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CHAPITRE II

Agitation de la Grèce vers la fin du XVe siècle. — Guerre des Vénitiens. —

Conquête de Sclim et de Soliman II.

La mort de Mahomet II avait rendu quelque espérance à tons les peuples abattus par ses armes. Mais l'empire turc était dans le progrès de sa force; et il continua de s'agrandir sous Bajazet II. Ce sultan acheva de soumettre toute l'ancienne Épire, et se fit rendre par les Vénitiens l'île de Céphalonie.

Cependant la Grèce fut agitée, vers la fin du xve siècle, d'un mouvement qui prouve que la vie n'était pas encore éteinte dansle peuple vaincu. En 1495, Charles VIII avait traversé l'Italie, pour conquérir Naples. Les troupes de France avaient dissipé sans peine les bandes mercenaires de Condottieri. Charles, jeune et vainqueur, s'était enivré d'un projet de délivrer l'Orient. Il avait acheté d'unPaléologue ses droits sur l'empire grec; et, d'après ce singulier contrat, il avait pris le diadème d'empereur d'Orient, pour faire son entrée triomphale dans la ville de Naples. Le bruit de cet étrange révolution passa dans la Grèce. Charles devait marcher d'Olrante sur Valonne dans la haute Albanie, et de Valonne sur Constantinople, à travers les peuplades albanaises, esclavonnes et grecques, dont il espérait le secours. Un archevêque de Durazzo, Albanais de naissance, servait cette entreprise avec

ardeur, et avait fait de grands amas d'armes. Des envoyés venaient à Venise et dans la Fouille conférer avec les Français. On comptait sur un soulèvement de plus de cinq mille Grecs dans la seule Thessalie 1. Mais déjà la première conquête du jeune prince lui échappait; et il avait peine à regagner son royaume, à travers les troupes confédérées du pape, des rois de Caslille et d'Aragon, et des Vénitiens. Charles, vainqueur à Fornoue, revint avec gloire d'une expédition inutile. Mais les espérances des Grecs, aussi légèrement conçues que les entreprises du roi de France, furent cruellement punies. Les Vénitiens dénoncèrent au sultan le complot qui avait été formé dans la Thessalie el dans la Morée ; et ce maineureux pays, qui commençait à renaître par une paix de quelques années, fut inondé de sang.

Les Vénitiens, bientôt après, furent mal récompensés de leurs soins. Bajazet recommença la guerre, et s'empara de Lépantc. Alors Venise essaya d'appeler les Grecs à la liberté ; mais une nombreuse armée turque pénétra dans la Laconie, et vint mettre le siège devant Mcdon, après avoir ravagé par le fer et le feu tous les cantons que les Vénitiens avaient voulu soulever. Pressé par terre et par mer, Modon fut emporté d'assaut; les troupes italiennes et grecques périrent sous le fer des Turcs, et dans l'incendie qu'ils allumèrent. Coron et Pylos se rendirent à cette nouvelle; et le pacha, maître de Modon, marcha sur Napoli di P»omanie. Cette dernière ville se défendit avec courage; et les Turcs se virent forcés d'en aban-

1 Comines, 1. VII.

14(5 essai sur l'état des grecs

donner le siège. Cependant la république luttait contre l'empire turc par des représailles de pillage et de cruauté, qui tombaient en partie sur les malheureuses peuplades de l'ancienne Grèce. L'amiral vénitien Pesaro désola les côtes de l'Asie Mineure, Ténédos et Mitylène. Un grand capitaine avait alors paru dans les mers du Levant, Gonzalve de Cordoue, que Ferdinand d'Aragon envoyait avec une flotte au secours de Venise. Il aida l'amiral vénitien à conquérir Céphalonie, et à reprendre Pylos. La république reçut encore d'autres secours de la France, du Pape et des chevaliers de Pdiodes. Elle s'empara de l'île de Leucade, plus célèbre dans la poésie quelle n'est importante dans l'histoire. Mais enfin cette guerre, comme les précédentes, se termina par un traité qui confirmait les accroissements de l'empire turc en Europe. La ville maritime de Lépante demeura dans la main des Turcs. Venise restitua môme le rocher de Leucade, et elle ne conserva plus dans la péninsule que Napoli di Romanie, Modon, Patras et Malvoisie; mais elle avait encore Chypre, Candie, Céphalonie, Gorfou, et toutes ces îles de l'Archipel que la culture, le commerce et des lois sages pouvaient rendre si fertiles et si riches. Malheureusement, la domination de Venise, comme celle de presque toutes les républiques, était dure aux peuples assujettis. La différence de communion religieuse aggravait encore le poids de ce joug. L'avarice des gouverneurs vénitiens, la ûerté dédaigneuse du sénat, les préjugés du culte grée, tout se réunissait pour rendre l'autorité de Venise presque aussi fâcheuse aux habitants de la Grèce que celle des Turcs. Ces causes firent perdre à Venise la Morée; et elles

devaient lui enlever plus tard presque toutes ses possessions dans les mers du Levant.

En 1500, Bajazct conquit de nouveau sur les Vénitiens la ville de Modon : toute la population au-dessus de douze ans l'ut massacrée. Le règne de Sélirn ne fut pas moins fatal aux chrétiens. Ce sultan, réputé cruel, môme chez les Turcs, et monté sur le trône par le meurtre de sou père, voulut, dans un zèle barbare pour l'Alcoran, forcer toute la nation grecque à l'apostasie. Suivant les récits des Grecs, il avait donné l'ordre de raser les églises de Byzance, sous prétexte que, la ville ayant été prise d'assaut, aucun privilège ne devait rester aux vaincus. Un Grec, nommé Xénacès, en fut instruit, et en prévint le patriarche. Celui-ci obtint une audience du sultan, et offrit de prouver, devant les docteurs de la loi musulmane, que Constantinople s'était rendu volontairement, et que môme Constantin avait apporté les clefs de la ville à Mahomet1. 11 produisit en témoignage trois vieux janissaires, âgés de plus de cent ans, qui avaient assisté, dit-on, à la conquête, et qui déposèrent de la vérité des stipulations accordées aux chrétiens de Byzance. Alors Sélim révoqua l'ordre de démolir les églises chrétiennes, et. renvoya le patriarche avec honneur dans son palais épiscopal. Cette fiction par laquelle les Grecs esclaves ont renié le courage qui avait illustré la chute de leur empire, ne peut prévaloir sans doute sur le témoignage unanime des contemporains qui racontèrent les premiers la prise de Byzance. U est cei tain seulement que la tolérance du culte chré-

1 llisloria ecclcsiasltca Grxcorum. — Oricns christianus.

tien fut menacée sous Sélim, mais que ce dessein n'eut pas de suite. Les Grecs gardèrent leurs églises, et le droit de les réparer; il leur était seulement défendu d'en bâtir de nouvelles.

Sous Sélim, l'empire turc continua de s'agrandir vers le Danube; ses armées étaient nombreuses, ses trésors immenses. Une sorte d'impulsion communiquée à tout le peuple musulman le poussait sur l'Europe.

Le génie d'un sultan vint ajouter à celte puissance. Soliman II a pris sa place parmi les grands princes que vit naître le xvie siècle. Moins barbare que ses prédécesseurs, il affermit les conquêtes de la Turquie. Non-seulement il continua de tolérer le culte chrétien, mais il accorda môme aux Grecs quelques privilèges1. On place sous son règne l'institution des armatoles, ou milices chrétiennes établies dans la Grèce septentrionale. Soliman reçut aussi beaucoup de Grecs sur sa flotte, et les employa de préférence aux Turcs, qu'ils surpassaient en adresse et en expérience de la mer. La chute de Rhodes, où s'était brisée la force de Mahomet, fut le premier exploit de Soliman ; et dès lors les Vénitiens purent prévoir qu'il serait bientôt maître de tout l'Archipel. Rhodes, sous la domination des chevaliers, avait conservé une population grecque d'origine, qui combattit avec courage dans les rangs de ses maîtres. Après un siège terrible, lorsque le grand maître sortit par capitulation du milieu de ses remparts en ruines, et quitta l'ile, Soliman mit une garnison dans la place; et il fut interdit aux Grecs d'y

1 Ilïslonci cccîcsiCiSlka Grxcorum.

habiter : ils y venaient le jour, pour faire quelque commerce, mais ils se retiraient à la nuit dans les villages voisins 1. Cette île, si longtemps florissante dans l'antiquité, n'avait plus qu'une population de quelques milliers d'hommes; et son territoire admirable était presque sans •culture; car les Turcs envahissaient tout, pour laisser tout dépérir.

Corfou restait encore dans les mams des chrétiens : et Venise, qui la possédait depuis trois siècles, était en paix avec les Turcs. Mais Soliman, dont les armées inondaient l'Albanie et l'IHyrie, voisines des terres de la république, eut bientôt un prétexte de guerre avec elle. En 1538, à la tête d'une flotte nombreuse dirigée par Barberousse, il vint descendre à Corfou. Cette île florissait alors, moins par la domination vénitienne que par des libertés municipales qu'elle avait retrouvées dans le moyen âge. Le pays était riant et cultivé, couvert de vignes et d'oliviers, parsemé de nombreux villages. Tout fut détruit par les Turcs, excepté la ville même, que défendirent les habitants, avec un courage digne de n'être pas employé pour des maîtres. Un provéditeur de Venise y commandait. Forcé d'abandonner le siège, l'amiral turc vint ravager Zante, Céphalonie, Paros, et lever un tribut sur Naxos, capitale d'un petit duché de l'Archipel, qui se conservait au milieu de la conquête des Turcs, comme un reste de la féodalité du moyen âge, transplanté dans les mers du Levant.

Venise, avertie de son danger, fit un nouvel eflort pour

1 Delon.

susciter une ligue que signèrent le pape et l'empereur. On régla les forces que devait fournir chaque souverain, et la part qu'il aurait dans les conquêtes ta reprendre sur la Turquie. Mais Soliman assiégeait déjà Napoli di Romanic et Malvoisie dans la Morée; et il était maître de îa péninsule, avant que les galères de l'empereur, que commandait Doiia, fussent arrivées au rendez-vous, dans la rade de Corfou. Les troupes musulmanes couvraient la l>almatie, et Candie était menacée par les vaisseaux de Barberousse. Lorsque enfin la confédération chrétienne fut réunie, elle fit peu de chose, malgré le génie de Doria ; et les Vénitiens s'occupèrent bientôt de négocier avec la Porte. Ils auraient bien voulu garder quelques places dans la Morée, et ils offraient en échange un tribut de six mille ducats. Mais Soliman voulait leur expulsion de la péninsule. Ils cédèrent Malvoisie et Napoli di Romanie, ainsi que toutes les petites îles de l'Archipel; ce fut la fin de la guerre. Dans la suite de son règne, Soliman, occupé de ses guerres contre la Perse, la Hongrie et les chevaliers de Malte, laissa reposer les malheureuses peuplades de la Grèce. Toutefois il soumit encore à son pouvoir l'ile de Naxos, dont le petit souverain lui payait depuis longtemps tribut.

Ainsi, depuis la prise de Constantinople, la domination turque allait toujours s'étendant sur les débris de la race grecque, et lui rendait, pour sinsi dire, par l'esclavage, cette unité qu'elle avait dès longtemps perdue. Le règne de Soliman II fut la plus glorieuse époque de la puissance musulmane; il consolida, par quarante ans de victoires, l'obéissance des peuples conquis. Jamais les armées tur-

DEPUIS LA CONQUÊTE MUSULMANE. loi

qiies no furent plus nombreuses et mieux disciplinées. Son nom retentissait dans tout l'Orient comme celui d'un grand prince; et les rois de l'Europe recherchaient son

alliance.

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