‹ Études d'histoire moderneChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ëtal des Grecs depuis raffermissement de la conquête. — Du clergé grec. — Lettre curieuse du patriarche d'Antiocbe au patriarche de Constantinople. — Communication avec les Russes. — Moines du mont Athos à la fin du xvi* siècle.

Cependant sous Tcmpire de Soliman , la Turquie , fréquentée par les ambassades et par le commerce des nations chrétiennes , commença d'être mieux connue ; et quelques renseignements précieux furent recueillis sur rétat des Grecs.

La curiosité savante, dont toute TEurope était saisie dans le xvi* siècle , fit tourner les yeux vers ces contrées fameuses, d*où les arts étaient sortis. On s*informa d'Athènes. Des savants du nord de TÂIlemagne entrèrent en commerce de lettres* avec les prêtres de Constantinople. La civilisation italienne , importée par les Vénitiens dans les îles de leur domaine , suivit les Grecs sous le joug des musulmans. De jeunes Grecs voyagèrent en Italie , étudièrent la médecine à Padoue , et revinrent Texercer dans leur patrie. Cet art les introduisit dans la faveur des pachas et des grands de la Porte. Soliman les employa comme interprètes et comme écrivains. Ce fut le commencement de ces fortunes du fanar, qui , dans la

» Crutii TufO'Gracxa, Cnuii German(hGfœHa.

160 ESSM soR l'État des grecs

suite , associèrent des rais grecs au despotisme de leurs maîtres. Mais il fallait de bien longues années avant que cette influence de Tesprit, exercée par quelques Grecs au milieu du sérail , descendit sur leur malheureuse nation , accablée par la conquête.

Les Grecs d*Âsie demeuraient plongés dans la misère et rignorance. Ceux du continent européen étaient devenus barbares. En Asie, la population grecque était pressée et comme absorbée par une atmosphère toute musulmane. Â peine dans la grande ville de Broussa se conservait-il deux mille chrétiens. Àntioche n'était plus qu'une ruine parsemée de quelques huttes habitées par des paysans grecs. Enfin , sur le territoire de rAnatolie , les Grecs ne formaient plus que de petites colonies perdues dans un mélange d'Arméniens , de juifs et de Tartares. En Europe, la race grecque, plus nombreuse et plus également répartie sur le sol, était traversée ou environnée par des cantons musulmans qui formaient comme les postes avancés de la conquête, et qui répandaient autour d'eux la barbarie. Il n'y avait plus d'écoles chrétiennes dans aucun lieu de la Grèce , excepté dans Constantinople. Beaucoup de prêtres grecs même ne savaient pas lire. Les Grecs payaient tribut, cultivaient la terre et faisaient un peu de commerce, mais avec bien de la contrainte. Une anecdote suffira pour le montrer. Soliman, par un scrupule de religion*, et malgré

' Lettres de Busl>eeh, t. II.

les réclamations de Tambassadeur allemand, prohiba tout usage et tout commerce du vin ; les Grecs effrayés arrachèrent aussitôt les vignes qu'ils cultivaient sur les coteaux voisins de Constautinople.

Parmi les sujets de la Porte, les juifs et les Arméniens l'emportaient beaucoup sur les Grecs pour le commerce et rindustrie. En Thrace, près de Cypcella, il y avait des Grecs occupés à exploiter des mines d'or, d'alun et d'argent ; mais ils travaillaient pour des jui£s. La Morée , lorsqu'elle n'était pas ravagée par les Vénitiens et les Turcs , produisait beaucoup de blé, que les Grecs allaient porter à Constautinople. L'Âttique vendait ses figues, ses olives et son miel.

Toutefois le gouvernement des pachas, des beys, des vayvodes , pesait à divers degrés sur les Grecs du continent et des îles. Sur le continent , chaque village grec avait un primat de sa nation, qui recevait le tribut et le payait au collecteur turc*, devant lequel il devait toujours se tenir debout. Dans les îles , la même fonction était remplie par des magistrats grecs que l'on appelait épitropes, et qui venaient apporter le tribut au capitanpacha , sur ses vaisseaux , lorsqu'il faisait sa tournée maritime.

Pour cette nation grecque, disséminée sur tant de lieux et mêlée partout à ses conquérants, il existait un pouvoir invisible qui s'étendait de l'Asie Mineure jus-

< IVOhsson.

162 fiSSÂl SUR l'état des GRECà

qu'aux îles les plus rapprochées de Venise. C'était une sorte de police civile et religieuse exercée par les évoques, et soumise au patriarche de Constantînople. Ce qui se passait en France , au vin* siècle , lorsque TÉtat était tout entier dans l'Église et qu*îl n'y avait d*autre vie publique, d'autre histoire que celle du clergé, se reproduisait alors parmi les chrétiens de la Grèce ; et cet ordre de choses , qui serait oppressif et bizarre chez un peuple maître de son territoire et de lui-même , était, dans Tasser^ssement de la Grèce , une protection salutaire , et conservait seul un peuple que tout semblait détruire.

L'Église grecque, depuis sa séparation dVvec Rome, avait reconnu quatre patriarcats, ceux de Jérusalem, d'Alexandrie , d'Antioche et de Constantînople. La présence du trône impérial avait donné la suprématie au siège de Constantînople ; et le vainqueur musulman luimême parut la reconnaître , en établissant le premier patriarcheaprès la conquête. Ce faible privilège se maintint; mais la succession au patriarcat de Constantînople fat aussi variable et aussi précipitée que les caprices du despotisme. Bientôt cette dignité s'acheta, et dès lors elle fut souvent vacante. La triste série de ces mutations forma les annales du peuple grec. Le patriarche de Constantînople fut considéré par les Turcs comme le chef et, en quelque sorte, le garant de sa nation. Ces patriaf*ches n'étaient que des esclaves du Divan. L'un d'eux, suivant les récits des Grecs, avait été frappé par Maho-

met. Presque tous étaient déposés, et souvent exilés, sur la plus légère défiance d'uû visir ; mais le caractère sacré dont ils étaient revêtus les rendait chers à la nation , et faisait de leur avènement une des joies de cette Ëglisc affligée. Lorsqu'un nouveau patriarche était élu , toutes les églises épiscopales de Grèce lui écrivaient avec cette magnificence de style, employée si souvent chez les peuples du Midi à cacher leur misère et à parer leur servitude. « Semblable , lui disait-on , à Tétoile de lumière qui resplendit à l'orient, tu as ébloui, tu as illuminé l'Église. La grftce est répandue sur tes levées , rejeton précieux des pontifes , gardien de notre foi , précepteur de Gonstantbople, de cette nouvelle Rome , placée par le Seigneur sous ta protection sainte I » Avec ces belles paroles, le patriarche recevait les tributs modestes des églises. Dans le xvr siècle, c'étaient quelques produits des divers pays : le mastic de Scîo , les olives et le miel de l'Àttique, les laines grossièrement travaillées du mont Athos, quelques étoffés plus précieuses de l'Asie Mineure. Les patriarches de Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie relevaient du patriarche de Byzance, sans lui obéir ; ils régnaient sur les Orientaux du rite grec. Ceux de Jérusalem et d'Alexandrie habitaient souvent à Constantinople, et prenaient part au synode. Le patriarche d'Antioche résidait à Damas, ville florissante et peuplée de beaucoup de chrétiens , tandis qu'Antioche n'était plus qu'une ruinô presque inhabitée. Il avait dans sa juridiction plus de quarante évèques. Chaque année , il allait

célébrer une messe solennelle sur le mont Liban. Il donnait au patriarche de Constantinople le titre de frère et de collègue ; et il était le lien naturel entre les Grecs d'Europe et d'Asie.

Un monument curieux du xvi* siècle fera connaître ce gouvernement ecclésiastique conservé sous la conquête ; c'est une lettre du patriarche d'Àntioche au patriarche de Constantinople.

« Seigneur très-saint de la grande ville de Constantinople, delà nouvelle Rome, et patriarche œcuménique, frère et collègue de notre humilité , je prie Dieu qu'il te donne la santé du corps et de l'âme, et que tu prospères en tout. Sache, très-saint homme, que , dans la juridiction de ton trône épiscopal, il se trouve un chrétien du nom de George , né à Patras , dans le Péloponèse , et cordonnier de son état. Il a ici, dans la ville de Damas , une femme et des enfants qui. Dieu merci , sont aujourd'hui bien portants ; mais lui , depuis douze ans , ne les a pas vus. Pourquoi est -il errant hors de sa maison , comme la brebis perdue de l'Ëvangile, sans prendre depuis si longtemps aucun souci de sa femme ni de ses enfants , sans s'inquiéter s'ils boivent ou s'ils mangent , et sans songer à sa maison? Nous prions donc ta sainteté de faire une enquête pour le trouver , et de le réprimander, et de lui remettre en l'esprit son devoir, afin qu'il revienne dans sa maison ; car il n'est pas bon qu'il soit si longtemps loin des siens. S'il t'obéit , tout sera bien ; mais , s'il en est autrement , et s'il n'écoute pas tes avis , retranche-le de

la communion des fidèles, et prononce sa séparation d'avec sa femme ; prête Tappui de ta miséricorde à cette œuvr^ juste ; et qu'il soit ainsi fait , nous t'en prions.

« Adieu, sois heureux dans le Seigneur, cher frère et collègue. Que Dieu soit avec vous et avec nous*.»

Le patriarche de Constantinople, investi, comme on le voit par cette lettre , du droit de prononcer le divorce, avait bien d'autres pouvoirs religieux et civils. Il était le Juge des Grecs : il pouvait décerner plusieurs punitions, telles que l'emprisonnement et même quelquefois la peine des galères. Armé du droit d'excommunication , il pouvait étendre à tout ses décisions et ses défenses , et gouvernait en quelque sorte le peuple grec. Au xvi* siècle , il exerçait ce pouvoir parmi les Grecs de l'empire turc et dans l'île de Candie , soumise encore à la domination vénitienne. En 1567 , les Grecs de Candie avaient maltraité des négociants juifs. Le patriarche , averti de ce désordre, écrivit une lettre de réprimande adressée, suivant l'usage , aux évêques , aine prêtres et au reste du peuple chrétien ; il menaçait d'excommunication ceux qui avaient commis ou qui renouvelleraient de semblables violences , et terminait ainsi sa lettre , en ordonnant qu'elle fût lue dans toutes les églises de l'île ' : « L'injustice, quel que soit celui qui en est l'objet , est toujours injustice ; et l'homme qui a fait du mal à quelqu'un ne

• CruHi TurcO'Grœcia, 1. IV, p. 295.

> Ihid., L 111.

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sera pas justifié sur le prétexte qu'il a fait du mal à un homme d'une autre religion. Jésus-Christ Notre-Seigneur a dit dans son Évangile : Ne maltraitez et ne calomniez personne. Il n'a pas fait de distinction, et n'a pas permis aux hommes pieux de nuire à ceux qui ne le sont pas. »

Ces leçons de tolérance qui sortaient du malheureux synode de Constantinople étaient alors bien nouvelles en Europe. Elles prouvent qu'il se conservait quelques lumières dans cette Église opprimée. Le plus grand bienfait de son pouvoir était de maintenir l'unité du peuple grec, de lui communiquer, sous le joug de la conquête, un même esprit, une même espérance.

L'église patriarcale de Constantinople était fort pauvre. C'est une plainte qu'elle répète sans cesse. Le présent d'une montre d'argent* qui lui fut envoyée, dans le xvi"" siècle , par un savant d'Allemagne , excita toute la reconnaissance du synode. Ce synode se composait de plusieurs évoques et des dignitaires de l'Église , le protonotaire, le grand économe, le grand logothète, le grand archiviste, l'orateur. C'était le conseil du patriarche pour juger tous les procès religieux et civils. Il maintenait ou déposait les évoques ; il s'occupait de la réforme des monastères, de la disposition des biens ecclésiastiques , des donations faites au clergé; il intervenait dans les procès particuliers pour empêcher les Grecs d'aller plaider devant les infidèles ; et quand il ne pouvait y parvenir il

» Cruiii Turc(h^r«cia,

fulminait des excommunications contre le témoin qui mentirait devant le cadi.

Près réglise de Constantinople , il y avait une école où l'on instruisait déjeunes Grecs dans la religion et dans les lettres anciennes. <( Jeunes élèves , » écrivait Tévéque d'^ndrinople, dans une lettre au savant Zygomala\ qui était chargé de les instruire , « appliquez-vous à Tétude , je vous enverrai bientôt de beaux livres. » Rien n'est plus curieux que toute cette correspondance ecclésiastique au xvr siècle. De Napoli, de Coron, d'Athènes, de Janina, de Rhodes, de Scio, de Candie, on écrivait au clergé de Constantinople sur les accidents les plus simples de la vie privée, et l'on en recevait des décisions et des ré-

Ce pouvoir du patriarche et du synode de Byzance ne se bornait pas aux peuples d'origine grecque ; il s'étendait sur plusieurs nations qui, dans le moyen âge, avaient adopté le schisme de Photius. De là cette relation singulière au premier coup d'œil entre jes Grecs et les Moscovites ; delà cette tradition ancienne et obstinée qui faisait espérer *aux Grecs le secours de la Russie. Le clergé russe, très-puissant sur un peuple barbare, regardait depuis longtemps les Grecs comme ses précepteurs et ses maîtres dans la foi. Au xvi* siècle , une circonstance extraordinaire' marqua cette autorité de l'Ëglise de

' Cfuiii Tufco^GtiHia.

' Oftefu ehristianui, 1. 11.

168 ESSAI SUR l'État des grecs

Byzance. Le patriarche Jérémie, exclu du siège de Byzance, ayant voyagé dans la Russie, avec les évéques de Malvoisie et d'Àlassona , fut invité par les prêtres de Moscou et par le grand-duc à sacrer un patriarche qui serait le chef de TÉglise grecque. Il célébra cette cérémonie nouvelle avec une grande pompe , dans la cathédrale de Moscou ; et , de retour à Constantinople , étant remonté sur le siège patriarcal , à la faveur des riches présents qu'il avait rapportés de son voyage , il fit de nouveau confirmer dans le synode Tinstitution du patriarcat de Russie , dont le rang fut assigné au-dessous de celui de Jérusalem, comme si cette Ëglise de Byzance avait gardé dans sqp oppression le droit de régler rétablissement religieux d'un grand empire.

Dans tout le territoire de la Grèce, Tautorité du patriarche avait pour ministres et pour appuis les archevêques, les évéques, les archimandrites, les papas ou simples prêtres , et les caloyers ou religieux de Saint-Basile. Un voyageur a dit que Ton trouvait dans la Grèce moderne plus de gens d'Ëglise que de laïques. Sans s'arrêter à cetle singulière hyperbole , on sait combien les fondations religieuses avaient été multipliées dans les derniers siècles de l'empire grec, parla piété des princes et l'oisiveté pusillanime où le peuple était tombé. Toute la Grèce était couverte d'évêchés et de monastères. Une ville antique ruinée depuis plusieurs siècles avait son évêque ; la bourgade moderne bâtie dans le voisinage avait également le sien. Il en était de même des îles , qui presque

toutes conservaient des sièges épiscopaux institués dès les premiers temps de la prédication évangélique. L'Ëglise grecque permettant le mariage aux simples prêtres, leur nombre était fort grand, d'autant plus qu'ils étaient exempts du tribut établi par Mahomet sur la population grecque. Il n'était presque aucune famille du continent et des îles qui n'eût un fils prêtre. Ces papas qui formaient l'ordre subalterne du clergé grec, étaient ignorants, superstitieux, avides d'aumônes ; mais ils vivaient avec le peuple , ils étaient confondus avec lui ; ils lui communiquaient le zèle sans lumière , mais plein d'ardeur, qui les animait. Aucune cause ne lutta plus puissamment contre la conquête , et ne servit davantage à conserver la nation grecque au milieu de ses vainqueurs.

Les monastères , multipliés sur tous les points de la Grèce, n'eurent pas une- influence moins salutaire. Un seul ordre religieux , celui de Saintr-Basile , habitait ce grand nombre de couvents. Assujetti au célibat , il était le séminaire unique d'où sortaient les archimandrites et les évêques. Ces moines vivaient de leur travail; ils étaient laboureurs ; et leurs terres étaient les mieux cultivées de la Grèce. On comptait les monastères de Saint-Cyriani près d'Athènes, de Saint-Luc en Béotie, deMéga-Spiléon, de Saint-George sur le mont Chelmos en Arcadle , et beaucoup d'autres répandus sur les hauteurs du Pinde, et sur la chaîne des monts Agrapha. Ces fondations saintes étaient encore plus nombreuses dans l'Archipel et

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dans les Cyclades. En effet, ces petites lies qui oeuvrent la mer Egée semblent disposées par la nature pour offrir un asile à des contemplatifiB et à des solitaires. Il n'était presque aucun Ilot cultivé qui n'eût un monastère. Quelquefois les religieux étuentles seuls habitants d'une fle enchanteresse. La crainte des pirates avait fait bâtir plus d'un monastère sur des rodiers presque inaccessibles , du haut desquels les solitaires voyaient à leurs pieds la tempête et le naufrage. Patbmos, fameuse par la retraite de l'apôtre saint Jean , les Sporades , les lies des Princes sur le Bosphore étaient occupées par ces pieux cénobites; ils étaient fort ignorants; et les voyageurs qui les visitèrent ont ri souvent de leur simplicité.

La plus nombreuse et la plus singulière de ces popu* lations ecclésiastiques habitait le mont Âthos , qui forme un isthme d'une vaste étendue à l'extrémité orientale de la Macédoine. Cet asile agréable autant qu'inaccessible avait dû tenter ceux qui fuyaient le monde durant la décadence et les misères de l'empire d'Orient. Aussi , dès longtemps , il fut peuplé de monastères ; et les ambitieux mécontents de la cour de Byzance l'avaient souvent choisi pour retraite. À l'époque de l'invasion , les Turcs laissèrent subsister ces paisibles colonies, dont le nombre s'accrut par les malheurs et par les dangers du reste des habitants. Le respect des Turcs pour leurs Santons, qui sont des espèces d'ermites, leur inspira quelques ménagements envers les religieux du mont Athos. Mahomet ne leur imposa qu'un léger tribut, et les laissa en paix

DBPUiS LA CONQUETE MUSULMANE. 171

sur ces montagnes, où les autres Grecs et les Turcs même avaient défense de pénétrer. Ce privilège augmenta la mystérieuse vénération qui s*attachait aux moines du mont Àthos. Les Grecs du continent et des lies appelaient ce Heu la Montagne Sainte C'Ayiov •'OpoO- Il était vénéré par les Églises schismatiques de Smyme, d'Alexandrie , de Damas et même de Jérusalem , qui s'estimaient heureuses de recevoir des prêtres sortis de cet asile sacré. C'était la Rome des chrétiens d'Orient. Toutefois, les religieux du mont Athos reconnaissaient la suprématie du patriarche de Constantinople , recevaient ses instructions pastorales et lui payaient un léger triBut.

Au milieu du XV1« siècle, on comptait vingt- quatre de ces couvents répandus sur les hauteurs et dans les gorges de la montagne , et remplis chacun de deux ou trois cents religieux , sans parler de beaucoup d'anachorètes qui vivaient solitaires, et que les Grecs nommaient jpM^rme^. Le voisinage de là mer faisant craindre les invasions des pirates, la plupart des monastères étaient fortifiés de hautes murailles. Quelques-uns avaient été entretenus dans l'origine , par des fondations de la Russie et de la Moldavie : mais les guerres et la conquête musulmane avaient interrompu ces secours ; aussi plusieurs religieux allaient-ils chaque année faire des quêtes dans toute la Grèce et jusqu'à Constantinople. Leur principale ressource était d'ailleurs le travail des mains , la culture des champs, et la pêche dans la Méditerranée , qui baigne le pied de la montagne. Ils avaient pour ce dernier Usage

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de petits bateaux creusés dans un seul tronc d'arbre-S et qui n'étaient pas supérieurs à ces canots dont se sert rindustrie des peuplades sauvages. Le poisson et les fruits de la terre étaient leur seule nourriture, d'après Tabstinence prescrite par la règle de Saint-Basile. Us cultivaient le blé , les oliviers , et couvraient la montagne de riches vergers, n'élevant d'ailleurs aucun troupeau domestique. Tous n'étaient pas prêtres ; mais les prêtres parmi eux n'étaient pas plus exempts que les autres du travail matériel. Du reste , tous les rites de l'Ëglise grecque étaient mieux pratiqués, et plus fidèlement conservés dans ces monastères qu'en aucun autre lieu du monde. ]Les divers travaux de la journée , les exercices religieux commencés dès le point du jour, étaient marqués par le reteatissenient d'une plaque de bois ou d'airain , sur laquelle on frappait à la porte des monastères; car les Turcs avaient interdit le son des cloches , usité dans les églises d'Occident. A ce bruit répété d'un couvent à l'autre , tout le peuple de la montagne passait de la prière au travail , allait aux champs ou descendait vers les écueils de la mer. La vie purement contemplative n'était le partage que de quelques ermites qui vivaient dans une retraite plus grande , sur les plus rudes sommets , et dont la sainteté devenait célèbre dans tout l'Orient. La langue parlée sur le mont Âthos était généralement ce grec ecclésiastique, qui tient le milieu entre la langue ancienne et

* Belon. Turquie ehrétienne.

ridiome vulgaire. La tradition des antiques prières et des chants religieux de TËglise entretenait cette langue; mais il ne restait presque aucune trace de Tandenne érudition. Les lettres profanes étaient entièrement négligées par les religieux; et ils ne conservaient que quelques manuscrits des Pères de la primitive Ëglise, que tous ne savaient pas lire ^ Tel était le tableau de ces couvents du mont Âthos , vers le milieu du xvp siècle. Cette espèce de république monacale était , comme toutes les autres, agitée par des guerres civiles. On n'en devine pas les motifs. Il semble qu'en renonçant au monde , les religieux de TAthos auraient dû perdre les occasions de guerre et d'inimitié. Mais les passions de la terre arrivaient sur les sommets escarpés de la sainte montagne. En vain les Turcs étaient, par un ordre du sultan, exclus de ce lieu ; la discorde et la violence venaient en troubler la paix. Peut-être une jalousie de prééminence entre les supérieurs, dont l'élection se renouvelait chaque année, peut-être quelque dispute théologique était- elle le prétexte de ces hostilités. Mais il est certain qu'elles n'étaient pas fort rares. La vie rude des cénobites les disposait à l'action autant qu'à la prière. On voit, par des monuments du XVI* siècle*, que le couven|; de Philothée, au pied de l'Athos, en face de l'île de Thase, fit éprouver une dure persécution au monastère de Sainte-Laure.

> Belon.

* Crusii Turc(hGrœcia,

174 ESSAI SUR l'État des gkecs

C'est encore un exemple de cette vie barbare du moyen ftge» qui s'est perpétuée dans la Grèce tiiodemé. Un mmne de Saitote-Laure écrivait au protonotaire de l'Église de Constatitinople : « La plaie que nous ont faite , il y a quelques ruinées ^ les moines philothéites , loin d'être guérie^ saigne encore. Que dîs-je? ils nous affligent d'une calamité plus grande que la première. Notre lit même , que tout le monde sait nous appartenir de droit , ils nous le disputent ; ils viennent attaquer notre monastère de Sainte-Laure la flammé à la main. Le feu consume Tintérieur du oouvent et les lieux qui l^entourent ; ils ehasmii nos frétées de ieul^ asile , et leur persécution n*a pas de terme. Nous écrivons aussi à ce sujet au vénérable patriarche, pour qu'il réprime leurs fureurs. Pour toi , secours le monastère de Sainte-Laure , deviens son défimseur, afin de mériter la couronne, et d'empêcher que le mai ne s'étende plus loin. »>

DBPCIS LÀ CONQUÉTB MCSDLMiNE. 175

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