CH. BÉMONT
notre auteur dit qu'il était présent en personne', et il répondit qu'il ferait volontiers l'aide qu'on lui demandait si le roi de son côté tenait sa promesse. Hugues de Clers, chargé, à la demande de la comtesse Arembourg ', d'aller porter ces paroles au roi, partit aussitôt ; il trouva Louis VI avec le comte de Beaumont à « Guenort », entre Pontoise, Beaumont et Chaumont-en-Vexin-,etfut accueilli avec joie. Jour fut pris pour une entrevue \ où les droits du comte furent enfin reconnus. — Voilà des faits précis, des dates qu'on doit vérifier, des noms qu'on peut identifier, or il se trouve que ces données ne sont en contradiction avec aucun autre témoignage et qu'elles concordent parfaitement avec ce qu'on sait d'autre part. Cette constatation n'estelle pas favorable à la bonne foi, à la véracité de Hugues de Clers ? Mais ce n'est pas tout : après avoir affirmé que le roi de France reconnut les droits du comte d'Anjou, notre auteur veut nous prouver qu'en fait Foulques le Jeune et son fils Geoffroi remplirent les devoirs de leur charge à la cour et à l'armée ; qu'ils en retirèrent les profits attachés au fief de sénéchal. En effet, dit-il, les deux Garlande, Guillaume et Etienne, puis Raoul, comte de Péronne, exercèrent la charge
roi Philippe F"" puis du comte d'Anjou Foulques Réchin, père de Foulques le Jeune (Orderic Vital, éd. Le Prévost, t. IV, p. 3o3). — Geoffroi fut abbé de la Trinité de Vendôme de 1093 à I i32. M. Compain, dans son Élude sur Geoffroi de Vendôme (1891) rejette l'authenticité de notre traité ; mais rien de ce qu'il dit p. i35 n'empêche Geoffroi d'avoir été, comme le prétend Hugues de Clers, mêlé à l'affaire de la sénéchaussée en juillet-août 1119. — Raoul de Beaugency est cité plusieurs fois dans les Annales de Louis VI, la dernière en 11 23 (n° 329).
1. Hugues donne les noms de cinq vassaux consultés par le comte d'Anjou : Robeit de Bleu, « Arquolosius » sénéchal d'Anjou, Saumaise, échanson, Hugues de Clers et « Gaudinus de Vegia ». Le troisième et le cinquième de ces personnages n'ont pas été identifiés. Inutile de parler ici de Hugues de Clers. Quant aux deux autres, on les connaît : Robert de Blou est témoin de plusieurs chartes de Foulques le Jeune pour Fontevrault qui sont publiées dans Migne, Patrologie latine, vol. 162, col. iioi, n" i3 bis; col. 11 16, n*^ 56 (cf. Port, Diction., au mot Blou). — « Arquolosius » (ce nom ne se trouve pas dans le texte des Histor. de Fr., t. XII, p. 493, mais seulement dans l'édition de la Société de l'histoire de France) est cité comme sénéchal dans les charte» du comte d'.Anjou depuis 1 109 ; M. Beautemps-Beaupré (Coutumes et Instilulions de l'Anjou, 2^ partie, t. I (1890), p. 2 5 3-2 5 4) pense qu'il cessa ses fonctions en 1 1 1 5 ; mais il montre qu'il figure dans son grand nombre d'actes importants jusqu'en II 24. M. Beautemps-Beaupré tient pour suspect le traité de Hugues de Clers. Dans ses << Additions et rectifications », il mentionne plusieurs actes inédits où figure Hugues de Clers (seconde partie, t. 111, fasc. 2, 1896, pages ;^37-439).
2. Arembourg, femme de Foulques le Jeune, mourut en 1126 [Port, Diciionn.) \ elle est souvent citée dans les actes de son mari pour Fontevrault f Migne, Patrologie lai., vol. 162, col. 1098, 1110, 1012),
3. Il est difficile de préciser les déplacements de Louis VI en juillet et en août i i 19 (Luchaire, Louis VI, n°* 256-260). On le trouve à Dangu, à Chàteauneuf-sur-Epie, aux Andelis, à Etampes ; il a donc parfaitement pu se trouver aussi dans les environs de Pontoise. On n'a pas identifié le nom de Guenort; en tout cas, ce ne saurait être Vignori, comme le proposent les Bénédictins.
4. Le lieu de l'entrevue fut fixé en Beauce, « inter Marchesneium et Bireium ». Ces localités non plus ne sont pas faciles à identifier ; pour la première on a proposé Marchenoir, et M. Poit accepte cette identification {Dict., v» Foulques le Jeune). En tout cas, d'Etampes le roi pouvait se rendre promptement en un endroit quelconque de la Beauce.
de sénéchal comme vassaux du comte d'Anjou ' ; l'cchanson, Gautier de Senlis', déclara en présence de Hugues (|u'il tenait au même titre tout ce qu'il possédait hors des murs de Senlis ; de même les maréchaux de l'hôtel : un jour que Hugues entretenait le roi Louis, ce dernier interpella Raoul du Martroi-^: «Voici Hugues de Clers, chevalier du comte d'Anjou, ton suzerain; fais donc ton office de maréchal ; prépare son logis, car tu tiens ton office du comte » . — Tout cela est-il exact? Aucun document ne le prouve, mais aucun non plus ne le contredit ; et, en théorie, on ne peut se refuser à croire que les charges de sénéchal, d'échanson, de maréchal de la maison du roi aient pu relever d'un office supérieur; nous n'avons aucune raison de prétendre que Hugues ait voulu nous en imposer.
Poursuivons. En qualité de grand sénéchal, le comte d'Anjou a sa place et son rôle marqués dans deux circonstances: quand le roi porte sa couronne et quand il est à la guerre. Hugues décrit longuement ce qui devait se passer dans le premier cas, et il déclare qu'il a vu le comte Foulques, traité comme il convenait, à un couronnement du roi à Bourges \ et le comte Geoffroy à deux autres couronnements à Bourges et à Orléans ■'. Quelques renseignements fournis par les chroniques permettent de considérer ces faits au moins comme probables. Nous en dirons autant pour ce qui concerne le service du sénéchal à l'armée ; son rôle essentiel est, nous dit Hugues, de fournir l'avantgarde quand le roi marche à l'ennemi et Tarrière-garde quand il revient, et le comte Foulques remplit cet office dans les deux expéditions d'Auvergne. — Or, la présence au moins de Foulques aux deux expéditions de Louis VI dans cette région est un fait avéré '^.
1. Guillaume de Garlande succéda à son frère Anseau en i i i 8 et mourut en i 120 ; or, c'est, nous dit Hugues de Clers, dans l'entrevue de Louis VI avec Foulques que Guillaume, sénéchal de France, fit hommage de la sénéchaussée au comte d'Anjou ; c'est donc bien entre I I 1 8 et I 120 qu'il faut placer l'ambassade de Hugues. Etienne de Garlande fut sénéchal de 1120 à I 127 ; puis, après une vacance de plusieurs années. Il charge fut donnée à Raoul de Péronne, comte de Vermandois (Luchaire, Louis VI, p. 304).
î. Peut-être Guillaume 1"'' de Senlis, qui fut bouteiller de 11 32 (Luchaire, Lou/s F/, p. 304) à 1147 (Luchaire, Études sur les actes de Louis VII, p. 48). Le texte ms. porte le mot G«/terius en toutes lettres.
3. Raoul du Mariroi figure parmi les familiers de Louis VI jusqu'en 11 24 Luchaire, Louis V[, n° 352); dans les actes du roi, on cite une fois son frère Roger (n" 352); Hugues de Clers lui donne un autre frère : Thomas.
4. Ce couronnement de Louis VI paraît inconnu. Il devrait prendre place entre 1119, époque où furent reconnus les droits de Foulques et i 129, époque où il partit pour la Palestine.
5. Louis VH porta sa couronne à Bourges aux fêtes de Noël 1145 [Histor. de Fr., t. XII, p. 92 ; t. XV, p. 439, 602). Geoffroi Plantagenet peut d'autant mieux avoir figuré à celle cérémonie que le roi venait de lui conférer le gouvernement de la Normandie [Odon de Deuil, llistor. de Fr., t. XII, p. 91). On manque de renseignements sur le couronnement d'Orléans; mais ce n'est certainement pas celui auquel il est fait allusion dans les Histor. de Fr. , t. XII, p. 494, n. b.
6. M. Luchaire note la présence de Foulques V dans les deux expéditions de Louis VI en Auvergne, la première en 1122 i^n» 3 18), la seconde en 1126 ^no 369).
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Le dernier point est celui qui a toujours soulevé le plus d'incrédulités : " Quand le comte est en France, ce qu'il décide, lui et sa cour, est définitif. S'il naît une discussion sur un jugement fait en France, le roi demandera au comte de venir régler l'affaire et, s'il ne vient pas, les écrits des plaideurs sont transmis au comte et ce que sa cour décide est définitif «. Hugues déclare qu'il a souvent vu, et plusieurs autres avec lui, amender en Anjou des jugements faits en France ; il cite même un cas précis, celui d'un combat judiciaire? qui eut lieu àSaint-Omer '. — De ces faits indiqués d'une façon si vague, nous ne savons rien par d'autres textes ; ils paraissent à première vue peu croyables; mais connaissons-nous donc si bien la manière dont se rendait la justice « en France » dans la première moitié du xii^ siècle pour oser affirmer qu'ici encore Hugues se trompe et nous trompe ? Et comment aurait-il osé entasser tant d'inventions mensongères sur des faits qu'on pouvait contrôler, car il n'en était certainement pas demeuré l'unique témoin au moment où il écrivait. S'il était vrai qu'il eût fabriqué son traité pour appuyer les prétentions angevines à la sénéchaussée de France, n'aurait-il pas trouvé de contradicteurs à la cour de France ?
Enfin des documents autres que notre traité permettent d'établir
que Louis VII a reconnu les droits à la sénéchaussée de Henri II,
dans des circonstances assez semblables à celles où notre traité dit que
Louis VI reconnut les droits de Foulques. On sait en effet que la
guerre entre les deux rois de France et d'Angleterre éclata peu après
l'avènement de Henri II. Une première réconciliation eut lieu en
août II 58; aussitôt après, on nous dit que le chancelier du roi
d'Angleterre, Thomas Becket, obtint de Louis VII pour son maître
l'autorisation d'entrer en Bretagne comme sénéchal du roi de France -;
or à ce même moment le roi d'Angleterre se réconcilie avec le comte
de Champagne, Thibaud V,à qui Louis VII avait donné le dapiférat
dès 11 54, au moment où le comte d'Anjou, Henri Plantagenet,
montait sur le trône d'Angleterre-^; l'accord entre Henri II et Thibaud
est si parfait que ce dernier consent à commander une partie de
l'armée anglo-angevine dans l'expédition de Toulouse, et les
diplômes de Louis VII prouvent que le dapiférat fut vacant pen-
1 . >■ Sic fuit de bello apud Sanclum Audomarum facto et pluribus allis placitis et judiciis " [iii finCj.
2. Geivais de Cantorbéry, Rolls séries, t. I, p. 208. Voir en cuire sur ce point dom Liiuillier, Saint Tlwinas de Cantorbéry , \. I (1891), p. 126, et Radford, Thomas of Io;ic/o/( (1894), p. 87.
3. M. Luchaire a établi (Louis Vil, p. 47) que Thibaud fut nommé sénéchal en 11 54, entre le i*^"" août et le 24 nov. Henri II devint roi par la mort d'Etienne, le s 5 nov.
dant toute l'année iiSg'. A la même époque enfin se rapporte une charte de Henri II où celui-ci déclare qu'à Orléans, en présence de Josse, archevêque de Tours, de Hugues de Clers, de Robert de Neubourg et autres, le roi de France reconnut que <( la garde de l'abbaye de Saint-Julien de Tours lui appartenait à raison de sa qualité de sénéchal'. )) Cette charte a été arguée de faux par Mabille; « ce serait », dit-il, " le seul acte authentique qui pourrait être allégué en faveur des prétentions angevines, mais /'/ est facile de voir que cette charte n'est pas authentique -). Ce qu'il est facile de voir doit être facile à montrer, mais Mabille a gardé sa science pour lui. P^aut-il croire que sa seule raison de nier est que l'acte le gênait ?
Dix ans plus tard, après le traité de Montmirail (1169), le jeune Henri, fils de Henri II et gendre de Louis VII, vient faire hommage au roi de France pour le comté d'Anjou et le duché de Bretagne; « et le roi de France consentit à ce qu'il fût sénéchal de France en qualité de comte d'Anjou » ; en effet, le jeune Henri vint à Paris (( et servit le roi à table en qualité de sénéchal de France -\ »
La dernière mention de Henri II comme sénéchal de France se rapporte à l'année 1180. C'est maintenant Philippe-Auguste qui règne ; il ne tarde pas à se brouiller avec sa mère Adèle et la famille de Blois, et il enlève à Thibaud V le dapiférat. Le comte de Flandre s'empare de cette charge qu'il prétend lui venir de sa femme, qui était de la maison de Vermandois; puis il meurt. Le jeune roi de France s'adresse alors à Henri H, qu'il traite comme son père et, d'après son conseil, il restitue le dapiférat au comte de Champagne '. Si Philippe-Auguste tient à demander l'avis du Plantagenet n'est-ce pas justement parce que le Plantagenet avait un intérêt direct dans