‹ Etudes d'histoire militaireChapitre 20 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

tirant convenablement à environ 300 pas, leur portée ordinaire de combat.

Si le matériel ne fit pas de grands progrès sous Louis XIV, il en fut différemment du personnel; on doit à son gouvernement les premières troupes permanentes B'artillerie instituées en France.

Auparavant les pièces étaient desservies par des hommes de corvée de l'infanterie et par des ouvriers spéciaux sous la direction de maîtres canonniers et de commissaires, assez mal vus des troupes. Dès Tan 1670 cela changea du tout au tout. Douze compagnies de canonniers, six bataillons de fusiliers d'artillerie, 12 compagnies de bombardiers furent successivement créés, puis fusionnés ^n un régiment de royal-artillerie et de royal-bombardiers, qui furent euxmêmes réunis, en 1720, en un seul régiment royal-artillerie, de sept bataillons à 13 compagnies chacun.

A la tête de toute Tartillerie était un grand-maître , qui remplaça le grand-maître des arbalétriers, assisté de soixante lieutenants et de quelques centaines de commissaires, d'officiers pointeurs, etc., charges qui devinrent bientôt aussi recherchées, même par la noblesse, qu'elles étaient méprisées précédemment. Cinq garnisons et écoles d'artillerie furent établies à Metz, Strassbourg, Grenoble, Perpignan et La Fère , qui ne tarderaient pas à donner de bons fruits et à faire progresser le matériel autant que le personnel.

Le génie et la fortification se développèrent dans une mesure bien plus grandç encore. Les sièges et les retranchements de campagne eurent dans toutes les guerres une part importante. Souvent elle fut même excessive et désastreuse au point de vue des opérations générales ; mais la partie technique n'en fit pas moins de grands progrès. Ils furent en partie dus à Tingénieur-chef Pagan, puis et surtout à son successeur Vauban, dont nous dirons quelques

mots de plus, basés sur l'autorité si compétente de M. le lieutenant-colonel du génie de la Barre-Duparcq :

« Sébastien Le Prestre de Vauban naquit à St-Léger de Fourchent en 1633. Entré au service à dix-sept ans, il devint par son seul mérite lieutenant-générat (août 1688), et commissaire général des fortifications , emploi supprimé à sa mort. Il bâtit 33 places, en répara près de 300, et fit « 53 sièges en chef, dont une vingtaine en présence' du roi (Louis XIV), qui crut se faire maréchal de France lui-même et honorer ses propres lauriers » en lui donnant le bâton (1703), et en le nommant chevalier de TOrdre (1705)....

L'Académie des sciences s'associa Vauban en 1699. Ce grand ingénieur a laissé de bons mémoires sur l'attaque et la défense des places, composés pour l'instruction du duc de Bourgogne, élève de Fénélon; on les trouve dans ses Oisivetés, recueil de douze gros volumes manuscrits où il donne ses idées sur la discipline militaire, les manœuvres, les constructions

Toujours attaquant, jamais défenseur, Vauban a donné à l'attaque une grande supériorité sur la défense. En 1673, au siège de Msestricht, auquel assistait Louis XIV, il inventa les parallèles, grandes places d'armes, parallèles aux ouvrages de la place, qui relient tous les zig-zags ou cheminements sur les capitales. Au siège de Luxembourg (1683), il fit construire des cavaliers de tranchée, retranchements du moment assez élevés pour avoir des feux plongeants sur le terre-plein du chemin couvert. En juin 1697, au siège d'Ath, il fit pour la seconde fois (*) tirer l'artillerie à ricochet: ce nouveau tir donna d'excellents résultats : malgré la présence de Coëhorn qui défendait la place, les Français ne perdirent que cinquante hommes»

(1) Le premier essai a eu lieu au siège de Philippsbourg, qui se rendit le 30 octobre 1688.

Il aeinble que Vauban c aurait dû trahir les secrets de son art par la grande quantité d'ouvrages sortis de ses mains ( > ^ mais il n'a rien écrit sur le tracé des fortifications: sa méthode ne se trouve que dans les travaux qu'il a âdt exécuter, et se divise en trois tracés. Le second et le troisième sont supérieurs au premier c par la grandeur des contre-gardes, la saillie des demi-lunes, mais la dépense est presque le double. Cette raison, jointe à ce que le premier a reçu des améliorations importantes de Cormontaingne, a fait préférer jusqu'à présent le premier, t

Premier tracé. — Vauban a fortifié la majeure partie de nos places par ce tracé, modifié dans l'application suivant les terrains. Nous citerons comme exemples :

Enceinte carrée : — Le fort Louis du Rhin.

Enceinte pentagonale : — Huningue, construite pour tenir Bâle en respect , le fort de Scarpe à Douai , et le fort Saint- François à Aire.

Enceinte hexagonale : — Phalsbourg, qui ferme les défilés des Vosges ; Saarlouis, qui couvre l'intervalle entre les Vosges et la Moselle.

Enceinte heptagonale : Maubeuge.

Enceinte octogonale : Schelesladt, bâtie en 1675; Menin, démolie en 1744, et Fribourg en Brisgau, démoHe en 1745, une des plus fortes places construites par Vauban.

Enceinte ennéagonale : Toul, bâtie en 1700.

Dans ce tracé Vauban écarte, comme Pagan et Coëhorn, son flanc de la perpendiculaire, et le dirige de façon que tous les coups partis de ce flanc puissent atteindre le saillant du bastion. Il donne 180 toises (351 mètres) à son côté extérieur, et prend la perpendiculaire de son front égale à un huitième du côté extérieur pour le carré, un septième pour le pentagone, et un sixième pour les polygones d'un plus grand

(1) Fontenelle.

nombre de côtés. Ses flancs sont concaves et garnis d'orillons. Devant la courtine il met une demi-lune avec flancs. Les flancs concaves et à orillons entraînent plus d'incon^ vénients qu'on ne peut en tirer d'utilité : Vauban le reconnut lui-même. Ils étranglent et diminuent la capacité du bastion. L*Drillon cache bien une pièce, mais cet avantage est minime, car on peut la démonter par la bombe. Un orillon est fort cher à construire , et la dépense d'un flanc droit à un flanc concave est comme 6 est à il. Suivant Cormontaingne, il y a une économie de 15,000 fr. à préférer un flanc droit à un flanc concave. Vauban a fai* les flancs rectilignes aux citadelles de Lille, d'Arras, aux villes d'Ath, de Charleroi. Il les a faits à orillons à Menin, Saarlouis, Huningue, Longwy, Maubeuge, Phalsbourg, à la citadelle de Strasbourg.

Deuxième tracé. — Ce tracé, appliqué à Landau, construit en 1683, « pour rendre Philipsbourg inutile et défendre l'entrée de l'Alsace par le nord, » se distingue en ce que^ les bastions y sont très petits ; on leur donne le nom de tours bastionnées. Ils ont l'avantage d'échapper par leur petitesse au ricochet et aux bombes, et sont cachés à l'ennemi par des contre-gardes. La demi-lune a plus de saillie et défend mieux les saillants des bastions.

Troisième tracé. — Le troisième tracé ne diffère du précédent qu'en ce que la courtine, qui joint les tours bastionnées, est elle-même brisée suivant la forme bastionnée.

Ce ne fuf que vers 1700 que Vauban traça, d'après ce dernier modèle, les fronts de Neuf-Brisach, c'est-à-dire après qu'il fut parvenu à son plus haut degré de science. Il y fit des demi-lunes dans lesquelles il plaça de bons réduits avec des flancs qui jouissent de grandes propriétés. « Il aimait tant les réduits de demi-lune qu'il en fit tout autant qu'il en a trouvé l'occasion, dit Thomassin, ingénieur contemporain de Vauban. »

Ck)rmontaingne entra vers 4716 dans le corps du génie, y servit avec réputation, et mourut en 1752, directeur des fortifications de la Moselle et rnaréchal-<le-camp. Bien moins célèbre que Vauban, dont il fut le successeur, il donna pourtant une extension remarquable à Fart de la fortification. Son nom est une autorité dans toute question relative nonseulement à la fortification , mais encore à l'attaque et à la défense des places. Il fit plusieurs sièges, de 1713 à 1745, et perfectionna, tout en la régénérant, l'arme du génie, dont Vauban, qui proposa en 1669 la création des sapeurs, peut être considéré comme le fondateur. /

Ck)rmontaingne osa le premier rectifier Vauban : malgré la jalousie de ses contemporains, ses idées furent généralement admises. Il fit prévaloir le tracé à grandes demi-lunes que « le grand preneur de places de Louis XIV » avait adopté à la fin de sa carrière; il construisit à Metz, en 1728, la double couronne de Moselle j et en 1733 celle de Belle-Croix : à Thionville le couronné d' Yutz, et au château de Bitche des ouvrages importants qui en ont fait une place digne de devenir la citadelle d'une place de premier ordre, dont il avait formé le projet. Dans la double couronne de Belle- Croix, il approcha le plus de ce qu'il appelle le bon modèlCy c'est-à-dire le tracé type qu'il donna peu de temps avant sa mort. Il a laissé de nombreux mémoires qui ont transpiré par extraits, soit de son vivant, soit après lui, sous différentes formes : on les a réunis en corps d'ouvrage : nous n'en citerons qu'un seul , où ses principes pour la construction des places sont résumés succinctement. Il est intitulé : Mémorial pour la fortification permanente et passagère, Paris, 1809 (*). Le corps du génie, dont il est question dans les lignes, ci-dessus, autre création du gouvernement de Louis XTV,

(1) De la Barre-Diiparcq. De la fortification à l'usage des gens du monde; Paris 1844. Broch. in-8*, pages 45-M.

comptait à la. fin du règne, quatre compagnies de mineurs, autant de sapeurs et environ 300 ingénieurs (*) divisés en trois catégories, les directeurs de fortifications, les ingénieurs-chefs, les ingénieurs, sans compter les candidats et les trésoriers. Un directeur général des fortifications de terre et de mer, ne relevant que du roi, était à la tête du corps et en temps de guerre il disposait encore d'un grand nombre d'ingénieurs volontaires militaires ou civils, qu'on créait inspecteurs des travaux . Quoiqu'illustré par Vauban, puis par Gormontaingne, par Thomassin, par Lepara et par d'autres encore, ce corps, qui demandait à la fois tant de connaissances, d'activité et de froide bravoure, fut longtemps comme l'artillerie dédaigné par l'armée et surtout par la noblesse, qui y voyaient trop d'ouvriers et d'artisans et pas assez de combattants proprement dits. Nouvelle et singulière anomalie dans un temps où l'on poussa jusqu'à l'abus l'emploi des fortifications, places régulières et remuements de terre improvisés ; dans un temps qui nous montre si souvent les armées se blottissant dans des camps retranchés et derrière des lignes péniblement élevés, d'où elles ne pouvaient sortir que par d'autres pénibles travaux des sapeurs pour leur tracer des chemins !

Quoiqu'il en soit le génie compta désormais comme un corps, presque comme une arme, quoique plus tard on ait tenté de l'englober, pendant quelques années, dans l'artillerie devenue promptement un corps d'élite fort recherché et non moins absorbant. — En même temps que les forteresses, d'autres grandes et utiles constructions furent entreprises, notamment l,e bel hôtel des Invalides.

(i) Gormontaingne, dans son Mémorial sur la fortification, dit qu'il y avait 600 ingénieurs à la fin du règne de Louis XIV ; mais le colonel Augoyat, qui a récemment publié dans le Spectateur militaire une série d'articles sur le génie et les ingénieurs, remai^quables de science et d'exactitude, conteste le chitTre de Gormontaingne et donne celui que nous indiquons ci-dessus. Voir Spectateur militaire de 1857 et 1858.

En d'autres branches encore, d'un caractère moins spécial, le règne de Louis XIY réalisa de notables améliorations qui servirent de germes à bon nombre d'autres.

Le service en général, instruction, tenue, discipline, fut l'objet de soins constants pendant la paix. Si la tactique même se perfectionna peu, on 'pratiqua au moins celle en vigueur avec une parfaite aisance. Des exercices, des revues en grand nombre tenaient les forces militaires en haleine et toujours disponibles. Un va.ste camp de manœuvre d'une soixantaine de mille hommes fut aussi réuni à Ck)mpiègne, en 1698, sous le commandement du maréchal Boufflers, et si à la vérité le luxe et l'étiquette monarchique y firent une nuisible invasion avec le roi et toute sa cour, sans oublier H^ de Maintenon, (>) les troupes n'en furent pas moins rompues à la manœuvre, aux évolutions, aux soins de détail, à tout le service, et un premier exemple fort utile fut ainsi donné, qui porta plus tard d'excellents fruits dans divers pays de l'Europe, en Prusse surtout, ainsi qu'en France même.

La tenue ne pouvait manquer d'être également perfectionnée sous un tel régime et elle le fut en effet, mais avec plus d'apparat et de coquetterie que d'esprit pratique. L'habillement, qui était précédemment l'afiaire des compagnies et des capitaines, devint celle des régiments et de l'Etat; il fut réglementé pour la forme, la couleur, l'ornementation dans tous les corps. C'est en ce sens qu'on a pu dire avec quelque exagération que Louis XIV fut le créateur de la tenue uniforme.

La hiérarchie reçut de nombreux compléments et fot assise sur des bases aussi solides que simples. La grande charge du colonel général de l'infanterie fut supprimée ; le

(1 ) Voir le piquant chapitre 14 des Mémoires de St-Simoa sur ce sujet. Il, 200.

roi et son ministre de la guerre se mirent à sa place et se passèrent fort bien de cet intermédiaire.

Au haut de Téchelle se trouvaient les maréchaux de France, qui étaient au nombre d'une vingtaine à la fin du règne, et qui commandaient ordinairement une armée; puis les lieutenants^généraux, commandants d*aile ; les maréchaux de camp, commandants de fractions d'ailes correspondant à peu près à nos divisions d'armée actuelles ; les brigadiers, commandant les brigades ou réunion de plusieurs bataillons ou escadrons, existant régulièrement depuis Turenne; enfin les colonels, lieutenants-colonels, majors et les officiers subalternes commandant la troupe. Les fonctions d'état-major étaient remplies par des officiers supérieurs du titre de maréchal-général des logis, maréchal des logis, maréchal de bataille, sergent de bataille, major général d'infanterie, de cavalerie, de dragons, d'artillerie, de brigade, échelle de grades qui existe encore à peu près entière, sous quelques titres différents, dans la plupart des armées européennes.

Un des meilleurs principes de la hiérarchie fut introduit par le gouvernement de Louis XIV comme règle fondamentale du service et de l'avancement, à savoir le principe de l'ancienneté, Vordre du tableau. Fait curieux et non moins instructif, que cette sauvegarde des droits des officiers au détriment de ceux de l'autorité venant du monarque le plus absolu et le^plus puissant de l'Europe moderne ! C'est qu'il dut constater qu'elle est aussi la meilleure sauvegarde contre des erreurs et des abus de l'autorité qui peuvent devenir une source amère de désordres et de dangers, et Louis XIV sut en cela sacrifier l'accessoire au principal, son prestige et ses goûts de commandement à la bonne harmonie dans ses cadres. Quand deux officiers du môme grade se trouvaient en contact, au lieu d'établir l'un

au-dessus de Tautre par le fait d'un décret, il laissa le décret aux chances suprêmes, c'est-à-dire à l'ancienneté d'âge, qui est bien quelque chose, il faut le reconnaître, parmi des hommes ayant souvent vu la mort en face et moissonnant leurs alentours. Des cheveux blancs qui ont travei'sé les périls des champs de bataille ou seulement les épines ordinaires de la vie, constituent au moins une marque de bon« heur, à défaut d'autre recommandation, qui impose plus aisément la subordination et le respect qu'un acte gouvernemental venu de fort loin peut-être et souvent influencé par des vues particulières ou par de simples caprices personnels. Il est d'ailleurs assez naturel qu'en fait de favoritisme et d'arbitraire le cœur humain accepte mieux ceux de la Providence que ceux des gouvernements.

Cette bienfaisante et judicieuse règle de l'ancienneté se consolida si promptement et fut si bien respectée de tous qu'on admira généralement comme un acte digne de l'antique Rome, le fait du maréchal Boufîlers, envoyé à l'armée de Flandres en 1709 comme remplaçant éventuel du maréchal Villars, son cadet, et s'y mettant cependant sous les ordres de celui-ci pour la bataille de Malplaquet. La règle prit aussi une haute influence sur les avancements, et rarement on s'en départit dans les promotions ordinaires d'ofiBciers également signalés pour leur mérite. A tel point que même un étranger, un brillant étranger, il est vrai, Maurice de Saxe, osait se plaindre amèrement, sous le règne suivant, de l'avancement donné au prince de Gonti, membre cependant de la famille royale. (*) Aujourd'hui ce pri-

(1) « Je sais le respect dû aux princes de la maison de France, disait Maurice de Saxe au duc de Luynes en 1746, et je ne m'en écarterai jamais ; que le roi les déclare tous généralissimes de ses armées au berceau, je n'ai rien à dire; mais que M. le prince de Gonti ait acquis ce titre comme une récompense de ses services, je crois avoir le droit de me plaindre. » Sainte-Beuve, nouveaux lundis, tome XI, page 78. Maurice de Saxe, d'après les lettres et documents inédits des archives de Dresde publiés par M. le comte Vltzthum d'Eckstaedt.

vilége de Tancienneté est devenu de droit commun dans toutes les armées civilisées. A grade égal, l'ancienneté a partout et toujours le commandement dans le service, de même qu'elle a, dans les avancements, une part déterminée et assurée par des lois. (*)

Au point de vue de la grande tactique, de la stratégie, de l'art de la guerre en général, nous avons déjà montré, dans nos esquisses historiques et particulièrement dans celle de la guerre de la Succession, quels étaient les titres de cette période ; ils se trouvent d'ailleurs résumés dans les écrits des trois praticiens et critiques distingués dont nous avons souvent parlé, Feuquièrës, Puységur, Folard. Avec leurs qualités et leurs défauts, les ouvrages de ces généraux sont bien l'expression de l'état de l'art militaire sous Louis XIV, et si l'on y constate maints progrès sur leurs devanciers il faut reconnaître qu'ils sont encore loin de répondre à l'idéal que des officiers de notre temps peuvent se faire de leur art. (2)

Les progrès effectués n'en étaient pas moins réels et divers. Les ordres de bataille s'étaient perfectionnés, avaient acquis plus de liberté tout en se basant sur le principe normal de deux lignes à intervalles et d'une réserve. {^)

Maints généraux de tous pays avaient montré à l'envi le parti qu'on peut tirer de la bonne direction des marches et de la manœuvre dans les batailles. Grâce à eux on n'en était plus aux simples et vastes affaires de front, aux tumul-

(1) La Suisse, qui a, il est vrai, une organisation de milices, est le seul pays à notre connaissance qui, depuis quelques années, ait essayé de £aire exception à cette règle. Nous souhaitons qu'elle ne s'en repente pas quand viendra le moment de se s rvir sérieusement d'une armée où s'introduisent ainsi tant de ferments de désordre et de désunion.

(2) Voir dans notre volume Jomini, sa vie et ses écrits, le chapitre: Des écrits antérieurs à Jomini et notamment les articles concernant les auteurs précités pages 284-293.

(3} Voir sur ce point le chapitre 14, Ordres de bataille^ de Puységur, I, pag. 306.

tueuses et rétives conflagrations de masses comme dans tant de batailles antérieures ; si Ton avait trop longtemps, a-t-on dit, combattu sans manœuvrer et manœuvré sans combattre, maints généraux avaient su faire l'inverse. Parmi ces derniers maîtres, formant comme une resplendissante auréole autour de la grande figure de Louis XIV, {*) quatre à cinq, Turenne, Condé, Montecuculi, Eugène et surtout Marlborough, dépassent les autres de la tête. En particulier les campagnes du général anglais, à plus forts effectifs et à plus larges combinaisons que celles de Turenne, par suite de Textension même dos questions politiques et du théâtre de la lutte, sont autant de leçons d'excellente stratégie, de même que ses victoires de Hœchstedt, de Ramillies, d'Oudenarde et de Malplaquet, batailles vraiment esthétiques, sont autant d'admirables cours de grande tactique, encore bons à méditer. (2)

Restait à l'art de la guerre, tel qu'il sortait des mains de ces capitaines, à se perfectionner dans la tactique élémentaire, qui est mieux l'œuvre de la paix et des camps

(1) On ferait, il nous semble, un frappant résumé d'art et d'histoire en groupant ces diverses figures dans deux tableaux en pendants, dont l'un représenterait Louis XIV entouré de Turenne, Condé, Louvois, Vauban, Golbert, Tourville, au premier rang, avec Catinat, Luxembourg, Villars, Boufflers, Duguay-Trouin, Berwick, Vendôme, Créqui, Scbomberg, Jean-Bartau second rang, et dont l'autre comprendrait Guillaume d'Orange et Marlborough, entourés de Montecuculi, du prince Eugène, de Heinsius, de Tromp, de Ruyter, de Mercy, de Cœhom, d*Over. kerque, du duc de Lorraine.

(2) Pour suivre le détail des campagnes et des batailles de Mariborough, voir surtout, à côté des écrits militaires de Feuquières et Puységur, le bel Atlas deê guerres de la Succession par le général Pelei, directeur du dépôt de la guerre de Paris en 1838-1848, 6 volumes in-folio de planches et de légendes, accompagnant les 9 volumes de Mémoires militaires relatifs à la succession d'Espagne sous Louis XIV, faisant partie de la grande Collection des documents inédits sur l'histoire de France. 1835-1802. Pour les opérations générales on peut se contenter de V Histoire de Marlborough dont nous parlons page 224. Quoique élaborée par ordre de Napoléon, cette histoire est fort défectueuse, nous le répétons, au point de vue militaire ; maints renseignements essentiels y fi>nt début ou sont ensevelis sous d'oiseux détails. Néanmoins la partie panégyrique n'est pas trop mal rendue ; Ton pourrait presque la considérer comme une réparation anticipée

d'instruction que de la guerre elle-même. Il devait encore s'émanciper davantage des embarrassants magasins, des places fortes innombrables, dô l'abus des lignes retranchées et de la « guerre des taupes », des stéréotypes positions d'observation, des camps trop fastueux, des interminables bagages, des inévitables quartiers d'hiver et d'autres routines et impedimenta énervant et alourdissant les armées. Mais pour atteindre à ce haut degré de perfection, dont chaque sous-lieutenant de l'an 1870 peut fort bien avoir une juste idée, il fallait rompre avec beaucoup d'habitudes trèsimpérieuses alors, avec beaucoup de traditions fort respectables, et les vieilles monarchies militaires de l'Europe, mollement couchées sur leurs lauriers, se trouvaient peu en état d'entreprendre cette rupturequi était toute une révolution. Il fallait que de jeunes Etats s'en mêlassent et que leurs expériences plus libres de préjugés, jointes à la nécessité bien démontrée, imposassent à d'autres le progrès avec l'aide^ persuasive des revers.

Ainsi ce ne fut ni à la France, ni à l'Autriche, ni à l'Espagne, ni à l'Angleterre, ni à la Suède, ni à l'Italie, ni à la Suisse, ces patries de tant de brillants soldats des siècles antérieurs, qu'échut le premier rang dans les affaires militaires du XVIII® siècle. Ce glorieux héritage fut recueilli, pour le moment, par un petit et modeste royaume, le cadet entre tous, n'ayant encore eu que des rôles d'auxiliaire ou de subordonné,

de la regrettable lacune des Dictées de Sainte- Hélène j où sont analysées les principales campagnes des capitaines de tous les temps, en laissant de côté Marlborough. Si cet oubli provint des sentiments amers que l'infortuné prisonnier des Anglais était bien en droit de nourrir contre ses durs geôliers, on peut dire que sa petite vengeance eut un plein succès. Aujourd'hui encore le généralissime de la Grande-Alliance est plus connu en France et dans quelques autres pays par la célèbre complainte de sa femme que par le mérite de ses opérations. L'injuste habitude s'est prise d'ignorer ses lauriers ou de les reporter sur d'autres, notamment sur le prince Eugène, et l'on doit reconnaître que l'ingratitude des Anglais eux-mêmes envers leur grand compatriote, par suite de mesquines dissensions politiques, n'a pas peu contribué à ce résultat.

mais qui s'était sans cesse perfectionné et renforcé dans son état militaire ; qui avait suivi attentivement ce qui se passait autour de lui, s'arrondissant patiemment des ruines et des miettes de ses divers voisins, s*instruisant à toutes les écoles et qui sut en particulier admirer et imiter l'habile Marlborough tandis qu'ailleurs on ne s'appliquait qu'à le chansonner.

Nous voulons parler de la Prusse et de son grand roi. Ils vont maintenant fixer notre attention, en attendant que nous passions à l'Amérique de Washington pour revenir enfin à la France de la Révolution et de Napoléon.

Nous avions tout d'abord espéré faire entrer les esquisses de la guerre de Sept-Ans et de l'Indépendance américaine dans le présent volume; mais nous avons dû, après plus ample examen, reconnaître l'impossibilité de condenser à ce point cette importante matière sans nuire à sa clarté. Nous nous sommes donc décidés à réserver ces deux chapitres et celui des guerres de Napoléon, pour un volume à part, qui se terminera par un appendice sur les principales guerres contemporaines.

Page 1