‹ Études d'histoire militaire, Volume 2Chapitre 8 sur 25 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

en unité supérieure appelée brigade, et où se trouvaient souvent des troupes de toutes armes.

Pour le combat, les forces se rangèrent sur deux lignes à intervalles, avec une réserve pour chaque ligne. C'est par là surtout que Gustave fut novateur comme capitaine. On trouvait déjà des ordres de bataille à peu près semblables chez les Espagnols, dont la brigade ou le bataillon se formait en trois ou quatre échelons sur trois lignes, à l'imitation des Suisses, avec une légère adjonction, comme suit.

Brigade espagnole.

Maurice de Nassau, lui aussi, avait ordinapirement divisé sa bataille et ses ailes en deux ou trois lignes chacune, sans compter que la bataille et les ailes, autrement appelées centre, avant-garde et arrière-garde, pouvaient être elles-mêmes échelonnées, ce qui conduisait à la possibilité d'une profondeur de neuf lignes ou échelons.

De même Henri IV employa quelquefois dans les guerres de religion des lignes- successives et des réserves.

Gustave-Adolphe régularisa ce système et eut toujours au moins deux lignes générales, se subdivisant encore, dans le sens de la profondeur, en d'autres lignes que nous indiquerons plus loin.

Dans le sens du front, chaque ligne comprenait les trois fractions ordinaires : la bataille ou le centre, les ailes ou l'avant-garde et l'arrière-garde. Suivant la manière dont s'engageait l'action, toute la seconde ligne était parfois aussi appelée arrière-garde.

Le centre de ces lignes était surtout composé d'infanterie.

groupée en brigades à intervalles dont nous parlerons tout à l'heure. Chacune de ces brigades était soutenue, plus en arrière, par de petites réserves de cavalerie; dans les intervalles des brigades de première ligne prenaient place les canons légers.

Les ailes étaient surtout composées de cavalerie, par escadrons à intervalles; dans ces intervalles se plaçaient des pelotons de mousquetaires, et derrière les ailes de la première ligne se trouvaient aussi des réserves de quelques escadrons. Les lignes devaient être à 3Ô0 pas de distance, les corps dans la ligne à au moins vingt pas d'intervalle et permettre le passage des lignes.

Quant aux brigades d'infanterie, elles étaient non-seulement séparées entr'elles par des intervalles, mais disposées en plusieurs lignes ou échelons.

Ordinairement, le régiment complet de 12 compagnies formait la brigade normale. Avec des régiments plus faibles on réunissait plusieurs régiments en tout ou en partie. La brigade se fractionnait en trois quaternes de 4 compagnies chacune. Chaque quaterne formait un groupe à part ayant au centre ses piquiers et sur les deux ailes ses mousquetaires; et les trois quaternes se disposaient normalement sur deux lignes comme suit :

Brigade suédoise.

, 192 piquiers.

144 mousquetaires.

le premier quaterne en avant au centre, avec ses mousquetaires en avant, ou sur les ailes, ou en arrière ; les deux

autres quaternes en arrière à droite et à gauche avec leurs mousquetaires habituellement aux ailes.

La brigade normale d'infanterie, ou plutôt le régiment devant le former (*), était de 1224 combattants, sans les étatsmajors, dont 576 piquiers et 648 mousquetaires, soit par quaterne 492 piquiers et 216 mousquetaires, ou par compagnie 48 piquiers et 54 mousquetaires. Mais sur le nombre de 648 mousquetaires de la brigade, 216 étaient détachés en groupes de tirailleurs entre les escadrons de cavalerie ou à d'autres postes spéciaux. Ce qui restait à la brigade, soit 576 piquiers et 432 mousquetaires^ était divisé en trois corps de 192 piquiers chacun et en 6 corps de 72 mousquetaireschacun encadrant, par paire, les précédents.

Ces trois échelons et les deux armes qui les composaient se soutenaient et se flanquaient mutuellement. Quand les mousquetaires avaient lâché leurs feux, ils se repliaient pourVecharger, derrière les piquiers, qui les protégeaient contre la cavalerie. Tous étaient sur six rangs, mais les rangspouvaient se*dédoubler, et les mousquetaires étaient exercés à tirer sur trois rangs, le premier se mettant à genoux. Les trois groupes pouvaient se réunir sur une même ligne continue, offrant un front coupé de piquiers et de mousquetaires alternativement ; ou bien tous les mousquetaires pou-

(1) Les termes techniques de ces unités et de leurs subdivisions offrent beau* coup de vague, augmenté encore par les traductions. Le régiment se divisait en compagnies ou enseignes.

Un régiment, soit d'infeinterie, soit de cavalerie, comptait comme officiers supérieurs 1 colonel, un lieutenant-colonel, un sergent-major ; puis un quartier-maitre, un prévôt avec ses archers, 4 chirurgiens, 1 aumônier, 8 vivandiers, 1 tambourmaître.

Une compagnie avait 1 capitaine, 1 lieutenant, 1 enseigne, 2 bas-offîciers, 2 tambours.

Quant aux expressions de brigade^ de bataillon, de manche, à'escadron, qui se rencontrent aussi dans les écrivains du temps, elles n'ont pas toujours une définition précise et analogue, ce qui s'explique par la nature même de la matière. Le régiment était ordinairement une dénomination administrative, tandis que les bataillons, les brigades, les escadrons étaient des unités de combat très-variables suivant les circonstances et les effectifs disponibles; voir page 61.

raient se grouper en une seule ligne devant ou derrière les piquiers ; tout comme les trois quaternes pouvaient se mettre en colonne les unes derrière les autres sur front plus ou moins réduit, ou avoir deux quaternes en première ligne et un en réserve.

On voit par là que le système de Gustave-Adolphe constituait un ordre essentiellement ouvert , mince , rappelant un peu la légion très-maniable de César, et se prêtant à un grand nombre de combinaisons tactiques, dont nos présents règlements d'infanterie peuvent facilement donner une idée.

En face des gros et lourds bataillons allemands, espagnols et hongrois, qui existaient encore d'après la tradition de la phalange suisse, on peut dire que l'innovation suédoise réalisait un progrès incontestable. Et si ce progrès ne manquait ni de racines, ni même d'exemples dans le passé, y compris la phalange garnie d'Alexandre, il faut au moins reconnaître que Gustave sut le ressusciter et l'appHquer à propos, et qu'il fut le premier à lui donner l'autorité suffisante pour l'acclimater dans les armées modernes.

D'ailleurs sa sollicitude éclairée s'était portée sur bien d'autres branches des choses militaires.

Non-seulement l'organisation et l'armement, qui se lient de près à la tactique, avaient été perfectionnés comme nous l'avons dit ci-dessus, mais l'équipement avait été l'objet de ses soins attentifs. Les anciens étuis cylindriques de ferblanc ou de bois, portés en bandouillère et contenant les charges pour l'infanterie et les diverses poires à poudre, furent changés contre le porte-cartouches ou la giberne en cuir, aussi en bandouillère, et portant des cartouches prêtes à chaîner.

11 introduisit, ou plutôt il régularisa l'introduction des

uniformes par régiment (*). Dès lors, on désigna souvent ses régiments par la couleur de leur tenue, qui était aussi celle de leur drapeau, en ajoutant, pour les couleurs à double, l'épithète de jeunes ou de vieux, comme le jeune bleu, le vieux blanc. Les régiments avaient aussi des noms de province ou de personnages qu'on voulait honorer, comme dans l'Empire.

Chaque soldat était pourvu d'une casaque à la couleur du régiment ; pour l'hiver, cette casaque ou capote était doublée d'une peau de mouton, ce qui en faisait une sorte de cuirasse.

Le roi portait lui-même une casaque de drap aux couleurs mélangées,, et par-dessus une demi-armure en métal léger ou en peau de buffle. Sa coiffure était un simple chapeau gris avec un panache vert.

S'efforçant constamment de soigner le moral de ses troupes, il y faisait régner une sévère discipline, qui trouvait ses compensations dans un généreux système de faveurs accordées aux plus méritants. Le châtiment et la récompense marchaient ainsi de front, cherchant sans cesse à exciter aux sentiments du devoir et de l'honneur. Les bonnes habitudes religieuses du temps y aidaient considérablement. La piété y était en grande vénération , et Gustave-Adolphe le premier en donnait l'exemple. Le culte public était un devoir d'office. La prière avait lieu deux fois par jour avec chants de psaumes. Chaque dimanche toute la troupe se rendait solennellement à l'Eglise ou à un service divin au camp. Le blasphème, l'ivrognerie, le pillage, le vol étaient sévèrement punis ; le duel interdit ; en revanche un conseil d'honneur tranchait les différends des officiers entr'eux. Dans chaque

(1) Le< uniformes existaient déjà depuis longtemps en Allemagne et n'ont point été inventés par Gustave- Adolphe, encore moins par Louis XIV, comme quelques écrivains français l'ont dit et le répètent encore. Mais ils existaient par petits £orps, par compagnies surtout, non par régiments ou par armes.

régiment un aumônier possédait des attributions disciplinaires pour le maintien des bonnes mœurs. La subordination s'observait rigoureusement d'un grade à l'autre ; l'inférieur devait obéir sans hésiter ni raisonner. Le supérieur qui laissait impunie une faute à lui connue en devenait personnellement responsable. Seul le porte-drapeau ne punissait pas. 11 avait même, le droit de grâce pour quelques peines et le droit d'intercession pour d'autres. Bel usage, qui donnait quelque chose de plus sacré encore à l'emblème de la patrie !

En campagne les troupes logeaient presque toujours sous la tente. Les camps étaient retranchés et fortifiés à l'imitation de ceux des anciens Romains ; ils présentaient souvent l'image d'une ville bien policée ; la plus grande propreté y régnait, ainsi qu'une activité incessante. Tous les jours les hommes faisaient l'exercice; souvent les chefs les passaient en revue.

Le roi Gustave prenait la peine d'instruire lui-même ses officiers ; il les connaissait presque tous par leurs noms, les avançait ordinairement à l'ancienneté, parfois au choix, mais exceptionnellement. Nul ne pouvait obtenir un grade avant d'avoir été simple soldat. On voulait qu'ils sussent obéir avant de commander.

En résumé, nous retrouvons dans les prescriptions de ^Gustave- Adolphe des principes passés depuis lui dans tous les règlements et encore en pleine vigueur de nos jours.

Sous tous ces rapports, à la fois habile imitateur des anciens et sage novateur, il fut le véritable créateur de l'art mihtaire moderne, qui, depuis lui, resta longtemps sur le même type^ Il ne faudra plus qu'une minime invention mécanique, la bayonnette, pour donner à l'ordonnance suédoise, avec un peu d'amincissement déplus, la forme qu'elle prit à la fin du siècle dernier et qui est encore, à peu de

chose près, celle en vigueur dans toutes les armées civilisées.

Quant aux qualités plus relevées de Gustave comme homme de guerre, déployées en campagne et du domaine de la stratégie et de la grande tactique, ce que nous avons déjà dit et ce qui nous reste à dire de la guerre de Trente-Ans, suffit à en indiquer le mérite.

Après la guerre de Pologne, possesseur d'une partie de la Finlande, de la Livonie, de la Prusse, la Suède pouvait bien espérer de mettre sur pied 80 à 90 mille hommes. C'était peu contre les adversaires qu'elle allait braver. Mais le grand nombre des ennemis n'effrayait point Gustave; il répondait à ceux qui s'en préoccupaient que les coups à porter seraient d'autant plus sûrs, car il connaissait toute la supériorité que peuvent donner la mobilité et la discipline d'une petite armée bien commandée sur des masses lourdes, incohérentes et mal utilisées. La pompeuse réputation de ses deux principaux adversaires, Wallenstein et Tilly, ne l'éblouissaient pas davantage. Ayant suivi leurs exploits, il faisait peu de cas du premier comme chef d'une armée d'opérations, et il désignait habituellement le second par l'épithète de « vieux caporal, » jugement que l'histoire impartiale ne peut que ratifier, tout en reconnaissant en ces deux hommes de guerre une virile activité, une forte trempe de caractère et maintes autres qualités qui complètent et grandissent un capitaine, mais ne sauraient le créer.

C'est avec cette confiance dans ses forces et avec l'espoir que de premiers succès lui amèneraient des auxiliaires, qu'il résolut de reprendre sans plus tarder le rôle qu'avait dû abandonner le malheureux roi de Danemark. Une consulte qu'il tint à cette occasion montre que ce n'est pas à la légère qu'il se lança dans sa gigantesque entreprise. Tout fut pesé

et soigneusement discuté entre lui et ses sénateurs, débats -vraiment remarquables, établissant que non-seulement une franche et parfaite liberté régnait dans la haute administration du pays, mais que celle-ci, s'inspirant des vues de son chef, possédait les notions les plus justes et les plus élevées en matière de politique militaire et de stratégie. Les diverses hypothèses de la guerre qui allait s'ouvrir furent sondées avec autant de discernement que de prévoyance, et la résolution finale en faveur d'une vigoureuse offensive déduite en toute connaissance de cause. Aujourd'hui encore maint homme d'état trouverait là un modèle de discussion stratégique (*).

Fort de l'appui de tout son peuple, dont il était l'idole, de l'appel des protestants allemands, des promesses de la France et de l'Angleterre, Gustave activa ses préparatifs. En attendant leur issue il ne négligea pas de veiller d'aussi près que possible à ce qui se passait sur le théâtre de la future guerre.

Déjà lors des premières négociations du traité de Lubeck il s'était interposé en faveur des vaincus ; il s'interposa tout particulièrement encore en faveur de Stralsund, assiégée par l'amiral Wallenstein, mais du côté de terre seulement. Ses recommandations ayant été fort mal reçues et bafouées, il fit un pas de plus; il soutint ouvertement Stralsund par une garnison qui aida aux bourgeois de la ville à se maintenir et même à infliger de graves pertes aux Impériaux.

(1) Voir à cet égard Mauvillon, Histoire de Gustave- Adolphe, vol. 2, p. 280, et •Grimoard, Histoire des conquêtes de Gustave- Adolphe en Allemagne, 3 vol. in 8. Veuchfttel 1789. Vol. i, p. 410, deux consciencieux ouvi*ages qui forment nos principales sources suédoises pour cette période. Voir aussi l'Histoire de la guerre de Trente- Ans, par Schiller; Geyer, Histoire de la Suède; Chemnitz, Kœniglich Schwedischer in Teutschland gefôhrter Krieg.... Stettin, 1658. 2 volumes in-fol.; €ualdo, Historia délie guerre di Ferdinando H e Ferdinando UI imperatori e del re Filippe TV di Spagna contre Gustavo-Adolfo re di Suetia et Luigi XHl re di Francia, 1630-1640. Venise 1640.

Toutefois, avant de rompre sans retour avec l'Empire, il nantit Vienne, au printemps de 4630, par l'intermédiaire de& Danois se posant en médiateurs, de ses dernières conditionsd'accommodement.

Ces conditions renfermaient les sept points principaux suivants bons à noter comme résumant la situation politique des parties belligérantes.

« 4° Que les troupes impériales évacueraient entièrement » les cercles de Haute et de Basse-Saxe ; 2« que" les forts y> construits par le duc de Valstein sur les côtes de la » Baltique, seraient rasés ; 3» que les ports situés sur cette » mer et le commerce jouiraient comme auparavant de la :» plus grande liberté ; 4° que la cour de Vienne licencierait D ses matelots et renoncerait à tout établissement maritime; » 5* que le duc de Poméranie et les autres princes ou états » protestants de l'Allemagne, opprimés par la maison d'Au- :d triche, seraient rétablis dans leurs droits et privilèges ; » 6® qu'on remettrait incessamment en possession de leur :» principauté les ducs de Meckelbourg ; et que s'ils étaient » jugés coupables par le collège électoral et par la diète de » l'Empii'e, on les condamnerait seulement à une amende y> pécuniaire pour laquelle Gustave les cautionnerait ; 7» que j> l'empereur cesserait d'attenter à la liberté de la ville de » Stralsund; qu'il la dédommagerait des pertes qu'elle avait » souffertes, et qu'alors la garnison suédoise sortirait de la » plac^ ; 8» enfin que les cours de Vienne et de Stockholm » ne fourniraient aucun secours à leurs ennemis mutuels (*). »

Comme on pouvait s'y attendre, la cour de Vienne opposa un refus 'péremptoire à des négociations sur de telles bases. Elle ne craignit pas d'y joindre force moqueries contre les prétentions de ce « roi de neige qui voulait se venir

(i) Grimoard, 1, 431.

fondre au soleil allemand, » Wallenstein promit de même de le reconduire à coups de verges.

Il résulta de ces dispositions réciproques que les hostilités éclatèrent avant Tété de cette même année.

Le 20 mai, Gustave fit de solennels et touchants adieux à la réunion des députés du royaume, puis il ordonna de mettre à la voile.

La flotte, réunie à ElÉsnaben, près de Stockholm, comptait 30 vaisseaux de guerre et 200 transports avec six mille matelots et une nombreuse artillerie. Elle portait environ quinze mille hommes de terre avec cinq mille chevaux. Ces forces étaient réparties en 92 compagnies d'infanterie et 46 de cavalerie, suivant le mode dont nous avons parlé plus haut. Elles abordèrent à l'île de Ruden sur la fin de juin 4630. Débarqué le premier, Gustave se prosterna en vue des troupes, priant le Dieu des armées de favoriser son entreprise. Aussitôt il s'occupa de se relier aux troupes suédoises déjà sur le continent, à savoir six mille hommes à Stralsund et à peu près autant en Prusse, et à s'assurer les meilleures positions de la côte. Il s'établit entr'autres aux îles de WoUin, de Rugen et aux embouchures de l'Oder. La ville de Stettin, sur ce dernier point, qu'il se fit remettre" par le duc de Poméranie, et celle de Stralsund, qui lui était dévouée, lui fournirent ses deux bases principales.

En juillet déjà, et au prix de quelques escarmouches seulement, il était solidement installé dans ces deux places où il fit élever des retranchements, des chantiers, des arsenaux, des magasins et réunir de grands approvisionnements. De là il se proposait de remonter le cours de l'Oder qui lui fournirait, grâce à sa supériorité maritime, une avantageuse ligne d'opérations et de ravitaillement.

Mais tout ce pays était hérissé de places fortes, dans lesquelles, suivant la vicieuse habitude du temps, s'éparpil-

laient de nombreuses garnisons. Derrière cette protection trompeuse, le gouvernement impérial ne s'était pas pressé d'agir à Tenôontre de la marche des Suédois. Endormi dans une fausse et dédaigneuse confiance, il avait même sacrifié Wallenstein aux rancunes de ses envieux. Ce général avait été disgracié, puis formellement mis à la retraite, et une portion de son armée licenciée, entr'autres plusieurs mille cavaliers qui avaient été aussitôt enrégimentés sous les drapeaux suédois.

Si le réseau de places fortes couvrant les régions côtières était impuissant à avoir raison de Gustave-Adolphe, il lui imposait néanmoins de la prudence et de la méthode pour maintenir ses communications. Avant de se lancer au cœur de l'Allemagne, il voulut être sûr de ses derrières, et pour cela s'installer solidement dans la Poméranie, dans le Mecklembourg et le Brandebourg. A cet effet il dut entreprendre de nombreux sièges et blocus qui l'occupèrent plusieurs mois.

Les Impériaux, dont Tilly était devenu le généralissime, n'avaient guère sous les armes qu'environ 80 mille hommes. Ils formaient deux armées principales à peu près égales : celle enlevée à Wallenstein vers la Baltique aux ordres de Torquato di Conti, et celle sous Tilly lui-même, i^épandue dans l'Allemagne centrale.

Directement opposé aux Suédois ^ Torquato, outre de nombreuses garnisons détachées, s'était concentré autour des places de Garz et de Greiffenhagen, pour barrer la ligne de l'Oder. Mais il fut rejeté dans ces places et bloqué ; bon nombre d'autres villes eurent le même sort, notamment €olberg, Damm, Stargart, Cammin, Rostock. Gustave commanda bientôt tout ce pays, soit par ses troupes, dont la forte discipline et la bonne conduite contrastaient avec les déprédations des soldats impériaux, §oit par sa politique

conciliante auprès des princes et des autorités. Au bout de cinq mois, trois seules villes, Greiffswald, Damin et Golberg, lui résistaient encore, et, chose singulière, ces premiers et importants succès n'avaient été entravés par aucune tentative sérieuse de ses adversaires.

Sortant enfin de sa torpeur le gouvernement impérial envoya quelques renforts sous Schaumburg, remplaçant Torquato disgracié, et les Impériaux se concentrèrent à Francfort-sur-l'Oder ; ceux qui s'y replièrent de la Poméranie ne manquèrent pas de tout ravager sous leurs pas. Ils occupèrent aussi Landsberg sur la Wartha et quelques autres places, de sorte qu^avec ces détachements il ne leur restait guère à ce moment, pour livrer bataille, qu'une quinzaine de mille hommes, dont 4 à 5 mille cavaliers. Ce n'est donc pas tout à la guerre de disposer de vastes Etats ; il faut en tirer à temps les ressources militaires qu'ils offrent. Cela l'empereur, soit par orgueilleux dédain, soit par vice administratif, n'avait pas encore su le faire. Dans cet état d'infériorité momentanée, il fit proposer sans trop de honte à Gustave- Adolphe de conclure un armistice pendant l'hiver. Mais celui-ci ne pouvait être dupe de cette proposition ; il répondit que les Suédois ne connaissaient pas d'hiver. En effet ils étaient robustes, aguerris, habitués aux intempéries, et l'hiver de l'Allemagne pouvait leur sembler doux. D'ailleurs leur bonne casaque en peau de mouton leur permettait de tenir la campagne en tout temps. Ils continuèrent leurs progrès sans rencontrer grande résistance.

A ce moment d'utiles diversions se produisaient aussi en leur faveur.

Le cabinet de Paris venait de signer avec eux le traité d'alliance et de subsides de Berwald (13 janvier 1631) ; sa diplomatie redoubla d'activité pour seconder l'effet de ce traité. Elle eut une bonne part dans diverses complications

politiques produites par les empiétements incessants du pouvoir impérial.

Tandis que de graves dissensions continuaient à ronger le parti de la Ligue, même après la retraite imposée de Wallenstein, au point que Maximilien de Bavière dut se ménager quelques garanties de liberté dans des relations plus intimes avec la France, les princes protestants réussirent à s'entendre pour une action commune et plus ou moins liée à celle des Suédois. Réunis à Leipsig, ils y décidèrent, en février 1631, de soutenir plus ouvertement leurs droits, de demander collectivement à Ferdinand II de révoquer Tédit de restitution, de retirer de leurs Etats et de leurs forteresses les troupes impériales, d'annuler les arrêts prononcés contre les membres protestants de la diète germanique et de réformer tous les abus contraires à la constitution de l'Empire ; enfin ils décidèrent aussi d'appuyer leur demande par une levée de 40 mille hommes. Ce mouvement pouvait être très-favorable aux Suédois ; par malheur ses deux principaux chefs, les électeurs de Saxe et de Brandebourg, hésitaient encore, soit par crainte, soit par fierté, à entrer dans leur alliance et visaient à jouer le rôle plus flatteur d'arbitres nationaux entre l'Empire et l'étanger, jeu qui pouvait être dangereux.

Plus décidés et plus francs, les ducs de Mecklembourg, qui avaient aussi plus souffert des brutales rapines de leur spoliateur Wallenstein, levèrent des troupes pour seconder de leur mieux celles de Gustave. Cette petite armée, aux ordres du duc de Saxe-Lauenbourg, se comporta vaillamment dans la Basse-Saxe et se chargea aussi de la place de Rostock.

Enfin une ville importante et des plus riches de l'Allemagne, la place de Magdebourg sur l'Elbe, s'insurgea en faveur du parti protestant. Son administrateur en titre, Ghristian-

Ouillaume de Brandebourg, zélé pour la Réforme, en avait été dépossédé par les Impériaux au profit d'un frère de l'Empereur, l'archiduc Léopold. Mais après avoir noué des relations avec la Suède, dont il s'assura la protection, Christian-Guillaume rentra déguisé à Magdebourg. Les habitants soulevés chassèrent la garnison impériale et proclamèrent leur alliance avec les Suédois. Malheureusement ceux-ci étaient loin encore. Gustave ne put être que peu satisfait de ces prouesses prématurées ; il envoya néanmoins aux Magdeiourgeois un ofificier expérimenté, Thierry de Falkenberg, pour les commander et la promesse de les secourir aussitôt qu'il le pourrait.

En attendant Tilly arriva devant Magdebourg, battit sa petite armée, mais ne put s'emparer de la ville, qui repoussa avec une égale énergie ses attaques et ses sommations {janvier 1631).

D'autant plus libre par cet incident Gustave-Adolphe put continuer ses cheminements dans le Nord. Il avança ses > sièges, particulièrement ceux de Demin qu'il dirigeait luimême avec 16 mille hommes, et de Landsberg conduit par son lieutenant Horn avec 9 mille hommes. Mais ces places étaient solides et bien gardées'; les progrès des assiégeants ne se firent qu'avec lenteur et du secours allait leur arriver.

Tilly, bravé par les Magdebourgeois, les fit assiéger régulièrement par un de ses lieutenants, Pappenheim, et il se porta enfin à la rencontre de Gustave-Adolphe. Au commencement de février 1631 il atteignit Francfort-sur-l'Oder ; il y organisa une bonne garnison de cinq mille hommes et d'artillerie, et avec le reste de ses forces, soit environ 25 mille hommes et 25 canons, il se dirigea vers le nord par Ruppin, au secours de Demin.

Voyant approcher cet orage Gustave brusqua l'attaque de Demin qui capitula le 15 février après trois jours de bom-

bardement. Malchin suivit de près, ce qui lui ouvrait l'entrée du Mecklembourg. Il fit aussitôt mine d'y marcher pour tromper Tilly qui pendant ce temps s'était arrêté à reprendre de petites places, entr'autres Neu-Brandebourg dont la garnison suédoise fut massacrée sans pitié.

Donnant dans le piège, Tilly se porta en Mecklembourgoù Gustave l'entretint par de légers détachements, tandis qu'il retournait à Stettin pour reprendre son projet contre Francfort-sur-l'Oder. Gomme il l'organisait il obtint un nouvel avantage par la reddition de Colberg, le 2 mars, que ses lieutenants assiégeaient depuis huit mois.

Joué en Mecklembourg Tilly en sortit pour revenir aux masses suédoises et surveiller leurs projets qu'il ne pouvait encore pénétrer. A cet effet il s'établit à Ruppin, position centrale favorable à son but et d'où il pouvait se porter également bien sur le Mecklembourg ou dans les Marches et peser sur la conduite de l'électeur.

Mais Gustave était trop habile et trop délié pour laisser longtemps cet avantage à son adversaire. J.ui aussi il prit une position centrale vers Schwedt et Friedland, tout en se créant sans bruit des ponts sur l'Oder.

De là il continua ses diversions par plusieurs pointes de droite et de gauche, surtout vers le Mecklembourg. Tout à coup il se déroba et s'élança sur Francfort par les deux rives de l'Oder. Il arriva le 27 mars devant cette place, où se trouvaient huit mille hommes sous les ordres de Schaumburg, mais en disgrâce et allant être remplacé par le général Tiefenbach. Après une vigoureuse canonnade qui fit une brèche praticable, la ville^ fut enlevée d'assaut le 3 avril. Quatre mille hommes y furent passés au til de l'épée en représailles du massacre de Neu-Brandebourg. Le reste s'enfuit sur Glossau en perdant encore de nombreux prisonniers en route. Toutes les villes importantes de la con-

trée partagèrent le sort de Francfort ; la place de Landsberg entr'autres, vainement bloquée depuis plusieurs mois, devint un précieux trophée pour les vainqueurs.

Tilly n'ayant pu prévenir ces brillants succès de son adversaire avait voulu au moins les compenser par des succès correspondants. Aussitôt qu'il vit Gustave s'éloigner vers Francfort, il retourna aux Magdebourgeois pour en finir avec leur opiniâtre résistance. Arrivé sous leurs murs il en fit recommencer l'attaque dès les premiers jours d'avril. Les forts extérieurs furent facilement enlevés et la ville bloquée sur les deux côtés de l'Elbe par Tilly et Pappenheim. Mais, confiants dans les secours prochains de Gustave, la garnison et les bourgeois rivalisèrent d'héroïsme pour prolonger la défense. Ils allèrent ainsi jusqu'à la fatale nuit du 9 au dO mai pendant laquelle, endormis par un adroit parlementaire, ils furent victimes d'une cruelle surprise. Cinq jours durant la ville fut si bien saccagée, brûlée, ensanglantée que Tilly put dire l'exacte vérité en mandant à l'empereur que « l'on n'avaitjamaisrien vude pareil depuis la destruction de Jérusalem et de Troie. »

Ces horribles scènes causèrent une joie féroce au parti catholique et glacèrent les protestants. Gomme toujours ceux-ci éclatèrent en récriminations les uns contre les autres. Ils ne s'entendaient que pour se plaindre plus fortement de Gustave-Adolphe; les uns l'accusaient même de lenteurs perfidement calculées, tandis que d'autres se prirent à douter de ses aptitudes comme homme de guerre. (*)

(1) Nous retrouvons môme un écho de ces doutes dans une récente brochure française, fort intéressante du reste, signée un garde national mobile^ intitulée Introduction à la science de la guerre et publiée par le Spectateur militaire. — L'auteur (voir page 27) parait croire qu'en cette circonstance Gustave manqua de décision en ne forçant pas le passage de l'Elbe près de Wittemberg. Or on sait qu'il ne fut retenu que par d'honnôtes, mais excessifs ménagements enver ses alliés de la Saxe et du Brandebourg qui, eux, calculaient plus qu'ils ne Tau-s raient dû les chances de la politique.

TOHB n. 8

Il fut obligé de justifier sa conduite publiquement pour ne pas perdre la confiance de ses coreligionnaires, apologie dans laquelle il put facilement prouver que de puissants obstacles l'avaient seuls empêché de secourir ses alliés de Magdebourg. Le grand écrivain allemand qui a présenté un tableau à la fois si impartial et si dramatique de cette guerre, admet pleinement la justification de Gustave (*).

Le vainqueur annonça lui-même sa victoire aux princes protestants avec son arrogance habituelle et il y joignit promptement toutes les mesures propres à utiliser la terreur de cette catastrophe. Le pacte de Leipsig fut solennellement annulé. Brème, Nuremberg, Erfurt, Franckenhausen, Ulm, le Wurtemberg, la Hesse-Gassel, l'électorat de Saxe furent directement menacés et frappés, si bien que le désespoir finit par rendre le courage aux timides et que du sein des ruines de Magdebourg, ajoute Schiller, les libertés germaniques se relevèrent triomphantes.

Le landgrave de Hesse-Cassel vainement sommé par Tilly de se soumettre fut le premier envahi par les bourreaux de Magdebourg, mais il se défendit vigoureusement et battit en Thuringe deux corps successivement lancés contre lui. Tilly crut devoir alors se rendre personnellement dans la Thuringe avec des renforts et en laissant à Pappenheim la garde de la place conquise et de sa région. Le landgraviat de Hesse-Cassel allait payer cher sa conduite énergique, lorsque de nouveaux mouvements des troupes suédoises effrayèrent Pappenheim qui demanda du renfort à Tilly, ce qui fit rétrograder celui-ci vers Magdebourg.

Gustave venait en effet de se résoudre à en finir avec le double jeu et avec les hésitations de ses alliés. Jusqu'à ce moment la politique douteuse des princes de Brandebourg

(1) Voir Schiller. Gtlerre de Trente-Âns, traduction de Madame la baronne de Garlowitz, pages 193-4*

et de Saxe, tout en gênant les mouvements en avant • qu'il aurait projetés, ne lui avait pas été très-préjudiciable. N'ayant pas assez de forces pour se lancer au cœur de l'Allemagne sans s'assurer des places laissées sur ses derrières, les sièges qu'il avait dû £aire lui avaient aussi permis de veiller de près à son entourage. Mais le moment d'avancer arrivait; des renforts étaient partis de la Suède et de l'Angleterre pour le rejoindre et la dernière place de la Poméranie aux mains des Impériaux, Greifswald, allait effectuer sa reddition. ^

Il signifia donc à l'électeur de Brandebourg, qui réclamait avec insistance sa forteresse de Spandau, qu'il allait le traiter en ennemi et il parut devant Berlin avec son armée rangée en bataille. L'électeur Georges-Guillaume, qui peutêtre ne demandait pas mieux que d'avoir la main publiquement forcée pour se mettre mieux à couvert des reproches de l'empereur, s'empressa de céder; il s'engagea à payer au roi de Suède une contribution de cinquante mille écus par mois et à lui fournir toutes les places et les ressources militaires de ses Etats dont il pourrait avoir besoin.

A ce même moment la place de Greifswald capitulait et

les renforts annoncés commençaient à arriver en Poméra-

^ nie. C'étaient huit mille hommes envoyés par le sénat de

Suède et conduits par la reine et 6 mille Anglais sous lord

Hamilton.

Gustave-Adolphe pouvait être désormais tranquille sur ses derrières. Pour plus de sûreté il y laissa encore Banner, un de ses meilleurs lieutenants, avec un corps mobile. Quant à lui il décida de s'établir sur la ligne de l'Elbe, où, à proximité des masses ennemies, il trouverait l'occasion de leur livrer une bataille avantageuse. Il réalisa son dessein, sinon d'une manière complète, au moins en déployant en plusieurs circonstances un génie de capitaine aussi fécond qu'entre-

prenant. Arrivé par Jéricho en face de Tangermûnde, il s'y trouva devant le corps de Pappenheim détaché de Magdebourg et gardant avec vigilance les rives du fleuve. Gustave fit mine alors de se diriger sur Magdebourg. Pappenheim s'y porta en toute hâte. Gustave l'y laissant courir, se déroba^ revint rapidement sur ses pas, franchit le fleuve près de Tangermûnde et enleva cette ville. (*) Les nombreux bateaux et le matériel qu'il y recueillit lui permirent de jeter plusieurs ponts sur lesquels il fit passer le gros de son armée. Après avoir reconnu la contrée il se fixa à Werben, au confluent de l'Elbe et du Havel, dans une forte position qu'il munit des retranchements et des ponts nécessaires. Il se trouva ainsi et sans avoir éprouvé de pertes fort bien posté, à cheval sur l'Elbe, de Werben à Tangermiinde.

Pendant ce temps Tilly était accouru des environs d'Erfurt en aide à son lieutenant ; c'était trop tard, comme nous l'avons déjà dit. Il se borna à prendre aussi un camp fortifié à Wolmirstaedt. De là il tenta plusieurs attaques contre le camp de Werben, qui furent repoussées par la seule canonnade et par quelques escarmouches, entr'autres vers Burgstatt et vers Angen , où les Impériaux subirent de notables pertes; bon nombre d'entr'eux désertèrent et passèrent aux Suédois. Malgré maintes pointes et manœuvres de diversion , désespérant d'obtenir des succès contre le camp de Werben , qui était journellement renforcé d'une partie des troupes nouvellement débarquées , Tilly se choisit un autre objectif. L'électorat de Saxe subirait ses coups et ceux d'un corps d'armée impérial de 20 mille hommes rentrant d'Italie sous les ordres de Furstensberger. Il se mit donc en marche le*24 août sur Leipsig, précédé d'une sommation hautaine à l'électeur Jean-Georges de le recevoir en ami docile.

(1) Le chef de l'avant-garde qui efTectua si bien ce coup de main était ce colonel R^ntzau, devenu plus tard, ainfei qu'un de ses collègues au service de Suède, Gassion, marécWde France.

Tilly choisissait mal son temps pour tenir un langage aussi orgueilleux. La conduite et les prétentions des Impériaux avaient enfin ouvert les yeux des princes protestants sur leur véritable situation. Jean-Georges, éclairé autant qu'exaspéré par l'invasion de ses Etats, vit qu'il n'avait d'autre ressource que de se jeter, sans arrière-pensée, dans les bras de Gustave- Adolphe , qui était à portée de le soutenir.

Le roi avait décampé de Werben le 26 août, en y laissant une petite garnison, et il s'était établi vers Brandebourg, sur la droite du Havel. C'est là qu'il reçut la demande d'assistance de l'électeur de Saxe par l'intermédiaire du feld-maréchal saxon d'Arnheim, qui Jusqu'alors avait plutôt agi en faveur de l'Autriche. Quoique charmé de ce résultat, Oustave affecta de se faire prier et de recevoir l'envoyé avec froideur. Il lui fit savoir qu'il n'avait pas grande confiance dans la fermeté et dans la franchise du gouvernement saxon , et ce ne fut qu'après plusieurs entrevues et après s'être rapproché jusqu'à Coswick, à trois lieues de Wittemberg, qu'il signa le traité d'aUiance et d'amitié semblable h celui conclu avec le Brandebourg. La réconciliation se scella en cette occasion de la manière la plus complète, et Gustave- Adolphe, en même temps qu'il se fit livrer Wittemberg et un mois de solde pour ses troupes, promit amicalement à l'électeur de le dédommager de ces sacrifices.

Après cela il passa l'Elbe, le 14 septembre, à Wittemberg, et il rallia le lendemain, à Duben, l'armée saxonne arrivant de Torgau. Cette importante jonction ne fut nullement <;ontrariée par Tilly qui courait, au contraire, sur Leipsig; il se crut aussi habile qu'heureux de pouvoir s'emparer de cette ville après trois jours de siège (15 septembre).

Pendant ce stérile exploit du général impérial , qui ; du reste , traita sa conquête avec une modération inattendue ,

le roi de Suède tenait un grave conseil de guerre, à TorgaUy avec les électeurs de Saxe et de Brandeboui^. Plein du sentiment de sa haute responsabilité , il fit entendre le pour et le contre, et après avoir énuméré quelques-uns de ses projets pour amener l'affranchissement de l'Allemagne, et parlé entr'autres d'une guerre de patience et d'escarmouches , il engagea encore ses aHiés à méditer calmement la grandeur et le péril de leur tâche. « Songez bien, leur dit-il,, que nous jetons dans la balance une couronne de roi et deux d'électeurs. La fortune est inconstante, et le ciel, dans ses mystérieux desseins, peut, pour nous punir de nos péchés, accorder la victoire à nos adversaires. Mon armée et moi pouvons succomber sans que la Suède , au loin derrière sa belle flotte , en soit mortellement frappée , et plus tard elle pourrait nous venger. Mais qu'adviendrait-il devons, avec l'ennemi à vos portes? »

Ses interlocuteurs, excités et touchés par cette haute sagesse plutôt que refroidis, déclarèrent qu'ils étaient fermement décidés à marcher la tête haute et coûte que coûte (îontre les Impériaux, pour en délivrer Leipsig et la Saxe au plus tôt. Cette résolution détermina le roi à rechercher sans délai la bataille. Il pouvait avoir du bénéfice de se presser, car l'Empire, secouant décidément. la lenteur habituelle de ses débuts, augmentait de jour en jour ses effectifs et de nouveaux renforts allaient arriver à Tilly, sous les généraux Tiefenbach et Altringer.

Dans ce but l'armée suédoise-saxonne franchit la Mulda à Duben et, marchant par Welhaune, Lindenhayn, Hohen- Leyna, elle arriva le 7 septembre en face de l'armée impériale vers Leipsig.

Tilly avait décidé très sagement, puisqu'il n'avait su empêcher la jonction de ses adversaires , d'attendre, pour les attaquer, l'arrivée des contingents qui lui était annoncée.

A cet effet il s'était retranché dans une position avantageues non loin de Leipsig, sur les collines entre les villages de Wahren et de Lindenthal, dominant la vaste plaine de Breitenfeld. Son armée pouvait se déployer favorablement au pied des collines, secondée de Tartillerie sur les sommets. En avant dans la plaine, sur les bords du Lobes, deux mille cuirassiers, sous Pappenheim, formaient Tavant-garde avec Tordre d'éviter toute hostilité qui pourrait entraîner une bataille générale. Au mépris de cet ordre, Pappenheim se laissa engager et serrer de si près sur Podelwitz et sur le gros de l'armée, que la bataille devint inévitable pour le 7 septembre.

Ce jour-là les forces protestantes arrivaient des environs de Wolkau, en deux colonnes; à droite les Saxons par Zcsholkau et Gœbschelwitz, à gauche les Suédois par Podelwitz.

Aussitôt qu'éclata le combat dans cette dernière localité, elles prirent leur ordre de bataille comme suit :

Les Suédois eurent en première ligne les quatre brigades d'infanterie Oxénstiern, Teuffel, Hall, Winkel, formant le centre ou la bataille , et ayant à droite huit et à gauche six escadrons de cavalerie. Dans les intervalles de ces escadrons se placèrent huit pelotons de 150 à 180 mousquetaires chacun.

Gomme réserve de cette première hgne , cinq escadrons de cavalerie et un millier de mousquetaires se placèrent un peu plus en arrière, en trois corps.

En seconde ligne les trois brigades d'infanterie Thurn, Hebron et Vitzthum, au centre ; en aile droite 4 escadrons de cavalerie ; en aile gauche 3 escadrons. En réserve deux escadrons au centre , avec une portion de l'artillerie et ses soutiens. Le reste de l'artillerie se plaça sur les flancs du centre, avec quelques pièces légères en première ligne dans les intervalles des brigades.

Le roi se réserva le commandement de Taile droite, avec Banner pour second ; le centre fut aux ordres de Teuflfel, la gauche sous Horn. Le tout se montait à environ 20 mille hommes, dont 9000 fantassins aux brigades, 3 mille mousquetaires détachés, 7 mille cavahers et mille canonniers.

L'armée saxonne se forma sur la gauche de Tarmée suédoise comme suit :

Au centre cinq régiments d'infanterie, chacun de 10 enseignes et formés en un triangle de 10 */2 régiments échelonnés sur quatre lignes avec un I/2 régiment d'élite en pointe ou en avant-garde. A droite et à gauche trois régiments de cavalerie à 8 cornettes chacun et 4 cornettes de gardes du corps en deux triangles d'échelons de six escadrons chacun sur trois lignes. L'artillerie, 42 pièces, en réserve et dans les intervalles. Le tout s'élevait à environ 15 mille hommes, sous le& ordres mêmes de l'électeur qui commandait plus spécialement le centre, tandis que le maréchal Arnheim commandait la droite et Bintauf la gauche.

En outre de cette disposition en coin, la formation des Saxons différait de celle des Suédois et se rapprochait plutôt de l'ordonnance impériale ou espagnole, qui était encore à peu près celle des Suisses, à savoir des carrés ou de gros rectangles de fantassins , piquiers , bordés ou prolongés de tirailleurs.

Tilly rangea son armée comme suit :

Au centre quatorze régiments ou bataillons d'infanterie, en cinq groupes, séparés par quatre régiments de cavalerie; sur chaque aile six régiments de cavalerie.

Les intervalles entre ces divers corps divisaient cette force, comme d^habitude, en trois masses: un centre ou bataille de 7 bataillons d'infanterie et 4 régiments de cavalerie, sous le commandement direct de Tilly ; une aile droite ou avant-garde de 3 bataillons et 6 régiments de cavalerie,

sous Fûrstenberger ; une aile gauche ou arrière-garde de i bataillons et 6 régiments de cavalerie, sous Pappenheim. En outre Tartillerie sur les ailes et sur le front.

Les bataillons de Tilly étaient de fortes masses , carrées ou rectangulaires, de 1500 à 1800 hommes en moyenne; elles se réunissaient par trois ou quatre en brigade dite espagnole , d'après le système suisse à nous connu et fournissant ou une seule ligne massive, comme l'ancienne phalange, ou trois ou quatre échelons, comme nous l'avons indiqué ci-dessus. Une partie de l'infanterie de Tilly prit cette formation d'échelons successife , tandis qu'une autre était ou combattit plus tard en ligne ;nassive; de là les variantes qui se sont produites dans les récits de divers écrivains. Les uns, Ghemnitz entr'autres, qui paraissent s'être plus préoccupés de l'ensemble, disent que Tilly était formé sur une seule ligne; d'autres, Gualdo notamment, plus attachés au détail, mentionnent trois lignes dans son ordre de bataille. Tout pesé, ces deux assertions ne s'excluent pas l'une l'autre, les lignes dont il est ici question n'étant point des lignes mathématiques, mais possédant une épaisseur plus ou moins fractionnée et sur laquelle il faudrait s'entendre.

Les forces de Tilly montaient aussi à environ 35 mille hommes, et pour la première fois il allait combattre sans jouir de la supériorité manifeste du nombre.

Toute la matinée du 17 fut employée, de part et d'autre, à prendre les ordres de bataille ci-dessus, au milieu de vives escarmouches entre les Saxons, un peu en avance sur les Suédois , et les troupes de Pappenheim, puis celles de Fûrstemberger, aux environs de Podelwitz, de Zscholkau et de Gœbschelwitz. Ce fut tout en combattant que les armées se déployèrent ; elles se trouvèrent bien en face l'une de l'autre, vers midi, dans les positions suivantes :

L'armée suédoise étendue en avant de Podelwitz, sa droite à la route de Delitzsch à Leipsig, sa gauche en avant de Zscholkau, vers la route de Dùben à Leipsig; son artillerie sur les hauteurs battant la plaine; à sa gauche, au-delà de la route de Dûben et d'un fossé la longeant, l'armée saxonne, vers Gœbschelwitz , battant de son artillerie les collines de .Seehausen sur son front.

L'armée de Tilly avait sa droite, Fûrstenberger, à Seehausen , appuyée à gauche à la route de Dùben , à droite à une colline, le Galgenhiigel, garnie de 8 canons ; le centre derrière le bois de Linkel , avec 20 canons , sur une érainence à l'ouest de la route de Dûben ; sa gauche , Pappenheim, à la route de Delitzsch vers Breitenfeld, aussi avec 8 canons, sur un terrain dominant. Cette gauche débordait un peu la droite suédoise ; à part cela le front tenu par chacune dés armées ne différait pas sensiblement. Il était d'environ une demi-lieue de développement, ce qui, avec de tels effectifs, formait un front convenable et pouvant posséder sur plusieurs points une bonne profondeur.

L'action générale commença par une vaste canonnade mêlée à des escarmouches de mousquetaires et de cavalerie légère aux abords du Lobes y Tilly se bornant à tenir son terrain et Gustave essayant de l'en déloger.

Celui-ci, reconnaissant que la position ennemie n'était pas aisément abordable de front, ordonna un mouvement à droite de toute son aile droite, pour gagner les hauteurs par la route de Delitzsch et Breitenfeld. Les historiens du temps ajoutent que c'était pour gagner le vent qui soufflait fortement de l'ouest. Quoiqu'il en soit de cette assertion, Gustave se trouva bientôt, avec ses meilleures troupes, sur le flanc gauche de Tilly. Mais Pappenheim obliqua plus encore à l'ouest, à sa gauche, et déborda à son tour le flanc droit de Gustave. Le roi laissa à sa seconde ligne, sous Banner, le

soin de contenir cet ennemi excentrique, et avec le reste il se rabattit à gauche pour maintenir sa communication avec ses autres troupes. Les deux centres restèrent ainsi en présence, se surveillant réciproquement plutôt que s'engageant l'un contre l'autre.

C'était de leurs ailes que les commandants en chef avaient à se préoccuper. Outre l'action de Banner contre Pappenheim , une autre très vive s'était ouverte à l'aile opposée. Les Impériaux de Fûrstenberger s'étaient bravement portés en avant contre les Saxons; et ceux-ci, surpris par la vigueur et par la promptitude de l'attaque, séparés des Suédois par le fossé de la route de Diiben , avaient été mis en désordre après quelques moments d'une sanglante mêlée. Seulement leur aile droite, sous Arnheim, put tenir bon; tout le reste s'était enfui sur Eilenbourg, laissant l'artillerie saxonne aux mains d'un parti d'Impériaux qui la tourna contre la gauche suédoise et contre Arnheim qui s'y était rallié.

Après une poursuite peut-être trop prolongée, les troupes victorieuses conversèrent également à gauche, et le flanc gauche de l'armée suédoise fut gravement menacé.

Informé de cette situation Gustave s'occupa aussitôt d'y remédier. Laissant à sa droite Banner aux prises avec Pappenheim, il donna ordre à Horn de mettre en potence, à gauche , sa cavalerie des deux lignes contre l'aile droite impériale, et faisant soutenir cette potence de deux brigades de Teuffel de seconde ligne , il jeta le tout sur la gauche de Fûrstenberger de manière à le séparer de Tilly, qu'il entretenait pendant ce temps sur le front au centre. Teuffel mena bravement cette attaque; au prix de sa vie il changea la victoire de Tilly sur ce point en une complète défaite. Cette aile droite impériale subit le sort qu'elle venait d'infliger aux Saxons.

Banner, qui tenait toujours avantageusement son terrain

contre les Impériaux de gauche , grâce à Tactivité de ses mousquetaires et de ses cavaliers mélangés , fut alors renforcé de quatre escadrons de cavalerie de la réserve , avec six canons légers. Il reprit sa supériorité et put continue^ le combat sans la perdre.

Les centres restaient encore à peu près intacts. Tilly ébranla le premier le sien ; ses masses d'infanterie, lancées en avant et secondées de cavalerie , cherchèrent à faire brèche dans la ligne de Gustave-Adolphe. Le roi leur opposa sa réserve d'artillerie , appelée de Podelwitz ; il s'y trouvait quelques canons de cuir, qui, passant les lignes, se mirent en batterie à 300 pas des phalanges de Tilly et firent sur elles un feu si efficace qu'elles les arrêtèrent. En même temps Horn et Teuffel,. qui venaient de disperser les troupes de Fiirstenberger, se jetèrent sur le flanc droit de Tilly, qui se désorganisa et battit en retraite sous la protection de quatre gros bataillons de troupes d'élite formées en carrés inébranlables.

Les mousquetaires suédois, tout en cherchant à harceler et à tourner ces troupes, s'emparèrent de la grande batterie ennemie du centre, qui, masquée par la marche en avant de Tilly, lui était devenue inutile et était dégarnie de soutiens. Ils la pointèrent sur le dos des troupes impériales qui se mirent à tourbillonner et à fuir de tous côtés. Seuls les quatre gros bataillons sus-nommés , et composés des vieux régiments Chiesa, Bulderon, Dietrichstein, Gœtze, Blankart, tinrent encore quelque temps, laissant ouvrir dans leurs rangs épais de larges trouées par l'artillerie et n'en repoussant pas moins de leurs piques serrées les charges de cavalerie qui tentaient de les disloquer. Ils sauvèrent l'honneur des drapeaux impériaux et succombèrent pièce à pièce, en faisant héroïquement front à la mort qui les entourait. ~

Le reste s'enfuit en désordre sur Halle et Halberstadt,

entraînant dans le torrent Tilly blessé , ainsi que Pappenheim, avec quelques cents hommes seulement.

La victoire des Suédois était complète. Le premier mouvement du roi en la constatant fut d'en rendre grâce à Dieu par une fervente prière prononcée à haute voix, entouré des siens et agenouillé au milieu des morts et des blessés.

La cavalerie suédoise se mit promptement à la poursuite des fuyards et en augmenta le désastre. Le tocsin sonnant de village en village appela aussi les population^ à compléter la défaite de leurs oppresseurs. Les paysans se levèrent en masse et massacrèrent tout ce qu'ils atteignirent. Les Impériaux avaient laissé sur le champ de bataille environ sept mille morts et cinq mille blessés et prisonniers, avec toute leur artillerie, leurs bagages et une centaine de drapeaux. Ils perdirent plus de monde encore dans leur fuite. Tilly et Pappenheim ne purent réunir à Halle et Halberstadt que deux à trois mille hommes. Avec ces frêles dé-* bris de Torgueilleuse et invincible armée qui faisait naguère trembler toute l'Allemagne , ils se retirèrent sur le Weser pour se joindre aux garnisons impériales de la Basse-Saxe.

Les vainqueurs ne payèrent tant de gloire que d'environ trois mille hommes, dont 'deux mille Saxons qui pâtirent ainsi de leur inexpérience et de la faute de s'être tenus trop à l'écart de l'armée alliée. Leur prince, dès qu'il connut les événements, se rendit vers Gustave pour le féliciter et pour excuser la molle conduite de ses troupes. Mais le roi ne lui en laissa pas le temps ; il le remercia vivement au contraire de la fermeté avec laquelle il avait demandé cette bataille au conseil de guerre de Duben. Charmé de cet accueil auquel il était loin de s'attendre, l'électeur Jean-Georges renouvela ses protestations de dévouement et s'engagea, dit-on, à le prouver au roi en faisant tous ses efforts pour amener sur sa tète la couronne impériale.

En attendant, toutes les villes du voisinage, Leipsig, Mersebourg, Halle , furent reprises par les protestants ; dans cette dernière ville ils tinrent de nouveaux conseils de guerre vers le milieu de septembre pour aviser aux opérations ultérieures.

Gustave avait désormais les coudées franches ; il ne lui restait qu'à examiner de quel côté ses coups seraient les plus efficaces. Irait-il frapper l'Empire à Vienne, ou la Ligue en Bavière, ou Tilly qui se reformait une armée à Brunswick avec des détachements réunis de droite et de gauche et des renforts lorrains?

Il décida de marcher, lui contre la Ligue, c'est-à-dire d'abord en Franconie, en Souabe, vers le Rhin, où sans doute il rencontrerait en même temps Tilly, tandis que les Saxons menaceraient les Autrichiens en Bohème et sur la direction de leur capitale.

On a beaucoup discuté sur ce plan de campagne. Oxenstiern et d'autres, postérieurement, ont prétendu que Gustave, en ne marchant pas du coup sur Vienne, avait augmenté ses points de ressemblance avec Annibal sachant mieux vaincre que profiter de la victoire. Ce reproche nous semble un peu hasardé. Pour en bien juger il aurait fallu connaître exactement les projets intimes et les ressources réelles du roi de Suède, préliminaires indispensables soudainement détruits par les balles de Lutzen. Si Gustave pensait, comme on le croit généralement, à renforcer sa cause du prestige delà couronne impériale, c'était bien au cœur de l'Allemagne, sur les Etats des électeurs qu'il devait chercher cette haute dignité et non dans les parages excentriques des possessions autrichiennes, où la personne de Ferdinand pouvait indéfiniment lui échapper et la prise -de sa capitale même ne rien décider sur cette grave question. Au reste c'est un problème qui s'est longtemps posé aux adversaires de l'Au-

triche et de l' Allemagne réunies, de savoir exactement où, dans cette formidable alliance ou fédération, se trouve le siège réel de la force. Même après les événements de 1866 on peut dire que le problème reste à résoudre; c'est encore une des propriétés et des gloires de l'Allemagne, diminuant peut-être chaque jour, d'avoir, comme l'hydre aux cent têtes, son centre partout et nulle part : partout où se manifestent l'action et la vie, non point seulement autour de . quelques grandioses palais.

Quoiqu'il en soit Gustave-Adolphe n'eut pas à regretter sa détermination. De l'Elbe au Rhin ce ne fut pour lui qu'une marche triomphale presque continue. Se dirigeant par Erfurt, Gotha, Amstadt, Illmenau, Kœnigshofen, Schweinfurt, il descendit la vallée du Mein en prenant possession des évéchés de Bamberg et de Wiirzbourg, centres cathoUques de haute importance. Le 17 novembre 1631, il occupa Francfort-sur-le-Mein dont la bourgeoisie, dévouée à l'empereur d'Autriche, qui venait encore d'y tenir une grande diète de princes allemands, se laissa faire violence sans trop de façon en ne protestant qu'en faveur de son commerce et de ses riches foires.

L'entrée du roi dans cette grande ville fut très-solennelle, et Mauvillon donne à ce propos quelques détails intéressants à enregistrer :

€ A peine les députés de la ville étaient partis, que le roi les suivit immédiatement avec toute son armée ; et, étant arrivé au Fauxbourg de Saxenhausen, il demanda qu'on lui ouvrît incessamment les portes, qu'il n'avait plus besoin de charpentier; mais qu'il lui fallait la ville-et cela sur le champ parce qu'il en avait besoin pour une entreprise qui demandait de la célérité. Le magistrat n'eut pas le temps de délibérer et ne fut pas même fâché du parti que le roi avait pris, afin qu'il parût qu'on n'avait cédé qu'à la force, et

qu'on avait été contraint de recevoir les Suédois. Les portes, ayant été ouvertes, le roi fit son entrée dans Francfort le 17 novembre 1631. Cinquante-six pièces de campagne ouvraient la marche ; la grosse artillerie avait été embarquée sur le Mein. Ce train était suivi de plusieurs bataillons et escadrons. Ensuite venait le roi précédé de ses trompettes, et vêtu d'une cote d'armes sur un fond d'écarlate brodé d'or. Il montait un très-beau genêt d'Espagne et tenait son chapeau à la main, saluant même d'une inclination de tête les personnes de distinction qui se mettaient en foule aux fenêtres pour le voir passer. Le peuple accourait aussi de tous côtés et admirait ce mélange de fierté et de bonté répandu dans toute la personne du héros. Le roi avait en effet un air de satisfaction qui augmentait encore le . gracieux de sa physionomie. Il était entouré de ses hallebardiers précédés de presque tous les comtes, qui composent à la diète de l'Empire le banc de Wetieravie, ceux de Nassau, de Solms, d'Isembourg, de Wittgistein, de Stolberg, d'Erpach. Les estafiers et autres domestiques marchaient derrière le roi ; ensuite paraissait le duc Bernard de Saxe-Weymar, seul et superbement monté ; il était suivi du régiment des gardes, après lequel paraissait le carrosse du roi, très-richement orné et attelé de huit beaux chevaux. Enfin, la marche était fermée par deux régiments suédois, deux anglais, deux écossais et quatre régiments allemands, suivis de plusieurs pièces d'artillerie, dont une était si pesante qu'elle était tirée par vingt-quatre chevaux. Tout cela était suivi de beaucoup d'équipages, de sorte que cette entrée ressemblait en quelque sorte à celle d'Alexandre à Babylone. Celle de Gustave dans Francfort dura depuis huit heures du matin jusques à quatre heures du soir; et conune on a dit que Alexandre semblait aller tenir dans Babylone les Etats de toute l'Asie, on peut dire que Gustave parut tenir ceux de toute

l'Europe à Francfort. En effet, il s'y trouva des ambassadeurs des principaux potentats de cette partie du monde ; beaucoup de comtes et de princes de l'Empire en personne, et des ministres de tous les Etats protestants d'Allemagne. Le lendemain de l'entrée du roi dans Francfort, l'armée hessoise, commandée par le landgrave en personne, arriva dans le voisinage de cette ville, au nombre de douze mille hommes et la jonction s'étant faite peu après, le roi se trouva à la tête de trente-quatre à trente-cinq mille hommes des meilleures troupes du monde, soutenues et précédées de la terreur de son nom.

« Les Francfortois se flattaient que le roi de Suède ne mettrait point garnison dans leur ville, mais ils se trompèrent, et ce prince ordonna au colonel Vicedom ou Vitzhum, de rester avec six cents hommes dans Saxenhausen, qui est une espèce de Fauxbourg séparé de la ville par le Mein, sur * lequel il y a un beau pont pour la communication de ces deux parties.

« Le magistrat de Francfort avait fait préparer fe dix-sept un superbe dîner dans le palais de Braunsfeld, où les empereurs ont accoutumé de loger.

« Le roi n'accepta que le dîner ; mais pour l'appartement qu'on lui avait préparé, il le refusa, disant « qu'il couchait « volontiers en plein champ sans autres barrières que les « chevaux-de-frise de son camp; qu'un corps ne valait « rien sans chef--et qu'il était obligé de participer à la for- « tune de ses soldats. » Aussi se rendit-il dès le soir même à Hœchst, où il y avait une garnison de quatre cents hommes qu'il ût sommer et qui se rendit sans difficulté et prit parti dans ses troupes.

« Pendant le séjour que le roi fit à Francfort, il ne s'occupa que de traités, de nouvelles alliances avec les princes et les villes impériales d'Allemagne; à régler les sommes que

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