ÉTUDE SUR SPINOZA
Parmi les questions délicates auxquelles donne lieu l'interprétation de la philosophie de Spinoza, il en est deux qui nous paraissent mériter une attention particulière, tant à cause des difficultés techniques qu'elles soulèvent et que la critique n'est point parvenue, autant du moins qu'il nous semble, à résoudre entièrement, qu'à cause des preuves très décisives que, bien comprises et bien résolues, elles nous paraissent apporter à la thèse de la filiation cartésienne de la philosophie de Spinoza, si souvent contestée de nos jours. De ces deux questions la première est celle de la dérivation des modes finis de la nature, en parlant des attributs infinis de la substance ; la seconde, celle des essences des choses, ou des essences formelles de ces mêmes modes finis, que Spinoza déclare à la fois éterneUes, immuables et fixes, en quoi il fait songer à Platon, mais aussi particulières, singulières et même individuelles, en quoi il ferait songer, a-t-on dit, toutes différences gardées, plutôt à Aristotc, et en quoi même il tomberait, par une répugnance excessive pour les idées générales et les universaux, dans un nominalisme étrange, bien fait pour étonner chez ce grand dogmatique intellectualiste. L'importance de ces deux problèmes est considérable dans la philosophie de Spinoza ; car bien qu'on se soit avisé fort justement que le titre de son grand ouvrage n'est pas trompeur et que l'objet principal, sinon unique,
HANNEQUIX, II. j
2 ÉTUDES d'histoire DE LA PHILOSOPHip.
de ses spéculations est de découvrir à rhommc les voies du salut et de la béatitude, encore ne doit-on jamais oublier, lorsqu'il s'agit de Spinoza, qu'un système métaphysique où se trouvent établies les preuves de l'existence et de la toute-puissance de Dieu, la nature de l'Ûme et la nature du corps et les lois de leur union, enfin les principes de la connaissance et de l'action, n'est point une bagatelle qu'il eût sacrifiée volontiers ou à son exégèse, ou à sa foi morale et religieuse, mais la base essentielle de toute spéculation et de toute vie morales, le foyer d'où rayonne pour le philosophe la lumière qui en rend les principes évidents et qui éclaire jusque dans ses profondeurs la conscience des humbles. De la métaphysique de Spinoza, on peut dire qu'elle remplit sa doctrine et sa vie, qu'elle est liée à ses yeux comme une vérité irrécusable, ou mieux encore comme la Vérilé, à cet autre aspect d'ellemême qui est l'action, l'affranchissement et la régénération, et qu'ainsi si l'on s'est longtemps trompé en faisant do l'Éthique une Métaphysique, l'erreur ne serait pas moins grossière à feindre de tenir pour nulle et non avenue, ou au moins pour négligeable et accessoire, celle Métaphysique, au profit d'une Éthique affranchie, vivant de sa vie propre, comme si elle fût déjà fondée sur le primat de la Raison pratique ou sur le secret entraînement d'une foi inavouée.
L'intérêt des questions que nous nous proposons de traiter reste donc, pour l'historien, et du point de vue même de Spinoza, entier : il est exclusivement métaphysique ; il est le même que celui qui s'attache, dans l'esprit de Spinoza, à la solution du problème de l'Éthique, puisque rien n'est plus important, pour lui, que de définir les rapports de la nature naturée à la nature naturante, qui enveloppent ceux de l'homme à Dieu. Or si l'on a bien vu l'importance des modes éternels et infinis pour expliquer le passage de la substance et de ses attributs aux modes finis de la nature, on n'a le plus souvent ni défini ces modes éternels, ni surtout montré dans le détail comment ils entraînent en effet