‹ Études d'histoire moderneChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Emigration d'une tribu de Maniotes dans Tile de Corse. — Vue générale de la Grèce au commencement du xvn" siècle. — Intrigues du patriarcat de Gonstantinople. ^ Imprimerie dénoncée au divan par les jésuites.^ Influence des nobles du Fanar. — Lettrés de Gonstantinople. — Napoli. — Athènes. — Commerce de la Grèce.

La prise de Candie semblait consommer Fasservissement de la race grecque et le triomphe des Barbares dans toutes les mers du Levant. Il n*est pas douteux que cette catastrophe n'ait porté le découragement panni les Grecs du continent qui, malgré leur dégradation apparente , conservaient encore la haine du joug musulman et Tespérance de le briser. Sans regretter la domination vénitienne , les Moraïtes voyaient avec effroi la puissance turque les environner de toutes parts. Pendant le siège de Candie, on avait fait assidûment des prières dans les églises grecques pour le succès des armes chrétiennes. Après la prise de Ttle , tout espoir fut détruit. Les Turcs parurent décidés à ne plus souffrir aucune résistance. Les Maniotes, qui s'étaient conservés toujours indépendants , et dont le courage et la pauvreté tentaient peu les pachas turcs , furent attaqués dans leurs montagnes; et quelques familles de cette peuplade la qidttèrent alors, désespérant d'y rester

libres. C'est à cette émigration que remonte rétablissement d'une tribu grecque dans Tile de Corse.

Un Grec de Mania, Jean Stéphanopoli , qui se prétendait issu d'une branche des Comnènes, et qui avait beaucoup voyagé, conduisit l'entreprise; il était allé d'abord à Gènes demander la protection du sénat, et avait visité la Corse. Il revint, après avoir choisi le canton de Paomia; et, de concert avec le capitaine d'un vaisseau français, il embarqua ceux de ses parents et de ses compatriotes qui voulurent s'associer à lui. Partie de Porto-Betilo , le 3 octobre 1673, la petite colonie, qui comptait sept cent soixante personnes, hommes, femmes, enfants, après avoir relâché à Zante et à Messine, se rendit à Gênes, où la concession de territoire qui lui était promise fut solennellement réglée par le sénat. Le printemps suivant, elle passa dans l'île de Corse, et s'établit à Paomia. C'est là qu'elle a longtemps subsisté, fidèle au gouvernement génois , parmi les séditions fréquentes de l'île, et cultivant ses terres avec une industrie fort supérieure à celle des habitants. On reconnaissait à cette marque le canton des Grecs. Quelques chants populaires des montagnes de la Morée se conservaient parmi ces Maniotes expatriés ; et ils les redisaient comme un souvenir de leur pays. C'est même un renseignement précieux sur l'ancienneté de ces poésies , rassemblées de nos jours par un savant plein d'imagination et de goût. Le beau chant d'une femme de la Morée sur la mort de son fils est connu chez les Grecs de Corse, depuis

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leur émigration. Us le répètent encore aujourd'hui à Carghèse et à Ajaccio, où se conservent quelques familles grecques , dernier débris de cette colonie , qui fut , en 1730, chassée du canton qu'elle habitait par les Corses soulevés contre l'autorité de Gènes.

Le long épisode de la guerre de Candie nous a distraits du tableau général de la Grèce. En reportant les yeux sur l'état de ce beau pays, vers les commencements du xvii* siècle, on aperçoit d'abord peu de changement. Rien n'est immobile comme la servitude. Les années, les siècles même s'écoulent avec une lente uniformité. Des générations naissent et meurent sans laisser de trace. D n'y a pas d'événements pour elles. D n'y a rien de nouveau, même dans leurs souffrances ; et leur malheur est monotone comme la pitié qu'il inspire. Tel était le sort de la Grèce sous le joug abrutissant des Turcs , tandis que tous les peuples de l'Eiu^ope marchaient à grands pas vers la civilisation et la lumière.

n semblait cependant que l'influence de ce progrès universel devait se faire jour tôt ou tard à travers le cordon de barbarie tracé par les Turcs autour de leur empire, et pénétrer jusqu'à cette race ingénieuse quils tenaient asservie par le sabre et par l'ignorance. Les relations de commerce devenaient plus nombreuses, les voyages plus fréquents. Des consulats européens étaient établis dans les principales villes du Levant. Des missions chrétiennes les parcouraient ; et cet esprit de secte qui divise les chrétiens venait y chercher des com-

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bats et un théâtre. Ainsi , le contre-coup des guerres civiles et religieuses de l'Europe se fit sentir jusque parmi * les Grecs de Constantinople. L*esprit de la réforme, qui remplaçait renthousiasnie des croisades , avait été, dans son origine, défavorable aux chrétiens d'Orient; et Luther, par le désir illimité de tout contredire dans les opinions de FËglise romaine, écrivit, en style dogmatique, pour soutenir la légitimité des Turcs , et leurs droits sur les nations qu'ils avaient conquises. Indépendamment de eet étrange paradoxe , les guerres nées de la réforme ne permettaient pas de songer à de lointaines expéditions contre les Turcs : c'est la plainte d'un Grec savant de Corfou*, dans une lettre qu'il adressait au célèbre Mélanchton , vers le milieu du xvi' siècle.

Plus tard le zèle du prosélytisme fit souvenir les protestants de l'existence des Grecs. Avant la prise de Candie, un Grec né dans cette tle , Cyrille Lucar , ayant fait des études à Venise, voyagea chez les protestants d'Allemagne, et goàta leurs opinions religieuses. Plusieurs docteurs de la réforme attachèrent un grand prix à trouver des disciples dans cette Église grecque , séparée de Rome depuis plusieurs siècles, et qui se vantait de remonter aux traditions apostoliques.

Cyrille ayant passé en Turquie, auprès de Mélèce, son parent et dignitaire de l'Église de Constantinople, com-

' Crusii rwfco-firf «ctOé

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mença bientôt après à répandre les idées nouvelles qu'il avait prises dans l'Occident. II devint célèbre dans TËglise grecque, et fut nommé patriarche d'Alexandrie. Il ambitionna le »ége de Constantinople , que les caprices de la Porte rendaient souvent libre par la déposition et l'exil du patriarche, fiepoussé dans une première élection , où Timothée, évéque de Patras , obtint la préférence , il lui succéda quelques années après ; mais ses doctrines nouvelles excitèrent la défiance des évéques ; et le synode de Constantinople fut rempli d'orages. L'ambassadeur d'Angleterre et l'envoyé de Hollande soutenaient le patriarche novateur. L'ambassadeur de France travaillait contre lui. Les évéques rédigèrent des protestations et des anathèmes; et le divan , fatigué de ces querelles qu'il ne comprenait pas, relégua Cyrille dans Ttle de Rhodes.

Le patriarche, du fond de sa retraite, remua de nouveaux ressorts, et se fit rappeler. Rétabli sur son siège , il essaya de répandre un catéchisme conforme aux principes des Églises protestantes. L'ambassadeur d'Angleterre fit venir secrètement pour cet usage une presse et quelques ouvriers d'imprimerie , les premiers qu'on ait vus dans Constantinople. Quelques missionnairesjésuites, dans leur zèle contre la Réforme , dénoncèrent au divan cette nouveauté , comme une conspiration. La presse fut détruite , et Cyrille exilé dans l'île de Ténédos'. Ce qui

' Collectanea de Cyrillo Lucare.

peut étonner , et ce qui montre la mobilité vénale et capricieuse des ministres de la Porte , c'est que Cyrille fut une seconde fois rappelé. Mais , sur de nouvelles plaintes et par de nouvelles intrigues , il fut déposé , conduit sur un vaisseau et mis à mort. Le dénonciateur principal du patriarche devint son successeur, et peu de temps après périt du même supplice. Le synode restait , agité de querelles. On eût dit que les fureurs scolastiques qui avaient perdu Tempire des Grecs se ranimaient au milieu de leur esclavage ; et les puissances chrétiennes , si longtemps indifférentes sur le sort de ce malheureux peuple, s'occupaient avec un zèle singulier de ce qui pouvait changer sa foi , et le faire passer du schisme à Fhérésie.

Ces fréquentes mutations du patriarcat de Byzance étaient liées presque toujours aux intrigues que formaient quelques familles établies dans le Fanar , et dont la fortune s'était augmentée par un négoce lucratif, et quelquefois par la faveur des grands de la Porte. Presque toujours le patriarche était un instrument docile dans la main de quelques-uns de ces Grecs , en qui la finesse naturelle à leur nation était aiguisée par les périls d'une cour ombrageuse et sanguinaire. Ces grandes familles du Fanar composaient une espèce d'aristocratie servile, distinguée du reste de la nation par ses vices et par ses lumières.

Dans le xvii« siècle, il y avait dans le Fanar une vingtaine de ces familles, la plupart enrichies par le commerce

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de diamants et de soierie. C'étaient les JulianiS les Rosetti , les Sontzi , les Maurocordati , les Contaradi , etc. Âncttn de ces noms, comme on le voit, ne rappelait les andennes maisons de Tempire grec. Il se conservait cependant quelques-mis de leurs héritiers réels ou prét^dus, qui pcHlaient les noms de Cantacuzène et de Paléologue. Mais presque toute la noblesse fanariote était de nouvelle date , venue de l'Asie Mineure ou de l'Ue de Scio, et mêlée de sang italien. Le crédit qu'avait obtenu Panajoti près du grand vizir Koproli , redoubla les intrigues et l'ambition des Grecs du Fanar. La charge de drogman ou d'interprète devint une haute fonction qui donnait part à tMS les secrets de la Porte , et dominait son ignorante diplomatie.

Tentées par le succès de Panajoti , les principales familles du Fanar firent instruire avec soin leurs enfants dans les langues d'Europe , pour les mettre au service du divan. Dans cet avilissement de l'esprit et de l'adresse servant au triomphe de maîtres cruels et grossiers , les Grecs du Fanar conservaient un zèle religieux qui faisait tout leur patriotisme : Panajoti en avait donné l'exemple. Il avait travaillé à la destruction des chrétiens de Candie , et il se servit de sa faveur pour faire relever des églises et pour fonder des monastères. Telle fut la conduite des principaux Fanariotes, qui s'unirent toujours au patriarcat de Byzance , et firent à leur

' Turquie chrétienne.

DBPUIS LA GONQUAtE MUSULMANE. fi03

ambition toute espèce de sacrifices, hormis celui de leur culte.

Un autre résultat de leur influence fut de ramener quelque instruction parmi leurs concitoyens , et de préparer ainsi de loin la liberté, sans la vouloir. Le xvir siècle et rage suivant virent s'élever , parmi le haut clergé et les riches familles de la Grèce, un assez grand nombre d'hommes instruits dans les arts et dans les langues antiques et modernes. Le célèbre Cantemir , Moldave de naissance , mais Fanariote par son éducation , son séjour è Constantinople et son mariage avec une princesse Cantacuzène , a comparé les savants grecs de son temps aux plus célèbres génies de Tantiquité^

C'est là , sans doute , une hyperbole grecque un peu forte ; mais il est certain qu'à cette époque parurent en Grèce des hommes que l'on aurait remarqués dans d'au* très pays. Un Grec nommé Monolaki , enrichi par le commerce, fonda près de l'Église de Byssance une académie, où l'ancienne langue , les diverses philosophies de l'antiquité et les sciences naturelles étaient enseignées par des maîtres célèbres. Ce fut là qu'Alexandre Maurocordato, interprète et médecin du sérail, fit connaître le principe de la circulation du sang , dont la découverte récente était encore contestée dans l'Europe.

D'autres hommes savants^ Jean Cariophile, Scœvophylax, Àntonios Sébastos, illustraient cette école ; et Gante-

< Histoire de l'empire ottoman, par Demetriujs Cantemir.

204 SSSAI SUR L'iTAT DSS 6RSCS

mir , qui suivit leurs leçons , les cite avec la même reconnaissance que montre Marc-Aurèle en nommant ses maîtres. Mélèce, archevêque d'Arta et ensuite d'Athènes , Métrophane et plusieurs autres ecclésiastiques , ne s'adonnèrent pas aux lettres avec moins d*ardeur. Enfin le siège patriarcal fut occupé par un homme d'une grande vertu et d'une rare éloquence , Callinicos.

Parmi les Grecs célèbres de cette époque on peut encore citer Philaras d'Athènes, qui voyagea dans l'Europe et fut en commerce de lettres avec Milton^

A fai vérité, ces lumières et cette érudition de quelques hommes n'avaient nul rapport avec l'état général de la nation. Au commencement du xnv siècle la population grecque du continent et du Péloponèse formait un peuple nouveau qui semblait repasser par les degrés successifs de la barbarie. Cachés sous le nom de RomaUn qu'ils se donnaient eux-mêmes , les Grecs n'avaient sur leurs antiquités qu'une notion très-vague. Ils croyaient que leur patrie avait été jadis habitée par des géants païens. Ils conservaient mieux les traditions du christianisme , mais entremêlées de fables et de coutumes bizarres : comme tous les peuples simples, ils avaient beaucoup de fêtes religieuses. On sait aujourd'hui , par un recueil célèbre , quel instinct poétique se conservait parmi les Grecs ; et, quoique la plupart des chants populaires rassemblés par M. Fauriel ne remontent pas au delà du

> MiUofCs Works»

DEPUIS LA CONQUÊTE HfUSULMANE. 205

dernier siècle, on peut présumer que des traditions semblables appartiennent à des époques plus anciennes , et que les Grecs eurent toujours dans leur ignorance cette même nature poétique et musicale.

Les voyageurs qui , dans le xvn« siècle , ont décrit la Turquie d'Europe, étaient des érudits plus attentifs aux monuments et aux inscriptions de l'antiquité qu'aux débris vivants de la Grèce. Ils sont cependant frappés de cette vivacité d'esprit , de ce feu du Midi qui brillait souvent dans un pauvre pâtre ou dans un paysan grec. Mais ils s'accordent à montrer la population tout entière comme abattue par l'oppression des Turcs.

Vers le milieu du xvir siècle une chai|[e odieuse cessa cependant de peser sur les fomilles grecques; depuis l'année 1656 on ne leva plus le tribut du cinquième des enfants mâles. lia Porte, moins heureuse dans ses expéditions militaires, avait abandonné son ancien usage de former les ortas de janissaires avec les enfants chrétiens enlevés dans le sac des villes d'Europe. Elle renonça éga* lement à les recruter avec la population grecçiue , et ne mit plus dans leurs rangs que des Turcs asiatiques.

Cet impôt du sang avait été surtout insupportable aux Grecs, parce qu'il entraînait l'apostasie de leurs enfants. On avait vu souvent des mères poignarder leurs fils dans les bras des commissaires turcs , et se tuer ensuite dlesmêmes. Ce courage se retrouvait particulièrement chez les femmes de la Zaconie, canton de l'ancienne Lacédémone. La suppression de cette dime odieuse fut pour les

206 SS8AI SUR l'état des grics

Grecs un grand allégement à leur servitude , et la population s'augmenta dans la Morée.

Quelques villes avaient obtenu d'ailleurs des espèees de privilèges dont profitaient les Grecs. Napoli , habitée en partie par des Turcs, avait le droit de ne recevoir le pacha dans ses murs que pendant trois jours chaque année. C'étaient aut^t de rapines et de concussions évitées pour le reste du temps. Aussi cette ville , heureuse^ ment située , était-elle enrichie par le commerce. On y rassemblait des productions de toute la Grèce ; et il s'y faisait un grand trafic de blé, de vin, d'huile , de soie , de coton et de tabac. Le port était vivant et fréquenté. Il y venait des vaisseaux de Gonstantinople , du Caire , de Venise, de Livourne. Sur le rivage , on voyait beaucoup de femmes zaconites, d'une statute haute et vigou-reuse , occupées incessamment à transporter des fardeaux. Les hommes naviguaient sur de petites sorco" ;ét;69 au pavillon turc, et allaient trafiquer dans les lies voisines.

Il y avait dans la ville quelques négociants grecs fort riches, et à qui cette richesse donnait, comme il arrive partout, une sorte de pouv(5ir. Les Turcs mêmes de Napoli paraissaient plus humains que les autres , et un peu civilisés par l'abord fréquent des étrangers. Dans les autres villes de la Morée nul commerce » nulle itiduattrie. La vie des Grecs était à peu près la même que celle des Turcs. Les femmes des primats et des riches ne sortaient que voilées et entourées de suivantes, ioomme les femmes

turques. ATéglise, elles se tenaient dans un lieu séparé, qu'on appelait Gynecetis.

Les villages et les campagnes de la Morée offraient un aspect asses riant. La guerre ne les avait pas ravagés depuis prèÉ d^un demi-siècle ; il y passait peu de troupes. Il n'y avait donc à supporter que les vexations habituelles àeêpaohoi, des mousêelimê, des cadis et des naëbs, les insolences de quelques agas, et ce dur mépris delà race victorieuse pour la race vaincue. Dans quelques lieux mêmes , ce sentiment s'était adouci par l'habitude de vivre ensemble. Il se trouvait beaucoup de paisibles hameaux, nommés x^f^^ P^^ les Grecs, peuplés de familles turques et chrétiennes , ayant chacune également leur petite maison ^ fermée avec une serrure de bois, surmontée d'une petite terrasse, où l'on passait la nuit sous le doux ciel de la Grèce, et entourée d'un jardin rempli de mûriers, detérébinthes et d'oliviers. Ce qui ne manquait nulle part, c'était une église chrétienne, quelquefois creusée dans le rocher, une image de la Vierge, et quelques prêtres pour absoudre le peuple de ses péchés.

Les anciennes habitudes, celles qui naissent du génie mêmedesUeux, se retrouvaient dans les diverses parties de la Mor^. Les habitants de TArcadie étaient toujours pasteurs ; ceux de la Messénie , laboureurs et adonnés à la chasse ; ceux de l' Argolide , industrieux et commerçants. Mais ces traits distinctifs étaient affaiblis par l'op-

I La Guilletière en Taunée 1676.

208 ESSAI SUR l'État des grecs

pression. Il est certain cependant, que, vers le milieu du xvir siècle, il restait parmi les raias de la Morée l'espoir d'être délivrés par le grand-duc de Moscovie , et même la croyance que quelque jour un vaillant capitaine* s'élèverait du milieu de leur nation , et reprendrait toutes les mosquées , pour en faire des églises chrétiennes.

Le sort d'Athènes avait été longtemps le même que celui des villes de la Morée. Malgré son beau port, elle avait moins de commerce que Napoli, et elle était exposée aux fréquentes rapines du pacha de Négrepont. Ce fut un bonheur pour elle d'être donnée en apanage au chef des eunuques noirs, par le crédit d'une belle Athénienne qui était entrée dans le sérail. Cette juridiction lointaine fut une espèce d'affranchissement pour Athènes. Les Grecs de cette ville se gouvernaient par un conseil de vingt-quatre vieillards, appelés Vecchesiadoi ; et ils se servirent quelquefois avec assez d'adresse de la protection qu'il avaient dans le sérail , pour obtenir le renvoi du gouverneur ou de l'aga. Les plus instruits d'entre eux' se vantaient de ces petites résistances comme d'un esprit de liberté qu'ils avaient hérité de leurs ancêtres. Avec ce secours , ils échappèrent souvent à des avanies que voulait leur faire subir le pacha de Négrepont, par un ancien droit de sa charge.

Athènes, bien que remplie de ruines, conservait encore

La Guilletière.

Spon et Wheler.

DIO'DIS LA CONQUÊTE MUSDLM4NB. 209

beaucoup de monuments qui furent mutilés dans la suite par les armes ou la curiosité des peuples civilisés. Les Grecs qui l'habitaient, indifférents pour ces souvenirs, se rapprochaient ^sezdes mœurs turques ; et les enfiemts des deux nations jouaient ensemble sur les débris des chefs-d'œuvre antiques.

Le peuple d'Athènes était ignorant , comme celui du reste de la Grèce; mais cet esprit subtil , que les anciens attribuaient à l'influence du climat de l'Attique , se remarquait dans la population moderne. Une chose fort singuUère, c'est que la méthode ingénieuse de l'enseignement mutuel était pratiquée vers le milieu du xvu* siècle dans la ville d'Athènes, où le didascalos instruisait une trentaine d'enfants. Athènes avait alors pour archevêque Anthime, homme savant, qui cherchait à répandre quelque instruction parmi ses compatriotes. La religion était fort en honneur dans la ville. On y comptait plus de cinquante églises desservies par des prêtres grecs; et là» comme ailleurs, le zèle religieux conservait la nation vaincue , malgré le mélange des races et la longue durée de l'oppression musulmane.

210 USAI SUR L'ITAT DKS GRECS

CHAPITBE VU.

Conquête de la Morée par les Vénitiens.— Morosini assiège Athènes. — Gouvernement des Vénitiens dans la Grèce.— Ils en sont expuliés de Muf eao.

Vers la même épo<|tie, la prescription de Tesclâvage fut intem)mpue dans une partie de la Grèce , ou du moins remplacée par une autre conquête. Les Vénitiens qui 9 depuis la perte de Candie , épiaient Foccasion de se venger de la Turquie trop puissante, saisirent le moment où elle était engagée dans une guerre contre Vempereur d'Autriche. Ils avaient jusque-là dévoré beaucoup d'aflronts et d'avanies ; mais quand ils apprirent que l'armée ottomane , campée sous les murs de Vienne, avait été délbite par le secours de Sobieski , roi de Pologne, ils n'hésitent plus ; ils déclarent la guerre à la Porte, qui n'avait pas coutume de se laisser prévenir, et mettent tous leurs vaisseaux en mer.

Dans cette grande occasion , ils rappellent au commandement Morosini, qui , depuis la malheureuse issue de la guerre de Candie , subissait , malgré sa gloire *, l'ingrat oubli de ses concitoyens. Morosini se vengea comme un grand homme, en redoublant de zèle et de courage. A la tête d'une flotte nombreuse , il se saisit d'abord de Leucade, poste avancé du Péloponèse, et

débarque dans la péninsule huit mille hommes qui marchent sur Coren. C'était la première fois que Tétendard dirétien reparaissait dans la Grèce depuis bien des années; et, quoique l'ancienne domination de Venise eût laissé de fâcheux souvenirs , la haine du joug musulman ne permettait aucune incertitude dans les vœux des Moraïtes.

Toute la péninsule M ébranlée. Plusieurs évoques correspondaient avec le général vénitien ; des paysans , des pâtres de la montagne arboraient les couleurs de Venise; et tout appelait les nouveaux conquérants. Coron ftit emporté après quelques jours de siège , et les Turcs qui l'habitaient passés presque tous au fil de Tépée. Alors, des hauteurs du Taygète, descendirent les Maniotes pour combattre et piller ; et leur secours servît à disperser un corps de troupes commandé par le capitanpacha.

Ces premiers succès, poussés par le génie guerrier de Morosini , firent tomber en peu de temps les plus fortes places de la Morée. Dans la seconde campagne , en 1686, les deux forteresses de Navarin, Modon, Ârgos et Napoli se soumirent aux Vénitiens. C'était une révolution rapide ; les Turcs se réfugiaient de toutes parts dans les villes, et les villes capitulaient avec les vainqueurs. L'année suivante, Patras et Neocastro furent emportés ; Lépante et Misilra se rendirent ; et le séraskîer de la Morée, battu plusieurs fois, n'osa défendre Co-rinthe; il fit sauter les fortifications de cette ville; in-

212 ESSAI SUR l'État des grecs

cendia les magasins et se retira vers les montagnes de l'ancienne Phocide ^ en massacrant tous le& Grecs qu'il rencontrait sur son passage , et qu'il accusait des maux de l'empire. Morosini, rapidement accouru, s'empara de Corinthe , enlevée aux Turcs et aux flammes. Il était maître de toute la Morée , où les Turcs ne possédaient plus que Malvoisie.

Ce général sentit alors le besoin d'étendre ses conquêtes , pour les assurer. Le port d'Athènes et l'Ile de Négrepont pouvaient seuls garantir la possession du Péloponèse; et, tandis que toutes les forces des Turcs étaient occupées dans la guerre contre l'Autriche et la Pologne , l'occasion était belle pour enlever la Grèce aux Barbares.

En 1687, Morosini vint assiéger Athènes avec une formidable artillerie, qui foudroya la garnison turque et les monuments antiques. Une bombe éclata dans le Partbenon, dont les Turcs avaient fait un magasin à poudre. Après quelques jours, la forteresse et la ville se rendirent. Morosini , dont les armes n'avaient pas été moins destructives que celles des Barbares , voulut emporter, conune trophée de sa victoire, la statue de Minerve , ouvrage de Phidias. Mais dans le travail des ouvriers qui l'enlevaient , ce chef-d'œuvre , sauvé depuis tant de siècles , tomba brisé de toutes parts.

La prise d'Athènes, en donnant aux Vénitiens le golfe

• Histoire de Vempire ottoman, par Gantcmir, t.

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Saronique, comme ils occupaient celui de Corinthe, protégeait leurs conquêtes dans la Morée. Morosini , à qui sa patrie venait de décerner une statue , le titre de péloponésiaque , et bientôt après la dignité de doge, tourna ses efforts vers Tlle de Négrepont. Mais les pro • spérités de Venise étaient passées. La capitale de Négrepont se défendit avec vigueur. Les chrétiens du pays , la plus pauvre et la plus sauvage de toutes les peuplades grecques , ne donnèrent aucun secours à Tarmée vénitienne. La peste se mit dans ses rangs; et Morosini, après quelques mois d'un siège inutile , abandonna son entreprise. 11 revint pour attaquer Malvoisie qui résistait encore; il tomba malade, et la guerre se ralentit. Les généraux qui lui succédèrent firent de vaines tentatives sur Candie, où la république possédait encore quelques forteresses voisines du rivage, et que les Turcs , maîtres de toute File, n'avaient pas su conquérir.

Morosini, chargé d'années, reparut un moment à la tête de la flotte vénitienne , pour venir expirer à Napoli, sur le théâtre de sa gloire. Les Vénitiens, sous un autre général , s'emparèrent presque sans combat de l'île de Scio ; mais peu de temps après ils la perdirent ; et cette conquête passagère ne fit qu'envenimer les haines des deux communions qui habitaient dans l'Ile , et qui s'accusaient mutuellement près du vainqueur. Les catholiques d'origine grecque ou génoise s'étaient montrés favorables à l'invasion vénitienne , et il en périt un grand

Û\4 fiSSAI SUR L*ÉTAT DES GRECS

nombre , quand les Turcs rentrèrent dans llle , peu de temps après.

Cependant Venise conservait toujours Athènes, la Morée , les lies d'Ëgine et de Lencade ; et la stabilité de ses conquêtes ne semblait subordonnée qu'au succès de la grande guerre que l'empire ottoman soutenait contre rAutriche et la Pologne. Ces deux puissances , pressées de se réunir à la ligue qui se formait contre Louis XIV, firent à la Porte des conditions plus favorables qu'elle ne devait Tespérer, après la perte de plusieurs batailles. On attribua cependant ce résultat au talent et à la finesse diplomatique d'un Grec qui fut l'interprète , ou plutôt l'ambassadeur de la Porte aux conférences de Carlowitz. C'était Maurocordato , que nous avons nommé parmi les hommes savants de la Grèce moderne. Éloquent , adroit, instruit dans les Intérêts des princes de l'Europe , il défendit habilement ceux de la Turquie ; et sans doute il ne lui fallut pas moins de dextérité pour arracher à l'orgueil ignorant de la Porte quelques concessions nécessaires.

Par le traité de Carlowitz la Morée resta sous le pouvoir de Venise; et le sort de ce beau pays ne dépendit plus que d'un peuple chrétien, qui s'en trouvait le maître paisible. Il semblait qu'un siècle de plus et le progrès de la civilisation dans toute l'Europe avaient dû adoucir le gouvernement de Venise. Mais, soit préjugé, soit défiance , soit hauteur habituelle envers les peuples assujettis , les Vénitiens ne marquèrent leur rétablissement

DBPUIS LA CONQUAtS MUSULMANS. 91fi

dans la Morée par aucun bienfait pour les habitants. Le pays demeura pauvre et sans commerce, le peuple acoa* blé d'impôts. Le sénat de Venise nomma cependant un provéditeur extraordinaire, chargé de protéger les Grecs contre les abus du pouvoir et les vexations des chefk militaires. Mais un grand vice subsistait toujours : c'était la conquête.

Dans sa dégradation apparente , le Grec conservait rhorreur du joug étranger. L'aversion de rSglise ro« maine , le zèle du schisme augmentaient ce sentiment. On se réunissait dans les églises; on y priait Dieu pour être délivré des Latins ; enfin quelques familles de primats, pour qui les Turcs s'étaient adoucis par une longue habitude de vivre ensemble, regrettment les anciens maîtres. Ainsi, pendant quinze ans, Venise occupa la Morée sans y fonder son pouvoir. La paix de Carlowitz humiliait encore les Turcs. Le sultan Aehmet III , ayant remporté quelques avantages sur le czar Pierre, avait hâte de venger l'injure du croissant, et de repr^dre la Morée. Il fit marcher vers l'isthme de Corinthe une armée nombreuse qui pénétra dans la péninsule , et se rendit aisément maîtresse de toutes les places. On ne peut expliquer un tel succès , que par la profonde îndiflférence du peuple grec , par l'indiscipline et la corruption des garnisons étrangères. Corinthe et Napoli furent prises d'assaut ; les autres villes se rendirent. Au bout d'un mois, il n'y eut plus de Vénitiens dans la Morée. En même temps , une flotte turque s'empara de

216 BSSÂl SDR l'btât dss grics

l'ile de Tine, de Sude et de Spina-Longa, les deux forteresses que Venise conservait encore dans Candie.

Ainsi , la servitude de la Grèce fut plus complète et plus étendue que jamais. Les Turcs reprirent la Morée comme leur territoire. Les Grecs plièrent la tête , en regrettant peutrétre Venise qu'ils maudissaient tout à l'heure. Les pachas , les mousselims , les beys, les agas reparurent avec tout leur cortège de vexations, de rapines et de cruautés. Les primats grecs reprirent leur misérable autorité, qui consistait à tourmenter leurs compatriotes , sous le bâton de leurs maîtres.

Les Maniotes seuls, retirés dans leurs montagnes, continuèrent à guerroyer contre les Turcs. La Morée se retrouva ce qu'elle était au xvi« siècle. Cette reprise de la conquête, après une interruption de quinze ans, devait même plonger les Grecs plus avant dans la servitude ; et ce malheureux pays semblait irréparablement condamné à ne jamais sortir de la domination des Barbares , et déchu même de l'espérance d'être conquis par des chrétiens.

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