Ou même 11 55, Voy. plus haut, p. 106, note
I 191, date de la mort de ce dernier'. Ce résultat concorde, du reste, avec certaines particularités historiques ou archéologiques de notre poëme : i" La bannière royale sous laquelle se rangent « Franceis » et Lorrains est « l'enseigne Saint-Denis Rouge, vermeille, nus plus bêle ne vit » (i, 106). On sait que 1' « enseigne • de Saint-Denis ne devint bannière royale que lors de la réunion à la couronne du comté de Vexin, fief vassal de cette abbaye. Un diplôme de Louis VI^ en l'année i 124, est des plus explicites à cet égard". Or, le prince ne reçut l'investiture du Vexin qu'en 1092 . 2" Les légendes arthuriennes sont connues de l'auteur. Un personnage y fait une allusion peu respectueuse :
Nous sommes viex et chenu et flori.
La soie grâce nous vaura moult petit,
Com as Bretons qui désirent toudis
Le roi Artu qu'est don siècle partis, (i, 288, note 2.) .
mais il est possible que ce soit une interpolation. 3" A plusieurs reprises (1, 253 ; 11, 161), il est question d'armoiries. On sait qu'elles n'apparaissent guère avant le milieu du xii*^ siècle. 4° Certains détails de mœurs, sans être décisifs, sont peu favorables à l'antiquité du poëme. C'est ainsi qu'on voit (t. 11, p. 141) les Flamands arrêter l'élan de la chevalerie lorraine en leur opposant l'infanterie. Il est question de troupes soldées. Garin veut même engager au roi, Metz et Gironville, pour payer « les soudoiers de pris » (m, 198). Or, l'emploi des mercenaires n'est pas fréquent avant le règne de Louis VII. 5° Enfin Garin est mis à l'école où il apprend très bien à <( lire et roman et latin »
Jusqu'ici rien de très grave. Ces traits de mœurs, l'introduction d'un nombre assez élevé de personnages du xi° et même du xii" siècle, avancé (bien que certains, tel que Dreux d'Amiens, ne soient pas de simples comparses) peuvent être mis sur le compte du remanieur du poëme primitif auquel on est porté à assigner une origine très reculée. Il y a lieu de se demander maintenant si ce poëme primitif a réellement existé.
Et tout d'abord, il faut remarquer que la croyance à l'antiquité du cycle des Lorrains repose sur une idée préconçue. On s'est imaginé avoir devant les yeux le récit des luttes des Austrasiens et des Neus-
1. Cette dernière date serait sûre si l'on voyait, comme Ed. du Mëril dans Robert de Boves le fils de Thomas de Marie, mort au siège d'Acre, comme Henri de Bar. Voy. plus haut p. 204-205 les raisons qui me portent à douter de la justesse de celte identification.
2. Luthaire, Louis VI, no 348, cf. n" 4; d'après l'original des Archives Nationales, K. 22, no 4.
jij FERDINAND LOT
triens, des Francs et des Aquitains. La théorie des races qui a infesté l'histoire et la littérature du xix" siècle, s'est donnée carrière ici. Pour Mone', Garin représente les maires du palais d'Austrasie; Bernart de Naisil', les maires du palais de Bourgogne; Fromont et Baudouin, les Frisons; les Bordelais sont les Aquitains d'Eudes et de Waïfer. Le fonds du poëme est même encore bien plus ancien. Il est germanique et remonte à la même source que les Niebelungen : «Die epische grundlage Werins ist dieselbe Sage wie jene der Nibelungen. » Cette dernière affirmation fut accueillie et développée par Reiffenberg, qui prétendait voir dans les Lorrains le remaniement des Niebelungen par un poète austrasien'. Sans tomber dans de pareilles folies — car il n'est plus douteux pour personne que ce ne soit pure extravagance,
Paulin Paris y voyait toujours un reflet de la lutte des Francs et des
Aquitains -\ L'étude de notre épopée semble délaissée en France. Il est donc difficile de savoir ce qu'en pensent nos contemporains. Au delà du Rhin, certains indices permettent de croire que la théorie de Mone a la vie dure. Dans une brochure, parue il y a quelques années, M. Georg Bûchner + persiste à voir dans les Lorrains la peinture de la lutte des deux éléments germanique et gallo-romain du royaume frank; Garin le Lorrain représenterait le premier, Fromont le « Picard » le seconde Dès le début de son étude, l'auteur affirme nettement l'origine populaire de notre poëme : « Dass das Lothringer- Epos ein sechtes Volksepos ist, darùber kann kein Zweifel sein. » — Jamais cependant hypothèse n'a reposé sur une base plus vacillante. Garin représenter le conflit des deux races romaines et germaniques, la lutte de l'Austrasie contre la Neustrie ^ ? Mais les adversaires principaux de Garin et de Bègues sont originaires du Nord de la France et l'habitent le plus souvent. Ils ont pour alliés constants les Flamands. S'il y a un parti germanique c'est celui de Fromont de Lens (i, 182)
1. Uiitersuchungen zur Geschichte der Ttulschen Heldensage (Quedlinburg, i836, in-S"^), p. 195-1 96.
2. Dans' son Introduction à l'édition de Philippe Mouskès, t. U, p. cclxii-cclxxx.
3. Cette opinion parait avoir été adoptée par M. Bonnardot, Roman/a, m, 82.
4. Das altfranzosische Lothringer Epos. Betrachlungen ûber Inhalt, Fonn und Entstehung des Gedichtes, in Anschluss an die SteinthaUsche Théorie, Leipzig, 1887, 1 br. in-8'\ 87 p. — Le titre promet plus que l'ouvrage ne donne. Voy. le compte rendu justement sévère de M. G. Paris dans la Romania, xvi, SSi.
5. Un compatriote de M. Buchner, M. W. Reimann, réédite la même théorie à propos de la ciianson de Gaidon, ce qui est vraiment fantastique. Voy. Die Chanson de Gaydon, ihre Quellen und die angevinische Thierry-Gaydon-Sage dans les Ausgaben und Abhandlungen de Stengel, 111, 92 et 119.
6. Je ne juge pas à propos de discuter ici la valeur de la théorie qui voit dans la rivalité des maires du palajs de Neustrie et d'Austrasie une question de race, ce serait trop nous écarter de notre sujet. Remarquons seulement que c'est une hypothèse fabriquée au xix*^ siècle, rien de plus.
et non celui de Garin. Ce dernier, avec Metz, tient un territoire de la Lorraine romane et non germanique. Au reste, les possessions des adversaires sont enchevêtrées. Si Garin a pour lui Metz et compte parmi ses alliés les seigneurs de Bar, Saint-Mihiel , Toul , Thierri d'Aussai, etc., des quatre ou cinq principaux adversaires de Garin et de Bègues trois sont aussi des Lorrains et leurs domaines touchent ceux du duc de Metz : Bernart de Naisil ', Guillaume de Montclin", Lancelin de Verdun. Quant à Thiébaut d'Apremont, seigneur de Dun-sur-Meuse, il semble neutre, ou plutôt Bègues l'épargne parce qu'il est son parent. Même confusion au Nord : Si les habitants du Hainaut et des bords du Rhin (Avalois) sont du parti Messin, Flamands et Vermandisiens soutiennent Fromont. Au Midi, lutte des Gascons et Toulousains contre les Aquitains.
Est-ce au moins la lutte des Francs du Nord contre les Méridionaux? Mais le Méridional ici c'est Bègues, frère de Garin, qui est duc de Gascogne et a pour allié « Henri le Toulousain » et non Fromont et Guillaume son oncle, qui ne possèdent que Bordeaux et Blanquefort -\ Encore y sont-ils tenus étroitement resserrés par les châteaux de leur rival, Belin ^ et le « Plaisseïs -'' » à deux petites lieues de la ville o enmi la marche ses morteus anemis n {i, 288). Fromont, chef du parti opposé à Garin, n'est pas plus un Aquitain de race que Bègues lui-même. Le lieu d'origine de sa maison est en Flandre, à Lens. Son surnom c'est « Fromons de Lens « (i, 182), nullement «. Fromons de Bordeaux >). Lens est le cri de guerre des « Bordelois » (m, 61).
1. Nalsil est près de Gondrecourt (Meu^e, arr. Commercy) selon le récit de l'expédition de Bègues en Bourgogne et Lorraine (i, 2o5-2ii). Dans un autre passage (ii, 48) l'empereur Pépin part de France pour aller assiéger le même château ; il passe par Chàlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, enfin Ligni-en-Barrois (sur l'Ornain, à trois lieues de Bar). Naisil est à « quatre lieus » ou plutôt « deus leuettes » selon d'autres mss., de cette dernière localité. P. Paris a donc eu parfaitement raison, quoi qu'en dise Mone, d'identifier Naisil avec Naix, sur l'Ornain, à 7 kil. S.-E. de Ligni. La description du château et de ses immenses « croules » bâtis par « Julis César » 'ri, 5 3), concorde absolument avec ce que l'on sait de cette antique forteresse remontant à l'époque romaine. Des fouilles opérées postérieurement à l'éd. de P. Paris, ont permis de reconnaître à Naix des traces de plusieurs camps, de débris de thermes, d'aqueducs, etc. Voy. Liénard, Dictionnaire topographique de ia Meuse, Paris, 1871. in-40, v" (1 Naix •!. Ajoutons encore d'après Liénard (p. 164) que dans un document de 1402 on trouve la forme Narceyuni pour Naiceyum ?) qui se rapproche sensiblement de Naisil.
2. Montdin a disparu. Ce n'est plus que le nom d'une côte surmontant le village de Montsec (Meuse, arr. Commercy, cant. Saint-Mihiel). Au sommet on trouve des traces de fortifications antiques (Liénard, ibid., p. i53). L'identification est certaine : Bègues apiès s'être empâté de Naisil s'empare de Monclin puis de Chatel-Oedon c. à d. Hatton-Chaiel, (Meuse, arr. Commercy, commune de Vigneullesl et de Verdun (i, 23 5). MonlcIin est à loltil. Sud de Hatton-Chatel Chose singulière, P. Paris dans sa traduction (p. 3 36) est tombé juste au moyen d'un raisonnement sans valeur.