LE PALAIS CAROLINGIEN DE CASS1NOGILUM
plus un voyageur lointain qui visite les ruines du palais de Charlemagne, c'est un habitué du palais qui s'y trouve et qui en parle. Voilà, semble-t-il, qui doive emporter la conviction.
Que ferons-nous alors des quatre textes relatifs à Casseuil ? — Au fond, ces quatre textes peuvent se ramener à un seul. Le document local s'inspire d'Aimoin, que l'on connaissait et que l'on lisait à La Réole et aux environs, même au xm e siècle; Hugues, moine de Fleury, copie son prédécesseur au cloître. Toutes les preuves en faveur de Casseuil reposent sur le témoignage d'Aimoin, qui vit les débris du palais i5o ans après sa destruction. Aimoin est honnête, consciencieux, mais un peu crédule. Les Bénédictins de La Réole avaient intérêt à voisiner avec les ruines du grand palais de Charlemagne : c'était une illustration pour leur monastère, et l'école de Fleury-sur-Loire n'avait aucun désir de discuter leurs assertions. Ou plutôt, tous ces gens-là étaient, j'en suis convaincu, d'une extrême bonne foi 1 . La région de la Garonne était pleine du souvenir des actions de Charlemagne. Mais, depuis deux siècles qu'il avait disparu, la légende s'était formée. C'est surtout de 814 à 1000 que la mémoire des peuples s'est le plus brouillée, qu'ils ont le plus perdu la notion de l'histoire et l'esprit de la critique. Il y avait des ruines à Casseuil ; le nom était celui du palais carolingien. Il n'en fallait pas davantage pour attacher à ces ruines le souvenir de l'empereur.
Et cependant, on peut hésiter encore avant d'attribuer définitivement à Chasseneuil le palais où naquit Louis le Pieux. On se demandera s'il n'y a pas eu deux palais carolingiens de ce nom. Et cette hypothèse semble confirmée par la remarque suivante : quand il s'agit de Casseuil ou de la villa où Louis le Pieux est né, que Charlemagne a habitée, les chroniqueurs 2 et Aimoin écrivent Cassinogilum ; quand il s'agit de celle du Poitou, les documents mettent toujours Cassanogilum 3 .
Chroniques de Saint-Denys : « En Poitou, en un chastel qui a nom Cassinole », comme ayant une valeur documentaire.
1. Ce qui aurait .nduit Aimoin à placer Cassinogilum à Casseuil (dit Simson, t. I, p. 90) serait que la Vita Ludovici semble dire qu'il était sur la Garonne (cf. plus haut) : Charlemagne « reliquit uxorem in villa et transiit Garonnam ». Il me parait difficile que cela ait suffi pour décider Aimoin. Il n'est pas certain que quand il parle de la Vita ejus ou de Heinardus relatorVitx illius, il s'agisse de la vie de Louis par l'Astronome (comme le veut Simson). J'ajoute qu'Aimoin a voyagé, il a écrit une Histoire des Francs, il a été à Poitiers, et sans doute plus d'une fois, il a dû entendre parler du Cassanogilum poitevin. L'école de Fleury, à laquelle il appartenait, était la plus célèbre école du temps; son maître Abbon et lui-même étaient peut-être les hommes les plus savants de leur époque. Voyez Pfister, Robert le Pieux, p. 8.
x. Annales La u risse fiscs ; Vita Ludovici.
3. Ms.de Claude de Turin ; diplôme de Louis en 808; diplôme de Pépin en 827 ; acte de Pépin en 828. Je ne trouve Cassanoilo pour Casseuil que dans un acte des Archives historiques (vers l'an mil, V, p. 1 85).
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Il y a des motifs d'un autre ordre à ne pas abandonner Casseuil sans regret.
Ce confluent du Drot et de la Garonne est un des points stratégiques de l'Aquitaine, et on sait avec quelle habileté toute militaire Charlemagne choisissait remplacement de ses châteaux et de ses villas. La marée remonte jusque-là : la Garonne s'y croise avec une importante chaussée qui va de Poitiers en Espagne ; nulle part, à la frontière de Vasconie, Charlemagne n'eût trouvé de centre mieux disposé pour rallier ses troupes, abriter ses flottes, surveiller le fleuve et commander les routes 1 . Dans la région de la basse Garonne, il y a trois places fortes essentielles, trois nœuds pour ainsi dire par lesquels on tient le pays : Blaye-sur-Gironde, Fronsac-sur-Dordogne et La Réole. Charlemagne occupa Blaye fortement, bâtit Fronsac ; eût-il négligé La Réole 3 ? S'il mit près de là Cassinogilum, il n'eût point rencontré en Aquitaine un plus admirable emplacement de souveraineté militaire et de résidence politique. — Nous avons la liste des quatre châteaux où son fils le roi d'Aquitaine séjournait tour à tour : l'un est près de la Loire, l'autre sur la Charente, le troisième en Auvergne 3 ; aurait-il évité de résider sur les bords de la Garonne, à la limite de la Vasconie, aux approches de l'Espagne, c'est-à-dire dans le pays qui avait le plus besoin de ses armes et de sa justice? Enfin, sur la route qui mène de Poitiers à La Réole, et la dernière station avant cette dernière localité, est la villa ad Francos 4 ; Charles n'y aurait-il point laissé une garnison de Francs pour protéger les approches de sa villa ?
Ces raisons peuvent-elles prévaloir contre des textes formels? Les partisans de Casseuil le croiront, ceux de Chasseneuil le nieront. Elles sont en tout cas assez fortes pour faire encore douter que la question de Cassinogilum soit résolue.
i. Les avantages topographiques de Casseuil ont été bien indiqués par Bladé, loco citato, p. 299.
2. Notez qu'Aimoin trouva (il le dit du moins) d'autres souvenirs des Francs à La Réole, par exemple les noms des deux sources de la ville, Mosa et Mosella: « Haec nomina a Francis illis imposita aestimantur, qui a Magno Carolo ad luitionem provinciae ibi relicti sunt. »
3. Tedoad, Doué ; Evrogilum, Ebreuil ; Andiacus, Angeac. Longnon (Atlas historique de la ■France, c. 7) et Simson (t. II, p. 90) donnent exactement les mêmes identifications, qui ne paraissent pas discutées.
4. Nom donné par Aimoin, Viia Abbonis, 18. C'est aujourd'hui Francs dans la Gironde.