‹ Études d'histoire moderneChapitre 3 sur 19 · U6CA1W · texte numérisé non relu

U6CA1W

leê Ammoglang d« Byzimoe , Nicéphoro subit un afiRreux supplice. Son corps , brisé k coups de marteaux de forge , fiit jeté à la mer, de peur que les ehrétiens ne llionorassent; mais son nom resta consacré dans la Grèce comme celui d'un martyr.

Avant d'apprendre cette fin glorieuse de Nicéphore ^ révéque d'Êphèse avait aussi quitté l'Italie , conduit par une autre espérance. Sur les plus âpres sommets de r£pire, vivaient des pâtres à demi sauvages, dès longtemps traités de rebelles par les souverains de Bycanee, mais qui , n'ayant jamais été souillés par le mélange d'une barbarie étrangère, conservaient dans leurs mœurs et dans leur courage la plus viye empreinte du génie national. Ces Grecs , autrefois invincibles k la puissance romaine , n'avaient été domptés que par le christianisme; et ce joug, le seul qu'ils eussent porté jamais, leur inspirait d'autant plus de haine pour l'oppression des Turcs. C'est parmi eux que Théodore alla chercher un asile où il pût longtemps souffrir pour la foi et pour la patrie. Jeté par un navire italien sur les côtes de TËpire, il traversa le pays désolé , et parvint dans les montagnes , sans autre trésor que son Ëvaugile et sa croix d'évéque. Ces hommes belliqueux qui vivaient dans uu continuel péril, entre les assauts des Turcs et toutes les privations d'un climat rigoureux, accoururent avec joie près du saint prêtre qui leur semblait envoyé par le ciel. Leurs villages avaient été brûlés dans les incursions de leurs barbares ennemis. Ds n'avaient plus d'autre re&ige pour

190 LASCiRIS.

leurs fomiUes, que le creux des rochers, et quelques huttes grossièrement construites aux lieux les plus inaccessibles , et sous les coups de la tempête. Ds campaient la nuit en plein air, près des feux allumés; le jour, ils avaient à combattre sans cesse les postes des janissaires ; et lorsqu'ils tombaient aux mains de leurs ennemis, ils périssaient dans d'horribles tortures. Mais jusque-là ils étaient libres ; et cette vie dure entretenait ^i eux le patriotisme et le courage. Théodore bénit le ciel d'avoir à partager de si rudes épreuves , qui promettaient d'être couronnées par le martyre.

On dit qu'il habita longtemps parmi ces bandes guerrières dont la race s'est perpétuée sur les montagnes de la Grèce. De là il visitait quelquefois les saints monastères qui couvrent les hauteurs de l'ancienne Arcadie. Il ranimait la foi des religieux découragés par l'oppression des Turcs. Il apparaissait au milieu d'eux comme une image de l'uitique Église : et lorsqu'au retour de la solennité de Pâques il célébrait sur la montagne le divin sacrifice , et chantait l'hymne du Christ glorieux , à ces mots le Christ est ressuscité, le Christ est le vainqueur, les pâtres, les laboureurs, accourus de toutes parts, croyaient entendre une voix prophétique annoncer l'affranchissement et la renaissance de la Grèce. On répétait les paroles sacrées; on les mêlait au salut du matin et à l'adieu du soir. Une commune joie se répandait depuis les salictuaires du couvent de Méga-Spiléon, et les sommets d'Agrapha, jusqu'aux villages de la plaine asservis

par les Barbares. Ainsi la religion soutenait ce peuple affligé, et faisait vivre son espérance. Que de fois Théodore y dans les plus âpres retraites de TËpire et de la Thessalie, célébra les cérémonies sacrées , au milieu des clephtes adoucis par ses paroles I Que de fois il ranima leur constance dans la défaite , ou les rendit humains après la victoire I L'Ëvangile par sa voix enseignait à ces Grecs sauvages des vertus dignes de leur valeur. Parmi les représailles d'une vengeance journalière et terrible , souvent on vit briller en eux la générosité , la pitié pour les faibles , le respect pour les femmes captives. Le saint évéque, disaient-ils, nous bénira. D était comme une conscience visible pour ces hommes incultes et farouches.

D leur rendait une patrie par la religion ; et quand ses paroles pleines de foi leur montraient le temple de Sainte-Sophie souillé , la croix d'or et la table sainte brisées par les infidèles , tous voulaient mourir chrétiens et libres. Souvent , dans les montagnes de l'Épire et de la Thessalie , et sur les sommets du Pinde, on entendit répéter le chant de la ruine de Byzance. Au milieu de l'esclavage et du désert , on redisait cette prophétie poétique , où respire tout l'espoir de la Grèce chrétienne : nO Yierge sainte, souveraine maîtresse! silence, ne pleure pas , ne gémis pas ; avec le temps et les années , et la ville et le grand monastère, toutes ces choses seront à toi de nouveau. »

Ainsi l'évéque d'Ëphèse entretenait l'amour du pays

et l'e^ir de la délivrance parmi ces peuplades fidèles

et ignorées, qui avaient à peine connu l'emptre au temps de sa splendeur. II se consolait lui-même dans la pensée qu'un jour, de ces retraites sauvages , sortiraient les vengeurs de la croix et les libérateurs du temple. Il préférait leur rude simplicité et leur foi naïve à la mollesse et aux arts nouveaux de l'Occident. Il vécut jusqu'à la plus extrême vieillesse dans cet apostolat, où le soutenait l'espérance. Quelquefois , par l'entremise d'un marchand étranger, ou d'un moine voyageur du mont Athos, il fit parvenir des nouvelles de la Grèce à ses compatriotes dispersés à Rome , à Florence, à Mantoue. Il leur parlait de ces Grecs sauvages , autrefois dédaignés par l'empire , et où se retrouvait la patrie : u Tâcbez d'émouvoir vos peuples polis, écrivait-il à Lasoaris ; moi, j'anime nos Barbares. Répandez les arts dans l'Europe ; je conserve la religion dans la Grèce. » Au milieu de ces soins, il mourut plein de jours. Les pâtres de la montagne lui creusèrent une tombe dans la roche qu'il avait habitée. On se partagea ses vêtements comme de saintes reliques. Les feuillets de son Evangile furent distribués entre les familles errantes de la peuplade. On allait prier sur sa tombe , d'où jamais , dans leurs combats et leurs fuites , les montagnards ne laissèrent approcher les Turcs. Longtemps après, les pères mon-> traient à leurs enfants la pierre où le saint évéque s'était assis, le torrent desséché où il avait célébré le divin mystère, l'arbre auquel il avait suspendu une image de la Vierge sainte , le sommet de la montagne où il avait:

LASCARIS* lis

ranimé le courage des Grecs, Tétroit et sombre défilé où il arait obtenu la vie des prisomiiers turcs enlevés dans la plaine ; et le souvenir d'un bonune conservait tout un peuple.

Tandis que la Grèce se renouvelait lentement par la barbarie , ses arts antiques éclairaient TOccident. Protégée d'abord par la cour pontificale, Timprimerie faisait connaître à TEuî^pe les chefs-d'œuvre d'Athènes ; Tignorance se dissipait à la lueur de ces sublimes modèles. Ainsi s'accomplissait l'heureuse révolution qu'avait annoncée Lascaris. Pour lui « satisfoit d'avoir mis la main à oe grand ouvrage , il tournait incessamment ses re* gards vers la Grèce. Ce sentiment était plus vif encore dans ce vieux adorateur de Platon, dans Gémiste chassé de son pays esclave. Le séjour de Rome et même de Florence ne put le retenir longtemps. Il aima mieux aller achever sa vie sous la dcnnination des Turcs ^ au milieu dés ruines d'Athènes. Arrêté par un charme puissant , il voulut mourir dans ces lieux sacrés pour lui , comme ces prêtres du polythéisme, qui , au milieu du renversement de leurs idoles, lorsque les temples étaient détruits , la flamme du sanctuaire éteinte, ne pouvaient être arrachés du lieu où ils avaient adoré des divinitésqui n'étaient plus. Sans partager ce culte aveugle pour le sol de la Grèce défigurée par l'esclavage , Lascaris voulut aussi se rapprocher de son infortunée patrie. Après avoir rempli à Florence, à Rome, à Mantoue, cette noble tâche de

multijdier^ da répaûdre les sciences et la philosophie de

la Grèce , quand il vit une génération nouvelle se former autour de lui , quand il fut assuré que Finestimable dépôt conservé par ses efforts était désormais acquis au genre humain, malgré la faveur des républiques et des princes dltalie, il revint en Sicile ^ U préféra cette con-

' On a conservé quelques lettres de ConstaoUn Lascaris, datées de la Sicile ; elles n'ont été publiées que dans le catalogue d'Yriarté. On y retrouve cet amour des arts et de la patrie que nous avons essayé de dépeindre. Souvent aussi le découragement d'un trop long malheur s'y fait sentir. Lascarts accuse avec amertume l'ingraUtude des cours d'Italie pour quelques-uns de ses savants compatriotes. Il refuse de retourner à Rome , qu'il appelle la nouvelle Babylone , et il se plaint de la barbarie de la Sicile , où il veut pourtant demeurer. Voici un fragment d'une lettre qu'il adressait à Jean Pardo , savant italien : « L'avarice des princes a relégué dans la Galabre Théodore élevé si haut dans l'étude de la philosophie. Elle a fait fuir Andronic, fils de Caliste , jusque dans les fies Britanniques où il est mort sans amis. Elle a forcé Démé- Irius de retourner dans sa patrie , pour vivre esclave des Barbares. Je ne parle pas de mon maître , Argyropule , qui souffire la pauvreté dans Rome et vend successivement ses livres. Rome n'est plus. Ils n'existent plus ces grands citoyens de Rome qui aimaient également les.lettres latines et les lettres grecques. Elle n'est plus cette Naples , colonie de Ghalcis et d'Athènes , gymnase de l'éloquence grecque où les Romains accouraient pour s'instruire. Tout est changé. Préoccupé de ces pensées et d'autres semblables , je demeure ici , les yeux attachés sur la mer, sur Gharybde et Scylla, et sur ce périlleux détroit. Je m'aiflige de rester en ce lieu, je gémis de ne pouvoir m'embarquer, je ne sais que faire ni dans quelle terre aller. »

Le recueil d'Yriarté contient un autre fragment des écrits de

LASGAR1S. 135

trée pour son dernier asile» parce qu'il y recevait plus vite des nouvelles de la Grèce , et qu*îl pouvait y recueillir par intervalle quelques malheureux compatriotes échappés à l'oppression des Barbares. La civilisation de la Sicile était toujours imparfoite et grossière , les arts de la vie presque entièrement négligés, les sciences inconnues j Tusage du papier fort rare. Lascaris , par sa

Lascaris. C'est une espèce de préface de ses leçons publiques. 11 y retrace les premiers efforts de l'Italie moderne pour étudier les lettres antiques , surtout depuis que beaucoup de Grecs savants se furent retirés en Italie , à cause des malheurs de leur patrie. 11 désigne dans ce nombre Argyropule , Théodore Gaza , Andronic , Démétrius : « Ces hommes, dit-il , et beaucoup d'autres, se dispersèrent dans toutes les villes d'Italie; la langue grecque fleurit, enseignée non-seulement par les Grecs , mais par les Italiens même, au point qu'il fut honteux d'ignorer notre littérature, et que notre langue devint plus commune en Italie que dans la Grèce même, désolée par tant de malheurs; et si la jalousie de quelques savants et le peu de générosité de quelques princes ne s'y fût opposé , tout serait rempli des monuments du génie grec , comme aux jours de l'empire romain. » Lascaris rappelle ensuite ses efforts pour répandre à Milan, à Naples, à Messine, le goût des lettres et de la philosophie grecques; et se livrant à l'enthousiasme, qui seul l'avait soutenu dans ceUe lâche souvent ingrate et laborieuse : « Quel bien plus grand que les lettres 1 dit-il. Comment un homme peut-il l'emporter sur un autre , si- ce n'est par la science ? Le riche y trouve la parure de sa prospérité , le pauvre la consolation de ses maux et le courage de mépriser toutes les peines de la vie. Il faut donc se livrer à l'étude , et orner notre àme du trésor le plus précieux , de celui qu'on ne peut ravir, et qui se con- ^ serve pendant et après la vie. »

seule présence , y fonda cependant une école qui fût bientôt célM)re ^ et qui attira de^ disciples dé toutes tes Yilles dltalie , et dés autres contrées de l'Europe , ffiéme des lira Britanniques.

C'est là que ce généreUt Gfec, plus de trente ans après la ruine de Constantinople, s'entretenait encôl*é . de ses tristes souve&irs et de ses nobles espérsuices déjà presque accomplies. II avait vu , dans ce long intervalle de temps , beaucoup de projets formés en Europe pour la délivrance de la Grèce : les pontifes de Rome Tavû^it souvent réclamée , les nns l'avûént promise. Rien né s'était foit La mort de Mahomet avait affranchi l'Italiede la terreur, mais avait laissé la Grèce datis les fers de Bajazet.

Cependant l'esprit humain s'était éclairé ; les arts avaient fait de rapides progrès; une industrie d'abord merveilleuse était devenue presque populaire. Lascaris recevait de Rome ou de Venise des ouvn^^ dont il avait apporté en Italie les précieux originaux, maintenant reproduits par un art indestructible. Un jour qu'entouré de ses disciples , il achevait de leur interpréter le sublime passage de Platon, racontant, sous- une forme à demi fabuleuse, les vieilles traditions de l'Egypte sUr l'tte Atlantide , il apprit qu*uîi pilote génois venait de découvrir un nouveau monde , ôt de retrouver cet autre hémisphère que les siècles antiques avaient connu , ou que Platon avait deviné.

Belle époque de l'histoire moderne I heureux 4g« de l'esprit humain , où les àmeê eneot« je/oom 9l ntfves

LàBCàKLA. Ii7

avaient inoessamment le plaisir de la soienoe et rémotion de la découverte I

Lascarift ^ avec une vivadté d'imagination que la vieil-^ lesse n'avait pas affaiblie , versa des larmes en apprenant cette nouvelle conquête du génie de Tbomme. Dans les derniers temps de sa vie , il ^tretenait souvent les jeunes éCrangerft de cette grande révolution du monde ; il parcourait avec eux tout ce qui s'était foit en Europe de grand et de n<niveÉu deptiis trente ans, les lettres fio^ risaantes ^ le génie des anciens retrouvé , leurs pensées entendues et inspirant des pensées nouvelles, enfin Tunivers ^'agrandissant à la même époque où les esprits s'éclairaient. Préoocupé de ces réflexions, et toujours animé par ce prosélytisme des arts qui avait passionné sa jeunesse 5 Lascaris , avant de mourir, conduisit un Jour les jeunes étrangers rassemblés près de lui au lieu où ^ pour la première fois , il était débarqué , dans sa fuite de Constantinople. Il voyait parmi ses disciples les successeurs de ces généreux Italiens , dont il avait alors reçu les secours. Le plus brillant d'entre eux, le plus zélé pour les mrts de la Grèce , était le jeune Bembo S

< Beifibo fappèlle dans ses lettres et âdn« le dialogue Mir TEtoa» le sottTSBir des aanées qu'il a passées ea Sieile, près de Gonstanttoi Lascaris. Il le nomme le plus vertueux et le plus éclairé des hommes :' « Nihil illo sene humanius , nitiil sanctius. » 11 parle de son éloquence » de son goût exquis pour les arts , et de sa philosophie sublime, tel fut l'ascendant de ces Grées expatriés sur les hmtufih Ui plus eét^res dé iMtâtie.

fils du sénateur de Venise, aux yeux duquel Lascaris avait autrefois justifié, sur ce même rivage, les arts et les sciences calomniés par la ruine de la Grèce.

Le sage vieillard prenait plaisir à rappeler ce souvenir, et à retracer Timage de ces premiers entretiens , comme assuré de les transmettre à la postérité en les confiant à la mémoire et au talent de ses élèves. « Je vais bientôt quitter la vie , disait-il , je ne laisse rien de moi; mais je vous ai formés dans Tamour des arts et des nobles sentiments qui les in^irent. Après ma mort , vous retournerez dans votre patrie; vous suivrez, dans la carrière des arts et du génie , ce mouvement qui doit entraîner l'Europe et qui commence par l'Italie. Combien de belles créations vous verrez édore! À quelle gloire vous serez vous-mêmes associés! L'esprit de l'homme, échauffé par l'heureux levain de l'antiquité, fermente de toutes parts. Notre mattre Platon a dit que les âmes arrivées à la vie retrouvaient par réminiscence tout ce qu'elles avaient su dans un autre monde, et que pour elles apprendre c'était se souvenir. Ainsi , le génie de l'antiquité devient chaque jour l'inspiration, et comme la pensée des temps modernes. Quand vous jouirez de cette heureuse révolution, quand vous en partagerez la gloire , songez kla. Grèce esclave et malheureuse ; souvenez-vous du jour où notre vaisseau fugitif vous apporta les monuments des anciens Hellènes. L'Europe ne sentira-t-elle pas enfin la dette de reconnaissance qui l'engage envers notre pa-

trie? Faudrâ-t-il attendre que ce nouveau monde qui vient à peine de sortir de TOcéan , instruit quelque jour par nos arts , dont il ne connaît pas encore le nom , s'intéresse à notre malheur , et nous envoie ses soldats et sa liberté ! Et la civilisation doit-elle prendre un si long détour , avant de reparaître sur cette terre, d'où elle est sortie tant de fois? Oui , poursuivit Lascaris avec une sorte de chaleur prophétique, l'Europe entière n'abandonnera pas cette gloire. Quelque jour, l'enthousiasme des arts nous suscitera des vengeurs parmi les héritiers du génie de nos pères. »

Le vieillard ne survécut pas longtemps à cet entretien.

Sa mort fut pleurée dans la Sicile , à laquelle il avait

donné l'idée d'une civilisation plus douce et d'une vie

meilleure. Ses disciples se répandirent dans l'Europe ,

emportant avec eux le souvenir de ses paroles , et cette

heureuse tradition de la Grèce qui vivait en lui. On a vu

longtemps à Messine, dans l'église d^s Carmélites, un

tombeau de marbre blanc, que les premiers citoyens de

la ville avaient élevé à Lascaris; mais ce monument,

négligé dans la suite , a péri sans retour. Car Tindlifé-

rence est plus destructive que le temps ; et le sauveur

des arts de la Grèce, Lascaris, à qui l'Europe doit tant

dp reconnaissance, n'a laissé trace de lui-même que dans

quelques souvenirs transmis par ses disciples , et que

nous avons essayé de rassembler.

Page 1