra une sorte de probité intellectuelle à présenter sa pensée sous une (orme aussi aride que possible. L'eûl-il voulu. Mannequin n'eût pas pu ne pas couvrir d'un voile très ample et très riche le raisonnement le plus abstrait. Il pensait ainsi. Mais la métaphore, l'image ne (ont pas chez lui, comme chez Bergson, partie de la démonstration. Elles n'ont pas pour oblet de (aire le siège de l'esprit du lecteur et d'user peu à peu sa résistance. Elles sont simplement richesse, surabondance, excédent de pensée et de force. Sa phrase a toujours de même une plénitude qui semble suivre le rythme d'une respiration longtemps soutenue. Il est poète aussi dans le sens où ce mot signifie créateur. Quoi que l'on pense de son siisfème, il est de ceux qui, dans un temps où l'on se défiait des systèmes,
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ont osé créer. Un poêle uni à un savant, il y aurait là une dé(inition du métaphysicien, si Von aloute, comme eût dit Mannequin lui-même, quil y a dans la synthèse quelque chose de plus encore que dans les qualités composantes, à savoir le don de les concilier et de les fondre en une qualité nouvelle.
Que fût devenue la pensée philosophique d'Hannequin au contact des controverses, en face des hypothèses scientifiques nouvelles, quelle place il eût gardée au milieu de cette phalange de brillants penseurs qui, à son exemple, ont fait de la réflexion sur la science le commencement, sinon le tout de la philosophie, les cours analysés par M. Grosfean, sans répondre pleinement à celte question, augmentent nos regrets d'avoir vu celle pensée arrêtée en plein essor. En réalité, il n'écrivit plus rien qui ressemble à sa thèse. C'est comme historien de la philosophie qu'il va maintenant nous apparaître.
Ce qui caractérise cet historien de la philosophie, c'est, comme nous l'avons défà noté, qu'il ne fréquenta que les sommets. Il ne se plaît qu'en la compagnie des plus grands penseurs. Quand nous nous répartissions les auteurs du programme de l'agrégation, en vertu d'un accord tacite, les textes les plus difficiles, la Physique d'Aristote et les Critiques de Kant tombaient toujours dans son lot. Il vécut à la lettre avec Descaries, Leibniz, Spinosa, si souvent il en reprit l'étude. Mais c'est Kant qui était le maître préféré auquel il ne se lassait de revenir. Se rendant, la veille d'une opération grave, à la maison de santé d'où il croyait qu'il ne reviendrait pas, il disait à sa femme, en proie alors à d'autres pensées, qu'il regrettait de mourir avant d'avoir dit sur Kant ce qu'il avait à dire. Mais si ceux-là le tenaient à ce point, il n'eut guère de curiosité historique pour les auteurs de second ordre, pour les précurseurs ou les successeurs, pour ceux qui annoncent ou qui répandent les doctrines des maîtres. Il se plaçait au centre des systèmes pour les étudier, pratiquant celte méthode que M. Boutroux louait récemmenl, essayant de comprendre non du dehors, mais du. dedans. C'est dire qu'il se refuse à expliquer les grandes pensées par de petites causes. Mais, pour cha-
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cune d'elles, il lui demande son secret à elle-même. Très au courant des exégèses les plus récentes, il n'est pas de ceux pour qui le neuf est le critère du vrai. Il remet à sa place, par exemple, qui est pour lui subordonnée, l'interprétation logistique du. Leibnitianisme. Les nouveautés, en ces matières, le trouvent sans préiugé ni pour ni contre. Mais il est à ce point le lamilier et comme le contemporain des maîtres qu'il juge leurs commentateurs d'aujourd'hui comme ils les jugeraient eux-mêmes, et pour ainsi dire du haut de leur éternité. Et nous dirons la même chose des nouveautés dogmatiques de ce temps. Il sait admirer, mais il se réserve. Il n'a pas une âme de disciple ; du moins il ne se reconnaît pas de maître véritable depuis Kant. En revanche, il déjend Kant contre les déformations que Renouvier lui fait subir. Et en général il prend le parti des grands penseurs contre les objections même traditionnelles. A ce titre l'argument ontologique de Descartes lui tient à cœur. Il fait plus : il les réconcilie malgré eux, à force de pénétrer jusqu'à l'âme de vérité qui a inspiré chacun d'eux. Il a un éclectisme à lui qui ne réunit pas des ruisseaux épars, mais qui remonte aux sources communes. Sa critique est un approfondissement perpétuel. Il n'est pas de ceux qui, une difficulté étant donnée, la résolvent de leur mieux, puis passent à d'autres besognes. Il étudie toujours les mêmes choses et creuse toujours davantage, évitant de s'entêter dans ses propres idées. Que l'on compare, si l'on veut se rendre compte de cet effort jamais lassé, l'exposition qu'il donne de la méthode cartésienne dans l'histoire de la littérature française publiée sous la direction de M. Petit de Julleville, et le fragment de ces volumes où la même exposition est reprise, — sans être achevée, — pour un tirage à part projeté. Quand de Descaries ou. de Kant quelque chose restait obscur ou contestable, il croyait toujours que c'était lui qui n'avait pas assez compris. Les dernières années de sa vie sont pleines de cette conversation ininterrompue avec les plus grands esprits. Lisant moins, il reprenait sans cesse les mêmes lectures, où il trouvait réponse aux problèmes qui l'intéressaient. A quelqu'un qui lui demandait ce qu'il faut lire de plus actuel sur le problème de Dieu,
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il répondait : « Je crois bien que c'est encore Spinosa et Kant. )) C'est de cette méditation sans cesse renouvelée des mêmes auteurs que les derniers écrits analysés par M. Grosjean portent la trace. C'est elle qui remplit presque ces deux volumes posthumes.
On y lira cependant de belles pages intitulées Notre détresse morale et le problème de la moralité. Comme tous les grands penseurs, Mannequin n'aborde le problème de la moralité qu'après les autres et comme une conclusion. Il était déjà très malade et on pouvait le croire même plus près de la mort qu'il n'était en réalité, quand il fit, à Lyon, la conférence qui porte ce titre. Elle remua profondément l'auditoire auquel il semblait tout à la fois qu'il entendait le testament d'un noble esprit et qu'il était initié au secret d'une force d'âme que tous admiraient. De cette émotion ressentie le doyen Clédat, sept ans après, apportait encore l'écho sur la tombe de notre ami. Il avait parlé de détresse, lui le vaillant et l'optimiste, et dans le sens le plus plein du mot : « // n'y a de détresse que quand on ne lutte plus. » Et il en avait analysé les causes avec une pénétration et une science des choses morales qu'il n'avait pas encore révélées. Il ne nous abat que pour nous relever d'ailleurs. Sa large sympathie pour ce qui n'est plus n'entame en rien sa foi dans les droits et l'avenir de la raison. Sa démonstration émue s'achèvera en un hymne à la bonne volonté et à la raison qui ne font qu'un. Là cependant aussi il dépasse Kant et se libère du formalisme. L'universalité toute formelle du devoir devient en effet, avec lui, le devoir de s'affranchir de l'individuel, de se renoncer, et, allant plus loin, il afoute : de se donner.
Plusieurs formules dans cette leçon ont un accent religieux, parfois même chrétien. Mannequin fut toute sa vie un penseur très libre, mais sans fanatisme à rebours. Rien, d'autre part, n'est plus loin de lui que le dilettantisme. Il vit à la lettre, dans sa méditation métaphysique, de la vie du tout, et, dans la vie quotidienne même, fait l'effort qu'il vient de nous confier pour oublier qu'il est un être individuel, un être de désirs et de souffrances. Y eut-il famais, en un sens, attitude plus religieuse ? Mais
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elle ne s'accompagne, chez Hannequin, d'aucune myslicité ni d'aucun frisson. Il est religieux à la manière de ce Spinosa pour lequel il se sentait de plus en plus d'inclindiion. Mais pour ceux qui n'ont pas cette religion-là, il ne trouve pas mauvais qu'ils en aient une autre qui les illumine, eux aussi, de la pensée de l'universel. Théoriquement, il y a place pour lui, dans la philosophie, pour une critique de la religion ; pratiquement, sa magnanimité naturelle le porte vers tout ce qui est sincère. Il aima, entre tous ses disciples, de ieunes prêtres qu'il entretenait, sans avoir à se contraindre pour respecter leur foi, dans le culte de la raison et des saints de la pensée. Il aimait, par-dessus tout, leur désintéressement. Ils étaient des disciples de bonne volonté, pour qui la philosophie ne faisait ni la carrière ni l'avancement. Il aimait leur courage intellectuel, leur pur amour du vrai, aiouterai-ie fe ne sais quoi de noblement ingénu qu'il avait de commun avec eux. Et il s'intéressa passionnément aux problèmes relatifs à l'orientation de la pensée catholique qui, en ces dernières années, s'agitaient dans leurs belles consciences. Il y avait là pour lui une façon de s'abstraire de son point de vue propre et de vivre les plus nobles des sentiments d'autrui, conforme à la fois à son penchant et à sa doctrine. C'est l'un de ces jeunes prêtres qui a écrit sur lui l'étude religieuse, elle aussi, par le degré et le ton de l'émotion que Von trouvera après cette préface.
Cependant, le mal dont souffrait Mannequin avait fait, depuis les premières atteintes et depuis les diagnostics menaçants de l' camée 1889, de lents et sûrs progrès. Les crises étaient plus fréquentes, plus cruelles. La science était à bout de ressources, et une opération semblait d'abord contre-indiquée. Des séjours prolongés chez les Frères de Saint- Jean-de-Dieu avaient été sans résultat appréciable. La fin approchait. Les chirurgiens lyonnais, qui savaient quel homme s'en allait, tentèrent alors Vimpossible et, quand Ilanncquin n'avait plus que quelques heures à vivre, ils lui rendirent six ans de vie. Ils les lui rendirent grâce aux soins dont l'un d'eux, le docteur Bérard, continua de l'entourer. Nous lui devons en partie les dernières années de notre ami. Hannequin s'était
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approché de la mort avec sérénité, lui qui aimait tant la vie. Il ne devait plus cesser maintenant d'en sentir le frôlement. Car le mal, d'abord localisé, gagna année par année tous les organes dont la résistance s'aHaiblissait. Mais sa vaillance, si longtemps soutenue, demeura intacte, même quand la déchéance physique devint apparente. Il parlait, avec bonne humeur, de la petite voiture dans laquelle bientôt on le traînerait. Je Vai cependant entendu se plaindre une (ois. Il avait dû renoncer à faire passer les examens oraux de l'agrégation, ce qui était pour lui une dure privation et un aveu douloureux d'impuissance. Rencontrant un collègue la serviette sous le bras, ce symbole du travail et de l'activité d'autrui lui fit faire un retour sur lui-même. L'excellent professeur qu'il fut ne voyait pas pour l'instant de bonheur au-dessus de celuilà : avoir une serviette sous le bras, et il se désolait de ne pouvoir plus supporter le poids de la sienne. C'est la parole la plus amère qui, devcmt moi, soit sortie de sa bouche.
Tous s'ingéniaient d'ailleurs à honorer cette fin de vie, et à panser chez Mannequin la cruelle blessure de n'avoir pu remplir sa destinée et aller donner au Collège de France l'enseignement pour lequel il semblait fait. L'affection de ses collègues et de ses étudiants prenait un caractère de vénération. Il exerçait sur les uns et sur les autres une magistrature consentie par tous. De sa figure amaigrie, au teint fiévreux, tant de bonté et d'intelligence rayonnait toujours ! El sa voix de perpétuel mourant gardait des accents si chauds ! Il eût pu. se passer de ce surcroît d'autorité que donne au moindre être humcdn le voisinage de la mort. Il lui devait cependant fe ne sais quoi d'auguste qui s'ajoutait à sa séduction naturelle. On éprouvait, en face de lui, un sentiment complexe, une angoisse se mêlant à la foie toujours grande de l'entretien, quand on savait que celui qui répandait tant de vie autour de lui n'en avait plus pour lui-même.
Ses étudiants en particulier Vécoutaient avec un recueillement qu'un frisson traversait. Il leur fut fidèle jusqu'au bout. Quand ses forces ne lui permirent plus d'aller à la Faculté, son pauvre corps s'inclinant de plus en plus sur
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le côté blessé, les étudiants vinrent chez lui. Ce (ut d'abord une exception, puis la règle. La dernière année, il ne pouvait plus du tout sortir. Il se traînait péniblement dans son' salon translormé en salle de cours. Mais une fois là, en présence des étudiants, sa pensée le soutenait et l'emportait aux hauteurs coutumières où aucune douleur physique ne Vatteignait plus. Il se donnait sans compter en ces heures suprêmes d'enseignement, prolongeant une leçon une après-midi entière, sauf à payer cher ensuite sa généreuse imprudence, et laissant à ses auditeurs l'inoubliable exemple d'un esprit momentanément a^ranchi de tout lien avec un corps douloureux.
De même, il ne cessa de travailler que pour mourir. A peine, à la fin, s'il pouvait arracher à la souffrance deux heures par iour. Il quittait courageusement sa chaise longue et s'asseyait à sa table de travail. Et c'est dans ces conditions qu'il écrivait des articles et pensait à des livres ! Le fragment sur Descartes, que l'on trouvera dans ce recueil, porte la date du 3 juillet, avant-veille de sa mort. Car il datait ainsi tout ce qu'il écrivait, les fours où il pouvait écrire. Et sa belle et mâle écriture, presque sans rature, tant sa pensée était de belle venue et tant il avait, pour la mûrir, de loisir forcé, donne, jusqu'à la dernière ligne, cette impression de force et de sérénité que, par une ironie de la nature, tout son être contribuait à donner.
C'est à Pargny, dans son village natal, là même où il comptait venir l'attendre un peu plus tard, que la mort l'atteignit. Tous les ans, il y venait chercher la réparation impossible de ses forces. On le voyait toujours partir avec la crainte de ne pas le voir revenir. Mais, comme on avait passé quinze ans à redouter de le perdre, on avait pris aussi l'habitude d'espérer contre toute espérance. Une année il ne revint pas. Une dernière crise, semblable à beaucoup qui l'avaient précédée, eut raison de son organisme épuisé par une longule lutte. Il mourut le 5 juillet 1905. Avec lui disparaissaient un des esprits les plus hauts et une des âmes les mieux trempées qui aient honoré la philosophie et l'enseignement.
Raymond Tiiamin.