‹ Études d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie; avec une préf. de R. Thamin, et une introd. de J. GrosjeanChapitre 26 sur 170 · Ibkl, p. n · texte numérisé non relu

Ibkl, p. n

48 ÉTUDES d'iiistoire de la philosophie.

spatio est, quod de massa illa omni liccl motu cl disconliiiiiilate carcHte negari non polesl. »

Maintenant « a maleria Iranseamus ad formam, perdispositiones. Hic si formam supponamus iiihil aliud esse quam liguram, rursus omnia mire concilient. Nam cum figura sit terminus corporis, ad figuras materiae induccndas opus erit termino. Ut igitur varii in maleria termini oriantur, opus est discontinuitate partium... Ex his palet, siquidem ab initio massa discontinua seu vacuitalibus interrupta creata sit, formas aliquas statim materiae concretas esse : sic vero ab initio continua est, necesse est ut formae oriantur pcr molum..., quia a inolu divisio, a divisione termini partium, a terminis partium figurae earum, a figura formae, ergo a motu formae. Ex quo palet, omnem dispositionem ad formam esse molum, patet quoque solutio vexatae de origine formarum controversiae i ».

On objectera que la forme alors est divisible, comme la figure ; mais il faut distinguer le figuré dont la divisibilité provient de la matière qui a reçu la figure, de la figure elle-même qui, en un sens, n'est point divisible : « Nec obstat, quod generatio fit in instanti, motus est successivus. Nam generatio non est motus, sed finis motus, jam motus finis est in instanti, nam figura aliqua ultimo dcmum instanti motus producitur seu generatur, uti circulus extremo demum momento circumgyrationis producitur. Ex his etiam patel, cur forma substantialis consistât in indivisibili, nec recipiat magis aut minus. Nam et figura non recipil magis aut minus. Etsi enim circulus sit circulo major, non tamen est circulus altero magis circulus, nam circuli essentia consistit in aequalitate lineal'um a cenlro ad circumferentiam ductarum, jam aequalilas consistit in indivisibili, nec recipit magis aut minus 2. »

Matière et forme existent donc d'une existence réelle, et

1. Ibicl, p. 17, 18. Cf. Ep. (III) ad Thom., loc. cit., p. 10.

?. Ibid., p. 20. Cf. p. 10 clans la lettre de 1669, répondant aux diflicultés soulevées par Thomasius, il s'exprime encore plus clairement : « Caeterum liguram esse substantiam », etc. Epistole VI ad Tliomasium, p. 21.

•Si ce n'est point être d'accord avec les propres paroles d'Aristote que de l'interpréter ainsi, c'est du moins rester d'accord avec l'esprit de sa philosophie.

La forme naît donc de la matière par le mouvement ; i et comme le mouvement est non seulement le type, maisj le principe de tous les changements, c'est dire que le mouvement est le principe non seulement de toutes les formes, mais de tous les accidents et de toutes les propriétés ou qualités des choses i. On remarquera l'ingénieuse comparaison des changements de perspective par laquelle Lcib-' nitz ramène la perception des qualités sensibles au rapport du lieu occupé par l'être percevant, et du lieu et de; l'ordre des choses perçues, comparaison qui restera dans;sa philosophie ultérieure.

Enfin, il croit encore interpréter la philosophie ties modernes dans le sens d'Aristote quand il prétend qu'elle requiert l'origine du mouvement en un premier moteur : « Materia per se motus expers est. Motus omnis principium Mens, quod et Aristoteli recte visum. Nam, ut hue •quoque veniam, etc.. * »

On voit, dès la première lecture, par tout ce qui précède, que toute cette tentative n'est qu'une perpétuelle violence faite à la philosophie d'Arislole pour le mettre d'accord avec les modernes, bien loin qu'il soit l'inspirateur de l'ingénieuse doctrine développée par Leibnitz. Il ressort, d'ailleurs, du ton de sa lettre, qu'il n'a point la prétention de se tenir strictement à l'interprétation littérale du texte d'Aristote, qu'il connaît depuis son enfance, mais qu'il obéit au désir de trouver sa pensée assez large pour qu'avec les amendements nécessaires, elle reste d'accord avec la philosophie moderne et même qu'elle la dépasse en profondeur, bien que celle-ci soit nécessaire en quelque sorte pour l'illustrer et pour en montrer toute la fécondité ; mais même à le comprendre ainsi, ce n'était point interpréter cl Iraduire Aristote, c'était le trahir cl

1. « Restât nunc ul ad miitationcs vcninnuis... », efo //;(Vf n 1!) -2. Ibicl, p. 23. > - , 1

50 ÉTUDliS d'iIISTOIRL: de la I'IIILOSOPHIE.

faire violence à sa philosophie véritable : c'était tenter d'identifier deux modes de penser et deux philosophies de la nature vraiment inconciliables.

Les répugnances sautent aux yeux. La pensée centrale de la philosophie moderne, approuvée et T^-^Hagée par Leibnitz, est que si tout dans la nature, excepté l'extension et l'impénétrabilité, tire son origine du mouvement en sorte que le mouvement serait non seulement le principe de toutes les figures, mais, au sens d'Aristote, celui des lormes mêmes, c'est-à-dire de toute réalité, de tout accident et même de toute substance (oO^îa) ; aucun ^re en revanche ne saurait par lui-même se donner le mouvement, quand il est en repos, ni le repos, quand il est en mouvement, ni en général modifier son état de repos ou de mouvement. Ce qui revient à dire que le mouvement, d'une part, s'entretient de lui-même, sauf à varier sans cesse pour un même mobile, sous la double loi de l'inertie des masses, et de la conservation de la somme totale de la quantité de mouvement dans l'univers. Il est, en d'autres termes, toujours la cause, jamais l'effet des substances réelles et de leurs accidents.

Or il est certain qu'Aristote enseignait rigoureusement le contraire. Si le mouvement est pour lui le signe du passage de la puissance à l'acte, et si à la rigueur on peut dire que pour lui la figure des corps dérive de ce mouvement, loin qu'il soit par là même le principe de la forme, et loin qu'on ait le droit d'identifier, ainsi que le fait Leibnitz, la forme et la figure, c'est la forme au contraire qui, agissant à la manière d'une cause, détermine le passage de la puissance à l'acte et par le mouvement détermine la figure. Bien plus, au composé de matière et de forme qu'Aristote appelle un être naturel ou une nature, il maintient le pouvoir de se donner à soi-même le repos et le mouvement, en sorte que la forme dcmeui-e le principe et du mouvement qui procède à l'organisation de l'être et de celui dont l'être est le sujet quand il est organisé. Ce qui produit le mouvement et ce qui l'entretient, ce sont

donc pour Aristolc ces formes incorporelles que Leibnitz prétendait à bon droit exclure de la science ; et cela est si vrai qu'il ne pouvait comprendre l'entretien du mouvement rectiligne et uniforme, sans la continuité de l'action d'une cause enlretcwRnt le mouvement à la manière des causes qui le produisent. Et ainsi, loin d'admettre l'inertie de la matière et la loi fondamentale de la conservation du mouvement, sans lesquelles la philosophie nouvelle ne pouvait naître ni subsister, Aristote invoquait, pour expliquer le mouvement, les formes incorporelles répudiées par Leibnitz.

Ni avec la figure on ne peut donc confondre la form^ substantielle, comme au reste plus lard le verra mieux Leibnitz, ni avec cette matière première qui, sauf la résistance ou l'impénétrabilité {cmtilypia), ne se distingue en rien de l'espace, cette matière première où Aristote voyait avant tout la puissance, puissance qui, en un sens, dans la privation même enveloppait déjà une sorte de disposition à l'acte, et qu'il était si loin de confondre avec l'espace, qu'il blâmait Platon de l'y avoir identifiée, et qu'au surplus il ne reconnaissait d'existence qu'au lieu et aucune à l'espace proprement dit.

Toutes les conditions faisaient donc à la fois défaut pour réaliser l'accord qu'imaginait Leibnitz ; la différence des deux conceptions était irréductible, tant en ce qui regarde la matière et l'espace qu'en ce qui regarde la forme ; et elle consistait avant tout en ceci : qu'Aristote laissait aux corps et aux nalures la puissance de modifier eux-mêmes leur état de repos et de mouvement, tandis que le premier principe de la mécanique moderne est qu'ils sont inertes cl qu'ils ne peuvent recevoir eux-mêmes le mouvement que des mobiles externes, sous la loi générale de l'égalité de l'action et de la réaction. Et de là même il suit que, quand ils dissertent tous les deux sur l'existence nécessaire d'un premier moteur, s'ils s'accordent sur les mots, ils sont sur la direction même cl le sens de la preu\c en désaccord i)rofond : l'un voit en Dieu une cause efficiente, une àpyô y^^r^

52 ÉTUDES d'histoire de la philosophie.

GÉwç communiquant le mouvemenl à une inalière inerte, mobile, mais incapable de se donner à elle-même le mouvement actuel ; l'autre y voit, au contraire, une cause finale, agissant sur le monde par l'attrait invincible de sa perfection et par le désir même (jue fait naître cet attrait au sein de la matière, où le désir agit à la manière d'une cause interne et immanente de mouvement, qui, aux yeux des modernes, ruinerait de fond en comble l'ordre et la régularité des phénomènes et du mouvement.

Leibnitz retrouvera un jour d'une manière plus intime la pensée d'Aristote, quand, allant décidément au fond du iViécanisme, il ne reconnaîtra plus au mouvement, aux corps et à l'espace lui-même d'autre valeur que celle de phénomènes, bien liés il est vrai et bien fondés, et d'un ordre où pour nous se rangent leurs liaisons ; et quand il en cherchera le fondement dans l'être, il réhabilitera les formes substantielles, dont les actions, distinctes des actions mécaniques, s'y traduiront seulement sans y intervenir et sans rompre jamais la série enchaînée des phénomènes et des mouvements. Mais dans l'état présent de sa pensée, quand il fait du mouvement, de l'espace et des corps la réalité même, l'effort qu'il fait pour introduire dans le monde les formes substantielles non comme incorporelles, mais comme figures et termes de mouvement (termines motus), n'aboutit qu'à ruiner et qu'à travestir la pensée d'Aristote, loin qu'il parvienne à la concilier avec celle des modernes, et loin surtout qu'il s'en soit inspiré d'une manière quelconque.

Le véritable inspirateur de Leibnitz dans cette forme ^ nouvelle qu'il donne au mécanisme n'est donc point Aris- ' tote, c'est Descartes ; et bien qu'il s'en défende (me fateor nihil minus quam Cartesianum esse — tantum abest ut cartesianus sim.) i, bien que la tendance même à chercher dans Aristote plutôt que dans Descartes la vérité en philosophie naturelle soit une sorte de protestation contre l'originalité de Descartes et contre la pré- 1. Gerh., PhiL, I, p. 16.

tenlion excessive de ce dernier à renier tout précurseur et tout maître i, enfin bien que, dans sa tentative de concilier Aristote avec les modernes, il se défende de suivre un cartésien, tel que Jean Raey 2, par une crainte à son tour excessive de subir en quoi que ce soit l'influence cartésienne, la ressemblance, sur les points les plus essentiels, de la doctrine contenue dans la célèbre lettre VI à Thomasius et de celle des Principia philosophiae est trop frappante pour qu'il puisse s'élever un seul doute sur ce point. Descartes est le premier qui, identifiant la matière à , l'étendue, ait songé à dériver de la notion que nous avons de celle-ci toutes les propriétés, continuité, homogénéité parfaite, illimitation ou infinitude, qui appartiennent à celle-là, et qui l'ait conçue a priori comme un fluide parfait, divisible à l'infini, comme l'espace, et en conséquence infiniment plastique. Quant à ce qui y met la division et, par la division, des limites,, des figures, et des parties réelles ou des corps, il disait aussi que ce ne peut être dans l'espace réalisé ou la matière, comme dans l'espaceessence, possible, ou idéal du géomètre, que le mouvement, principe des limites réelles des corps comme il l'est du tracé des figures idéales de la géométrie ; et du mouvement local des parties ainsi déterminées, ou des corpuscules du premier et du second éléments, et de leur action sur les organes des sens, il avait enseigné comment on peut dériver toutes les propriétés sensibles, dites secondes, des corps, lumière, couleur, chaleur, pesanteur, aspérité, etc. Enfin c'est Dieu qui, faisant passer l'espace de l'essence à l'existence, et l'y appelant de telle sorte que ses parties y aient été dès l'origine du monde les unes mobiles, les autres immobiles, ou mieux les unes et les autres diversement mobiles, y introduit le mouvement et l'y conserve en quantité constante 3, d'où suivent toutes les lois du choc

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