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Renouvier, Premier essai, t. I, XI

2. L. Rninschvlcg, BiblioUièque du Cont/rès inlernalional de philosophlv, t. I, p. 51.

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si peu curieux d'une histoire des sciences ? Mais, répondon, justement de ce que la philosophie n'est pas une science, c'est-à-dire « un système de vérités rigoureusement démontrées et certaines », de ce que chaque grande construction d'idées « reste à travers les temps marquée au sceau da génie individuel qui en fut le créateur : l'incertitude de la philosophie sauvegarde son histoire ». La science, au contraire, si, comme la philosophie, elle est à un moment personnelle, subjective, c'est qu'elle ne fait alors que commencer, elle n'est pas encore elle-même. Mais à mesure que pour le théorème du mathématicien viendra (( l'heure de la démonstration rigoureuse et parfaite », pour la loi du physicien (( l'heure des expériences décisives qui en assurent la vérification », théorème et loi (( se détacheront de la pensée qui les conçut et tendront à perdre, en s'universalisant, jusqu'aux dernières traces de leur origine : nous ne savons plus le nom du premier géomètre qui démontra les propriétés du triangle isocèle )). Et pourquoi nous en souviendrions-nous, pourvu que nous nous souvenions de la démonstration ? Si la science n'est rien de plus ni de mieux « qu'un trésor de vérités immuables conquises sur l'ignorance primitive, puis recueillies et transmises à de nouvelles générations qui en augmentent le nombre », à quoi aiderait son histoire sinon à nous encombrer, parmi les tentatives avortées ou réussies, de celles qui n'ont jamais réussi, et de celles qui ont réussi à leur heure, et qui justement ne peuvent plus réussir à notre heure et n'ont donc qu'un intérêt de curiosité stérile ?

C'est évidemment cette conception elle-même de la science qui est superficielle et fausse. Mais sans aller si loin, et déjà de cet étroit point de vue utilitaire, il ne faudrait pas oublier que « la science d'aujourd'hui est fille de la science d'hier, et que ce serait omettre quelque chose de la science que d'ignorer la lente évolution d'où est sortie sa vie présente, et d'où n'ont pu que lui rester, comme aux plus parfaits des organismes celles des formes ancestrales, d'ineffaçables empreintes ». Le présent ne s'isole pas aussi radicalement du passé qu'une psychologie abstraite et toute nominale Ta fait imaginer. Hannequin aimait à citer l'exemple de Descartes retrouvant, au moment où il invente l'analyse, dans Diophante et dans Pappus, les germes encore vivants de la nouvelle science, ou encore de Michel Chasles cherchant dans les géométries des anciens les moyens de restaurer au xix^ siècle la géométrie pure : preuve que « la fécondité des

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inventions premières, bien loin detre épuisée, est assez grande encore, à plusieurs siècles de distance, pour engendrer et pour soutenir les développements les plus divers et parfois opposés d'une même science ».

Et puis il y a autre chose. Si dans la science non plus l'histoire n'est pas la dialectique que Hégel croyait, si « la part des circonstances imprévues, des observations dues à ce que nous appelons le hasard, la part enfin des inspira tions heureuses » ne permettent guère de soutenir, dans la suite des recherches et des trouvailles, a l'étroite correspondance de l'ordre actuel et pour ainsi dire interne de ses concepts, et de l'ordre historique de leur apparition », il n'est pas niable pourtant que, dans les mathématiques, les ({ théorèmes essentiels qui sont comme les idées directrices de la science ont dû apparaître dans l'ordre même de leur subordination théorique )> ; et que, même dans les sciences physiques, les concepts fondamentaux dont u la force évolutive entraîne et coordonne les mouvements de la science » commandent la plupart des découvertes où la part de l'imprévu est d'autant réduite, et se commandent eux-mêmes les uns les autres. Or (( ces liens puissants qui, sous la dispersion apparente des observations isolées, des lois particulières et du nombre toujours croissant des découvertes de détail, assurent aux sciences de la nature la régularité et la continuité de leurs développements », — ces lois d'évolution de la science, n'est-ce pas à l'histoire des sciences, dans l'intérêt même de la science, qu'il appartient de les trouver et de les formuler? Mannequin allait jusqu'à se demander si de l'histoire ainsi faite ne se dégagerait pas « une sorte d'enseignement des mathématiques ». Car enfin la démonstration « exige que nous aUions par ordre et par degré, comme disait Descartes, des propriétés les plus simples et vraiment évidentes ou postulées comme telles, aux propriétés de plus en plus complexes, qui supposent les simples..., et la règle de la démonstration progressive et graduelle qui, en chacun de nous, s'impose à notre intelligence, a donc dû s'imposer, avec non moins de force, à l'esprit de l'humanité ».

Cela même d'ailleurs qui paraît contrarier et bouleverser le développement logique du devenir des sciences, et empêcher que le déterminisme ne soit aussi rigoureux dans l'évolution de leurs méthodes et de leurs problèmes que dans l'évolution cosmologique ou biologique, à savoir la part des inventeurs de concepts et le rôle des concepts inventés, par

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exemple Fintuition de Galilée que les phénomènes de la nature peuvent et doivent être mesurés, le mécanisme universel de Descartes, les formules que Newton en a appliquées aux grandes masses, Huyghens, Poisson et Cauchy aux infiniment petits, les principes de la thermomécanique et ceux de la thermodynamique et de Vénergétique, ou encore, dans d'autres domaines, la loi des proportions définies, Vidée de transformisme, autant de choses qui ont soudainement modifié le développement de telle science donnée, c'est encore, puisque le savant en tant que savant s'en désintéresse, à Vhistorien des sciences qu'il appartient de les discerner, de les signaler, de mesurer (( leur valeur respective et leur fécondité n. Grand service, — assez analogue à celui que nous devons « à la méthode pathologique en physiologie ou en psychologie )>, — si nous profitons <( de la dissociation historique des concepts pour étudier chacun d'eux dans sa pensée, dans ses ressources théoriques et dans toute sa portée », pour retrouver « tout ce qu'il eut, à son époque, de vie indépendante et de force originale », — pour « revivre la vie de toutes nos méthodes ».

Mais l'historien des sciences a une tout autre tâche encore, d'un profit plus rare et plus haut, et dont nous n'avons pris conscience que depuis le jour où nous avons connu la véritable nature du processus scientifique, — son orientation vers la pratique, sa subjectivité, sa relativité foncière. Nous ne pouvons plus croire à l'existence d' (( une vérité éternelle, sorte d'énigme à déchiffrer ici-bas, mais entièrement résolue dans un monde transcendant », dont notre vérité humaine se rapprocherait par un progrès indéfini. Il n'y a de vérité que dans la mesure où elle est vérifiable et vérifiée. La science ne collectionne pas des faits et des lois qui existeraient tels quels indépendamment de notre esprit ; elle n'entre pas toute faite dans l'inteUigence : « L'observation pure, l'observation passive ne la donne jamais. » Elle est au contraire notre œuvre personnelle, le produit du Cogito. Plus encore que sur les choses, elle est apte à nous renseigner sur nous-même. Il n'est pas exact du tout de soutenir, comme on le fait si communément, (( que parmi les acquisitions successives de la connaissance scientifique, les unes sont vraies, et les autres fausses ». On dit : Le système de Ptolémée est faux ; le système de Copernic est vrai. Eh bien non ! ce n'est pas

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du tout aussi simple ; ni l'un n'est vrai, ni l'autre n'est faux, au sens qu'on entend. « La vérité, observait Hannequin, est que l'astronomie de Ptolémée était un système^ et que, dans un système, la subordination mutuelle et la corrélation des éléments constitutifs est telle que tous s'y élèvent ou s'y abaissent avec l'ensemble, toute proportion gardée et tout compte tenu de leur rang dans cet ensem.ble... La vérité est que Copernic, en déplaçant le point de vuo de Ptolémée, créa un système nouveau, incomparablement supérieur à l'ancien ; mais il n'abolit point la science de Ptolémée et de ses successeurs et, tout au contraire, il lui rendit dans son propre système, en l'élevant à une unité supérieure, une vitalité nouvelle. » Nos connaissances vraies,

nos vérités d'à présent sont des connaissances incessamment réorganisées et réarrangées (t sous la double influence des faits nouveaux et des réflexions qu'ils provoquent de la part de l'esprit ». C'est qu'au fond la science ne diffère pas tellement de la philosophie, si vraiment elle est comme celleci, quoique d'autre façon et sur un plan différent, « exclusivement un système de concepts, concepts dont pas un^ fût-il le plus humble et le plus empirique, n'est proprement et simplement la copie d'une chose brute, qui serait indépendante on ne sait comment de notre manière de le percevoir et tout au moins de le mesurer, dont pas un non plus, fût-il le plus théorique et le plus hypothétique, n'est purement arbitraire ni purement inventé par un caprice de l'esprit, mais dont Vohjectivité apparaît beaucoup plas comme une fonction des relations de l'ensemble, de l'ordre fondamental du système et des principes qui l'organisent que comme une dépendance d'un savoir en quelque sorte extérieur à l'esprit, et passant en lui du dehors avec sa part, accidentelle et fatale à la fois, de vérité et d'erreur ».

Où le savant, dans l'œuvre scientifique, ne regarde qu'à la rigueur de la démonstration et à son résultat direct qui est une maîtrise toujours plus grande de la nature, l'historien des sciences, lui, s'inquiète avant tout de saisir sur le vif le travail, intéressant par lui-même, de la pensée ingénieuse et conquérante, — les efforts multiples et successifs, innombrables et inexprimables, de tous ceux qui ont collaboré à cotte merveilleuse création et, dans chacun de ces efforts la plupart emmêlés, oubliés, recouverts, (» la richesse presque infinie de sa puissance et de ses ressources, telles qu'il les a manifestées dans la suite des temps. Nulle fantaisie ni nulle dialectique, si puissantes fussent-elles, n'imagine-

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raient jamais la plus petite partie de ce que l'esprit humain, à travers les siècles^ a inventé de moyens et déployé de ressources pour résoudre à mesure les problèmes qui successivement se posaient devant lui ». Par là Yhistoire des sciences mène vraiment à une philosophie des sciences qui est solidaire de la science, mais qui est autre chose que la science, et qui relève forcément du philosophe puisque l'homme de science n'y prend pas garde, et qu'il n'en a ordinairement ni le goût ni le loisir.

Le savant, à Taide d'un procédé très simple, d'ailleurs toujours le même, au fond,. — Vanalogie, — organise le savoir, brisant les vieux concepts inutilisables, en refaçonnant d'autres, ceux dont il a besoin, à mesure qu'il en a besoin, que l'observation et l'expérience l'y sollicitent, et l'obligent à des corrections jamais finies, à des adaptations toujours nouvelles, s'appliquant à faire de chaque relation une fois trouvée et formulée une relation universelle, l'essayant et l'étendant pour ainsi dire en tous sens. L'historien des sciences s'arrête à côté de lui, et le regarde faire ; il réfléchit à la faron dont ce travail se poursuit instinctivement et uniformément, dont ces concepts mouvants se font et se défont, (pourquoi et comment) ; à quoi tient leur fécondité, leur utilité ; d'où vient aussi qu'ils s'usent rapidement, et qu'il faille remanier et transformer au bout de quelques années les théories qui naguère paraissaient les plus définitives. Rappelonsnous les difficultés que rencontra tout à coup, vers le milieu du dernier siècle, la théorie mécanique de la chaleur, et comment des corrections de toutes sortes s'imposèrent : « On corrigea d'abord les concepts de force, de travail, d'énergie ; on introduisit les concepts nouveaux de potentiel, de réversibilité et d'entropie ; on reprit un à un les éléments de la science de la chaleur, et à la thermomécanique on substitua, en la transformant, la thermodynamique. Et le spectacle le plus instructif, ajoutait Hannequin, auquel nous assistons à l'heure présente nous est donné par ce merveilleux effort de la physique moderne qui, d'une science presque parfaite, en son domaine restreint, tend à faire par analogie l'unique science physique, en transportant à la science de l'électricité, de Télectro-magnétisme et par conséquent de l'optique, ainsi qu'à la chimie tout entière, ce système de concepts érigé pour ainsi dire en méthode imiverselle, que résume le mot de thermodynamique. » Il faut bien voir, ne rien oublier, ne rien mépriser : de tous ces moyens, de tous ces concepts que la science utilise sous nos yeux, qu'elle a utihsés

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le long des siècles, (( l'historien nous semble avoir le droit de soutenir qu'aucun ne fut absolument vain, qu'aucun ne fut absolument perdu... Si les plus vigoureux et les plus féconds d'entre eux ont seuls survécu, comme dans la nature les espèces les mieux douées et les mieux armées pour l'existence, n'oublions pas qu'ici, comme chez les vivants, les survivants ne sont pas seulement les témoins, mais qu'ils sont aussi les héritiers des espèces disparues. )> On a parfois reproché à VExpérience sur laquelle Avenarius a voulu fonder sa philosophie d'être déjà le produit tardif d'une longue et complexe évolution de concepts, une expérience construite, de n'être aucunement la pure expérience. Mais y a-t-il une pure expérience, — des « données immédiates »? Où la trouver, par quel effort d'analyse ou d'intuition ? Peut-être le mieux serait-il tout simplement pour le philosophe qui entrera dans cette voie, de demander à Vhistoire des sciences, quand elle aura été faite et bien faite, la seule expérience dont nous puissions parler, la plus précise en tout cas, la plus objective et la plus riche, pour constituer une véritable Critique de Vexpérience, c'est-à-dire une théorie des (( formes inventées par l'esprit pour l'explication de la nature )>.

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