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LE MOUVEMENT FÉMINISTE ET LA DÉCADENCE ROMAINE

La langue française a des sympathies et des répulsions très caractéristiques. Pour les idées justes, elle trouve tout de suite le mot propre. Mais qu'il s'agisse d'exprimer des idées antipathiques au génie national, aux traditions de la race et de la patrie, elle devient tout à coup impuissante. Il faut alors, pour l'idée fausse, créer un mot nouveau, ou adopter un mot ancien, violemment détourné de son sens naturel. C'est ainsi que la clarté de l'esprit français se venge des tentatives faites pour l'obscurcir. Nous en avons eu, de nos jours, plus d'un exemple. Quand des sectaires ont entrepris de supprimer de l'école populaire tout enseignement religieux, d'écarter de cette école ou du lit des malades les serviteurs et les servantes de Dieu, ils ont blessé au point le plus délicat la tradition chrétienne et française; aussi, pour définir leur entreprise, ont-ils été obligés de créer un mot nouveau, barbare comme elle : laïcisation. A l'heure présente, on voit se

produire dans certains milieux un mouvement confus qui semble bien, au moins par ses exagérations, être aussi contraire à notre génie national, fait d'ordre, de hiérarchie et de mesure. Pour lui aussi, il a fallu créer un nom, puisque la langue française n'en avait pas à offrir. Et Ton a dit : le féminisme.

Dans la bouche de ses apôtres les plus fougueux, le féminisme ne signifie pas autre chose que la revendication, pour les femmes, d'une complète égalité en toutes choses avec l'homme. On ne se demande pas si Dieu, en créant différents l'homme et la femme, ne leur a pas assigné en ce monde une mission différente, ou au moins un rôle distinct. On ne cherche pas si l'attribution, à l'un et à l'autre, dans la famille ou dans l'État, d'une situation identique, ne troublerait pas précisément la plus délicate et la plus bienfaisante des harmonies providentielles. Mais on mêle habilement ou inconsciemment les théories les plus fausses à de justes réclamations. A l'appui de l'égalité absolue, revendiquée avec un brutal oubli des nuances, on invoque ce qu'il peut y avoir de défectueux dans la position faite en certains cas à la femme par la loi ou la société. De ce qu'un petit nombre d'articles de nos codes, en des circonstances très exceptionnelles, font, entre la faute morale de l'homme et celle de la femme, une distinction vraiment injurieuse pour celle-ci, il serait téméraire de prétendre que la femme a sa place marquée dans les Assemblées législatives afin de corriger ce qui reste encore d'injustice dans ce qu'un auteur dramatique appelle « la loi de l'homme ». De ce que, dans un tout autre or-

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dre d'idées, les nécessités croissantes de la « lutte pour la vie », en obligeant au travail plus de femmes, rendent équitable, utile même à la famille, de laisser à l'épouse ou à la mère une plus libre disposition de ses gains, il ne s'ensuit pas que celle-ci soit appelée à secouer dans la société domestique toute subordination. Ce serait un rêve non moins dangereux d'ajouter que, le rôle de la femme devant être, dans la société de l'avenir, dans le monde de demain ou d'après-demain, identique à celui de l'homme, il convient de donner à l'une et à l'autre une éducation semblable, bientôt sans doute une éducation commune. A ces conclusions arrivent cependant les apôtres du mouvement féministe et, soit dans la presse, soit dans les conférences, soit dans les congrès, soit même au théâtre, ils jettent à pleines mains ces semences d'idées, peut-être ces semences de faits.

Je crois que, toutes les fois qu'une question de philosophie sociale est posée, l'un des meilleurs moyens d'éprouver ce qu'elle a de vrai ou de faux, ce qu'il convient de rejeter ou de retenir, c'est de la passer au crible de l'histoire. Il est peu de questions, même parmi celles qui se présentent avec les allures de la nouveauté, qui n'aient des antécédents bien plus anciens que ne supposent ceux-là mêmes qui les soulèvent. Tel problème que l'on s'imagine être particulier à notre époque est vieux d'un millier d'années. Telle solution, que l'on se figure inédite, a été essayée il y a bien des siècles. Telle prétendue découverte de sociologie se trouve, àl'insu de ses auteurs, avoir un long passé archéologique. Il en est ainsi du mouve-

ment féministe. Dans ce qu'il offre de légitime, il a depuis longtemps reçu du christianisme une satisfaction, qui n'est pas complète uniquement à cause du caractère païen conservé par quelques parties de notre législation. Mais, dans ce qu'il a d'excessif et de dangereux, il n'est guère autre chose qu'une aspiration inconsciente vers des mœurs qui ont fleuri à l'époque païenne, et que le christianisme eut précisément pour objet de corriger ou d'abolir. Si bien que, tout ensemble par ce qu'il contient d'exceptionnellement vrai et par ce qu'il renferme de généralement faux, le mouvement féministe, que l'on s'imagine être d'invention récente, a presque toutes ses racines dans l'antiquité.

A l'origine, rien n'était plus rigide et plus majestueux que la famille romaine. Le père, véritable magistrat domestique, est le maître de sa femme et de ses enfants. Sur ceux-ci, il a un droit de vie et de mort; sur celle-là, il exerce un pouvoir absolu, et réunit le tribunal de famille si elle manque à ses devoirs. On retrouve, au commencement de l'Empire, un exemple célèbre de ce genre de procès. Mais ce n'est plus qu'un reste très exceptionnel du droit ancien : la vérité, c'est que bien avant l'Empire la famille romaine s'est complètement transformée. L'époux, le père a cessé d'être le dur souverain des premiers temps; la femme a pris au foyer la place libre et honorée qui lui appartient;

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le joug qui pesait sur les enfants s'est consiclérablemen t allégé. La famille est devenue ce qu'elle est de droit naturel, une société hiérarchique, mais où la subordination nécessaire est tempérée par l'amour. Peu à peu, cependant, comme il était inévitable dans cette société païenne où le frein religieux et moral existait à peine, le relâchement s'accrut sans mesure. Il se fit dans ce sens une effrayante réaction. La femme acquit, sinon en droit, au moins en fait, une indépendance qui contrastait singulièrement avec son asservissement antique. Elle devint presque l'égale de son mari, aussi libre que lui dans ses mœurs, à beaucoup d'égards aussi influente que lui dans la vie sociale et même politique.

Une éducation, soit semblable, soit, pour beaucoup, commune, la préparaità cette égalité future. Même à l'époque où les mœurs étaient d'accord avec la loi pour maintenir la femme dans un rang inférieur, une singulière inconséquence Fémancipait déjà par l'esprit. L'instruction la rendait l'égale, parfois sans doute la supérieure du Romain. Il faut dire qu'en ce temps la similitude dans l'éducation des deux sexes était à peu près inévitable. Dès qu'on permettait d'instruire la femme, on ne pouvait lui imposer une éducation différente de celle de Fhomme. Toute la culture antique était purement littéraire. Le domaine des sciences, qui, dans la société moderne, a été longtemps l'apanage presque exclusif des hommes, se trouvait à peu près également, chez les Romains , fermé aux écoliers des deux sexes. La grammaire, l'étude des auteurs classiques, particulièrement des poètes, faisaient le fond de l'édu-

cation. Ce que nous savons des femmes instruites de Rome les montre très versées dans ce genre d'études, et certainement aussi familières que les hommes avec la littérature. La raison en est très simple : elles étaient élevées tout à fait de môme.

Filles de parents riches, elles avaient , comme leurs frères, pour instituteurs des esclaves lettrés achetés à grands frais. Appartenant aux classes populaires ou à la bourgeoisie moyenne, elles fréquentaient les écoles publiques. Tite-Live, dans un récit célèbre , montre une jeune fille déjà grande, déjà fiancée, se rendant à Tune des écoles du Forum (1). Mais rien ne fait penser qu'il y ait eu des écoles distinctes selon les sexes. Des textes précis nous parlent, au contraire, d'écoles mixtes. Martial montre « les grandes filles et les braves garçons » prenant ensemble en haine le livre que le maîtreleur lit d'une voix rauque (2) ; ailleurs, ce n'estplus le livre, c'est le maître même, le maître àla main trop dure, qui est « détesté à la fois par les garçons et les filles (3) ». Du maître seul il est toujours question : je ne crois pas me tromper en affirmant qu'aucun texte romain ne parle d'institutrice ou de maîtresse d'école. Dans la maison,, c'est le précepteur ou le pédagogue; dans les classes publiques, c'est le magister qui instruit les jeunes filles (4). La femme n'a aucune part dans l'éducation des femmes.

La même éducation pour les deux sexes , au besoin ta coéducation, à cela tendent les mœurs modernes,

(1) Tite-Live, III, il,

(2) Martial, VIII, 3.

(3) Ibid., IX , 69.

(4) Pline, Ep., V, 10.

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suivant plus ou moins docilement le courant d'idées tracé par le mouvement féministe. Mais cela n'est autre chose qu'un retour aux mœurs antiques. Il y a plus de vingt ans, un historien de grand talent, M. Boissier, le prévoyait déjà; et il s'y résignait, ce me semble, sans trop de peines. « Il ne faut pas, écrivait-il, en 1874, dans un des meilleurs chapitres de son livre sur la Religion romaine, être un grand prophète pour prévoir que, la situation des deux sexes devenant de plus en plus semblable, l'éducation des femmes se rapprochera tous les jours de celle des hommes, et qu'on reviendra, dans une certaine mesure, à l'idéal que les Romains se faisaient de la mère de famille. »

Mais cet idéal pourrait mener loin. Dans les sociétés où la religion et les mœurs sont en décadence, l'émancipation de la femme a parfois des conséquences inattendues. On put le constater à Rome, même dans le domaine de la politique. L'Empire vit à la fois l'affaiblissement des liens de famille et l'influence croissante des femmes sur les affaires publiques. Livie est très puissante sur Auguste; par un privilège inouï jusqu'à ce jour, elle se voit, ainsi que sa sœur Octavie, investie de l'inviolabilité tribunitienne. Sous Tibère, la première Agrippine sera comme le centre de l'opposition; sous Claude, la seconde Agrippine sera comme le centre du gouvernement, et prolongera son pouvoir durant toute la jeunesse de Néron. Au temps des Antonins, le niveau de la moralité publique remonte : on voit alors décliner l'influence féminine; aucune femme ne dirige les affaires, de Trajan à Marc-Aurèle. Mais, sous Commode, la favorite Marcia sera représen-

tée sur les monnaies avec les attributs de la déesse Rome. Au troisième siècle se succèdent des empereurs sans traditions et sans naissance, aventuriers intelligents parfois, souvent parvenus sans valeur intellectuelleou morale. C'estl'époque par excellence du règne des femmes. Pendant quinze ans, des princesses syriennes dominent le monde romain. Des deux nièces de Julia Domna, Tune, Sohémias, fait empereur l'ignoble Élagabale; l'autre, Mammée, gouverne avec l'honnête Alexandre Sévère. A l'époque des « trente tyrans », quant tout s'abîme dans l'anarchie, deux femmes encore émergent du chaos et régnent , l'une sur l'Orient, l'autre sur l'Occident, toutes les deux commandant les soldats et portant le casque : à Palmyre, Zénobie; en Gaule, Victorina, « la mère des armées, » que ses médailles appellent aussi « l'empereur ». Au siècle suivant, l'autorité des femmes cesse tout à coup. On ne leur voit aucune influence sur Dioclétien, Galère, Maximin, princes cruels, mais intelligents et énergiques. Quand, avec Constantin, l'Église aura triomphé, leur règne politique sera pour longtemps fini; dans la détresse de l'Empire, on verra les princes et les peuples se tourner vers des hommes qui s'appellent Ambroise ou Basile : les femmes, ramenées à leur rôle naturel, n'auront plus d'autre influence que celle de la prière, de la tendresse et de la vertu.

Les femmes n'ont pas seulement, aux trois premiers siècles de notre ère, une action très grande sur la politique et le gouvernement : dans les provinces, dans les villes, elles se mêlent quelquefois assidûment à la vie administrative. Elles n'ont pas encore reçu le

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droit do vote; mais, si elles ne votent pas, elles font voter, et ne craignent pas de mettre leur nom au bas des affiches électorales pour recommander leurs candidats. Les murailles si éloquentes de Pompéi nous en offrent plus d'un exemple. Aussi, par reconnaissance pour les présents dont quelques-unes d'entre elles comblent les cités, pour les monuments qu elles élèvent, pour les jeux qu'elles donnent, le suffrage des magistrats ou des citoyens leur décerne-t-il, à son tour, de nombreux honneurs. Des matrones sont déclarées patronne de la corporation, patronne de la cité, mère de la colonie (1). Le sénat d'une ville d'Italie rend, en l'honneur d'une prêtresse de Vénus, un décret où il est dit « que les sénateurs sont unanimes à lui donner le titre de protectrice de la ville; qu'il faut obtenir de sa bonté qu'elle veuille bien l'accepter, recevoir chacun des citoyens en particulier, et la république en général, dans la clientèle de sa maison; en toute circonstance la défendre et la protéger par sa puissante intervention; et qu'enfin on lui demandera d'accepter une table d'airain où sera gravé le décret qu'on vient de rendre, et qui lui sera remise par les magistrats de la ville et les premiers du sénat (2). » Dans une ville africaine, on semble avoir été plus loin encore : ce n'est pas seulement un titre honorifique, c'est la magistrature active de la cité, le duumvirat, qui est décernée à une femme (3). Aux îles Baléares, une femme est dite « avoir rempli toutes les charges et

(1) Orelli, Inscript. , 403G; Wilmanns, Exempla inscript., 979, 212-2.

(2) Wilmanns, 285G.

(3) Renier, Inscr. de l'Algérie, 391 i.

reçu tous les honneurs de File (1). » On voit, dans plusieurs inscriptions municipales, une tendance à donner aux femmes d'un certain rang une place à part (2) : il est une fois question de « la curie des femmes (3) ». Comme le dit encore M. Boissier, « sous l'Empire romain, les femmes s'approchaient plus de la vie publique qu'il ne leur est permis de le faire aujourd'hui (4) ».

Cette phrase est vraie pour la France; elle ne Test pas pour l'Amérique, pour F Australie ou même pour l'Angleterre. Cependant, jusque dans les pays aujourd'hui les plus avancés, l'influence féminine est loin d'être encore, à certains points de vue, égale à ce qu'elle fut dans le monde romain. Le paganisme y avait donné à la femme un rôle religieux qui n'a pas d'équivalent dans les sociétés moderne. Elles fut prêtresses de tous les dieux. A Rome, les flaminiques, sous leur bonnet de poupre, marchent les égales des flamines, coiffés de la mitre étrusque. En province, d'innombrables inscriptions nous font connaître les noms de prêtresses appartenant à la meilleure bourgeoisie municipale, nommées par décret des décurions, honorées d'inscriptions ou de statues. Les unes sont vouées au culte des grands dieux du panthéon grécoromain, les autres au culte de la famille impériale, et spécialement des impératrices divinisées. Quelquesunes portent le titre de prêtresse de la province, de

(1) Corpus inscr. lat., t. II, 3712.

(2) Wilmanns, 1788, 2080 d, 2624.

(3) Wilmanns, 4771.

(4) Boissier, la Religion romaine d'Auguste aux Antonins, t. II, p. 229.

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prêtresse du municipe, de prêtresse publique, de grande prêtresse, de flaminique perpétuelle (1). A côté de ce culte officiel apparaissent d'autres religions où la femme joue un rôle plus grand encore. Elles sont venues de l'Orient, importées d'Égypte ou d'Asie : au temps deFEmpire, elle prennent une immense influence sur les âmes païennes. Isis a de bonne heure ses prêtresses et ses initiées : comme elle impose plus de pratiques rituelles que de règles de morale, on compte parmi les adeptes les plus ferventes de son culte et de ses mystères de belles pécheresses, assurément non repentantes: Délie, la maîtresse de Tibulle ; Gynthie, la maîtresse de Properce; Corinne, aimée par Ovide. Au quatrième siècle, les cultes les plus orgiastiques et les plus ténébreux de l'Orient, celui de Cybèle, celui de Bellone, celui d'Hécate, recrutentleurs ministres parmi les femmes delà plus haute aristocratie. Elles partagent à cette époque avec leurs maris l'influence religieuse, et s'associent à eux pour opposer le mysticisme païen aux progrès du christianisme. Rien de plus curieux, à ce point de vue, que la double épitaphe de deux époux contemporains de Théodose, Vettius Agorius Prsetextatus et sa femme Aconia Fabia Paulina. Lui est pontife de Vesta, pontife du soleil, quindécemvir, augure , taurobolié, curiale, néocore, hiérophante, père des sacrifices. Elle « a été consacrée, dans Éleusis, au dieu Bacchus, à Cérès et à Cora; consacrée, dans Léerne, au dieu Liber, à Cérès et à Cora; consacrée, dans

(1) Wilmanns, 682, G83, 689, 746, 748, 1631, 1889, 1907, 1918, 1928, 1929, 1930, 1931, 1932, 2036, 2049, 2122, 2311, 2315, 2326, 2347, 2363, 2374 b, 2466, 2856.

Égine, aux déesses; » elle est « tauroboliée, isiaque, hiérophante ; » elle a appris « le triple secret d'Hécate (1) ». En lisant Fépitaphe de ce ménage sacerdotal, on se croit transporté dans une sorte de franc-maçonnerie païenne. C'est que, à la fin clu quatrième siècle, les temples de Cybèle , les antres de Mithra, étaient devenus des espèces de loges maçonniques : les dernières païennes de Rome y tenaient, on le voit, une large place.

Au point de vue religieux, le féminisme moderne ne suivra vraisemblablement pas les exemples de l'antiquité. Ce n'est pas le personnel féminin de l'Armée du salut, malgré la bonne foi touchante de quelques-unes de ses naïves adeptes, qui rivalisera jamais avec les majestueuses ou séduisantes prêtresses du monde romain. Il y a, paraît-il, de jeunes « pastoresses » à Chicago ; il n'est pas probable que cette excentricité religieuse, renouvelée des sectes gnostique et montaniste , fasse fortune en dehors du Far-West. La note dominante du mouvement féministe, au moins en France, est plutôt l'irréligion, le laïcisme à outrance, la libre pensée, avec ce qu'elle a de desséchant pour le cœur des femmes. N'oublions pas que l'initiatrice du féminisme dans notre pays, Maria Deraismes, a présidé, en 1881, le premier congrès anticlérical. Cependant s'il est un point où, malgré l'abîme qui les sépare en apparence, la libre pensée rejoigne aisément le mysticisme trouble des anciennes religions orientales, c'est le terrain des mœurs. Il y a, certes, de très

(1) Corpus inscr. lat., t, M, 1778, 1779, 1780.

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honnêtes femmes engagées dans le mouvement féministe : il y en a beaucoup à l'étranger ; il y en a même en France. Mais, en dépit de leurs efforts, le mouvement se tourne et se tournera chaque jour davantage vers l'assimilation en toutes choses de l'homme et de la femme. Et quand on sait quelle licence, dès qu'il est affranchi du frein religieux, l'homme se donne trop aisément, on devine les pentes où glissera la femme émancipée, dès qu'elle se sera faite semblable à lui. Déjà certaines adeptes fort avancées du féminisme se plaignent des égards traditionnels que la courtoisie française a pour les femmes : c'est, disent-elles, un reste de servitude. Elles aiment qu'on leur manque de respect. Elles veulent être traitées en hommes. Les conséquences morales de cette attitude, c'est encore l'antiquité romaine qui les montrera.

Certes, dans sa sixième satire, Juvénal a dit bien du mal de ses contemporaines. Il a généralisé bien des exceptions. Mais que de mots profonds, révélateurs, on y rencontre! Voyez cette matrone. Elle a secoué le joug, elle est devenue l'égal de l'homme. Elle vit dans la maison en camarade de son mari : Vivit tanquam vicina mariti. Et si celui-ci s'indigne d'une violation de la foi conjugale, elle le regarde dédaigneusement en disant : « Nous sommes convenus que tu feras ce que tu voudras; je puis me donner même licence; en vain crieras-tu, invoqueras-tu le ciel et la terre; je suis homme comme toi (1). » Homo sum, voilà le dernier mot du féminisme romain; il dit le

(1) Juvénal, VI, 281-284, 500.

naufrage de la grâce, de la retenue, de la pudeur, de la vertu, de la tendresse féminines; il explique ce cas pathologique, observé par les moralistes romains, de maladies jusque-là réservées aux hommes et s'abattant maintenant sur les femmes (1) ; il explique surtout ces aberrations étranges qui conduisaient des « femmes illustres » à lutter publiquement clans le cirque contre les bêtes féroces, à provoquer les hommes au pugilat, frottées d'huile comme des athlètes, à revêtir l'armure des gladiateurs pour se battre contre eux dans l'amphithéâtre (2).

Un récent historien des mœurs païennes n'a pas eu tort de dire que jamais peut-être, sinon dans l'Amérique contemporaine, les femmes de la haute société ne furent aussi libres que dans l'Empire romain du troisième siècle (3). Il semble qu'à cette époque, toute hiérarchie sociale et familiale se serait facilement renversée, si les anciennes mœurs n'avaient apporté quelque résistance. Tout, heureusement, n'était pas détruit de la famille antique. Dans beaucoup de milieux se conservaient les idées et les coutumes traditionnelles. Pendant que quelques femmes menaient leurs maris ou menaient le monde, il restait clans les régions moyen- Ci) Senèque, Ep. 95.

(2) Tacile, Ann., XV, 32; Suétone, Domit., 4; Sénèque, Ep. 95; Stace, Sylv.j I, 6, 53; Juvcnal, I, 23 ; VI, 247; Martial, De Spccl., V, 11 ; Epigr., VII, 67; Dion Cassius, LXXV, 16.

(3) Jean Réville, la Religion romaine sous les Sévères, p. 191.

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nés assez de ménages imbus des vieux sentiments et des vieilles habitudes pour que la société romaine pût encore se tenir debout. Mais de ceux-là, ce n'est généralement pas aux historiens ou aux poètes qu'il faut demander la connaissance : quelques lignes épelées sur les marbres funéraires nous renseigneront plus sûrement.

Sans doute, il faut se défier de la littérature d'épitaphes. A Rome, cependant, elle était beaucoup plus abondante et plus expressive qu'on ne la rencontre chez nous. Les Romains possédaient Fart, que nous avons perdu, de faire parler la pierre. Peut-être parce qu'ils manquaient des immenses ressources de publicité dont nous disposons, ils lui confiaient beaucoup de choses. La lecture de leurs inscriptions sépulcrales est, à cause de cela, très instructive. Quand elles parlent d'un grand personnage, elles nous donnent de précieux détails sur la vie politique ou l'organisation administrative du monde romain; quand elles parlent simplement d'un époux, d'une épouse, d'un père ou d'une mère de famille, d'un enfant, il arrive souvent que de la pierre jaillit un mot plein d'âme, un cri du cœur, un éloge naïf, l'expression spontanée d'une douleur qui n'a rien de convenu ou de banal. Certes, il se peut que toutes les femmes qualifiées dans leurs épitaphes d'incomparable, de très chaste, très pure, très pieuse, bonne, douce, fidèle, n'aient pas mérité de telles louanges; il est possible que Fépithète « très sainte », donnée à plusieurs d'entre elles, soit exagérée, et qu'il y ait bien de l'oubli dans le témoignage que beaucoup d'époux se donnent réciproquement d'avoir vécu ensemble sans que la paix ait été jamais troublée, « sans études d'histoire et d'auciiéologie. 23

aucune lésion d'âme ». Mais il est impossible aussi que tout soit faux dans ces éloges si nombreux, et dans les marques de regrets qui les accompagnent. Et Ton a le droit de conclure que la société romaine possédait encore de bons ménages, où les rôles n'étaient point renversés, où régnait un amour sincère.

Cependant, ces épitaphes nous font aussi d'autres révélations. Quant on contemple dans les inscriptions l'image souvent noble et touchante de la païenne, on découvre que son horizon est presque toujours borné aux choses de la vie présente. La dédicace aux dieux mânes, c'est-à-dire aux âmes des défunts, gravée sur un grand nombre de tombes n'est qu'une vaine formule. « Que les mânes existent, c'est ce que les enfants eux-mêmes ne croient plus, » écrit Juvénal. « Si les mânes ont quelque sentiment, » « s'il y a vraiment des mânes, » ces correctifs se lisent, en effet, dans les inscriptions funéraires. En résumé, dans l'immense littérature des épitaphes, qui est l'expression spontanée des croyances populaires, jamais ou presque jamais ne se rencontre l'affirmation claire, nette, précise d'une autre vie. Si l'on ajoute à cela que le paganisme, qui n'avait ni prédication ni catéchisme, qui consistait uniquement en cérémonies, ne donnait aucune leçon de dogme ou de morale, on ne s'étonnera pas que, dans l'esprit des meilleurs mêmes parmi ses adeptes, chez ces Romains dont nous avons lu avec sympathie l'éloge funèbre, il reste toujours sur les questions concernant le devoir, le bien ou le mal moral, la nature même des liens de famille, quelque chose d'incertain, de flottant ou de vague.

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C'est par là que la Romaine sensée, aimante, vertueuse, gardienne du foyer, se rapproche, à son insu, de la Romaine émancipée en laquelle nos féministes modernes salueront à bon droit une ancêtre. Quoi de plus noble que le mariage romain? Les textes juriclidiques en ont donné d'admirables définitions, qui semblent déjà presque chrétiennes. C'est l'union absolue de deux existences et de deux cœurs, la participation commune aux choses divines et humaines (1). « Là où tu seras Caius, je serai Caia, » dit le rituel antique. La religion préside à l'union des époux : « Il n'est pas permis de se marier sans prier les dieux (2). » Cependant, à y regarder de près, on devine que la statue, si austère et si belle, a des pieds d'argile. La solidité est apparente, mais la base est fragile, et se brisera au moindre choc.

Sans doute on hésite à prendre à la lettre ce que dit Sénèque de ces Romaines qui, chaque année, dénouaient leur union par le divorce, et comptaient le nombre de leurs maris par celui des consuls. Au trait que rapporte Juvénal, de cette femme qui, en cinq ans, épousa huit maris, « chose digne d'être inscrite dans son épitaphe (3), » titulo res (ligna sepulcri, on opposera précisément tant d'épitaphes que nous avons lues, et qui célèbrent la concorde des époux, non après quel-

(1) Digeste, XXIII, n, i.

(2) Servius, sur Ènêide, III, 130.

(3) Juvénal, VI, 229-230. — Malgré son invraisemblance, le fait est croyable. En ceci encore, la Rome païenne n'aura fait que devancer la libre Amérique. Ne signale-t-on pas, dans le Massachusets, une mistress Loodie, qui, à quarante-deux ans, avait déjà divorcé vingt-huit fois? (Voir Glasson, dans la Réforma sociale, 1G décembre 1895, p. 808.)

ques mois, mais après dix, vingt, quelquefois cinquante ou soixante années. Martial lui-même, qui conte sur ses contemporaines tant de vilaines histoires, a fait en vers l'épitaphe de deux femmes dont Tune donna à son époux cinq garçons et cinq filles ; dont l'autre mourut le même jour que son mari, après cinquante ans de la plus étroite union (1). Il y avait donc des mariages très solides : on pourrait citer, dans la plus haute aristocratie de Rome, d'illustres stoïciens dont la vie conjugale fut admirable. Cependant les exemples donnés par quelques-uns des plus célèbres et des meilleurs entre les Romains laissent singulièrement rêveur. Quand la fille de Cicéron mourut, à trente-trois ans, elle avait eu trois maris, « tous gens de qualité (2), » dit le philosophe avec une complaisance qui fait songer au Bourgeois gentilhomme. Cicéron lui-même était marié depuis trente ans, et il en avait soixante-trois, lorsqu'il divorça pour épouser sa pupille, qui était fort riche, et de laquelle il se sépara bientôt par un nouveau divorce. Brutus divorça pour épouser la fille de Caton. Caton, divorcé une première fois, avait fini par épouser une femme excellente, appelée Marcia : après de longues années d'une union sans nuages, il divorça encore, pour la laisser libre d'épouser le célèbre orateur Hortensius : Hortensius étant mort, après avoir fait Marcia son héritière, Caton l'épousa de nouveau. Dante, qui place miséricordieusement Caton en purgatoire, le montre, dans un très beau passage de la Divine Comédie, toujours épris de

(1) Martial, X, G3, 71.

(2) Primariis juvenibus nuptam*

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sa chère Marcia : il faut avouer que ce grand homme avait une façon particulière d'aimer.

Mais voici une anecdote meilleure. On trouve, dans l'histoire du dévouement conjugal, peu d'exemples aussi touchants que celui qu'a donné une Romaine, contemporaine des proscriptions qui précédèrent l'établissement de l'Empire. Elle s'appelait Turria. Son mari, le consul Lucretius Yespillo, avait été condamné à mort. Elle va se jeter aux pieds d'Octave, pour obtenir sa grâce. Repoussée, frappée même, au point d'avoir le corps couvert de blessures, elle supplie avec tant de larmes, qu'elle arrache enfin au triumvir la grâce de son mari. Plus tard, à force de prières, elle obtient que les biens confisqués lui soient rendus. Mais son dévouement va plus loin. Elle remarque un nuage sur le front de Yespillo. Celui-ci se désole de n'avoir pas d'enfants. La bonne Turria veut se sacrifier encore. Elle le supplie de se séparer d'elle par le divorce. Une autre union pourra lui donner des descendants : mais elle, lui laissant ses biens, veillera sur sa famille, sera pour ses enfants une seconde mère, et pour lui la plus dévouée des sœurs. Yespillo paraît avoir refusé ce dévouement extraordinaire : c'est dans l'oraison funèbre de sa femme, prononcée par lui-même, et gravée ensuite sur le marbre (1), qu'il nous fait connaître cette double preuve de la tendresse désintéressée dont pouvait être animée une Romaine, mais aussi de la fragilité du mariage romain.

(1) Orelli, 4859.

Hélas! ne revenons-nous pas à ce temps? Les féministes en préconisant l'union libre, la loi française en rétablissant le divorce, la jurisprudence en aplanissant devant lui tous les obstacles (1), ne nous ramènentils pas avec une vitesse effrayante aux mœurs païennes et à la Rome de la décadence? Un seul espoir, peutêtre, reste à ceux qui refusent de se résigner à ce triste sort. La décadence romaine a vu se dresser devant elle une force douce, patiente, inflexible, qui lui a d'abord barré la route, puis Fa ramenée résolument en arrière et, du mélange des anciennes mœurs avec des principes nouveaux, a créé ce fond social et moral sur lequel nous vivons depuis des siècles. La même force, qui est le christianisme, est seule en état, aujourd'hui, de lutter contre cette revanche des plus mauvaises mœurs païennes, déguisée sous le nom de féminisme, à laquelle les esprits prévoyants assistent avec inquiétude. Ce qu'elle fit aux premiers siècles de notre ère, rien ne l'empêche de le faire encore. La tâche n'est pas plus difficile, sans doute, car s'il y a plus à conserver ou à défendre, il y a moins à conquérir. Aussi, après avoir vu la femme telle que l'ont

(1) Sur cette tendance des tribunaux, voyez J'article déjà cité de M. Glasson, Réforme sociale, 16 décembre 1895, p. 860. — Le 30 mai 1896, la 4e chambre du tribunal civil de la Seine a prononcé en une seule audience 121 divorces.

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montrée les documents de la décadence romaine, et entrevu la femme telle que l'annoncent ou la préparent de dangereux réformateurs, ne sera-t-il pas sans utilité d'arrêter nos regards sur la chrétienne des premiers siècles, et en elle sur la chrétienne de tous les temps, car c'est autour de ce type pur et sacré que se livre maintenant le combat.

Sans doute, il ne faut rien exagérer. De même que dans la société dont Juvénal, Martial, Tacite ou Suétone ont remué les boues, il y avait beaucoup d'honnêtes femmes, de même parmi les Romaines converties au christianisme, toutes ne furent pas des saintes. Les Pères de l'Église les ont quelquefois rudement flagellées. Mais celles qui demeurent fidèles à leur baptême laissent voir un élan, une ardeur, une sérénité, dont rien ne donne l'idée en dehors du monde chrétien. On sent que la foi en l'immortalité éclaire leurs pensées, et qu'une discipline inflexible dirige leurs actions. A leur langage, à leur démarche, à leur attitude, on reconnaît qu'elles ont reçu de leur religion ce que le paganisme refusait aux meilleurs de ses adptes : une foi et une morale. Il semble même que de ces certitudes de l'esprit et du cœur quelque chose se reflète sur les traits., comme la lumière intérieure transparaît à travers les parois de la lampe d'albâtre. L'un des plus dangereux sophistes de notre temps, mais grand artiste à ses heures, et qui eut parfois d'étonnantes intuitions historiques, M. Renan, l'a remarqué : il trouve chez les premiers chrétiens (chez les chrétiennes plus encore) « quelque chose de fin, de délicat et de poli, un air innocent et tranquille, une pro-

fonde et attachante gaîté (1). On les reconnaissait rien qu'à leur air. Ils avaient en quelque sorte de bonnes figures, des figures àpart, empreintes d'un calme n'excluant pas le sourire d'un aimable contentement. Cela faisait un contraste sensible avec l'allure dégagée des païens, qui devaient souvent manquer de distinction et de retenue (2). L'attitude modeste que l'Église catholique imposa toujours aux femmes fut la cause de leur anoblissement (3). » Bonnes figures, calme, sourire, retenue, modestie de l'attitude, distinction même, on retrouve tous ces traits dans les figures de femmes en prière peintes aux Catacombes, et dont plusieurs sont des portraits.

Mais ces traits eux-mêmes valent surtout comme indices de la transformation intérieure. Celle-ci se manifeste par l'apparition de vertus nouvelles, d'une surtout, que l'antiquité païenne ne connaissait pas, dont le nom même, avec ce sens, est nouveau. On est presque effrayé de l'humilité des premiers chrétiens. Elle se traduit de mille manières, qui offensent parfois notre délicatesse. Ne voit-on pas quelques-uns d'entre eux prendre des noms injurieux, bas, presque dégoûtants, comme protestation contre l'orgueil antique? Un autre sentiment ne peut expliquer le choix de certains vocables, qui se lisent sur d'assez nombreuses tombes chrétiennes. Des femmes elles-mêmes se plaisent à dérouter ainsi les habitudes mondaines; il y en a qui s'appellent volontairement : Fétide, Mé-

(1) Renan, Saint Paul, p. 437.

(2) Renan, Marc Aurèle, p. 357.

{3)Ibid., p. 116.

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chante, Basse, Fugitive, Rejetée, Fumier (1). Heureusement, d'autres ont cherché ailleurs des noms propres à exprimer le changement qui s'est fait dans les âmes. Ainsi nous apparaissent des groupes charmants de mères et de filles, qui s'appellent, soit en latin, soit en grec, Sagesse, Foi, Espérance et Charité; d'autres qui choisissent le nom d'Irène, qui, en grec, signifie Paix; celui d'Agapé, qui veut dire Amour; ou, pour exprimer la pureté de leur âme, prennent le nom gracieux de Neige, Ghionia; d'autres encore qui, voulant signifier leur récente illumination par le baptême, s'appellent Lucie, Lucine, dérivées de Lumière; sous cette appellation baptismale paraît s'être cachée l'une des plus grandes dames de Rome au premier siècle de notre ère, Pomponia Grsecina, femme du conquérant de la Bretagne. Mais on ne peut s'empêcher de remarquer avant tout cette explosion presque excessive d'humilité que j'ai signalée d'abord. Elle n'est pas seulement une forme plus ou moins bizarre de dévotion personnelle : elle a une portée sociale, et est comme le signe d'une révolution future.

Il ne faut pas croire, en effet, qu'en devenant chrétiennes, les Romaines converties l'aient été pour elles seules. Quelques-unes au moins, parmi les plus intelligentes ou les plus ferventes, ont le sentiment d'un mouvement à poursuivre, d'un devoir extérieur à remplir. S'il y a un bon féminisme, s'il y a un féminisme chrétien, il fut surtout alors. Inspirée par lui, une autre manifestation d'humilité donne à la première son vé-

(1) Voir Edmond Le Blant, Inscriptioyis chrétiennes de la Gaule, Introduction, p. ci.

ritable sens. L'orgueil est, à un double point de vue, le vice du monde païen. Non seulement il exalte l'individu au-dessus de toute vérité et de toute raison, mais encore il immole à quelques privilégiés toute une population de sacrifiés. Ce sont d'abord les humbles, les petits, les pauvres, si méprisés que la loi ellemême punit leurs fautes de châtiments autres que ceux qu'elle réserve aux nobles et aux riches; mais ce sont surtout les esclaves, ces êtres qui ne s'appartiennent pas, qui sont mis hors la loi, qui n'ont ni état civil, ni religion, ni famille, ni volonté, et en qui la nature humaine est pliée à l'état d'animal ou de meuble. Sans doute, les esclaves sont victimes de l'égoïsme, de l'intérêt, de la sensualité; mais ils sont, plus encore peut-être, victimes de l'orgueil. Si l'on se permet contre eux des cruautés parfois épouvantables, c'est parce que l'habitude les a fait considérer comme en dehors ou au-dessous de l'humanité. 0 démens! ita servus homo est? Ce mot est d'une femme; parmi les femmes, celles qui ont le plus secoué la retenue et la modestie des mœurs antiques sont aussi les plus barbares pour les malheureux qui les servent. La Romaine que Juvénal montre faisant mettre un esclave en croix, et déclarant qu'un esclave n'est pas un homme, est la même qu'il nous montre commandant à son mari, imperatergo vivo, et bientôt le répudiant (1). Quelle que soit la forme adoptée, la protestation du christianisme contre l'orgueil antique est en même temps une protestation contre une des pires consé-

(1) Juvénal, VI, 219-226.

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quences de cet orgueil, l'esclavage. Des chrétiennes le disent hautement. On en voit, de naissance libre, même de haute origine, prendre volontairement le nom ou les allures d'esclave. Les Actes des martyrs en donnent plus d'un exemple.

Celui-ci paraîtra assez curieux. Il vient d'une chrétienne en qui les dames qui, de nos jours, pour la plus grande gloire du mouvement féministe, font des conférences ou des discours, pourraient saluer une ancêtre, si elles osaient se mettre sous un patronage aussi clérical. D'après ses Actes, publiés par les Bollandistes et résumés éloquemment par Montalembert (1), Febronia, qui avait embrassé la vie monastique, était une personne de vingt-cinq ans, célèbre à la fois par sa beauté, l'austérité de sa vie et l'étendue de sa science. Tous les vendredis, elle faisait une leçon aux dames de Nisibe; mais, pour ménager sa modestie, un voile était tendu devant elle pendant qu'elle parlait, de sorte que, rapporte son biographe, depuis son enfance, non seulement aucun homme, mais aucune femme du monde ne pouvait se vanter d'avoir vu son visage. Peut-être ce détail paraîtra-t-il aujourd'hui suranné. Quoi qu'il en soit, traduite comme chrétienne devant un magistrat persécuteur, la belle et pieuse conférencière subit l'interrogatoire accoutumé. Une des premières demandes imposées par la loi était relative à la condition sociale. « Jeune fille, lui dit le juge, es-tu libre ou esclave? » Elle répondit hardiment : « Es-

(1) Acta Sanctorum, juin, t. V, p. 19. — Montalembert, Moines d'Occident, 1. 1, p. 51.

clave. — Esclave de qui? » demanda le juge étonné. « Du Christ, » reprit Febronia.

Plus éloquent encore, à ce point de vue, est l'interrogatoire de sainte Agathe , appartenant à l'une des meilleures familles de Sicile. « Quelle est ta condition? — Je suis de condition libre et de naissance noble, toute ma parenté en fait foi. — Si tu es d'une si noble et si illustre naissance, pourquoi mènes-tu la vie basse d'une esclave? — Je suis servante du Christ, et par là de condition servile. — Si tu étais vraiment d'une famille noble, tu ne t'humilierais pas jusqu'à prendre le titre d'esclave. — La véritable noblesse est d'être l'esclave du Christ, » répond Agathe (1). Il nous semble surprendre dans son accent un mélange d'humilité et de dédain, qui ne messied pas sur des lèvres de patricienne.

N'allons pas croire, en effet, que si elles oubliaient quelquefois leur rang par vertu, les chrétiennes de grande naissance ne savaient pas s'en souvenir quand l'occasion le demandait. Voyez sainte Cécile. C'est la généreuse bienfaitrice que les pauvres adorent et qui converse familièrement avec eux ; c'est la jeune femme charmante, dont les entretiens ont converti son mari et son beau-frère ; c'est l'âme exquise qui répand autour d'elle, selon le mot prêté à l'un des siens, une odeur de lis et de roses ; mais c'est aussi la grande dame portantavecmajestéles robes tissées d'or que l'on a retrouvées dans son tombeau; c'est la descendante d'une des premières familles de Rome, ayant derrière elle une lon-

(1) ActaSS., février, t. I,p. 621.

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gue lignée de sénateurs et de consuls. Aussi est-ce avec une fierté calme et méprisante qu'elle répond aux interrogations du préfet persécuteur. On sent qu'elle se considère comme étant au moins son égale et qu'elle ne se prive pas de le lui faire voir. « Quel est ton nom?

— Cécile. — De quelle condition es-tu? — De naissance libre, de famile noble, de race sénatoriale. — C'est sur ta religion que je t'interroge. — Ton interrogatoire a été maladroitement commencé, si pour une seule question tu prétends obtenir deux réponses.

— D'où prends-tu l'assurance de me répondre ainsi?

— D'une bonne conscience et d'une foi sincère (1). » Mais là où la grande dame disparaît, c'est dans les rapports avec les humbles. Ce sont souvent ceux ou celles qui se tiennent le plus fièrement devant les grands de la terre, qui sont les plus enclins à s'abaisser ensuite vers les petits. Voici une autre chrétienne, une provinciale, celle-là, qui n'a pas, sans doute, la haute origine de Cécile, mais qui appartient à la meilleure bourgeoisie de l'Afrique romaine, sainte Perpétue. Elle est, dit un récit contemporain, « bien née, bien élevée et bien mariée ». C'est de plus un écrivain, car elle a laissé des Mémoires de sa captivité qui sont un des monuments les plus authentiques et les plus vivants de l'antiquité chrétienne (2). C'est encore une âme sereine et gaie, qui saura rire et même railler jusque dans le cachot, jusqu'à la veille du supplice. Mais c'est surtout une chrétienne à la pensée nette et droite, qui a com-

(1) De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p.xxxv.

(2) VoirArmitage Robinson, The Passion of S. Perpétua, Cambridge,

pris ce qu'ont de faux, de contraire à la religion et à la nature, ces barrières sociales quel'égoïsme païen a élevées. Sans doute, ce n'est pas elle qui se laisserait, comme telle de ses contemporaines ou des nôtres, traiter en camarade : elle inspire tant de respect, que son père, quoique païen, ne l'appelle que « madame ma fille », et son frère que « madame ma sœur » ; mais en même temps elle se fait toute humble avec les humbles. Jetée en prison pour la foi, elle y trouve une autre jeune femme, l'esclave Félicité. Elles avaient reçu ensemble, du même catéchiste, l'enseignement évangélique ; prisonnières, elles se mettent à vivre comme deux sœurs ; et quand, dans l'amphithéâtre de Carthage, elles seront exposées aux bêtes, toutes deux, la matrone et la servante, s'avanceront en se donnant laniain.

Pourquoi, à côté de la vaillante et rieuse Perpétue, n'ai-je pas le loisir d'esquisser la pâle et touchante figure de sa petite compagne? et pourquoi ne puis-je raconter en détail l'histoire de tant de pauvres filles qui, accoutumées dès l'enfance aux plus dégradantes soumissions, trouvèrent dans leur foi nouvelle le courage de dire non? L'histoire des esclaves apprenant tout à coup à désobéir aux hommes pour obéir à Dieu, se refaisant par le martyre une conscience, une pudeur, une liberté , se lavant par la mort de toutes les hontes et de toutes les souillures de la servitude, quel beau poème, si l'on pouvait le dérouler strophe par strophe! Mais je n'écris pas ici l'histoire de l'esclavage (1); je n'essaye même pas d'ajouter un chapitre

(1) On me permettra de renvoyer à mon livre sur les Esclaves chrétiens, U II, ch. m : « Les esclaves martyrs ».

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qui manque au livre de Legouvé : Y Histoire morale des femmes. Je veux seulement rappeler d'un mot comment le christianisme, par le seul effet de doctrines meilleures et de vertus nouvelles, remit peu à peu la société sur ses véritables bases ; comment les femmes, sans distinction d'origine ou de condition, reçurent de lui des droits, une dignité, qu'à beaucoup d'elles refusait la civilisation antique; et comment s'il y eutjamais, pour employer ce mot barbare, un vrai et salutaire féminisme, ce fut dans ces premiers siècles si agités, si féconds, si beaux. Des femmes se montrèrent vraiment alors les égales des hommes, non en brisant la hiérarchie sociale ou familiale, mais en prenant vis-à-vis du danger, de l'apostasie, delà mort, une attitude héroïquement virile. Quand, dans l'amphithéâtre de Lyon, une créature petite, chétive, l'esclave Blandine, meurt pour le Christ, c'est après avoir vu expirer Fun après l'autre tous ses compagnons, les avoir animés de ses paroles, couvés de ses regards comme une mère, puis avoir bravé en souriant de telles tortures que, dans la foule qui descendait des gradins ou s'écoulait bruyamment par les vomitoires, on n'entendait que ces paroles : « Jamais femme, parmi nous, n'a supporté de si nombreux et si cruels tourments (1) ! »

Parmi les chrétiennes de cet âge héroïque, qui ont affirmé par le martyre leur liberté morale, il y aurait bien d'autres figures à esquisser, des mères sublimes montrant, selon un mot des Livres saints, « une âme d'homme dans une pensée féminine, » de toutes jeunes

(1) Eusèbe, Hisl. Eccl, V, 1, 56.

filles d'une intrépidité rare et d'une grâce quelquefois charmante. Il y aurait surtout à citer d'admirables épouses. C'est ici peut-être que le plus complètement éclate la supériorité de la femme chrétienne. Le mariage apparaît avec une solidité, par conséquent une dignité que le monde antique ne connaissait pas. Cette base essentielle de la famille a été complètement restaurée. Elle a reçu de la religion nouvelle quelque chose d'inébranlable et d'indestructible. Par la prohibition du divorce, le sceau de l'éternité a été posé sur l'union conjugale. En même temps, les inégalités blessantes que la législation antique avait mises entre les époux, et que les législations modernes n'ont pas toutes effacées, disparaissent de la famille chrétienne. Si bien que, quand, aujourd'hui, les féministes réclament contre ce qu'ils appellent « la loi de l'homme, » ils ne font, sans le savoir ou sans vouloir l'avouer, que demander un retour à la loi de Dieu,àla constitution de la société conjugale telle qu'elle sortit, régénérée, des mains de l'Église primitive.

Cette constitution peut se résumer d'un mot : la subordination dans la hiérarchie, mais l'égalité dans le devoir. L'homme est le chef de la femme, selon la parole de saint Paul; mais il est, au même titre que la femme, lié par la loi morale. Cette loi, qu'il n'a point faite, et qu'il n'a pas le pouvoir de changer, pèse sur lui de tout son poids : il ne lui est pas permis de s'en décharger pour rejeter sur sa compagne le plus lourd fardeau. A première vue, celaparaît très simple : en fait, c'était toute une révolution. Dans l'antiquité romaine, la faute morale du mari ou de la femme était punie de

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manière différente. La loi ne frappait Fépoux coupable que s'il avait compromis une femme mariée; vis-à-vis de toute autre, licence absolue lui était donnée : on ne songeait même pasà se scandaliser de ses écarts. Avec cette impunité du mari contrastait le sort fait à la femme, dont toute faute de conduite était sévèrement réprimée. Cette inégalité se retrouve, à peine atténuée, dans les législations modernes : les articles 337 et 339 du Code pénal, 229 et 230 du Code civil en gardent la trace. Mais avant que, bien inspirés cette fois, nos féministes aient protesté contre elle , la voix des premiers Pères de l'Église l'avait dénoncée avec indignation. A l'Orient et à l'Occident, ils parlent de même. Lactance, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostome, s'unissent pour opposer, selon l'expression de l'un d'eux, « la loi du Christ aux lois de César, les préceptes de Dieu aux consultations de Papinien, » pour proclamer que « ce qui est défendu à la femme est aussi défendu à l'homme », et pour inculquer l'égalité absolue des deux sexes devant la loi morale (1). Saint Grégoire de Nazianze, qui eut souvent des mots hardis, prononce une parole qui fera bondir de joie nos féministes : « Cette inégalité, dit-il, a une cause : c'est que la loi qui l'a établie a été faite par les hommes, et à cause de cela contre les femmes (2). »

(1) Lactance, Div. InsL, VI, 23; saint Ambroise, De Abraham pâtre, I, 4; saint Jérôme, Ep. 7; saint Jean Chrysostome, In illud : Propter fornicationem, etc., homilia I, 4; In Ep. I Cor. liomil. XII, 5; De Divortio; saint Augustin, Sermo IX, 4, 9.

(2) Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XXXVII, G.

Mais les plus « avancés » des féministes mettront peut-être une sourdine à leurs applaudissements. C'est en restaurant le mariage, en y introduisant une réciprocité jusqu'alors inconnue d'égards et de devoirs, en lui donnant ou plutôt en lui rendant l'indissolubilité (ab initio non fuit sic, avait dit Notre-Seigneur à propos du divorce), que l'Église primitive a relevé la femme d'une injurieuse inégalité. C'est, au contraire, en attaquant le mariage, en le sapant à la base par le divorce, en prêchant plus ou moins ouvertement « l'union libre », que de tristes réformateurs prétendent fonder l'égalité de l'homme et de la femme. Ici encore, ils ne sont, à bien voir les choses, que des plagiaires. L' « union libre » n'est pas une invention des modernes. Non seulement dans le monde romain la fréquence éhontée des divorces lui assimilait trop souvent des mariages aussi vite dissous que conclus, mais encore toute une classe de la population lui était légalement vouée, puisque, d'une part, la loi ne reconnaissait pas de mariage valable, mais seulement des unions de fait entre esclaves, et que, d'autre part, elle ne voyait, selon les cas, ni séduction ni adultère dans les rapports coupables du maître avec les femmes esclaves qui peuplaient sa maison. Si « l'union libre » recula, frappée d'infamie, et si toute une classe de la population féminine échappa à la pire des servitudes, ce fut encore l'œuvre de l'Église. Innombrables sont les textes des écrivains ecclésiastiques qui la dénoncent et qui la poursuivent. En premier lieu, ils déclarent valable, malgré la loi civile, le mariage contracté entre esclaves, et font même aux maîtres chrétiens un devoir de le

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favoriser (1). En second lieu, ils flétrissent, avec une indignation et une éloquence infatigables, la licence que dans leur maison, par la complicité de la loi ellemême, s'accordent les maîtres soit païens, soit infidèles à l'esprit du christianisme . Lorsque saint Jean Chrysostome, mettant d'un seul mot en relief la doctrine de tousses prédécesseurs dans la chaire évangélique, prononce cette parole : « Séduire une reine ou séduire une esclave est un crime semblable (2), » il pousse, ce me semble, en faveur des plus humbles femmes un cri de liberté et d'égalité près duquel paraissent faibles les plus sonores déclamations de nos congrès féministes.

Il paraît inutile de longuement conclure. Dans la question du droit des femmes, comme en beaucoup d'autres, les révolutionnaires ont marché à reculons. Le progrès, tel qu'ils le rêvent, ne serait qu'un retour au passé, et quel passé! celui du paganisme en pourriture et de la société romaine en décadence. C'est, au contraire, en corrigeant les derniers restes de morale païenne qui, du droit romain, ont passé dans nos codes, c'est « en remettant l'Évangile dans la loi », selon le mot de Lamartine, qu'on pourra opérer les réformes encore désirables. Mais, pour y parvenir, il faudra commencer, probablement, par corriger les réformateurs eux-mêmes.

(1) Const. apost., VIII, 32; saint Jean Chrysostome, In Ep. ad Ephes., 4,homilia XV, 3.

(2) Saint Jean Chrysostome, In I Thess. nom . V, 2 ; In I Tim. nom . III, 2.

SUR L'HISTOIRE DE LA JEUNESSE (1

Messieurs,

Quand on vient d'assister à une réunion comme celle-ci, et que dans vos paroles on a senti vibrer vos âmes, on peut dire que, s'il y a plusieurs manières d'être jeunes, vous avez certainement choisi la meilleure.

Mais y a-t-il plusieurs manières d'être jeunes?

L'expérience, malheureusement, ne permet pas de le contester. Les uns usent bien, les autres usent mal de leur jeunesse. Aux yeux d'un trop grand nombre, c'est une force inutile, qu'il est permis de dépenser vite, et de gaspiller de toutes les manières. Pour d'autres, plus prévoyants et plus sages, c'est un précieux trésor, qui, gardé avec un soin jaloux, préservé de tout ce qui pourrait l'entamer ou le corrompre, servira

(1) Discours prononcé à la séance de clôture de la conférence Saint- Louis, au Havre, le 31 juillet 1894.

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longtemps, servira toujours. Vous connaissez le mot banal, si souvent répété, et, quand on l'examine de près, si bête : « Il faut que jeunesse se passe. » C'est la devise des premiers. Les seconds ont une devise plus fière et plus haute : « Il faut que jeunesse ne se passe pas; » qu'elle puisse mettre encore un sourire aux lèvres de l'homme mûr, un éclair dans les yeux du vieillard; et que, jusque sous les glaces de l'âge, elle entretienne la flamme des grands dévouements, des saints enthousiasmes, la belle flamme qu'aujourd'hui, où vous pouvez tout, vous n'aurez pas laissé éteindre.

Ernest Bersot a écrit cette phrase : « En France, on fait sa première communion pour en finir avec la religion ; on passe son baccalauréat pour en finir avec la science; et on se marie pour en finir avec l'amour. » A celui qui parlait ainsi, il a manqué d'avoir étendu davantage le cercle de son observation, et, par-dessus la tête déjà branlante de précoces vieillards, aperçu le front radieux des vrais jeunes gens. Pour eux, rien n'est fini, mais plutôt tout commence. La lumière qui les éclaire n'est pas le dernier reflet d'un soleil couchant, mais le rayonnement d'une aurore. La formule du spirituel écrivain est à retourner tout entière. Pour les jeunes gens dont je parle, lapremière communion a été le premier acte d'une vie chrétienne fidèlement entretenue et continuée. Les examens par lesquels se terminent les études classiques ont été le signal d'une seconde et plus haute éducation intellectuelle, celle que par l'effort personnel on se donne à soi-même, et d'où l'on sort vraiment homme. Quant au troisième

sujet touché d'une main singulièrement brutale par le moraliste, je n'en dirai qu'un mot : là où il n'aperçoit que des fleurs corrompues et fanées, je vois se lever une fleur exquise, et je salue dans toute sa grâce et sa splendeur l'amour chrétien !

Il y a donc, Messieurs, deux définitions de la jeunesse, comme il y a deux manières d'être jeunes. A toute une catégorie de jeunes gens, on sera tenté de dire avec un poète :

Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien; mais dans l'autre on contemplera avec émotion ce que Victor de Laprade a nommé

Le bataillon sacré des âmes de vingt ans, ce bataillon dont j'aperçois ici une élite.

Puisque vous m'avez fait l'honneur de me convier à clore par quelques mots votre réunion annuelle, permettez-moi, Messieurs, d'examiner avec vous une question que sans doute vous vous êtes plusieurs fois posée. Quel rôle les représentants de la jeunesse chrétienne, les jeunes gens de bonne foi, de bonnes mœurs et de bonne volonté, peuvent-ils jouer à l'heure présente? Quelle place peuvent-ils se faire dans une société où leurs idées et leurs principes ont à vaincre tant d'obstacles? Peuvent-ils prétendre aujourd'hui à une influence égale à leur mérite?

Un regard rapide sur l'histoire de la jeunesse française en ce siècle nous aidera à trouver la réponse.

SUR L'HISTOIRE DE LA JEUNESSE

Elle n'existe presque plus, cette histoire, au moment où le siècle commence. On sort de la tempête révolutionnaire. Parmi les grandes et saintes choses déracinées par celle-ci est l'éducation chrétienne, ou plutôt toute éducation. Les écoles, les collèges, si nombreux avant 1789, jonchent le sol de leurs ruines. Sur ces ruines, les diverses Assemblées qui successivement gouvernèrent la France n'ont rien su construire. Quand le Premier Consul essaya de réorganiser la société française, il fît appel, pour renseignement primaire, aux Frères des Écoles chrétiennes, proscrits par la Révolution; pour l'enseignement secondaire il eut tout à créer, puisque les corporations enseignantes n'existaient plus, et que les démolisseurs avaient fait table rase. Vous savez sur quel singulier plan, mélange de couvent et de caserne, il conçut l'établissement universitaire. Comme toutes les institutions rétablies par son génie et presque aussitôt faussées par son orgueil, l'Université, sous sa main, devint un instrument de règne, une machine à frapper les cerveaux et les consciences à l'effigie de l'Empereur. Mais, pendant qu'il s'imaginait préparer ainsi les jeunes Français de l'avenir, son regard se fixait sur les jeunes Français du présent. Imaginez-vous, Messieurs, l'état d'esprit de ceux qui avaient vingt ans en 1804. Depuis l'âge de dix ans ils étaient demeurés sans moyen d'éducation. Il leur avait fallu grandir entre des écoles vides et des églises fermées, dans une atmosphère de démoralisation et de terreur. La paix intérieure vient d'être rendue, l'existence normale des sociétés a recommencé : vont-ils, au moins, s'appartenir à eux-

mêmes, et auront-ils quelques loisirs pour la vie intellectuelle? Vain espoir! la conscription met la jeunesse en coupes réglées, la guerre la décime périodiquement, à tel point qu'à la fin de l'Empire, toutes les classes disponibles ayant été dévorées, les conscrits seront presque des enfants. Quelle liberté d'esprit, d'ailleurs, restait possible, en un temps où le pouvoir mettait sa main sur tout, sur les consciences comme sur les pensées, et où nul n'était sûr du lendemain? Détail peu connu, Napoléon envoya souvent d'office à l'École militaire des jeunes gens qui ne s'y sentaient appelés par aucune vocation, et fît adresser des brevets de sous-lieutenant à de jeunes hommes mariés, pères de famille, et déjà entrés dans une carrière civile (1). C'était une manière d'enrégimenter les suspects, de discipliner les indépendants, et quelquefois de punir des familles dont les sentiments politiques n'étaient pas sûrs.

On comprend le soupir de soulagement qui s'échappa de toutes les poitrines jeunes, quand au régime du militarisme succéda une ère de paix et de liberté. Tout, dans les premières années de la Restaution, semble marqué au cachet de la jeunesse : c'est une poésie nouvelle qui chante avec des poètes jeunes aussi, Lamartine, Victor Hugo; c'est une jeune éloquence qui éveille les échos des assemblées parlementaires ; c'est une science animée de toutes les audaces de la jeunesse qui fait retentir, à la voix d'un Guizot, d'un Cousin ou d'un Villemain, les vieilles voûtes de la

(1) Voir Revue des Questions historiques, juillet 1894, p. 2G0.

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Sorbonne et du Collège de France. A ce renouveau de toutes choses la jeunesse catholique ne demeura pas étrangère. Non seulement elle s'intéressa h toutes les manifestations de l'esprit, mais encore elle tenta de se grouper elle-même, et démettre sa foi et sa vertu sous la garde de la liberté d'association. De là ces Sociétés des Bonnes Lettres, ces Sociétés des bonnes Etudes, qui se fondèrent dans un grand nombre de villes, et dont ne dédaignaient pas de faire partie des jeunes hommes comme Lacordaire, alors avocat (1), ou Victor Hugo, encore chrétien (2). De là aussi ces réunions exclusivement religieuses des congréganistes, qui ont été l'objet de si fausses légendes et de si sottes calomnies, à peine dissipées par la critique historique de nos jours (3). Pour voir de quelles belles ardeurs pouvaient être remplis, tout à la fin de la Restauration, deux jeunes catholiques, qu'on lise le charmant recueil intitulé : Lettres à un ami de collège (4). C'est la correspondance de Montalembert et de Léon Cornudet pendant les années 1827, 1828, 1829. Jamais âmes plus pures, plus nobles, plus saintement ambitieuses, n'ont été mises sous nos yeux. A mesure qu'avancera le siècle, cette fraîcheur d'accent ne se retrouvera plus : c'est un moment unique et vraiment exquis.

Une période plus orageuse, mais plus belle encore peut-être, va s'ouvrir. A la paix succédera la lutte, lutte féconde où naissent les vocations et se trempent les

(1) Foisset, Vie du Père Lacordaire, t. I, p. 4G.

(2) Edmond Birc, Victor Hugo avant 1830, ch. iv.

(3) Geoffroy de Grandmaison, La Congrégation; Paris. 1889.

(4) Paris, Lecoffïe, 1884.

caractères. Pendant la Restauration, presque tous les jeunes gens catholiques unissaient la foi monarchique à la foi religieuse, au point presque de les confondre. Le régime inauguré en 1830, en rompant violemment l'alliance du trône et de l'autel, et en faisant tomber la plupart des associations fondées sur ce principe, obligea les jeunes chrétiens à échanger la protection du pouvoir contre les armes de la liberté. En face d'un gouvernement sinon systématiquement hostile, au moins profondément indifférent, il leur fallut prendre en main la défense religieuse. C'est alors que rayonnent d'un éclat sans égal les deux noms, déjà cités, de Lacordaire et de Montalembert. S'il y eut quelque témérité dans la campagne qu'ils poursuivirent en faveur de toutes les libertés invoquées à la fois et sans un suffisant discernement, dans le journal V Avenir, quels généreux sentiments guidaient leur plume! Les diverses biographies de Lacordaire ont reproduit les articles de journal écrits parle futur dominicain, et sans doute vous les avez lus; mais beaucoup moins connus sont ceux que publiait, à la même époque, son noble compagnon d'armes, Montalembert, à peine âgé de vingt ans. Quelle verve admirable et quelle admirable foi! Une ordonnance du garde des sceaux Merilhou vient d'abattre la croix qui s'élevait, au milieu du cimetière, sur le sommet du Mont-Valérien :

« Ah ! s'écrie Montalembert, hommes venus avec l'orage, et que l'orage ne respectera point, elle vous était donc bien à charge, cette croix qui, du haut du Calvaire, planait à la fois sur Saint-Cloud et sur Neuilly, sur les vaincus et sur les vainqueurs ! Elle vous impor-

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tunait donc rudement, cette pieuse ardeur des fidèles qui enveloppaient la montagne dans les replis de leur foule nombreuse, et quicouraientpour y pleurer sur une poussière aimée î Ah ! malheureux, que vous sert d'affliger ainsi les catholiques? Croyez-vous désarmer les fureurs révolutionnaires? Quand vous leur aurez jeté pour pâture la foi des peuples et la croix de Dieu, qu'y gagnerez-vous? Un peu plus de leur mépris et la perte de notre attachement, qui n'attendait qu'un mot de vous pour vous être acquis, un mot qui nous eût faits libres, et qui vous eût faits grands... (1). »

A part quelques détails, qui gardent leur date, ne croirait-on pas ces lignes écrites d'hier, et ne pourrions-nous pas renvoyer aux laïcisateurs du Panthéon les reproches adressés par l'intrépide journaliste aux laïcisateurs du Mont-Valérien? Qu'on y regarde de près, son langage est aussi politique qu'il est éloquent : il dit à quelles conditions et pour quels motifs les catholiques, sous tous les régimes, donnent ou refusent au pouvoir un attachement qui serait à la fois son honneur et sa force. N'est-ce pas encore pour nous encourager et nous consoler, que Montalembert écrivait, quelques jours plus tard :

« S'il nous eût été donné de vivre au temps où Jésus vint sur la terre, et de ne le voir qu'un moment, nous aurions choisi celui où il marchait, couronné d'épines et tombant de fatigue, vers le Calvaire; de même nous remercions Dieu de ce qu'il a placé le court instant de notre vie mortelle à une époque où sa religion sainte

(1) L'Avenir, 11 janvier 1831.

est tombée dans le malheur et rabaissement... Nous ramassons avec amour les débris de sa croix, pour lui jurer un culte éternel. On Fa brisée sur nos temples, nous la mettons dans le sanctuaire de nos cœurs, et là, nous ne l'oublieronsjamais. De la terre où on nous l'a détruite, nous la replaçons dans le ciel, et là nous lisons encore une fois autour d'elle cette parole divine : In hoc signo vinces (1). »

Ainsi écrivait ce jeune catholique, et comme il écrivait, il agissait. N'est-ce pas lui qui prononcera un jour cette énergique parole : « La liberté ne se demande pas, elle se prend? » La constitution promulguée en 1830 garantissait la liberté de l'enseignement, mais les lois existantes la refusaient : ce qui était licite constitutionnellement demeurait légalement punissable : étrange nœud gordien, que de jeunes courages pouvaient seuls trancher! Sans s'inquiéter des conséquences , ou plutôt les appelant de leurs vœux, Lacordaire et Montalembert ouvrirent ensemble une école. L'avocat devenu prêtre et le jeune pair de France se firent les instituteurs d'une douzaine d'enfants. Comme on le pense bien, procès-verbal fut dressé, et les deux instituteurs volontaires poursuivis. La dignité de Montalembert les rendait justiciables tous deux de la haute assemblée dont il faisait partie. Je ne raconterai pas ici le procès de l'École libre, si connu, si extraordinaire, et qui fut l'un des plus beaux combats livrés pour l'affranchissement de la conscience chrétienne. Je rappellerai seulement l'énergique péroraison par laquelle

(1) L'Avenir, 21 février 4831.

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le plus jeune des deux accusés termina son plaidoyer :

« J'en ai dit assez, nobles pairs, pour vous prouver que ma foi religieuse m'a surtout guidé dans cette entreprise; j'en ai dit assez, je l'espère, sinon pour me justifier, du moins pour expliquer ce qu'il peut y avoir d'étrange dans cette tentative d'un écolier de vingt ans. Je me féliciterai toute ma vie d'avoir pu consacrer ces premiers accents de ma voix à demander pour ma patrie la seule liberté qui puisse la raffermir et la régénérer. Je me féliciterai également d'avoir'pu rendre témoignage dans ma jeunesse au Dieu de mon enfance. C'est à Lui que je recommande le succès de ma cause, de ma sainte et glorieuse cause. Je la dis glorieuse, car elle est celle de mon pays; je la dis sainte, car elle est celle de mon Dieu. »

Voilà comment Montalembert fit son entrée, en accusé, mais en victorieux, en condamné, mais en triomphateur, dans la Chambre des Pairs, où un deuil récent venait de l'appeler, et qui pendant dix-huit ans retentira des accents de son incomparable éloquence. Dans une condition plus modeste, d'autres catholiques du même âge rendirent, avec un talent à peine moindre, un témoignage aussi éclatant à leur foi. Ozanam, soutenant sa thèse de doctorat ès lettres , arrachait à M. Cousin ce cri d'admiration : « Monsieur Ozanam, on n'est pas plus éloquent que cela ! » Mais avant de monter dans la chaire de professeur qu'il devait illustrer à son tour, Ozanam avait préludé à la gloire par la charité. Vous connaissez tous l'histoire de la Société de Saint-Vincent de Paul, cette grande œuvre qui

couvre aujourd'hui le monde entier, et qui, en 1833, naquit du cœur de six étudiants. Sortant un jour d'une conférence d'histoire, où se mêlaient, pour des luttes oratoires, des jeunes gens appartenant à toutes les opinions comme à toutes les croyances, Ozanam dit à quelques amis :

(( Combien il est douloureux de voir le catholicisme, de voir notre sainte mère l'Église ainsi attaqués, travestis, calomniés ! Restons sur la brèche pour faire face aux attaques. Mais n'éprouvez-vous pas comme moi le désir, le besoin d'avoir, en dehors de cette conférence militante, ui^e autre réunion composée exclusivement d'amis chrétiens et toute consacrée à la charité? Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps de joindre l'action à la parole, et d'affirmer par les œuvres la vitalité de notre foi? »

<( A près d'un demi-siècle de distance, — écrit un ami d'Ozanam, digne de lui par la foi, la vertu et le talent, M. Lamache, — à près d'un demi-siècle de distance, cette petite scène est toute présente à la mémoire de chacun de ceux à qui Ozanam s'adressait. Il lui semble voir les yeux d'Ozanam chargés de tristesse, mais en même temps pleins de foi et d'ardeur; il lui semble entendre cette voix, légèrement tremblante, qui décelait l'émotion profonde de l'âme. Quandle petit groupe se sépara, chaque membre portait au cœur le trait enflammé que Notre-Seigneur Jésus-Christ venait d'y faire entrer par la parole d'un jeune étudiant (1). »

(1) On me permettra de renvoyer au livre que j'ai publié sur Paul Lamache, professeur aux Facultés de Strasbourg et de Grenoble, l'un des fondateurs de la Sociétéde Saint-Vincent de Paul, Paris, Lecoffre, 1893, p. 31 et suiv.

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Ce furent encore, vous le savez, de jeunes étudiants, — Ozanam, Lallier et Lamache, — qui, en 183-4, obtinrent de l'archevêque de Paris, Mgr de Quelen, peu favorable cependant aux initiatives hardies, la fondation des conférences de Notre-Dame ; grâce à eux, Lacordaire monta dans cette chaire retentissante où, après lui, la vérité catholique, parlant à la fois le langage du siècle et celui des dogmes éternels, aura pour interprètes une pléiade de grands orateurs.

Dans un tableau rapide comme celui que j'essaie de tracer devant vous, Messieurs, on est souvent contraint de négliger les transitions, pour ne laisser paraître que les contrastes. Rien ne ressemble moins au régime de libre discussion sous lequel vivait la jeunesse de 1830, que le régime de gouvernement absolu pendant lequel grandirent les hommes qui aujourd'hui sont parvenus aux derniers confins de F âge mûr. Est-ce à dire cependant que, même sous le second Empire, les jeunes intelligences aient manqué d'air respirable? Non certes; mais, empêchées de se diriger dans le sens de la liberté politique, elles furent contraintes de se replier sur ellesmêmes et de tourner vers les lettres et les arts l'effort de leur activité. Ce ne fut point du temps perdu. Un grand et délicat penseur, qui eut alors une influence considérable sur une partie de la jeunesse chrétienne,

le Père Gratry, aimait à répéter cette parole de V Apocalypse : « Il se fît dans le ciel un silence d'une demiheure, » et il y trouvait toute sorte de sens mystérieux. Je ne suis pas sûr que, de temps en temps (pas trop souvent), une période de silence ne soit utile dansla vie d'un peuple. On peut alors se recueillir en soi-même, et écouter autre chose que la voix discordante des tribuns, le bruit des querelles politiques ou les cris cle journaux.

Degré ou de force, c'est ce que durent faire les jeunes gens cle ce temps-là. On était alorsmoinspressé qu'aujourd'hui d'entrer clans la vie active. Ceux qui avaient quelques moyens d'attendre le faisaient volontiers. Les années que dévore maintenant le service militaire étaient, par une élite de jeunes gens, consacrées à augmenter ou à perfectionner leurs études. Quelquesuns, ayant goûté à la vie désintéressée de l'esprit, s'y donnaient sans partage. Connaissez-vous un livre absolument exquis, les Fragments sur V Art et la Philosophie, d'Alfred Tonnellé? Vous y trouverez un jeune homme de ce temps, riche, indépendant, et mort après avoir vécu uniquement pour le vrai, le beau et le bien. Sans doute , tous ne pouvaient atteindre à cet idéal, mais beaucoup, même dans des conditions très différentes, essayaient de s'en rapprocher. L'avocat et le magistrat, le commerçant et l'industriel ne paraissaient pas moins aptes au droit ou aux affaires parce qu'ils s'étaient, pendant quelques années de jeunesse, un peu teints de philosophie, de littérature et d'art, et avaient placé, au début de leur vie d'hommes, ce « silence d'une demi-heure » pendant

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lequel l'âme est attentive à la voix des grandes Muses. S'ils avaient le bonheur d'être chrétiens, cette seconde éducation intellectuelle leur donnait une grande force pour servir leurs croyances au milieu même des occupations professionnelles les plus absorbantes. Un jeune professeur de droit écrit dans son journal intime :

« Je me suis toujours dit qu'en dehors du métiev; tout homme devait consacrer une partie de sa vie à um travail désintéressé, qui mit son intelligence, toutes ses facultés en rapport avec la vérité générale ; qu'eR outre, de toute vie chrétienne devait sortir une œuvre qui tournât à la gloire de Dieu et lui rendît témoignage. Alors je me suis demandé quel devait être pour moi ce travail et cette œuvre. Tout de suite j'ai compris qu'avec les inclinations que Dieu m'avait données, je devais faire un livre, oui, un livre. Il ne s'agit pas de devenir un écrivain de profession ; ce qu'il me faut, c'est réunir dans quelques pages saisissantes ce que j'aurai découvert de plus décisif, de plus concluant dans mes études, mes lectures, mon cœur, ma vie. Un seul livre peut contenir tout cela, et n'être pas inutile. Rien ne me presse; j'y puis passer toute ma vie ; il peut ne paraître qu'après ma mort : qu'importe, s'il est bon et porte son fruit en son temps (1)? »

Hélas ! le livre ne fut pas écrit, et de celui qui l'avait conçu avec tant de générosité il ne reste, cette fois encore, que des fragments et des souvenirs. Si jamais vous tombait sous la main, Messieurs, le re-

(1) Raoul Lecœur, Écrits et Fragments, Rouen, 1881 , p. 368.

cueil dans lequel ont été conservées quelques reliques de la grande âme, de la grande intelligence de Raoul Lecœur, ouvrez-le avec respect : une rare image vous apparaîtra de ce que fut la jeunesse studieuse du temps dont je parle.

Bientôt, cependant, allait revenir pour les jeunes gens l'heure de l'action. Vous savez ce qu'était le régime du second Empire : à la fois compression au dedans et politique d'aventure au dehors. Aussitôt après la guerre d'Italie s'ouvre la question romaine : une partie de la jeune aristocratie française, s'arrachant à une malsaine oisiveté, court à la défense du Souverain Pontife. Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement l'indépendance de la papauté, c'est l'existence même de la France qui est en jeu : fille logique de l'unité italienne, l'unité allemande nous entoure, nous menace, nous étreint. Que déjeunes gens de toutes les conditions, dans la néfaste année 1870, firent noblement leur devoir ! et parmi eux, au premier rang, quelle belle place eut la jeunesse catholique, soit dans les champs immortels de Patay, autour de Sonis, de Charette et de l'étendard du Sacré Cœur, soit à Paris, soit dans tous les lieux de France où coula un sang généreux! Entre tant de braves, appartenant à des croyances et à des opinions diverses, nous avons le droit d'affirmer que les chrétiens, les catholiques, furent les plus braves : comment en eût-il été autrement? Parmi les défenseurs de Strasbourg était un jeune homme de frêle santé, mais de grand courage. Un des officiers de la batterie où il servait vint un jour trouver son père : «Votre fils, lui dit-il, est le plus

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intrépide et le plus gai de la batterie. Vous feriez même bien de lui conseiller de ne pas s'exposer autant qu'il le fait. » Le père avertit son fils. « Papa, répondit celui-ci, quand on fait ses prières du matin et du soir ostensiblement, ce n'est pas assez d'être brave; on peut, on doit se permettre un brin de folie de bravoure. Si c'était par gloriole, ce serait absurde ; mais vous savez bien que c'est mieux que cela. » Le père, racontant ce trait dans une lettre que j'ai eue sous les yeux, ajoutait : « Ce que les autres appelaient sa crânerie, Dieu l'appelait filial abandon entre ses mains et désir d'honorer son saint nom. » Voilà le secret de la bravoure des chrétiens.

Aujourd'hui, Messieurs, — pour combien de temps? nul ne le sait, — ce n'est plus la bravoure des champs de bataille qui nous est demandée. Presque tous vous êtes ou vous avez été soldats, et tous, si l'heure des combats sonnait, vous feriez la réponse de l'artilleur de Strasbourg : je l'ai citée, non comme un fait exceptionnel, mais au contraire comme résumant l'état d'âme de milliers de jeunes chrétiens qui pensent et qui agiront comme lui. Pour la défense de la patrie contre l'étranger vous êtes armés, bien armés : l'ètesvous au même degré pour ces luttes pacifiques auxquelles tout chrétien digne de ce nom doit se tenir prêt, et en vue desquelles s'est formée votre association? C'est la question que je posais en commençant : il me faut l'examiner rapidement, pour conclure cette trop longue causerie.

Si nous repassons par la pensée les diverses périodes qui se sont successivement déroulées sous nos

yeux, il en est une qui ne paraîtra pas sans analogie avec l'époque où vous vivez : c'est celle où ces illustres modèles dont j'ai tant de fois prononcé les noms, Lacordaire, Montalembert, Ozanam, revendiquèrent soit dans la presse, soit par l'action, soit devant les tribunaux, toutes les libertés nécessaires àl'épanouissement de la vie chrétienne. Dieu merci, la presse, l'école, la parole, nous appartiennent aussi, et, si nous savons en user comme ils firent, nous pourrons faire autant , et même plus qu'eux. N'oubliez pas que par leurs énergiques efforts, par leurs sages audaces, ont été préparées ces belles conquêtes de la liberté de l'enseignement à ses trois degrés dont nous jouissons aujourd'hui. Nous avons un avantage sur eux, ces conquêtes mêmes faites par eux : sortis de nos écoles, de nos collèges, de nos universités libres, les jeunes chrétiens sont mille fois plus nombreux, mieux préparés, plus agissants qu'en 1830. Là où ces glorieux ancêtres combattirent à petit nombre, nous rencontrons, nous, une multitude d'auxiliaires et de compagnons d'armes. C'est une première raison d'espérer. Il y en a d'autres encore. Si les combattants se sont multipliés, les armes se sont perfectionnées, sont devenues plus légères, d'un maniement plus rapide et plus facile. Vous avez des conférences, des réunions, des congrès, mille moyens, inconnus de vos aînés, et grâce auxquels vous pouvez répandre vos idées, leur conquérir la faveur du public, vous exercer vous-mêmes à les défendre, montrer à tous, aux adversaires et aux indifférents, comme aux amis, ce que vous êtes, ce que vous voulez, ce que vous valez. Beaucoup de libertés, beaucoup de facilités d'agir,

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que ne possédaient pas vos devanciers, vous les avez en main : avec des moyens moindres, ils ont fait de grandes choses : avec des moyens supérieurs, vous devez faire autant qu'eux, vous pouvez faire plus qu'eux, terminer les conquêtes qu'ils ont laissées inachevées, marcher à la victoire, c'est-à-dire à la pacification intellectuelle, morale, sociale de notre chère France.

Telle est, à l'heure où je parle, la force des jeunes catholiques. Une Revue fondée par vos confrères du Midi a été par eux intitulée : Le XXe Siècle. De cette Revue je ne connais guère que le titre; mais à lui seul, il me paraît fort éloquent. J'aime cette ardeur qui devance le temps : elle est bien méridionale, mais elle est bien chrétienne aussi. Dans la pensée de ceux qui donnèrent à leur recueil ce titre hardi, si la jeunesse qui croit, qui travaille et qui prie le veut sérieusement, sincèrement, le siècle prochain est à elle, et par elle à Dieu et à l'Église. Admirable espérance, Messieurs! Le doux et fier écrivain que j'ai déjà cité, le Père Gratry, qui fut un des apôtres de la jeunesse au temps où j'étais jeune, aimait aussi à annoncer « le prochain grand siècle ». On le traitait de rêveur : qui sait s'il n'était pas prophète?

Nous, cependant, quisommes des Normands, et non pas des Méridionaux, nous y regardons à deux fois avant de croire aux prophéties. Nous avons surtout coutume de compter avec les obstacles. De même que les moyens, dira-t-on, les obstacles se sont multipliés. Les gouvernants sont plus sectaires, l'opinion publique plus antichrétienne qu'il y a soixante ans.

A ceux qui feront cette objection, vous me permettrez, Messieurs, de répondre : En êtes-vous bien sûrs? Les détenteurs du pouvoir se vantaient alors, par la parole d'un des leurs, d'être « un gouvernement qui ne se confesse pas »; ils laissaient saccager l'archevêché de Paris et l'église de Saint-Germain l'Auxerrois; un jour, sous le regard bienveillant de la garde nationale, c'est-à-dire de la bourgeoisie armée, la Seine charria pêle-mêle chasubles, crucifix, vases sacrés jetés dans ses flots par les émeutiers. Ferait-on pire aujourd'hui? Sur le terrain intellectuel, les adversaires du christianisme étaient moins violents, mais plus indifférents et plus dédaigneux que de nos jours; les objections n'étaient pas les mêmes, c'étaient celles de Voltaire, et pas encore celles de Renan : mais elles n'étaient ni plus solides ni plus loyales. Les anarchistes portaient d'autres noms, et disposaient de moyens moins scientifiques; mais l'anarchie sapait déjà les bases de la société et, de temps en temps, de soudaines commotions venaient troubler la quiétude de la bourgeoisie au pouvoir. Je ne suis pas sûr que la situation soit, pour nous chrétiens, beaucoup plus défavorable aujourd'hui qu'en 1830. Peut-être même est-elle meilleure. Dans l'ordre scientifique, bien des objections dirigées contre nos croyances ont été réduites à néant, et jamais les savants chrétiens ne se sont montrés aussi forts qu'aujourd'hui par le nombre, les méthodes et l'autorité. Dans l'ordre moral, beaucoup d'âmes fatiguées ou désabusées se tournent vers la foi, sinon par un mouvement encore décisif, du moins avec le geste et l'attitude de naufragés, qui sentent tout autre

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terrain se dérober sous leurs pieds; la littérature ellemême, qui ne dirige pas les idées, mais qui les reflète, porte de plus en plus la marque de cette évolution. Dans Tordre social, les problèmes de toute sorte se posent, plus aigus que jamais, le néant des solutions empiriques apparaît à tous les yeux, et Ton n'apercevra bientôt plus de milieu entre les destructions violentes rêvées par les fauteurs de l'anarchie et les principes toujours anciens et toujours nouveaux de l'Évangile. Telle est la situation, Messieurs, où vous êtes appelés à travailler, vous aussi, pour l'Église et pour la France. Non, certes, elle n'est pas plus désespérée qu'il y a soixante ans, et si les grands hommes qui se levèrent alors pour la défense religieuse avaient eu les moyens dont vous disposez, qui dira jamais les merveilles que leur génie eût opérées?

J'entends une dernière objection, celle de votre modestie. Tout le monde ne peut prétendre au génie, ni même au talent. Laissons de côté le génie : c'est l'exception, et Dieu ne fait pas de l'exception une des conditions du salut des sociétés. Quant au talent, Messieurs, il se forme par l'éducation mutuelle, et des réunions périodiques comme les vôtres en sont la meilleure école. Je n'ai point l'autorité nécessaire pour le définir; mais un homme qui s'y entendait, le grand Berryer, l'a fait en une phrase où il me semble vous reconnaître. La voici, Messieurs; elle terminera tout naturellement ce discours :

« Eh ! mon Dieu! on parle de talent, s'écrie le grand orateur... Savez-vous ce que c'est que le talent pour un honnête homme? C'est d'étudier, c'est de sentir,

c'est d'exprimer avec vérité ce qui est parvenu à son intelligence et ce qu'il a dans le cœur. Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu (1). »

(1) Œuvres deBerryer, plaidoyers, t. III, p. 131.

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