Creizenach, l. II, p
L’TNFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE'
Que Descartes se soit fait lire d’un nombreux public, qu’il ait excité de chaudes admirations en dehors du petit nombre des philosophes et des savants, cela ne fait de doute pour personne. Trop de témoignages nous attestent la renommée que l’invention d’une philosophie nouvelle lui valut en son temps. Balzac daigne se mettre pour lui en frais d’esprit et d’éloquence ; Chapelain estime ses pensées sublimes. Son nom représente pour Pascal toute la philosophie moderne, et il est le seul dont le théologien Bossuet propose les doctrines à côté des doctrines tliomistes dans son traité de la Connaissance de Dieu et de soi-mème. De purs lettrés, des poètes, des femmes, Boileau, La Bruyère, La Fontaine, M"”* de Grignan, le lisent, le goûtent, le comprennent.
Mais il ne s’agit pas ici de la gloire de Descartes ; nous voulons savoir quelle a été son influence, et comme sa pénétration dans les esprits, s’il a marqué de son empreinte originale et personnelle la littérature de son temps et du temps qui l’a suivi. Et de cela, les témoignages d’admiration ou d’enthousiasme qu’on peut recueillir ne fournissent point un(i démonstration suffisante. La (juestion est délicate (û complexe, et demande à èti'c examinée de très près.
M. K rantzÇ (jui l’a étudiée il y a une quinzaine d’années,
t. Revue de Métaphtjsùiue, 1896. — Il iic sera pas inutile de dire, |)Our rinlelliffenee de cette élude, (pie l’interprétatiou de la philosophie carlésieiiue à laquelle se ratlacheul la plupart des vues que l’on trouvera ici, est ou p:éuéral celle qu’a présentée M. L. Liard dans son Descartes (Paris, G. Baillière et C‘“, 188‘'2, in-8‘>.
2. E. Kraniz, Essai sur l’Esthétique de Descartes, 1882, in-8‘’.
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n’a pels résisté à la tentation de rapporter tout à Descartes dans la littérature du xvii'’ siècle et d’en rattacher tous les caractères comme des etïéts immédiats et nécessaires aux principaux articles de la méthode et de la doctrine cartésiennes. Descartes devenait ainsi comme la cause unique et universelle du génie classique. La thèse ainsi présentée n était guère soutenable ; et il n’y a, je crois, plus personne aujourd’hui pour la soutenir. Elle ne pouvait s’établir que par un absolu parti pris, en négligeant toutes les autres causes qui pouvaient concourir avec celle-là, et en érigeant par une opération arbitraire toutes les analogies ou concordances en rapports de libation.
Pour évaluer exactement l’influence de Descartes, certaines précautions sont nécessaires. D’abord, nous nous tiendrons en garde contre les ressemblances verbales : l’identité du vocabulaire n’implique pas l’identité des conceptions. Ainsi pour trouver du cartésianisme dans 1 Art Poétique, il ne suffira pas de constater que Boileau fait dominer partout la raison. Car il n’est pas évident à priori que Boileau entende par le mot raison la même chose que Descaries.
Puis nous éviterons d’attribuer à l’influence de Descaries certains caractères généraux de la littérature classique, qui pourraient venir d’autres causes. Par exemple, si cette littérature classique est merveilleusement ordonnée, cet ordre est-il un eflét des principes cartésiens, ou un héritage de 1 art gréco-romain ? Horace, avec son lucidus ordo, peut bien y être pour autant que Descartes, avec sa méthode.
Si l’analyse psychologique tient tant de place dans les ouvrages de tout genre au xvii" siècle, ce peut-être parce que Descartes a séparé absolument l’esprit de la matière, et déclaré le monde intérieur de la pensée plus facile à connaître que le monde extérieur de l’étendue : la concordance est frappante et l’explication séduisante. Mais que d’autres causes se présentent pour rendre compte de l’effet ! Dans le genre dramatique, les règles qui mettent le poète très à l’étroit en tout ce qui relève de l’étendue et de la durée, ne lui laissent de libre issue que du côté de l’étude des âmes, dont les actes, en un minimum d’espace et de temps, peuvent se multiplier et varier à l’infini. Pour les
ÉTUDES UITTÉRAIRES
autres genres, le monde, qui s’établit juge souverain des œuvres, ôte à l’écrivain toutes les matières spéciales que ne connaissent pas les honnêtes gens : n’ayant d’autre affaire dans ces relations de société que de se voir vivre les uns les autres, d’autre curiosité (jue de s’observer, d’autre intérêt que do se reconnaître, ils demandent aux auteurs de parler de ce qui leur plaît et de ce qu’ils savent. Or, le monde, les règles, cela existe avant le Discours de la méthode ; par conséquent, cela n’en vient pas.
On ne saurait donc trop soigneusement s’attacher à distinguer, lorsqu’on étudie les rapports du cartésianisme et de la littérature, ce qui est simplement convenance, harmonie, parallélisme, et ce qui offre réellement une liaison d’antécédent à conséquent, de cause à effet. Puis on se souviendra que des causes multiples de tout ordre ont pu concourir avec le cartésianisme, et que dans le cartésianisme tout n’est pas nouveau et original. En sorte que, là où il y a affinité certaine, si, sur le point examiné, le cartésianisme lui-même a reçu une influence du dehors, il se peut que la littérature ait reçu l’empreinte non du cartésianisme, mais de la même cause à qui le cartésianisme se trouve redevable. Si donc on veut mesurer exactement l’apport littéraire de Descartes, il faudra s’attacher à trouver des relations entre certains faits littéraires nettement déterminés, et ce qu’il y a de plus propre et personnel à Descartes dans la philosophie cartésienne.
Ces principes étant posés, nous pouvons commencer notre enquête.
Je trouve d’abord d’étroits rapports, mais sans influence possible, entre l’esprit de Descartes et l’esprit de la génération littéraire qui lui est exactement contemporaine.
Rien ne saurait être, sans doute, plus propre à Descartes que la première et essentielle règle de sa méthode : « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle. » Il est remarquable pourtant que ce qui est principe méthodique chez le philosophe.
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est une disposition d’esprit de beaucoup de ses contemporains. Ceux mêmes qu’on est le plus accoutumé à croire déférents envers les anciens et soumis à leur autorité, prétendent ne relever que de leur raison, et n’accepter aucune opinion que par l’évidence qu’un examen réfléchi leur y découvre. Chapelain tait constamment appel au bon sens, dans les discussions littéraires : c’est le bon sens qui est le père des règles. « Tout l’esprit du monde, dit-il, semé dans un ouvrage où le jugement ne préside pas, ne sert qu’àfaire un beau monstre. » Il prétend, ou il croit, en toute matière, ne suivre que la raison, et, qu’il s’agisse des drames, de 1 histoire, ou de l’épopée, promulguer « les lois du jugement » plutôt que celles des anciens b
L’abbé d’Aubignac, qui passe pour le farouche et servile exécuteur des décisions d’Aristote, ne réclame aussi pour les lameuses règles d’autre autorité que celle qui leur vient de la raison ; il le dit en termes qui méritent d’être rapportés. Lorsqu’il propose les trois unités, il prévoit qu’on essaiera de les écarter précisément au nom de la raison, en disant « qu’il ne faut point se faire de loi par exemple et que la raison doit toujours prévaloir sur l’autorité. » Comment repousse-t-il cette objection ? Nullement en contestant le principe : il l’admet au contraire et s’en empare pour sa thèse : « Les règles du théâtre, affirme-t-il, ne sont pas fondées en autorité, mais en raison. » Et le principe lui servira même à resserrer la rigueur des règles. A ceux qui allégueront qu’elles ont été plus d’une fois violées par les anciens, et qu’ainsi les modernes peuvent en prendre à leur aise avec elles, il répondra : « La raison étant semblable partout à elle-même, elle oblige tout le monde... Je ne veux proposer les anciens pour modèle qu’aux choses qu’ils ont faites raisonnablement... Car il n’y a point d’excuse contre la raison b » Le Pratiqve du théâtre ne parut qu’en 1657 : mais il y avait longtemps que les idées de l’auteur étaient arrêtées, et les discussions en particulier qui ont trait à l’établissement des règles se rapportent à des polémiques antérieures d’une vingtaine d’années.
1. Lettres, éd. Tamisey de Larroque, t. I, p. 402-3 et 632; t. II, p. 276 et 6S5, etc...