‹ Études d'histoire militaire, Volume 2Chapitre 18 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Afin de nous rendre bien compte de l'état militaire de cette période, examinons-le d'un peu près à deux moments caractéristiques, aux débuts de Louis XIV, vers l'an 4660, et à sa dernièie guerre, au temps des exploits de Villars et de Marlborough, vers Tan 4712. De leur simple confrontation découlera la mesure des periectionnements de cette laborieuse époque.

Les chefs d'armée de cette période n'eurent en général que des forces relativement minimes, 15 mille hommes en moyenne, 40 mille hommes au plus. Lorsque Turenne mena sa laborieuse campagne de l'Alsace et du Palatinat, en 1674, il n'avait que 25 mille hommes. Ses collègues d'autres zones lui étaient inférieurs, sauf Condé en Belgique, et leur ensemble atteignait au plus le chiffre de 160 mille hommes.

Quelques années auparavant les effectifs étaient moindres encore. A la paix de Westphalie , en 1648, la France avait sur pied 150 mille hommes; en 1660 seulement 125 mille. Pour l'invasion des Provinces-Unies, en 1672, les forces furent portées à 180 mille hommes, et cela parut une sorte de prodige. Aussi ce chiffre fut abaissé, après les traités de Nimègue, en 1678 et 1679, à 140 mille hommes.

Les sources d'où provenaient ces forces étaient diverses; elles peuvent se réduire à trois principales : 1« le recrutement volontaire des individus à l'intérieur par le soin des capitaines de compagnies ou des colonels de régiments. Ces offkners employaient pour cela des recruteurs ou raccoUeurs, qui recevaient une commission sur les primes d'engagement; 2*» les contingents de l'étranger, levés en Suisse, en Italie, en Allemagne, etc., par suite de traités avec les gouvernements de ces Etats ou de simples autorisations de recrutement; 3^ enfin les levées nationales de milices, bourgeois ou paysans plus ou moins enrégimentés par localités, restes

des anciens bans féodaux et des légions de François I*', qui fournissaient, à l'occasion, des corps de troupes de seconde ligne et surtout des garnisons complémentaires des places. Ces divers moyens d'alimenter les armées étaient fort élastiques en eux-mêmes ; leurs résultats devaient dépendre en résumé de la richesse et de la puissance de l'Etat. Un gouvernement obéi, riche, en obtenait aisément le double ou le triple de ce qu'en pouvait espérer un gouvernement vacillant et obéré.

Si, avec de l'argent, on trouvait des recruteurs et des recrues partout, avec de l'autorité on remuait les populations et on levait aisément des milices.

Ce dernier mode était grandement tombé en désuétude depuis François P»* ; les mihces n'existaient plus que sur le papier, et encore. C'est en leur adressant de nouveaux appels sous diverses formes, puis en employant souvent ces levées comme d'autres corps, que Louis XIV, pénétrant d'ailleurs toute l'administration de son omnipotence et prodiguant les ressources du pays aux recruteurs, put tenir ses effectifs au niveau de ceux de la coalition.

La formation et la tactique des troupes différaient peu, au commencement de la seconde moitié du 47® siècle, de celles que nous connaissons déjà par Gustave-Adolphe et par la guerre de Trente-Ans. La proportion des anciennes armes de choc, piques et hallebardes, iavec les arquebuses et les mousquets, et la manière de les entremêler pour le combat, constituaient toujours le grand problème des armées, notamment de l'infanterie. On essayait de tous les systèmes, ou plutôt, pendant cette période de transition, il n'y eut pas de système normal rigoureux. Les uns voyaient avec défiance l'innovation des armes à feu et craignaient de se reposer exclusivement sur elles; d'autres voulaient au contraire envoyer piques et hallebardes rejoindre le plus prompte-

ment possible les arcs et arbalètes déjà au rebut, pour ne se confier plus que dans les feux. Montecuculi, un des grands capitaines fournis par l'Italie à l'Empire, soutint les anciennes traditions dans un ouvrage fort estimé et très-remarquable pour son temps, (*) tandis que quelques années plus tard les généraux français Puységur et Feuquières, tous deux officiers et écrivains de la plus haute distinction, (^) propagèrent plutôt les idées nouvelles. Turenne, avec son suprême bon sens et sa pénétration studieuse, tint le milieu entre les deux tendances, déjà fort accentuées pendant ses dernières guerres ; il prit ce qu'il y avait de bon de droite et de gauche. Sans dédaigner la pique, précieuse en plus

(1) Mémoires militaires. Milan 1702. 1 vol. in-4*. Ces mémoires, écrits en italien, ont été traduits et trop oommentés en firançaîs par le lieutenant-général comte Turpin de Crissé, 3 vol. in-4*. Paris 1769. — Voir plus loin pag. 282.

Au moment où nous révisons ces lignes nous apprenons par Vltalia militare qu'une société d'oCBciers italiens vient d'avoir la louable idée de provoquer une souscription pour l'érection d'un monument à Montecuculi, dans sa ville natale de Modëne.

(2) Outre le cahos des ordonnances officielles françaises on a cinq sources importantes sur cette époque, à savoir : L'Histoire de la milice française par le père jésuite Daniel, deux volumes in-4*, avec gravures, publiés à Amsterdam en 1724, recueil aussi riche qu'indigeste d'une foule de détails consciencieusement recherchés dans les archives -, V Art de la guerre du maréchal Puységur, deux volumes in-4* avec planches, publiés par le fils de l'auteur éÙParis en 1748, ouvrage traitant avec autorité de toutes les branches militaires ; les Mémoires du Ueutenanl^géniral A . de Feuquières, 1 vol. in-4*, Paris 1741 , donnant une analyse raisonnée des principales opérations des armées de Louis XIV avec force critiques souvent plus améres que justes, Quincy. Histoire militaire de Louis XIV ^ 8 vol. in-4* avec planches, Paris, 1726, publication laborieuse, mais peu complète en quelques points importants et souvent partiale ; enfin un ouvrage récent, Histoire de LouvoiSf 4 vol. in- 12*, Paris, 1802, par M. Camille Rousset, qui, dans un cadre malheureusement trop restreint, a utilisé avec autant de patience que de discernement les précieuses ressources du dépôt de la guerre.

On pourrait encore joindre à ces sources les Commentaires du chevalier Folard si ses chauds plaidoyers en faveur de la colonne ne le rattachaient pas plutôt à l'époque subséquente. Ramsay, Grimoard, Beaurain, Dumont sont encore à citer à côté de Quincy pour la partie historique ; nuis tous ces ouvrages sont si défectueux sous ce dernier rapport qu'on peut bieâ dire encore aujourd'hui avec Jomini (Observations sur l'Histoire militaire depuis Louis XIV à nos jours, 1 broch in-8*. Bruxelles 18&2, page 10) que c l'Histoire militaire d'un siècle qu'on a voulu présenter comme classique est un vrai galimatias et que cette histoire est véritablement encore à fkire. » L'esquisse que nous en avons donnée n'a certes pas la prétention de combler la lacime signalée; elle ne fait plutôt que la confirmer. Cette grande époque n'a encore ni son Thiers, ni son Jomini.

d'un cas, il ne la tint pas, comme Montecuciili, pour la reine des armes; au contraire il augmenta sans cesse ses feux à mesure de leurs perfectionnements, mais il n'alla pas, comme d'autres le demandaient, jusqu'à en munir tout son monde, y compris même les officiers. (*) Le boulet qui l'enleva si subitement et prématurément fut fatal à la tactique. Personne après lui n'eut l'autorité suffisante pour en fixer les règles nouvelles et pour diriger vers de concluantes expérimentations le conflit engagé entre les routines du passé et les exagérations de maints novateurs.

C'est donc en vain qu'on chercherait dans les documents ou dans les pratiques de l'époque un mode précis de formation et de manœuvre des corps de troupes. Chaque général avait ses habitudes, auxquelles il devait souvent déroger suivant le nombre de piques et de mousquets, de fantassins et de cavahers, de bouches à feu mis à sa disposition dans telle circonstance donnée, toutes choses variant à l'infini.

En France l'unité tactique de l'infanterie était le hataiUon comptant de 200 hommes jusqu'à 1200 hommes et beaucoup plus, car il se formait soit par le régiment, la grande unité administrative, soit par plusieurs régiments, soit par une ou plusieurs fractions de régiments. Même les militaires érudits du milieu du 17® siècle appliquent indistinctement la qualification de bataillon à des corps de 4 à 5 mille hommes et à d'autres de 2 à 300 hommes. (2) Le bataillon d'alors n'a donc pas de rapport avec ce que nous appelons aujourd'hui de ce nom. C'était une dénomination générale

(1) Ces vœux furent recueillis entr'autres par Puysôgur. Voir Art de la guerre I .

(2) Voir, par exemple, dans le Maréchal de bataille du maréchal Lostelnau (I beau volume in-folio avec planches. Paris 1647) les batailUmê des pages 396 et 384, comptant l'un 2000 piquiers et i600 mousquetaires, l'autre 1600 piquiers et 2532 mousquetaires, tandis qu'aux pages 314 et 318 sont indiqués d'autres batail- Umê de lOSipiquiers et 148 mousquetaires seulement.

s'appliquant à tout corps d'un certain nombre de piquiers et de mousquetaires formé pour le combat. Les gros bataillons s'appelaient souvent et plus tard s'appelèrent exclusivement brigades depuis Turenne; les petits se confondaient aisément avec les compagnies.

Cela réservé, on peut estimer la force moyenne du bataillon à environ 600 hommes. Tel quel il se répartissait tactiquement en quatre divisions égales, deux de piquiers et deux de mousquetaires, adminisirativement^ quand il était le régiment, en 46 compagnies. Celles-ci fonnaient la petite unité administrative et comptaient une cinquantaine d'hommes chacune, plus trois officiers. Souvent le bataillon n'atteignait pas au chiffre de 16 compagnies, mais seulement à celui de 10 à 12 en moyenne, plus des enfants perdus en nombre indéterminé. Les Suisses gardèrent leurs anciens bataillons de 4 compagnies à 200 hommes chacune.

Le régiment était commandé par un colonel qui, dans l'origine, n'était que le plus ancien des capitaines ; il était assisté d'un lieutenant-colonel, d'un major et d'autant d'aides-majors qu'il y avait de bataillons. Tous portaient la demi-pique ou esponton et les sous-officiers la hallebarde. Les soldats avaient leurs charges ou gargouches suspendues à un baudrier ; tous avaient encore une épée, et les piquiers une demi-cuirasse.

Les hommes, piquiers ou mousquetaires, se plaçaient sur une profondeur de 6 à 10 rangs, mais la profondeur de 8 rangs finit par devenir la plus usuelle. Les piquiers tenaient le centre du front, les mousquetaires les deux ailes, 8 compagnies en aile ou manche droite, 8 à la gauche; chaque aile se divisait en deux pelotons, de sorte que le |:*ont était partagé en quatre quarts. La profondeur se partageait de même en quatre quarts de deux rangs chacun. Le premier rang s'appelait chef de file, le dernier serre-file, le qua-

trième serre-demi-file, le cinquième demi-file. Les désignations générales de tête, queue, milieu, outre celles de droite et de gauche, servaient aussi à distinguer les diverses fractions de la profondeur ou du front.

La distance normale était entre chaque rang de trois pas, entre chaque file d'un pas, pouvant ou se doubler ou se réduire à l'ordre compacte.

La manœuvre consistait surtout à doubler ou dédoubler les rangs ou les files, à peu près comme dans la phalange grecque, par rang, demi-rang, quart de rang ou par file, demi-file, quart de file. Le commandement ci-dessous peut en donner une idée, ainsi que du reste : Pour ramener les huit rangs à quatre, les piquiers au centre, on commandait : Quarts de file de la tête et de la queue, doublez vos rarigs dans le milieu des quarts de pie du milieu ! Les deux premiers rangs faisaient demi-tour et se fondaient dans les troisième et quatrième rangs, les septième et huitième s'avançaient dans les cinquième et sixième.

On pouvait aussi dédoubler la profondeur et augmenter d'autant le front par des mouvements de flanc analogue^ à nos déploiements, et cela soit par bataillon, soit par manche, soit par rang ou fraction de rang. En combinant ces formations les unes avec les autres, par arme ou* par mélange d'armes, on arrivait à un grand nombre de figtrtiô^, d'espèces diverses de bataillons disait-on, ayant, sinotï iitie utilité directe pour le combat, au moins l'avantage de fournir des exercices très-variés qui rompaient la troupe aux évolutions et au maniement des armes.

De l'ordre normal, piquiers encadrés de mousquétiairès sur 8 rangs, on passait entr'autres à quatre formations cbhimunes: *

Les piquiers de chaque division (ou compagnie tactique) au centre de leur division, de sorte que le bataillon fofttïaît

deux manches symétriques, ayant chacune ses piquiers au centre et pouvant manœuvrer séparément.

Dans la manche ou dans le bataillon, la moitié des mousquetaires en avant des piquiers, de sorte que les piquiers formaient les rangs intérieurs sur tout le front.

Deux rangs de piquiers en tête sur tout le front, avec deux rangs de mousquetaires derrière, et ainsi de suite.

Front mélangé d'un piquier et d'un mousquetaire sur tout le premier rang ou sur deux ou sur tous les rangs. Dans ce cas les mousquetaires sortaient en avant pour les feux.

Chacune de ces formations pouvait encore en donner plusieurs nuances d'autres, ainsi que des combinaisons entre elles à l'infini. Contre la cavalerie il y avait le carré plein et vide, l'octogone double et simple, une dizaine d'espèces de croix, etc.

Pour l'action, les hommes, piquiers et mousquetaires, étaient exercés à manier leurs armes à genou ; les premiers rangs s'effaçaient pour permettre aux autres d'agir; les derniers rangs des mousquetaires s'avançaient pour faire feu, à la place des premiers rangs qui allaient recharger leur^ armes en arrière. Les piquiers, pour recevoir les charges de cavalerie, appuyaient la pique en terre contre le pied droit.

Une des premières innovations du gouvernement de Louis XIV fut, en 1672, de réunir les grenadiers, précédemment au nombre de 4 hommes par compagnie pour lancer des grenades à la main, en compagnies spéciales armées de fusils à baïonnette à manche. On en forma une compagnie par régiment, puis une par bataillon qui subsistèrent jusqu'en 1867. Elles se rangeaient à la droite de leur corps et fournissaient surtout des détachements.

En même temps les piquiers diminuèrent sensiblement. Turenne, pour ses dernières campagnes, les eut dans la proportion d'un tiers sur deux tiers de mousquetaires. Il forma

alors ses bataillons en trois divisions au lieu de quatre. De même il réduisit la profondeur normale de 8 rangs à 6 ; le front et la profondeur furent partagés^ non plus en quarts, mais en tiers. Cela rappelait le système espagnol des tercios et en maintint la tradition, (^) sans cependant changer grand chose aux manœuvres du bataillon indiquées ci-dessus. Enfin, entre l'an 1680 et 1690, les bataillons furent fixés tous à douze compagnies, plus une de grenadiers hors rang, ce qui donnait quatre compagnies par division, soit un corps fort régulier dans son ensemble comme dans son fractionnement.

A la tète de toute Tinfanterie se trouvait, dans les premiers temps seulement du règne, un colonel-général de Tarme, un des grands dignitaires.du royaume.

La cavalerie avait subi de plus grandes moditications. Pour s'alléger elle s'était débarrassée presque complètement des anciennes armures. Il y savait toujours de la grosse cavalerie, dix anciennes compagnies d'ordonnance et de^ régiments dits de cuirassiers, mais ayant au lieu de cuirasse et de lance, la grosse épée et les pistolets. La cavalerie légère s'était accrue et s'accroissait encore, tout en se munissant d'armes à feu^ mousquets, mousquetons, fusils, carabines, escopettes. Combattant à pied et à cheval elle tendait à se transformer, sous divers noms, en dragons qui devenaient l'arme la plus commode, pouvant faire face à tous les premiers besoins. Les régiments de cavs^lerie comptaient de 4 à 600 chevaux formant de 6 à 12 compagnies et la moitié moins d'escadrons. Ils se rangeaient sur trois rangs de profondeur ; les rangs à 4 pas de distance, sauf dans les cas de charge en masse serrée. Dans l'ordre de

(1) Célèbres au temps de Gbarles-Quint, les tercios étaient une formation massive de piquiers avec une bordure de mousquetaires se rapprochant des Haufen suisses, et dont il y avait ordinairement trois au bataillon, à la brtflriwle, ou à l'armée. Cette dénomination devint ensuite synonyme de bataillon et de régiment, ainsi que de la circonscription territoriale qui le fburnissait quelquefois.

bataille les escadrons laissaient entr'eux un intervalle égal au quart ou à la moitié de leur front.

Chaque compagnie avait 3 officiers et 3 sous-officiers, le régiment un mestre de camp ou colonel ou parfois brigadier, un lieutenant-colonel et un major. A la tête de toute la cavalerie se trouvait aussi un colonel-général, qui était un des plus grands personnages du royaume.

L'artillerie ne fît guère que des progrès en quantité sous Louis Xrv et jusque sous Louis XV. Toutefois le personnel en fut fort amélioré, comme nous le dirons tout à l'heure. Nous ajournons également à la fin du règne la mention des immenses progrès réalisés par la fortification.

Les ordres de bataille étaient à peu près ceux de la guerre de Trente-Ans, à savoir deux lignes à intervalles, la première ayant l'infanterie au centre et la cavalerie aux ailes, avec des renforts de corps mixtes, la seconde un mélange de corps d'infanterie et de cavalerie opposés aux vides de la première hgne. Avec des forces plus nombreuses on avait une troisième et même une quatrième ligne formant la réserve ; les mousquetaires étaient toujours étroitement mélangés aux escadrons ; Tartillerie se tenait ordinairement à la première ligne ou en avant du front.

A cette époque déjà, l'organisation militaire était à peu près la même dans les principales armées de l'Europe. Les Impériaux, au temps de Montecuculi, se rangeaient et manœuvraient à peu près comme leurs adversaires. Leurs régiments d'infanterie étaient de 10 compagnies comptant chacune 3 officiers, 3 sous-officiers, 48 piquiers et 96 mous^ quetaires, ce qui donnait pour le régiment un total d'environ 1500 hommes. Dans ses très-instructifs Mémoires miliiairesy Montecuculi résume toute la répartition des troupes en quelques parfaites sentences, comme suit (art. 1®') :

« Les hommes doivent être levés, rangés, armés, exercés.

disciplinés. — On ne doit pas enrôler des hommes de la lie du peuple ni au hasard ; il faut les choisir entre les meilleurs.

« Les soldats enrôlés passent en revue et prêtent serment d'obéissance, de fidélité et de valeur. — On les range suivant leurs qualités et leur métier. — Ils se divisent en combattants et non combattants. — Les premiers se divisent :

« En décuries qui sont 8 à 10 hommes sous un chef appelé décurion; en escouades qui sont plusieurs décuries; en compagnies qui sont plusieurs escouades ; en régiments qui sont plusieurs compagnies. — Les régiments d'infanterie se forment en bataillons^ qui sont des corps arrangés en plusieurs lignes -de front et de hauteur ; dans la cavalerie ces corps s'appellent des escadrons. — De plusieurs bataillons ou escadrons se forment les corps ou grands membres de l'armée appelés brigades. — Des, brigades on fait :

<:< L'avant-garde; le corps de bataille; l'arrière-garde ; l'aile droite ; le centre ; l'aile gauche. La première ligne ou le front ; la deuxième ligne; la troisième ligne ou réserve. »

Le généralissime impérial, après ses nombreuses expériences, aurait voulu non-seulement maintenir toutes les piques, mais diminuer chaque compagnie de 8 mousque-, taires pour les remplacer par autant de rondachiers, c'està-dire d'hommes munis de la rondache ou boucher rond, qui se seraient placés au premier rang pour protéger les autres. Mais sa proposition succomba sous la faveur de plus en plus grande des armes à feu. Depuis l'an 1695 tous les régiments impériaux furent portés à 12 compagnies formant ordinairement deux, bataillons, bientôt tous de fusiliers. La cavalerie légère et armée de feux prit aussi une extension considérable au détriment des cuirassiers; ceux-ci reçurent même le mousqueton pour leur premier rang ; tous tendirent à être employés d'une manière plus indépendante et

dans des formations à intervalles, tandis que Montecuculi et les officiers de son école, exagérant les règles de Gustave- Adolphe, auraient voulu mêler toujours plus la cavalerie à l'infanterie et foire, au moyen de combinaisons de ces deux armes, des ordres de bataille aussi compactes que possible.

Si en matière de tactique Montecuculi semble avoir cherché le progrès dans un retour aux meilleures traditions du passé, il se montra zélé novateur quant à l'organisation des armées. 11 fut un des premiers à démontrer l'utilité de troupes permanentes et non plus recrutées et formées à la hâte pour telle ou telle guerre, puis licenciées à la paix. La quasi-permanence de la guerre à cette époque et les nombreux avantages spéciaux que les souverains pouvaient trouver à disposer constamment d'une force armée respectable, rangèrent bientôt tout le monde à son avis. Les divers monarques des grands Etats européens, en attendant de rendre stables et permanentes toutes les troupes à leurs ordres, maintinrent les principaux cadres et se créèrent des corps d'élite, des gardes royales ou impériales, des maisons du roi de plus en plus fortes et qui devaient aussi servir de réserves de choix sur le champ de bataille.

Tels se manifestaient en résumé l'état et la tendance des choses militaires au commencement de la seconde moitié du 17* siècle. Voyons maintenant ce qui en était une soixantaine d'années plus tard, c'est-à-dire à la fin du règne de Louis XIY, et parlons surtout de la France^ qui peut bien être conaidérée comme fournissant le type général de toutes les armées européennes de cette période.

Les effectife s'étaient considérablement augmentés. Personnel, matériel, marine, établissements militaires divers avaient doublé et triplé de nombre. Il y avait 264 régiments d'infanterie, une centaine de cavalerie ; le reste à l'avenant. S'ils eussent atteint leur force normale, cela eût donné un

chiffre total de plus de 500 mille hommes. Mais tous ces corps étaient dans un état de grand délabrement. Les passevolants^ ou hommes de paille, enrégimentés les jours de revue pour couvrir des fraudes communes, étaient encore en trop grand nombre malgré les pénalités contre ce scandaleux abus. Il avait fallu prodiguer le superflu pour obtenir le nécessaire, créer beaucoup de cadres pour les faire quelque peu remplir; la proportion des officiers et dignitaires de tous rangs, en regard de la troupe, dépassait toute limite. Il faut dire aussi que les grades de régiments et de compa-^ gnies se vendaient, ce qui allégeait momentanément les charges de l'Etat, quitte à les décupler plus tard. Mais à ce prix seulement, avec les malheurs répétés des armes françaises , on avait pu porter l'armée à l'effectif réel d'environ 400 mille hommes.

Pour arriver là on avait non-seulement augmenté le nombre des recruteurs et des corps , comme nous venons de le dire, mais recouru aux levées nationales sous le nom de milices provinciales. La première organisation de ce genre de troupes se fit pour résister à la coalition d'Augsbourg, Une ordonnance royale du 29 novembre 1688 requit de chaque village un contingent d'hommes équipés et armés pour servir deux ans, contingent fixé à raison d'un milicien par deux mille livres de taille que payait la localité. Cette première levée ne produisit que 25 mille hommes; on en forma 30 bataillons ou régiments dont les places d'officiers furent données aux gentilshommes des provinces.

Quoique ces bataillons ne fussent destinés, dans l'origine, qu'à la défense des côtes et des places fortes, quelques-uns d'entr'eux furent appelés aux armées actives et s'y comportèrent bravement. Aussi, à la paix de Rysswik, on se garda bien de Ucencier ces nouveaux soldats et on les incorpora dans les troupes permanentes pour en combler les vides.

Lors des levées subséquentes, les localités désignèrent leurs hommes de contingent par un tirage au sort, duquel ils pouvafent se racheter moyennant une indemnité de 75 francs. Ces préludes à la célèbre loi de conscription qui s'établit un siècle plus tard ne rencontrèrent pas partout le meilleur accueil ; souvent on ne put les appliquer que par des ordres tyranniques ; souvent aussi ils n'amenèrent sous les drapeaux que des gens s'empressant de les déserter à la première occasion favorable. Néanmoins ils fournirent encore plusieurs levées d'une trentaine de mille hommes, et dans les dernières années de la guerre de Succession les effectifs s'accrurent de quatre à cinq de ces levées accumulées.

C'est ainsi, et avec les secours du recrutement ordinaire poussé à l'extrême et d'un contingent de 25 mille Irlandais réfugiés en France avec Jaques II après la révolution d'Angleterre, que Louis XIV put porter ses effectifs jusqu'à plus de 400 mille hommes. A l'avènement de son successeur les régiments d'infanterie furent réduits au chiffre de 124, à savoir : la brigade des gardes suisses et des gardes françaises, 95 régiments français, 9 suisses, 5 allemands, 5 irlandais, 2 wallons, 1 italien, 1 piémontais, 1 catalan. Sur ce nombre les Suisses comptaient pour environ 22 mille hommes.

Les bataillons furent formés à 15 compagnies , dont une de grenadiers, fortes seulement d'une cinquantaine d'hommes y compris les officiers ; le nombre des bataillons par régiment resta indéterminé; dans les corps français le bataillon formait ordinairement le régiment. Sur ce pied les forces permanentes de l'infanterie se montaient à une centaine de mille hommes.

A côté de cela les milices furent réparties en 93 bataillons, plus* six corps'de fusiliers des frontières, destinés à seconder les régiments de première ligne et toujours composés par le tirage au sort sur tous les hommes valides de 16 à 40 ans.

Toutes ces troupes, dès les années 1704 et suivantes, furent munies du fusil à silex avec baïonnette à douille, cartouches et giberne. On ne vit plus de piques que dans quelques bataillons de milices ou de garnison sédentaire. La profondeur fut réduite à quatre rangs, qui pouvaient soit se réduire encore à trois ou à deux par un doublement des files, soit s'additionner en colonnes de masses. Pour le reste les anciennes évolutions et formations des piquiers et mousquetaires mélangés furent conservées pendant bon nombre d'années encore, anomalie fâcheuse qui marquait un vrai recul de la tactique au milieu de tant de progrès.

La cavalerie s'était aussi fort accrue, surtout en troupes légères. Aux 16 anciennes compagnies d'ordonnance, formant 8 escadrons de gendarmerie, s'ajoutèrent 24 régiments de grosse cavalerie et une soixantaine de cavalerie légère, dont 45 de dragons, A l'exemple des Hongrois on avait réuni deux régiments de hussards; il fut encore créé un régiment spécial de carabiniers ^ appelé aussi brigade, à l'effectif considérable de cent compagnies ou cinq brigades de quatre escadrons, ce qui équivalait à cinq régiments ordinaires. Dans l'origine les carabiniers, armés de carabines rayées et choisis parmi les plus habiles tireurs de chaque régiment, ne constituaient point un corps séparé; ils formaient, à peu près comme les anciens grenadiers dans l'infanterie, une tête de colonne dans chaque régiment. Mais depuis la bataille de Fleurus , où ils avaient rendu de très bons services en corps, on en avait formé le régiment susindiqué.

La grosse cavalerie avait repris la demi-cuirasse, et Feuquières demandait plus encore pour elle; il désirait une cuirasse entière, à l'épreuve de la balle.

La force des régiments variait de 6 à 12 compagnies, cha-

cune de 90 à 40 hommes seulement ; les escadrons se composaient de trois à quatre compagnies, ce qui ne donnait que deux à trois escadrons pour le régiment. Cet effectif si faible en proportion des cadres provoquait de nombreuses et justes plaintes, dont Feuquières et Puységur notamment se firent les éloquents organes. Ils nous apprennent, à cette occasion, que les grandes armées de la guerre de Succession comptaient bien environ 200 colonels de cavalerie et autant d'infanterie sans troupe, restant aux ordres du grand étatmajor pour les services occasionnels.

Toute la cavalerie était armée de feux, soit de mousquets, fusils ou carabines, soit de pistolets, et elle en faisait grand usage. Elle tirait à toutes les allures, même au galop, ce qui laisse juger du degré d'efficacité réelle que pouvaient avoir ces tirailleries.

Les cavaliers se plaçaient sur 3 rangs, qu'on réduisait parfois à 2 ; les rangs à 4 pas de distance ; les escadrons à intervalles du quart à la totalité du front. Les évolutions étaient généralement peu développées et peu régulières; les conversions se faisaient ou par escadron et compagnie, ou en doublant les rangs. En résumé cette arme , un peu retombée dans l'enfance, avait de grands progrès à réaliser pour reprendre son niveau. En attendant, la matière première était là, excellente, abondante et ne demandant qu'à être travaillée avec un peu d'habileté et de jugement pour aboutir aux meilleurs résultats.

En fait de cavalerie et d'infanterie, il faut encore mentionner la maison militaire du Roi , se composant alors comme suit:

l» Quatre compagnies de gardes du corps à cheval, fortes de chacune 300 chevaux se répartissant en six brigades. La compagnie était commandée par un capitaine, un lieutenant et trois enseignes.

2^' Une compagnie de chevau-légers et une de gendarmes, une de grenadiers et deux de mousquetaires à cheval , de 200 hommes chacune , plus un grand nombre d'officiers et de sous-officiers.

Ces compagnies d'élite, réunies aux huit escadrons de l'ancienne gendarmerie , formaient une réserve spéciale de grosse cavalerie.

L'infanterie se composait de la garde des Gent-Suisses, d'un régiment suisse et d'un régiment français. Les Gent- Suisses formaient une compagnie de 2 à 300 hommes avec cinq officiers.

Le régiment des gardes suisses comptait 12 compagnies de 200 hommes chacune, formant 4 bataillons; celui des gardes françaises 32 compagnies de 110 à 130 hommes, formant 4 à 6 bataillons.

Ge qui faisait un total d'environ 10 mille hommes , avec 3 mille chevaux, y compris la gendarmerie, pour la maison du Roi.

L'artillerie avait, comme nous l'avons déjà dit, pris une grande extension ; ce fut à peu près tout. Jusqu'à Gribeauval , sous le roi Louis XV, on se servit d'un matériel inférieur, le même pour le siège et pour la campagne, à savoir des pièces longues aux calibres de 36, 24, 16, 12, 8 et 4 livres , réparties très confusément parmi les troupes, sans avoir encore l'unité tactique de la batterie. Les bouches à feu fabriquées pendant le règne de Louis XIV atteignent à un chiffre colossal, nécessité par le grand nombre de places fortes et de lignes retranchées qui entraient dans les opérations habituelles. Il serait difficile d'établir ce chiffre exactement, vu les fortes quantités de pièces perdues, reprises et reperdues ; mais les armées de campagne en avaient en moyenne de 1 à 2 pour mille hommes d'infanterie et de cavalerie,

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