‹ Études d'histoire et de biographieChapitre 12 sur 12 · A LA NOTICE SUR LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN · texte numérisé non relu

A LA NOTICE SUR LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN

Il nous a paru nécessaire d'entrer en quelque explication sur ce qui concerne le fameux cantique de treize strophes, à l'occasion duquel nous avons relevé déjà une erreur grossière, cent fois reproduite dans les livres copiés l'un de l'autre. Tout en nous séparant du sentiment commun sur l'application à faire de la première strophe, nous l'avons suivi pourtant en ce qu'il attribue aux saillies obscènes et impies de ce cantique la disgrâce ducomtede Bussy-Rabutin. On a toujours pensé, et nous croyons aussi après mûr examen, que les couplets, éclos à Roissy en i65o, dans une nuit de débauche, avaient été mis sous les yeux du roi en i665, à la place qu'ils doivent occuper dans la narration satyrique dénoncée au monarque par les intéressés. Nous ne dissimulerons pas cependant que, contre cette assertion, s'élèvent deux motifs de doute : un fait d'abord, puis une opinion respectable.

Parlons premièrement du fait, qui serait à bon droit souverain, et emporterait tout le débat. Il consiste en ce que les plus anciennes éditions connues de l'Histoire amoureuse des Gaules ne contiennent pas le cantique. La chose est vraie, quelque incertitude qu'il y ait d'ailleurs sur la priorité de publication entre six ou sept impressions qui se disputent cet honneur, chaque bibliophile l'accordant, comme de raison, à celle dont il possède un exemplaire « bien conservé. » Ni l'édition portant au frontispice u Liège i665 r avec une sphère, ni les deux éditions de Liège sans date et sans figure, ni celle du même lieu, sans date aussi, avec une croix audessous du titre, ni celle de 1666 qui s'annonce comme sortie « de l'Hôpital des fous chez l'Auteur, » ni celle au frontispice allégorique où l'abréviation assez claire des deux noms de l'écrivain le désigne encore comme dessinateur et comme graveur, ne renferment en effet les treize strophes ou partie d'icelles. Mais nous pouvons dire hardiment que cette circonstance est tout à fait indifférente à la question qui nous occupe. Ce n'est pas sur la vue d'un livre imprimé, mais sur celle d'une copie manuscrite, que la résolution du roi a pu être prise. Ici, quoique cela puisse nous étonner aujourd'hui, ''impression n'a pas amené le scandale, elle l'a suivi. 11 est absolument prouvé qu'aucun exemplaire du libelle, venu de Liège ou d'ailleurs, n'avait encore passé dans les mains des curieux quand le comte de Bussy fut mis à la Bastille, Nous avons dit à quelle époque il l'avait écrit (c'était en 1660), quand il l'avait communiqué (c'était en 1862), De *6§a k i665, l'ouvrage avait fait

son chemin, comme tant d'autres et de plus honnêtes le faisaient alors, par des copies clandestines, dans lesquelles, suivant la hardiesse des gens et la destination immédiate du manuscrit, le texte était plus ou moins complet. Bussy lui-même en fit faire une, qu'il présenta au roi ; le roi en vit d'autres qui différaient de la sienne. Ce fut seulement près d'un an après son arrestation qu'une de ces copies, et, à ce qu'il paraît, une des moins amples, alla tenter un libraire hors de France, et sortit imprimée de sa boutique. « Il y a un mois, écrivait le « comte de sa prison le i avril 1666, que deux syndics « des libraires (de Paris) me vinrent trouver pour me « dire qu'ils avaient reçu avis de Liège qu'un libraire « de Bruxelles, nommé Foppens, allait imprimer un a livre sous mon nom. Je les envoyai tous deux à 0 M. Colbert, avec une lettre de ma part, » et celte lettre est en effet du 1 o rnarsji 666. On peut donc regarder comme certain que la première impression de l'Histoire amoureuse des Gaules est de la fin de i665, ou du commencement de 1666. Mais, s'il est constant que le cantique ne s'y trouve pas, il ne l'est pas moins que l'existence des couplets scandaleux y était parfaitement reconnue, que le lieu où ils devaient être insérés s'y voyait clairement marqué, et qu'en un mot ils y manquaient. En effet, le récit de l'épisode dont ils devaient faire partie s'interrompait tout à coup et présentait une lacune. « Ces bonnes âmes, y était-il dit en parlant des convives deRoissy, commencèrent un cantique.— Ayant u débuté par là, toutfuf compris dans le cantique, à la réu sçrvadegamjs, de cp$ messieurs.'» Or, ce commencement,

ee début, omis à dessein, ou par prudence, ou par pudeur, était évidemment la série de treize strophes qui nous a été conservée, le surplus, comme il est dit au même endroit, pouvant « faire un volume, » et n'ayant pas été recueilli. Cette lacune même est donc une preuve de ce qu'on a retranché et de ce qui devait se retrouver quelque part. Plus tard, mais non pas si tard que le croit l'écrivain dont nous allons parler, à l'aide d'un autre manuscrit, ou par un imprimeur moins scrupuleux, la lacune a été remplie. Une édition , non de 17 10, mais de 1671, a remis le cantique à sa place.

Nous avons annoncé une opinion respectable qui impugiie la tradition reçue. C'est celle de M. le baron Walckenaer. L'auteur des Mémoires sur madame de Sévigné va jusqu'à nier que le comte de Bussy ait jamais eu part à la composition de ces couplets, introduits, ditil, « longtemps après la mort du comte, » dans une édition de l'Histoire amoureuse des Gaules. Cette dernière allégation a déjà été réfutée par une simple date. Quelques mots suffiront pour rendre tout à fait inutile la bonne volonté de notre savant contemporain, en faveur d'un accusé qui ne s'est guère soucié d'assurer son innocence. Nous avons vu ce qu'était la partie de Roissy: elle n'est pas racontée seulement dans l'Histoire amoureuse des Gaules ; Bussy l'a trouvée digne de figurer encore dans ses Mémoires. Là, comme chacun le pense bien, il n'est pas question de ce qu'on a chanté ; ce qu'on fit le soir du vendredi-saint s'y réduit à ceci : « Les violons recommencèrent à jouer jusqu'au souper, « que nous passâmes gaîment, mais sans débauche. Au

u sortir de table, nous les menâmes au parc, où nous « fûmes jusqu'à minuit. » C'est l'heure et la place où, suivant l'Histoire amoureuse, le cantique aurait été improvisé. Si les deux récits étaient de différentes mains, on pourrait dire que le silence de l'un dément ce qu'il y a de plus dans l'autre. Mais s'ils viennent tous deux du même témoin, il en résultera seulement que le moins discret servira de supplément au plus réservé. Or le comte de Bussy, qui ne veut jamais rien laisser perdre de ce qu'il a fait, dit positivement qu'il avait écrit une autre relation de ce grand événement, et « qu'il l'avait « montrée un an après à une femme de ses amies. » Cette relation est, sans aucune contestation possible, celle qu'on a cousue assez maladroitement à l'Histoire amoureuse, et dans laquelle le cantique se trouve indiqué lorsqu'il n'y est pas transcrit. Madame de Motteville parle aussi, comme nous l'avons rapporté, des couplets que chantèrent entre eux « ces jeunes débau- « chés. » Que Bussy, dans ses lettres, dans ses mémoires, ait toujours feint de ne pas soupçonner seulement que le cantique obscène fût un de ses torts, c'est ce qu'il est facile d'expliquer, et pourtant sa dissimulation sur ce point ne dura pas à l'infini. En 1692 il écrivait à sa cousine de Sévigné, le 17 avril : « Je viens de faire une « version du cantique de Pâques ; car je ne suis pas « toujours profane. Vivonne, le comte de Guiclie, Ma- « nicamp et moi, fîmes autrefois des alléluia qui ne u furent pas aussi approuvés que le seraient ceux-ci. » Après cette confession du coupable, il pourrait ne plus rien rester à dire; et pourtant nous ajouterons une ob-

servation qui doit être toujours d'un grand poids dans la vérification des choses historiques. C'est que le contenu des treize couplets s'accorde si exactement avec les faits qui étaient actuels lors de la partie de Roissy, avec la position qu'avaient alors les personnages dont on y lit les noms, avec des rencontres de circonstances dont le souvenir même devait être bientôt effacé, qu'il n'est pas permis, à quiconque se connaît un peu en ces matières-là, de les croire supposés.' Concluons donc, en toute sûreté de conscience, que le cantique, indiqué seulement dans les premières éditions de l'Histoire amoureuse des Gaules, inséré dans celle de 1671 qui n'est guère postérieure que de cinq ans, n'a pu être inspiré à des gens d'esprit échauffés par le vin, que le jour, dans le lieu et entre les convives qu'elle désigne. Dès lors le comte de Bussy-Rabutin y est au moins pour un quart, et il en a pris sur lui toute la faute pour s'en être souvenu le lendemain.

Quelque peu que vaille réellement, et à nos yeux surtout, un tel sujet, il nous a semblé que cette note ne serait pas tout à fait inutile, si nous la terminions par un petit commentaire, rigoureusement historique, delà pièce incriminée. On nous dispensera seulement d'en donner le texte. 11 y a un certain style et de certaines pensées dont nous ne saurions accepter même le voisinage pour ce que nous écrivons.

La scène se passe le vendredi-saint de l'année i65g, au château de Roissy, près Gonnesse, appartenant, du chef de sa femme, à Louis-Victor de Roeheehouart, comte de Vivonne^ fila du premier due de Mortemart,

marié depuis moins de quatre ans à la fdle du président de Mesmes, et âgé bientôt de vingt-trois ans. Avec lui sont rassemblés dans le parc, après souper, d'abord le comte de Guiche, Armand de Gramont, fils du maréchal, âgé de vingt-deux ans, depuis un an marié ;

puisN de Longueval, sieur de Manicamp, du même

âge à peu près que les deux autres , et ami trop intime du second ; enfin le comte de Bussy, que nous connaissons. L'un des quatre propose de rimer et de mettre en chant des épigrammes contre le prochain. L'attente où l'on est de la journée de Pâques pour retourner à la ville, fournit tout naturellement l'air et le refrain, bien connus d'ailleurs dans les chansons de la Fronde. Il est résolu de n'épargner personne, de passer en revue toute la cour depuis les têtes les plus élevées , jusqu'à ce que la voix ou l'esprit manque. Chacun pourtant obtient, non sans peine, une sauvegarde pour ses amis dont il donne la liste, et le cantique commence.

i. D'abord le roi, non pas le maître absolu de son royaume, l'époux de Marie-Thérèse et l'amant de mademoiselle de la Vallière, mais le pupille du cardinal Mazarin , à l'âge de vingt ans, faisant timidement essai de l'amour. On le raille de sa passion pour une laide maîtresse. Il s'agit ici, comme nous l'avons dit, de Marie Mancini, nièce du cardinal, mariée depuis au connétable de Naples Colonna, celle qui, cette année même, deux mois plus tard, adressait à son amant couronné ce reproche sublime : « Vous êtes roi, vous pleurez et « je pars ! » Madame de Motteville, dans le portrait peu flatté qu'elle nous en a laissé, dit qu'elle avait, entre

autres désagréments, « la bouche grande et plate. »

2. Le deuxième couplet regarde le frère du roi, Philippe, duc d'Anjou, et il est tout politique. L'été précédent, Louis XIV était tombé malade à Calais; on l'avait cru près de sa fin, et l'héritier de la couronne passait pour n'avoir pas repoussé avec irop de chagrin la joie imprudente de ses serviteurs. 11 s'en était suivi des disgrâces encore récentes.

Après le frère du roi, devait venir son oncle, Gaston, duc d'Orléans. Nous ne savons lequel des quatre chanteurs fît ménager ce prince, dont la vie offrait certaitainement à la moquerie de quoi choisir. Il ne mourut que l'année suivante.

3. La reine, mère du roi, Anne d'Autriche, était appelée après ses deux fils. On la plaignait de ne pouvoir, en son vieil âge de cinqnante-huit ans, encourager par des libéralités les caresses d'un amant nouveau. Le dénuement où le cardinal Mazarin laissait la reine est en effet un des reproches dont madame de Motteville charge, à cette époque, « le ministre avare » qui lui devait sa grandeur.

4« Le ministre à son tour fait leshonneurs de la quatrième strophe, et, cette fois encore, aux dépens de la reine-mère ; car le dégoût qu'on lui suppose ne saurait avoir un autre objet. Il est à remarquer, dans la vie du cardinal Mazarin, que la calomnie même ne lui a jamais donné plus d'une maîtresse.

5. Deux demoiselles figurent, dans la cinquième, comme étant réduites à se passer de maris et même d'amants. L'une est Anne-Marie-Louise d'Orléans, du*

ehesse de Montpensier, la célèbre Mademoiselle, encore fille à trente-deux ans ; l'autre avait nom Catherine de Vandy (que l'imprimeur a transformé en Vaudis) ; elle était dame d'honneur de la princesse, et avait pour père ce Vandy, cité par Tallemant des Réaux (Jean d'Aspremont seigneur de Vandy, tué au siège deBrisach en i638, mari d'Innocente de Marillac), lequel, obligé de faire son testament, avait à légué, son âme à Dieu, son corps « à la terre, sa femme et son fils au cardinal de Riche- « lieu, et sa fille au public. » Il paraît que cette dernière partie de sa succession ne fut point acceptée.

6. Dans le sixième couplet, c'est la demoiselle de la Motte d'Argencourt, une des filles de la reine (mère), qui invite au passetemps amoureux Armand-.Tean-Baptiste de Vignerot, marquis de Richelieu, frère du duc, et petit-neveu du cardinal. Cette demoiselle, fille de Pierre Conty, seigneur d'Argencourt et de la Motte, et de Madeleine de Chaumont-Bertichères, avait inspiré , l'hiver précédent, une vive passion au roi, et la liaison qu'on lui connaissait avec le marquis de Richelieu avait passablement aidé la reine à en détacher son fils. On s'est souvent trompé en prenant pour elle la demoiselle de la Motte-Houdancourt, qui ne parut que quelques années après. Celle dont il est ici question se retira bientôt dans un couvent à Chailiot.

7. La strophe suivante nous montre encore le même marquis, auquel la demoiselle de Barbesières-Chemerault (seconde du nom) adresse une vive provocation pour lui faire quitter sa maîtresse. Il ne faut pas aussi la confondre avec l'ancienne fille d'honneur d'Anne

d'Autriche, qui servait d'espion au cardinal de Richelieu auprès delà reine, et qui était devenue depuis longtemps madame de la Basinière. La plus jeune, nièce de l'autre, à ce qu'il semble, entra en 1660 comme fille d'honneur chez la reine, femme du roi.

8. La personne désignée dans le huitième comme un épouvantail pour les amants heureux, est une autre fille de la reine (mère), nommée de la Rivière- Bonneuil.

9. La proposition, contenue dans la neuvième, est faite encore par une fille de la reine (mère), la demoiselle de Gourd on, ou Gordon, écossaise, à Philippe de Glerembault, comte de Palluau, maréchal de France.

10. La demoiselle de Fouilloux, dont le dixième couplet admire l'heureuse chance, était aussi une fille de la reine (mère).

11. L'amant que cette demoiselle traite si mal dans le dixième, se nommait Paul d'Escoubleau , marquis d'Alluye et de Sourdis. Il épousa, huit ans plus tard, Bénigne de Meaux du Fouilloux.

12. Il y avait déjà fort longtemps que François- Christophe de Levis, comte de Brion et duc de Damville, veuf depuis plus de huit ans, s'était déclaré publiquement amoureux de la demoiselle de Menneville , autrefois l'une des filles de la reine (mère), qui se croyait sûre d'être épousée, et l'on attendait toujours la conclusion de ce mariage, sur lequel on plaisantait d'avance, comme cela se voit ici. La demoiselle de Menneville était pouitant encore fille lorsqu'on trouva de ses lettres dans la cassette du surintendant Fouquet, et le duc de

Damville mourut presque au même temps, toujours veuf, le 9 septembre 1661.

Sur ce qu'on appelait les filles de la reine, si souvent outragées dans le cantique, il faut dire que c'étaient six demoiselles de bonne maison et sans espoir d'héritage, que la protection de quelque parent amenait à la cour pour y égayer la chambre de la reine, et attendre ou courir fortune. Comme tout ce qu'il y avait d'assuré pour elles était une dot de quatre mille écus si elles trouvaient mariage, on pense bien qu'un mari était toujours le but de leur recherche, et que, dans cette préoccupation, elles risquaient souvent de manquer ou de dépasser le but. Pour cela aussi, elles étaient sans cesse l'objet de ces railleries cruelles que les hommes adressent toujours là où vont leurs désirs. Des six demoiselles qui suivaient en cette qualité la reine Anne d'Autriche dans l'année i65çj, deux seulement ne sont pas nommées ici.

i3. Le treizième et dernier des couplets conservés est enfin, sinon d'une politesse parfaite, au moins d'une entière honnêteté. 11 ne fait d'ailleurs que reproduire un mot du chevalier de Gramont, sur le tils aîné du duc de la Rochefoucauld (l'auteur des Maximes), qui ne passait pas pour avoir tout l'esprit de son père.

Voilà les treize couplets expliqués, tous du même jet, de la même occasion, du môme jour, s'ils ne sont de la même voix; car chacun devait chanter à son tour : et l'on continua longtemps, sans beaucoup de peine, sur ce ton. Puis, la fête finie, les têtes calmées, la fumée du vin dissipée, il y eut un des convives qui recueillit une

partie des paroles plus que badines échangées dans l'ivresse, qui lès mit sur le papier, les garda, les répandit, de façon à ce que, douze ans plus tard, elles trouvassent un imprimeur, et, près de deux siècles après, un commentateur, qui se sent vraiment honteux de^ sa besogne.

Pour régler entièrement notre compte avec Bussy, nous devons retrancher de ses torts un ouvrage qui lui est généralement attribué, et que peu de gens ont vu. La « Carte géographique de la Cour » n'est pas de lui; elle vient de plus haut, et, ce qui est curieux, c'est qu'il en indique lui-même l'auteur. Il rapporte, dans ses Mémoires, une lettre du prince de Conti, Armand de Bourbon, qui lui demande des nouvelles de « Braguerie, n et il ajoute : a Le prince, par ce mot, entendait parler « des dames qui étaient galantes, et il en parlait comme « d'un pays, dont il avait même fait une carte. 55 Or cette carte n'est pas autre chose que ce qu'on appelle la « Carte géographique de la Cour, » et les bibliographes l'auraient facilement appris, si, contre leur habitude, ils avaient regardé jusqu'à un feuillet au delà du titre. « Le pays des Bragues, y est-il dit, a les Cornutes à « l'orient, les Ruffiens au couchant, les Garsentins au « midi et la Prudomaïgne au septentrion. » Ce petit écrit de vingt pages appartient donc à la jeunesse libertine du prince devenu dévot, qui nous a laissé le traité des « Devoirs des Grands. »

[ Le Plutarque Français. 4e série.

Ce n'est pas ici l'Eloge historique que l'Académie française a couronné en i83i ; nous l'avons déjà laissé mettre ailleurs. Les gens qui se connaissent en travaux d'esprit savent fort bien ce qu'il y a de difficulté à traiter une seconde fois, et avec une destination différente, le sujet où l'on s'est déjà exercé. Les autres s'imaginent que c'est la chose du monde qui coûte le moins. Pour les premiers seulement , ce morceau aura quelque intérêt. ]

Les révolutions ont une merveilleuse puissance pour contrarier la vocation des hommes qu'elles rencontrent sur leur chemin, pour se jouer, non-seulement de leur fortune et de leur volonté, mais aussi de leur caractère et de leur

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nature; pour leur imposer des rôles auxquels rien, dans leur existence, ne semblait les appeler : commandant, avec un caprice singulier, à celui-ci de figurer comme héros, à celui-là de tomber en victime. L'un et l'autre de ces lots échut à l'homme de bien dont nous ne craignons pas de faire la biographie, encore qu'il nous soit arrivé d'écrire son éloge; et son âme se rencontra de force à ne pas plier sous ce double fardeau, tout imprévu qu'il était, à supporter avec aisance cette destinée violente, pour laquelle aucune habitude de sa vie ne semblait l'avoir préparé. En des temps ordinaires, c'eût été un de ces magistrats aux fortes et sévères études, au caractère intègre et ferme, aux loisirs noblement occupés, comme il en naissait autrefois, comme il ne s'en fait plus maintenant ; et il n'aurait été question de lui que dans les souvenirs étroits du barreau, que dans les traditions obscures des cours judiciaires. Conduit par un long âge jusqu'aux jours du bouleversement social, il y a trouvé unéchafaud, une statue, et son nom appartient à l'histoire par tous les titres qui font les hommes célèbres, les grandes vertus et les grandes infortunes.

Chrétien Guillaume Lamoignon de Maies-

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herbes, né le 6 décembre 1721, fils, petit-fils, neveu des principaux officiers du parlement de Paris, n'avait ni le choix ni l'incertitude de sa carrière. Il venait pour succéder à son père, à son grand-père, et pour continuer, dans une génération de plus, l'illustre mémoire laissée par le premier président son bisaïeul. Ainsi les choses allaient avant cette découverte des temps modernes, que toute fonction publique doit émaner directement du pouvoir, pour la plus grande liberté des consciences et la plus grande sûreté des intérêts. Il reçut sa première éducation chez les jésuites, et il apprit le droit sous la conduite de l'abbé Pucelle, le patriarche du jansénisme. Substitut du procureur général en 1741 , il acquit en 1744 une charge de conseiller aux enquêtes. Ce temps, où il eut à remplir sans bruit des devoirs sévères, est celui où le caractère se développe et se fixe, où l'on prend sa place parmi les hommes. Celle qu'il parut vouloir y occuper avait plus d'utilité et de satisfaction personnelle que d'éclat et de renommée. La culture des lettres, le commerce des hommes instruits, une application particulière aux sciences d'un usage domestique, montrèrent dès lors quelle était la direction de son esprit et la portée de son amhj~

tion. Sa personne n'avait d'ailleurs rien de ces avantages extérieurs qui attirent les regards du monde, et promettent des succès souvent payés au prix du repos et de l'honneur. Il lui fallait quelque effort pour être distingué, et il eut le bon esprit de n'en pas faire; il se servit même de sa mauvaise tournure comme d'un déguisement pour se livrer sans gêne à d'honnêtes plaisirs.

Il avait ainsi atteint l'âge de vingt-neuf ans, faisant peu parler de lui, connu seulement parmi quelques savants avec lesquels il faisait un échange actif de recherches et de découvertes. La seule agitation peut-être de sa vie avait été causée par l'apparition des trois premiers volumes de « l'Histoire naturelle, » publiés en 1749, où l'on traitait assez lestement les maîtres et les méthodes de la botanique, sa science favorite. 11 prit la plume pour les venger contre la dédaigneuse appréciation d'un grand écrivain. Mais il fut bientôt obligé de renfermer son manuscrit. Son père venait d'être appelé, en 1750, à la dignité 'de chancelier, et lui laissait sa charge de premier président à la cour des aides. Il fallut se donner à cet héritage, et comme si ce n'était pas assez de ces hautes fonctions, le chancelier dé-

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tacha pour lui de son office la partie la plus difficile, la plus épineuse, la plus exposée aux colères, ce qu'on appelait le département de la librairie,, c'est-à-dire le droit arbitraire de donner cours ou d'interdire la publicité aux écrits; pouvoir sans limite, et par cela même sans action utile, dans l'exercice duquel on avait affaire à toutes les susceptibilités, à toutes les exigences? à tous les caprices, à tous les amours-propres, y compris celui des auteurs, qui ne passe pas pour le plus complaisant. Vers le même temps, il remplaça un grand seigneur à l'Académie des Sciences comme académicien honoraire.

A la cour des aides, il se rendit célèbre par sa résistance à l'établissement des impôts, par la sévérité de ses remontrances, par le zèle avec lequel il défendit les prérogatives de sa compagnie et les droits de l'humanité. Les actes de sa magistrature ont été recueillis dans un volume portant la date de ci Bruxelles, 1779, » longtemps recherché comme un ouvrage défendu , enseveli aujourd'hui sous cet amas de livres qu'oot produits les diverses expériences de notre politique. On pourrait au besoin le consulter, quand les discussions de chaque jour nous laisseront du répit, pour s'assurer des progrès réels que nous

avons faits, des abus détruits, des garanties obtenues; et peut-être serait-on surpris de trouver tant d'applications encore au blâme qu'il exprimait avec énergie. Mais un objet d'étude bien plus curieux, c'est d'y chercher quelque explication de l'histoire, quelque intelligence de cet ancien état social que nous connaissons si peu. La liberté de la tribune n'a rien fait entendre de plus ferme, defplus pénétrant, de plus hardi, que ce langage d'un magistrat parlant tranquillement du haut d'un siège héréditaire, hors de portée des passions populaires , disputant en quelque sorte face à face avec la royauté. Toutes les ressources de notre éloquence parlementaire, la misère du peuple, le despotisme, les droits des sujets, les devoirs des rois, les limites de la puissance, les bornes de la soumission, l'obsession des courtisans ; ces images, ces principes, ces reproches, qui nous sont devenus familiers, s'y trouvent rassemblés avec une force d'expression, une sévérité de logique, que nos orateurs, et je dirai plus, nos journaux, n'ont pas toujours égalées. Il nous semble que, de chaque phrase, il va sortir une violence de la foule ou du pouvoir, et pourtant rien ne s'ébranle à ces paroles d'une $\m]ç vigueur ? tan£ on m croit lojn du danger.

Les rigueurs dont on usait alors envers des personnages de cette dignité, je veux dire les ordres du roi renvoyant le magistrat dans sa terre, ne viennent pas même lui donner la consécration de la disgrâce. Cette espèce d'assaut courtois, entre la puissance royale et l'autorité de la magistrature, dure vingt ans sans que personne soit blessé.

Comme chargé du département de la librairie, M. de Malesherbes montra la même bonne volonté, le même désir de justice, le même esprit de liberté, et il fut souvent réduit à la même impuissance. Ses liaisons avec les gens de lettres, ses rapports avec les savants, le rendaient suspect de partialité pour des hommes dont la pensée curieuse se portait dès lors sur tous les mystères de l'ordre social. Le pouvoir qui lui était confié, absolu pour proscrire, ne l'était pas pour protéger. La cour, le clergé, le parlement, avaient aussi leur influence et leurs moyens d'action ; ce qui échappait à la censure de l'un tombait sous la réprobation de l'autre. La faveur accordée par M. de Malesherbes à la publication de l'Encyclopédie ne put soutenir cet ouvrage que contre les prêtres ; les magistrats furent plus difficiles, et condamnèrent ce que J'évêque de JWb

repoix avait approuvé. La chaire dénonça M. de Maleshcrbes comme affilié à la conspiration des philosophes j et les philosophes le tourmentèrent de leurs exigences. S'il eut le bonheur d'apprivoiser l'humeur sauvage de Rousseau, il ne contenta pas toujours la vivacité capricieuse de Voltaire; l'aigre d'Alembert s'emportait fréquemment contre son impassible modération; les querelles littéraires faisaient toujours rejaillir sur lui quelque éclat de leur animosité; et il dut regarder comme un jour heureux pour son repos la retraite du chancelier son père en 1763. Il lui fut permis alors d'abdiquer cette dictature où il s'était fait beaucoup d'ennemis et beaucoup d'ingrats. Cependant il obtint, en quittant sa place, une satisfaction qui se fait ordinairement un peu attendre : dès le lendemain, il fut hautement regretté.

îl continua à présider la cour des aides jusqu'au temps où la royauté, lasse des tracasseries que lui suscitaient les cours de justice, s'avisa de conspirer contre elles. Les tentatives de révolution réussissent rarement au pouvoir; celle-ci ramena vers le parlement l'affection des peuples, qui ne savait plus guère où s'attacher, M. de Malesherbes, dont le père avait été éloigné des

affaires par le père du chancelier de Maupeou, se trouvait tout naturellement porté à la rencontre de l'aventureux ministre, par l'intérêt de son corps, par l'intérêt de la justice, par tout ce qui établit une rivalité entre les hommes. Quoique les premières mesures du chancelier n'atteignissent que le parlement, la cour des aides prit fait et cause pour cette juridiction voisine qui était menacée. De vigoureuses et touchantes remontrances furent rédigées par M. de Malesherbes. Le roi refusa de les entendre. Repoussée dans son attitude suppliante, la cour des aides voulut faire acte d'autorité. Elle protesta contre l'établissement du nouveau tribunal qui devait remplacer le parlement, et défendit à ses officiers de reconnaître les décisions qu'il rendrait. Le premier président reçut l'ordre de porter cet arrêt à Versailles. Les magistrats qui l'accompagnaient remarquèrent en cette occasion, de la part des courtisans entassés dans l'OEil-de-Bœuf, bien plus de respects et d'égards qu'on n'en avait habituellement dans ce lieu pour les gens de robe. Le roi ne permit pas à M. de Malesherbes de parler, prit l'arrêt de ses mains, le fit biffer sous ses yeux, et quelques jours après,, le 6 avril 1771, une lettre de cachet enjoignit à M. de

Malesherbes de ne pas quitter sa terre. L'abolition de sa compagnie, exécutée par le maréchal de Richelieu, eut lieu en son absence.

Alors commença pour lui, dans ce qu'on appelait un exil, la vie pour laquelle il semblait né, celle qui aurait été de son choix,, s'il avait pu répudier les devoirs que lui imposait son nom. Libre maintenant par la disgrâce, rien ne l'empêcha plus de suivre ses goûts et ses penchants. L'embellissement de la terre de Malesherbes, que son père, même avant sa mort arrivée en 1772, paraît lui avoir abandonnée, fut son unique, sa chère occupation. L'élève de Jussieu redevint homme des champs, et rien de plus ; homme des champs par son costume, par ses connaissances agricoles, par son travail journalier. C'est surtout ainsi qu'il se présente au souvenir populaire, et qu'il donne prise à l'anecdote. Les traditions de ses habitudes, de ses bienfaits, de ses bons mots, de ses passe-temps, sont encore vivantes et pleines de charme dans le voisinage de ce château, dont le maître s'appelle aujourd'hui Chateaubriand. On y montre les allées qu'il a plantées, la petite porte par où il sortait à la première aurore pour se mettre à la tête de ses ouvriers, les arbres importés des pays

lointains qu'il a naturalisés dans son parc, et que le poëte des s Jardins » a célébrés. Toute l'histoire de ce pays semble liée à sa mémoire, et à peine saurait-on que ce domaine existait avant lui., si les statues mutilées des seigneurs de Balsac d'Entragues ne venaient rappeler une autre généalogie et une célébrité bien différente. Ses veilles n'étaient pas là moins occupées que ses journées. M. de Malesherbes écrivait beaucoup; il est peu de matières, en histoire naturelle, en politique, en législation, qu'il n'ait savamment traitées; il avait même fait des vers avant d'avoir l'âge de raison. Un petit nombre de ses ouvrages, qui ont survécu aux désastres de sa maison et à la dispersion de ses amis., annoncent un esprit laborieux, remontant curieusement en toutes choses aux causes et aux origines, déduisant les faits avec méthode et clarté ; de plus, une grande netteté de raisonnement, un style pur et facile, exempt de déclamation, marqué partout au coin du bon sens, de la sagesse et de l'autorité. La critique intelligente y découvrirait facilement le caractère de l'homme, s'il ne s'était pas trouvé assez d'écrivains, se vantant de son intimité, qui ont revendiqué, avec plus ou moins de droit, l'honneur de nous le faire connaître;

Tous s'accordent à le représenter comme un homme de manières affables, d'une bonhomie spirituelle, d'une admirable modestie, d'un aimable entretien, d'un enjouement inaltérable, que rendait plus piquant encore un peu de négligence et de distraction. ïl survint plus tard d'autres épreuves qui montrèrent que tous ces mérites, d'un ordre vulgaire en apparence, tenaient à un principe de la nature la plus élevée; que cette gaîté sans accès, sans effort et sans retour, exprimait le calme d'une âme sûre d'ellemême, d'une conscience prête à tous les événements.

Trois ans et demi passés dans la retraite ne l'avaient pas fait oublier, même à Paris, lorsqu'un nouveau règne vint rajeunir dans l'opinion publique tout ce que le règne précédent avait trouvé de résistances. Louis XVI, avec cette probité de jeune homme qui, chez un roi, n'est pas toujours de la prudence, crut devoir rétablir les cours de justice supprimées par son prédécesseur. M. de Malesherbes reprit sa place à la cour des aides. L'Académie française, qui déjà s'associait volontiers aux réactions politiques, l'appela dans son sein, où il fut reçu le 16 février 1775. Tout était alors pour lui triom-

phe, respect, admiration ; il n'en abusa pas pour le ressentiment ; mais il crut voir l'instant venu de réparer tous les torts, et de ne pas épargner les conseils. La reconnaissance de la cour des aides s'exprima par des remontrances sur toute la législation des impôts, qui eussent fort bien pu passer pour un acte d'opposition. JLe roi se contenta d'empêcher qu'elles fussent rendues publiques ; mais il pensa sans doute qu'un homme qui donnait de si bonnes leçons devait faire un excellent ministre, et il le nomma, au mois de juillet 1775, pour remplacer le duc de la Vrillière. Son département comprenait, avec la maison du Roi, les attributions de ce que nous appelons la police générale ; il s'étendait depuis la Bastille jusqu'à l'Opéra.

M. de Malesherbes faisait partie d'un ministère réformateur, caractère tout à fait conforme à celui qu'il avait adopté lui-même. Il procéda, comme de coutume, à la recherche des droits et des abus. Il se traça des lignes de conduite; il en fit même quelques essais louables. ïl visita les prisons, en retira quelques malheureux , et soumit à la délibération d'un conseil choisi les ordres absolus du roi. Un de ses biographes raconte que, comme on paraissait embarrassé de-

vaut lui sur remplacement où s'élèverait un jour la statue de Louis XVI, il désigna aussitôt « la Bastille. » Mais l'administration à laquelle il s'était associé, déjà ébranlée lorsqu'il y entra, se trouva bientôt impuissante contre les intri- . gués de cour, le mouvement imprimé aux compagnies souveraines, et toutes les impatiences réveillées par les promesses de l'avènement. Au bout de neuf mois, M. de Malesherbes s'aperçut qu'il s'était fourvoyé, et le dernier venu donna le signal de la retraite. Sa démission fut acceptée le 12 mai 1776 par le roi, qui, dit-on, lui adressa tristement ces paroles : « Vous êtes « plus heureux que moi, vous pouvez abdi- « quer. »

Pendant les dix années qui suivirent, il reprit ses habitudes champêtres. Il voyagea dans les provinces de France et dans les pays voisins. Il s'était précautionné contre les inconvénients de sa renommée, et son incognito lui procura des aventures plaisantes, dont le conte et le vaudeville se sont emparés. M. Boissy d'Anglas en raconte une moins connue, et qui eut lieu dans Paris même. M. de Malesherbes se trouvait un matin dans les halles, « avec son costume ordi- « naire, habit marron à grandes poches, bou-

« tons d'or, manchettes de mousseline, le jabot « barbouillé de tabac, la perruque ronde, mal « peignée et mise de travers, » quand deux femmes du peuple qui se disputaient sur le nom d'une plante, s'avisèrent de s'en rapporter à lui. Pour ce coup M. de Malesherbes s'imagina qu'on l'avait reconnu ; il en avait déjà même ressenti un petit mouvement de vanité. Mais une des parties entre lesquelles il venait déjuger le détrompa bientôt, en lui apprenant qu'à sa seule figure on l'avait pris tout de suite pour un apothicaire.

Cependant une première épreuve n'avait pas suffi pour le dégoûter du ministère. L'ambition était sans doute bien loin de lui : mais il ne pouvait renoncer entièrement à l'espoir de mettre en œuvre les projets d'amélioration sur lesquels il s'était exercé ; car les honnêtes gens ont aussi leur obstination. La royauté en était déjà à ses derniers expédients lorsqu'on l'appela, en 1787, dans le conseil où Chrétien- François de Lamoignon, son cousin, était garde des sceaux ; il eut la joie d'y faire adopter, en faveur des protestants, un édit qu'il avait préparé par de savants et lucides mémoires. Mais toute son influence, toute son action, se bornèrent à ce bienfait, qui

ne fut pas encore généralement apprécié. Dans tout le reste il se vit réduit à la triste condition d'un fâcheux donneur d'avis, d'un malencontreux prophète , toujours écrivant , toujours montrant des inconvénients et des périls, toujours contrariant en vain la marche qui menait à l'abîme. 11 se retira de ce mauvais poste au mois d'août 1788, Il avait alors soixante-sept ans. Sa carrière semblait finie. Le temps était passé où les hommes de précaution et de ménagement pouvaient faire quelque bien. Les événements se pressaient avec une effrayante rapidité. Les idées étaient mobiles, comme elles le sont toujours chez nous 3 mais toute leur pétulance se portait sans cesse en avant. Chaque lendemain était à un siècle de la veille. M. de Malesherbes, dont l'esprit, enfermé dans de certaines règles, marchait plus posément, reconnut bientôt qu'il perdrait sa peine à prévoir .et à conseiller. Il écrivait en juillet 1790 : «Dans le « temps des violentes passions , il faut bien se a garder de faire parler la raison, on nuirait à « la raison même \ car les enthousiastes excite- « raient le peuple contre les mêmes vérités qui, « dans un autre temps , seraient reçues avec « l'approbation générale. » Quatre mois plus

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lard il disait : « La passsion populaire est à vin « tel points que tout ce que je dirais, et même « le martyre, si je le subissais pour avoir dit la o vérité, ne servirait de rien. »

Si la vie de M. de Malesherbes se fût arrêtée là, il n'aurait mérité que l'estime due aux bons et nobles caractères. Les éloges donnés à son courage de magistrat, à son amour du bien public, à ses vues de philanthropie et de sage liberté, se seraient affaiblis par la distance des temps , des mœurs et des idées ; on l'aurait compté seulement au nombre des hommes aimables, éclairés et vertueux ; il lui aurait manqué l'occasion d'être sublime. Il avait choqué autrefois la puissance royale, et il en avait été puni par un doux exil ; il lui restait à braver la puissance populaire, qui a bien d'autres rigueurs. Plusieurs années desilence avaient passé sur son nom ; d'immenses événements s'étaient accomplis sans qu'il y fût mêlé, et avaient reculé bien loin les réputations du passé, lorsqu'au sein de la Convention, qui se préparait à juger Louis XVI, une lettre vint révéler l'existence de ce vieux magistrat au caractère si doux, aux mœurs si simples, qui avait plaidé souvent 3a cause du peuple sous la monarchie; c'était lui

qui demandait maintenant à défendre son ancien maître, et cela avec des paroles si calmes, une telle tranquillité d'esprit, qu'il semblait n'avoir rien de plus à risquer qu'avec les rois.

Sa demande lui fut accordée ; les portes du Temple s'ouvrirent pour le recevoir faible et se soutenant à peine ; il retrouva ses forces auprès du roi. Depuis le 14 décembre jusqu'au jour du jugement, il fut son serviteur actif, infatigable. Il concerta avec le jeune Desèze et le vieux Tronche t l'inutile défense de Louis XVI ; il lui fournit des nouvelles , des livres, de l'argent. Il obtint pour lui quelque respect de ses gardiens; il alla lui chercher le prêtre qu'il avait désigné pour recevoir sa confession. Il parut ensuite devant la Convention, et lorsque la sentence de mort eut été rendue, il essaya de parler pour soutenir l'appel au peuple. Mais il ne put articuler que des mots en désordre , et retomba sans voix sur son banc. Il retourna auprès de Louis XVI pour lui annoncer que tout espoir était perdu ; il en reçut des consolations, et le laissa aux mains de son confesseur. Le lendemain du 21 janvier, il revit l'abbé Edgewortli de Firmont, qui remit à sa foi les dernières pensées de Louis XVI, et il alla ensevelir sa pro-

fonde douleur dans sa terre de Malesherbes. Là s'était abritée, sous la sauvegarde des bienfaits qu'il avait répandus autour de lui, une partie de sa famille : sa fille aînée , mariée au président Lepelletier de Rosambo, son gendre, son petit-fils, ses trois petites-filles, leurs maris et leurs jeunes enfants. Ces quatre générations, où se distribuaient des noms honorables, rassemblées dans un même asile, ne tardèrent pas à tenter les hommes chargés de fournir des têtes aux besoins de chaque jour. Dans le courant du mois de décembre 1793, on vint enlever M. de Rosambo et sa femme. Le lendemain M. de Malesherbes fut arrêté lui-même avec ses petitsenfants. Toute cette famille fut dispersée d'abord en différentes prisons, et réunie ensuite dans un lieu de captivité qu'on appelait Port- Libre. Ce fut là qu'à la vue de M. de Malesherbes, tous les prisonniers se levèrent pour lui offrir la place d'honneur ; il la refusa pour la laisser à un vieillard plus âgé que lui. Depuis son arrestation il avait repris toute sa sérénité, toute sa bonne humeur, toute sa présence d'esprit. La translation de son gendre dans la prison de Sainte-Pélagie vint troubler cette espèce de fconheur. Peu de jours après,, d'horribles voix

firent entendre aux pieds des murs de Port-Libre le jugement et l'exécution du président de Rosambo. Le lendemain , les pourvoyeurs de l'échafaud appelèrent M. de Malesherbes, madame de Rosambo sa fille , madame de Chateaubriand sa petite-fille , et le comte de Chateaubriand , pour les conduire à la Conciergerie. Là on remit à M. de Malesherbes l'acte qui l'accusait de conspiration contre l'unité de la république. « On aurait pu le faire moins absurde, » dit-il froidement après l'avoir lu. Traduit aussitôt devant le tribunal révolutionnaire, on lui demanda s'il avait conspiré ; il répondit « Non, » et son interrogatoire fut terminé. Peut-être faut-il dire qu'il se trouva un homme pour rendre témoignage contre lui. Un ancien domestique de madame de Sénozan , sa sœur , déclara qu'un jour M. de Malesherbes, entendant dire que la gelée avait détruit la récolte des vignes, s'était écrié : « Tant mieux 5 si le vin manque, le peuce pie sera plus tranquille. » Il fut condamné à mort, lui trentième, et avec lui sa fille, sa petite fille, le mari de sa petite-fille. En sortant de la prison, son pied se heurta contre une pierre, et il dit gaîment à son voisin : « Voilà un vilain « présage ; un Bomain à ma place serait ren-

« tré. )) C'était le 22 avril 1794. Une atroce combinaison avait réglé les tours de mort. ïl ne fut placé sous le couteau qu'après avoir vu tomber la tête de ses enfants.

Quinze jours après cette journée, la Convention nationale décrétait des fêtes publiques en l'honneur de toutes les vertus.

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