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LES ORIGINES SÉMITIQUES

L'Arabie antéislamique. — Mahomet à la Mecque. — Mahomet à Médine. — Le Khalilat orthodoxe. — Le Coran, la tradition et les rites. — Le dogme et la philosophie. — La mystique et les ordres.

La terre natale de Tislam est la péninsule Arabique. C'est aussi en Arabie que depuis douze sièxîles Tislam a son sanctuaire et son domaine réservé. Tl importe donc tout d'abord de connaître cette terre, afin de se rendre compte des circonstances de milieu dans lesquelles cette religion est née et s'est formée.

L'aspect de l'Arabie n'a pas pu changer beaucoup depuis l'époque des origines musul-

• • • • • Il

mânes ; ce pays est resté trop vierge des atteintes de la civilisation. Autour de la Mecque des déserts tristes s'étendent, en ce temps-là comme de nos jours, bordés par des montagnes nues aux nuances jaune sale, brun pâle ou bleu terne. En avançant vers le nord, du côté de Médine, ces montagnes se revêtent d'une végétation clairsemée de petits arbres de tall dont les Arabes pauvres mangent les feuilles. Puis ce sont des régions volcaniques ou le désert prenJ des aspects de lave noire ou de pouzzolane rouge. Les montagnes tachées par le b)eu des basaltes, le blanc des grès, l'argent du talc, le pourpre du porphyre, ont de longs profils cassés et martelés et élèvent dans les airs des cratères noircis. L'eau, dans des siècles lointains, a coulé à leur pied et évidé la base des collines de grès. Mais depuis lors l'eau a fui de ce sol. On ne la trouve plus que dans les rares sources qu'abritent les palmiers, au fond des puits ouverts sur le chemin des caravanes, ou dans des citernes naturelles que forment des roches imperméables. Le désert arrosé seulement par les pluies rares, porte de maigres pâturages ; des moutons s'y nourrissent

d'herbes jaunes aux fleurs violacées. Les chameaux y broutent les feuilles des arbres nains, et Ton y voit passer, rapides, les autruches et les antilopes *.

1 Le principal ouvrage conteaant u:ie étude de TArabie avant Mahomet a été longtemps celui de Gaussin de Perce val : Eisai sur l* histoire des Arabes avant fùlamismey Paris, l''47. L'auteur de cet ouvrage avait pris surtout pour source le célèbre recueil arabe intitulé KUah el-agani ou Live des ChanwnSf sorte de biographie des chanteurs arabes qui, contenant beaucoup de vers anciens, fournissait des données sur l'état intellectuel, religieux et politique de TArabie un demi siècle avant Tislam. Depuis Caus^in de Perc val d'autres sources d'informations se sont ouvertes. Des inscriptions ont été trouvées et recueillies dans le Nord et dans le Sud de l'Arabie ; beaucoup de ces inscriptions étaient de plusieurs siècles antérieures à Tapparition de l'islam, et provenaient de peuples ayant eu des civilisations distinctes de la civilisation arabe. On donna à l'épigraphie constituée par cet ensemble d'inscriptions le nom d'épigraphie protoarabique. Dsins l'Yémen, au sud de TArabie, les anglais Coghlan et Piajfair, le français Halévj, rautrichien Glaser, et d'autres recueillirent les inscriptions himyarites, étudiées par J. H. Mordtmann, D. H. Mûller, Halévy, Prâtorius, Osiander, etc. et dont M. J. H. Dereiibourg publie à Paris le Corpus (Corpus inscriptionum semiticarum, pars quarta, à partir de 1880). Au nord de l'Arabie, MM. Douglity, Euting elle français Ch. Huber,

Ces régions ont été autrefois habitées par des peuples dont Thistoire, au temps de Mahomet, est à peu près oubliée. Il reste d'eux des traces : des murs ruinés, des fortins éventrés, construits autour des sources par des tribus qui ont voulu en interdire T accès à des tribus voisines, des graffiti sur les rochers le long des routes, des chambres sépulcrales groupées en nécropoles, dont les parois portent des inscriptions. Nous

recueillirent les inscriptions thamoudéennes oulihjanites, avec des inscriptions nabatéennes. Ch. Huber fut assassiné non loin de la Mecque, au terme de son voyage ; son journal de route a été publié {Journal d'un voyage en Arabie^ Paris, 1891). Les inscriptions non nabatéennes du nord de TArabie sont très difficiles à lire et d'ailleurs fort courtes ; nous avons donné un essai très imparfait de déchiffrement de quelques-unes d'entre elles dans la Revue Sémitique. (Notes pour servir à Vétude des inscriptions lihjaniteSy Revue Sémitique, 1894).

On sait que, depuis l'islam, Taccès de la Mecque est interdit aux chrétiens ; quelques européens ont cependant réussi à se joindre aux pèlerins musulmans allant à la Mecque. Snouck Hurgronje, et tout récemment Courtellemont, ont rapporté des photographies de la ville. On peut voir dans toutes les mosquées de petits plans des villes saintes, la Mecque et Médine, généralement placés dans le mihrab, c*est-à-dîre au fond de Fabside de la mosquée, qui est orientée vers la Mecque.

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savons aujourd'hui que là vécurent des Nabatéens et d'autres peuples plus obscurs. Mais les Arabes du vu* siècle ne peuvent pas lire ces écritures, et ils imaginent que ces châteaux et ces chambres ont été les demeures de races géantes disparues dans des cataclysmes ; légende au reste bien puérile, car ces tombes dont la tradition arabe et coranique a fait des palais de géants, sont si basses que, nous autres, nous nous y écraserions le front»

A Tépoque de Mahomet, des tribus arabes sédentaires ou nomades habitent ces contrées. Les nomades campent près des eaux dans les pâturages. Les sédentaires ont des villages aux maisons de boue recouvertes avec les dalles naturelles que forme la lave. Parmi ces tribus quelques-unes sont chrétiennes. Les Juifs sont nombreux à Médine ^ même et dans les bourgs

1 Médine s'appelait, avant Mahomet, Yatrib. Le nom de Médine signifie ville et n'est que Tabrégé du titre de c ville du Prophète » qui fut donné à Yatrib après que Mahomet s'y fût réfugié. Le christianisme était principalement professé à Médine par la tribu dlyad, très importante tribu arabe, qui avait été autrefois en guerre avec

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et les campagnes qui l'environnent ; ils ont des maisons fortes, d'assez grandes richesses, et leur influence est considérable.

Au sud de la Mecque, s'étend la région de l'Yémen, l'Arabie Heureuse, la terre du baume et des parfums. C'est de là que la reine de Saba envoya des présents à Salomon dont la gloire avait traversé les déserts, de là aussi que, dans un autre âge, lady Macbeth tira tous ces par fums qui ne purent pas laver sa petite main.

Mais, à côté de ses légendes, cette terre a son histoire. Les Sabéens et les Minéens y ont eu des royaumes riches, florissants, en relation avec TEgypte. Ils ont laissé des inscriptions que nous lisons maintenant, mais que les Arabes ne lisaient pas. Quelques siècles avant Mahomet les habitants de cette région avaient été convertis au christianisme. Ils avaient été gouvernés par une dynastie chrétienne de princes abyssins,

la Perse et qui avait eu à la Mecque la garde de la Kabah. La résistance des Chrétiens d'Arabie à l'islam fut faible ; il faut aller jusqu'en Mésopotamie pour rencontrer dans les Taglibites une tribu arabe chrétienne, dont la résistance à Fislaroisation fit honneur à sa foi.

puis conquis par les Perses qui étaient encore les maîtres de la contrée au temps de la naissance de l'islam. Les officiers perses suivaient la religion de Zoroastre ; mais leur influence morale était faible, et les religions dominantes dans FYémen étaient encore le paganisme et le christianisme .

A la Mecque le paganisme était dans son plein épanouissement. Le peuple mecquois était un peuple bien doué, laborieux, guerrier et commerçant. Ses caravanes allaient jusqu'en Syrie vendre les produits de l'Arabie, les laines, les gommes, les dattes, les palmes, les herbes aromatiques, et elles rapportaient à la Mecque les farines, les tissus et les vins de Syrie. Les populations des campagnes vivaient sous la tente ou dans des maisons en pisé, fixant leurs demeures près des eaux. Elles s'occupaient à paître les moutons, à soigner les chevaux, à traire les chamelles, à faire fermenter le jus des dattes. De temps en temps elles se donnaient le plaisir des batailles ; c'était pour le butin ou c'était pour la gloire. Peut-être on avait faim ou soif : l'eau avait tari, la récolte avait manqué,

une épidémie avait décimé les troupeaux ; il fallait alors prendre l'eau des voisins, faire une razzia sur leurs bestiaux. Peut-être aussi la tribu avait été outragée dans la personne d'un de ses chefs ou d*un de ses clients ou d'une de ses matrones ; ou bien un poète avait lancé contre elle un distique satirique que les caravanes allaient colporter dans tout le désert, et elle allait être marquée d'un stigmate de honte qu'il était nécessaire de laver dans le sang. De là naissaient des vendetta sans an ; et entre ces tribus et entre ces clans, des alliances se nouaient et se rompaient, des divisions et des fusions s'opéraient continûment. Des clans changeaient de demeures ; l'un s'établissait sur les pâturages de l'autre ; les tentes étaient levées, et le sable apporté par le vent recouvrait les traces des campements abandonnés. Les jeunes chameaux passaient aux n^ains de nouveaux maîtres et leur poil recevait une autre marque. Les coursiers ardents et toujours sellés, piaffaient autour des tentes et hennisaient au moindre bruit des armes, prêts à courir à de nouveaux combats. Quand enfin un choc décisif ou quand la lassitude rendait

un peu de calme aux âmes, les guerriers rentraient dans la paix des demeures familiales, pour j boire Teau de miel, le nébid et le lait des chamelles, pour y manger la bosse des dromadaires et le foie des ânesses rôti entre les dattes ; ou bien ils s'en allaient dans les tavernes des villes s'enivrer de boissons fermentées, en la compagnie des hommes d'esprit et des poètes, écoutant ceux-ci évoquer dans leurs chants rimage de quelque belle rencontrée un jour au désert, au moment où le vent entrouvrant sa litière, faisait tomber sur sa face un rayon ardent de soleil.

Mahomet naquit à la Mecque le 29 Août 570. ^ Il était âls postume d'Abd Allah et de la famille

1 Les vies de Mahomet sont fort nombreases. Lea Arabes ont recueilli sur le prophète une énorme quantité de traditions consignées dans différents ouvrages. Ils ont aussi écrit plusieurs fois son histoire. Les plus célèbres de ces vies sont celle d*Ibn Ishàk éditée par Wûstenfeld (1858-60) et celle de Wâkidi : Mahomet à Médina, éditée par Wellhausen (1882). En outre la plupart des historiens arabes ont eu à parler de Mahomet. Maçoudi a donné un résumé succint et complet des expéditions du prophète dans le Kitab et-tanbih. Livre de V Avertissement et de la Revision, traduit par nous, (Paris, 1897).

Mahomet a été pendant longtemps trèi mal connu en Occident ; il n'est pas de fable ou de grossièreté qu'on n'ait débitée à son endroit. M. le C^« H. de Castries a réuni & ce sujet de curieux extraits dea auteurs occi< dentaux du moyen âge dans son livre Vlsla 7i (Paris, 189d). Parmi les travaux de l'érudition moderne sur la vie de Mahomet citons ceux de Sprenger, (Das Leben und die Lehre des Mohammad, 2«m« éd., 1869), de Muir

de Koréïch qui tenait dès lors le premier rang dans la cité. Il fut mis en nourrice dans une tribu nomade qui, assez pauvre, avait coutume de venir chaque année à la ville chercher des nour-

{The Hfe of Mahomet, 1858), de L. Krehl (Das Leben und die Lehre des Muhammed, 1884). Nôldeke a écrit à Tusage du public non spécialiste une fie du prophète {Das Leben MuhammecTs, nach den Quellen populâr dargestellt, 1863) ; il a aussi donné une histoire du Coran (Geschichte des Qorâns, 1860), qui permet de suivre le développement de la pensée de Mahomet dans la composition du Coran, et qui constitue par là une étude psychologique d*un très grand intérêt.

Le prophète remontait par l'intermédiaire de vingt ancêtres, tous nommés, à un personnage du nom de Adnân que les Arabes prétendaient descendre d'ismaël le fils d'Abraham ; le prophète, sans songer à nier cette descendance, conseillait de ne pas rechercher les généalogies au-dessus de Adnân, ne croyant qu'il lût possible de retrouver la filiation qui reliait Adnân à Ismaêl. Les Arabes sont grands amateurs de généalogies. Wûstenfel a dressé le tableau de la généalogie des familles arabes (Geneaiogische Tabellen der Arabischen Stâmme^ 1852 ; et : Register zu den genealogischcn Tabellen, 1853),

Abd el-Mottalib, l'aïeul de Mahomet, a sa légende chez les Arabes. C'était, au reste, à n'en pas douter, un très grand personnage. Maçoudi {Les Prairies d'Or, texte et traduction par C. Barbier de Meynard, III, 258), dit de

rissons. A Tâge de quatre ans il fut rendu à sa mère. Il la perdit lorsqu'il avait six ans. Peu de temps après il perdit son aïeul Abd el-Mottalib qui avait été pendant de longues années le véritable chef de la Mecque. Il tomba aux mains d'un oncle qui le traita bien et qui Temmena avec lui, lorsqu'il avait treize ans, dans un voyage commercial en Syrie. Il acheva de grandir dans le calme, ayant la réputation d'un jeune homme

lui : c C'est lui qui avait rouvert le puits de Zemzem (le puits sacré de La Mecque creusé par un ange pour Agar) dont les parois étaient garnies de maçonnerie... il en avait retiré deux gazelles d'or qui étaient ornées de perles, de pierres précieuses et d'autres bijoux ; plus sept sabres de Kalâh et cinq cuirasses de grande dimension. Avec les sabres il fabriqua pour la Kabah, une porte dont les plaques d'or furent faites de Tune des deux gazelles. 11 plaça l'autre dans la Kabah elle-même .. Abd el-Mottalib fut le premier qui fournit de l'eau douce aux habitants de La Mecque... II avait fait le vœu que si Dieu lui accordait dix enfants mâles, il lui en offrirait un en sacrifice. On raconte que, lorsque Dieu lui eut accordé ce qu'il demandait, et qu'il fallut lui sacrifier celui de ses fils qu'il chérissait le plus, c'est-à-dire Abd Allah, le père du prophète, il consulta le sort à son sujet au moyen de flèches sans pointe, et racheta la vie de son fils au prix de cent chameaux. »

intelligent, doux et loyal. A vingt ans il apprit la guerre en prenant part aux combats que se livrèrent dix grandes tribus de la région mecquoise, groupées cinq par cinq en deux partis adverses. A vingt-cinq ans il fit le commerce pour le compte d'une riche veuve nommée Khadidjah, qui l'envoya conduire sa caravane en Syrie. Ce voyage eut pour lui deux résultats importants : il y vit un moine chrétien de Syrie, probablement un carme, avec lequel il put s'entretenir de pensées religieuses ; et à son retour il retrouva Khadiéjah satisfaite de la manière dont il avait conduit ses affaires, qui se montra pleine d'affection pour lui et exprima le désir de l'épouser. Il rencontra ainsi presque en même temps sa première épouse et le premier germe de ses futures révélations.

Mahomet vécut paisible de vingt-cinq à quarante ans. II était doux et pieux, d'un commerce agréable. On ne sait précisément qui il fréquenta. Mais il paraît bien que la question religieuse était dès lors agitée chez les Arabes par quelques esprits. Un homme surtout put avoir à ce moment sur la pensée de Mahomet une influence

presque décisive. C'était un philosophe du nom de Zéïd, fils d'Amrou, qui prêchait contre l'idolâtrie et rêvait de restaurer la religion d'Abraham. Devenu l'objet des anathèmes des Mecquois, il dut s'exiler de la Mecque. Il se retira d'abord dans une grotte voisine de la Mecque, ouverte dans le MontHirah; puisilallaenSjrie. Mahomet prit l'habitude de passer chaque année le mois de ramadan en retraite dans la même grotte.

Son esprit s'y enfonça, sur les traces de celui du philosophe, dans la recherche de l'essence divine et de la vérité religieuse. Elaborant les idées qu'il avait recueillies de la "bouche des moines chrétiens de Syrie ou des rabbins juifs de Médine, sans livre, car il n'était pas un lettré, sans méthode fixe, car il n'était pas philosophe, mais par la force d'une intuition patiente et progressive, il arriva à dégager une sorte de doctrine, dont il ne vit pas tout d'abord l'opposition avec les croyances judaïque et chrétienne, mais qui lui apparut dès le premier instant comme étant nettement opposée aux croyances du paganisme.

Ce fut vers l'âge de quarante ans, après de Ion-

gues années d'une méditation lente qu'il se trouva en possession de ce système-. Il était aussi à ce moment maître d*un talent qui, le plus souvent, se développe tard, l'éloquence. Conscimit de sa pensée propre et du pouvoir qu'il avait de l'exprimer, il dut commencer à être agité d'un grand trouble. Ce Dieu à la connaissance duquel il était parvenu, ne s'était sans doute pas révélé à lui pour qu'il le tînt celé dans son cœur ; si Dieu s'était montré à Mahomet, c'était pour que Mahomet montcat Dieu aux hommes. Et l'idée du prophétisme qu'il avait apprise des Juifs semblait se retourner vers lui ei retomber sur lui. Le poids d'une telle pensée dut lui paraître lourd; il larepoussa d'abord, il eut des angoisses, des craintes et des hésitations. Un accident soudain y mit un terme.

Une nuit de ramadan, comme Mahomet était depuis quelque temps retiré dans la solitude du mont Hirah, il s'endormit et eut une crise.

L'esprit de I^ieu fondit sur lui avec force, et lui cria : « Prêche. — Je ne peux pas prêcher, » répondit Mahomet. « Prêche, » reprit l'esprit avec plus de force, et, Mahomet résistant encore,

l'esprit dans une dernîèce violence, lui appliqua au cœur des versets dont le sens était : « Dieu est Dieu unique, et tu es son prophète. » Mahomet se releva saisi d'effroi, tous les détails de cette lutte restant présents à sa mémoire. Il s'enfuit de ce lieu et alla déposer ses terreurs dans le sein de Khadidjah.

Crut-il dès lors à sa mission? On en peut douter. Il lutta encore, il passa par d'amères détresses. Il désira se tuer en se jetant du haut des rocs de la montagne. Mais Tespritle tenait ; il n'était plus libre. Les atteintes de Tesprit se multipliaient. Chaque jour, en un lieu quelconque, dans sa maison ou sur les montagnes, cette puissance étrange le terrassait, le forçait à parler, lui donnait des paroles. Dans ces crises Mahomet tombait comme pris de vertige épileptique, la tête renversée, les yeux enflammés, l'écume à la bouche et baigné de sueur. Il avait déjà eu, étant tout enfant, un accident semblable; il était tombé des bras de sa nourrice, et il faut croire que ce petit fait avait laissé quelques souvenirs, car il éprouva plus tard le besoin de l'expliquer par une légende qu'on dirait empruntée

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à Tune de nos mystiques : il raconta qu'en ce moment, tandis que les convulsions le tordaient dans rherbe, deux anges blancs s'étaient approchés de lui, lui avaient extrait le cœur de la poitrine et l'y avaient remis, après l'avoir lavé. Quelque soit le diagnostic que l'on puisse tirer de ces traditions, il demeure certain que Mahomet reçut ses premières révélations dans les accès d'une névrose plus ou moins voisine de l'épilepsie.

11 commença à les réciter dans les maisons, dans des cercles d'amis ; puis, poussé par l'esprit, il alla prêcher dans les marchés. Sa doctrine alors était simple, son enthousiasme était véhément. Dans de petits morceaux, coupés en versets très courts, où la vigueur du style s'alliait à la splendeur de l'expression, il prêchait l'unité de Dieu et sa toute puissance, la nécessité d'y croire, le devoir de la bienfaisance, la beauté des demeures célestes, les terreurs du jugement, les horreurs de l'enfer. Il jurait de la vérité de sa mission. Il jurait par le ciel et les étoiles des nuits, par le soleil et l'éclat du jour, le matin et le poméridien, les aurores et les crépuscules,

par le mont du Sina et la terre de la Mecque, par les coursiers haletants qui font jaillir le feu sous leurs fers et voler la terre sous leurs pieds, par le figuier, la vigne et Tolivier, que Dieu avait créé rhomme d'une belle manière et que l'homme était ingrat envers Dieu. Il disait : l'autre vie vaut mieux que la vie présente ; Dieu t'j donnera des biens et tu seras heureux. N'use pas de violence envers ton prochain, ne repousse pas le mendiant, mais raconte plutôt les bienfaits du Seigneur. Il prêchait : L'homme devient rebelle sitôt qu'il se voit riche ; vous ne pensez qu'à accroître vos richesses jusqu'au moment où vous descendez dans le tom^ eau. En vérité l'homme est ingrat envers son Seigneur. Ignore t-il donc, ajoutait-il, que Dieu le voit? Ignore-t-il que, dans ce jour où les tombeaux seront bouleversés, où les secrets des cœurs seront à découvert, Dieu saura toutes ses actions? Et insistant sur ces images sombres : Certes, criait-il, vous apprendrez, encore une fois vous apprendrez, et vous saurez de science certaine ce qu'est l'enfer. Je vous ai déjà averti de ce feu qui flamboie. Le misérable qui a foi en ses richesses, et traite ds

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mensonge les paroles révélées, nous le saisirons parles cheveux de son front, de son front menteur et coupable, et nous le jetterons jusqu'au bas de Téchelle dans la fosse deTenfer. N'as-tu jamais entendu parler de ce jour qui enveloppera tout, où le soleil sera ployé, oùles étoiles tomberont, oùles montagnes s'ébranleront, où les étalons abandonneront les chamelles, où les bêtes fauves s'assembleront en troupes, où les mers bouillonneront, alors que les âmes rentreront dans leurs corps, que le livre de leurs actions sera déroulé, que le. firmament sera mis de côté et que l'on attisera le feu de la géhenne? Mais en ce jour-là aussi, reprenait-il dans un puissant contraste, ceux qui auront cru et pratiqué le bien recevront leur récompense. Placés dans le paradis exempt de chaleur brûlante et de froid excessif, parés de vêtement de soie, de satin vert et de brocart, ils s'asseoiront sur des sièges sous des arbres chargés de fruits, dont les rameaux se pencheront vers eux et les couvriront de leur ombre ; ils s'étendront sur des tapis au bord des eaux courantes, dans des jardins et dans des vignes ; des enfants éternellement jeunes feront circuler

parmi eux les coupes et les aiguières d'argent remplies d*eau claire et de gingembre, et ils auront pour compagnes les nymphes à la poitrine ronde, aux grands yeux noirs.

Voilà toute la substance de la prédication coranique à ses débuts. Il y avait là de quoi émouvoir un peu les cœurs. Mais les Mecquois, positifs et sceptiques, accueillirent ces discours par des railleries. Un petit nombre d'entre eux, seulement, se convertirent : Khadidjah tout d'abord, puis des gens du bas peuple et quelques esprits d'élite, parmi lesquels le futur khalife Abou Bekr. C'était un homme dont la situation était considérable à la Mecque ; il avait une nature droite et sensible ; les paroles du Coran le touchaient jusqu'aux larmes.

L'indifférence de ses compatriotes ne découragea pas Mahomet. Pendant de longues années il répéta les mêmes exhortations. Sa prédication, peu à peu, perdit de sa véhémence, s'emplit de redites et se chargea de légendes. Pour vaincre l'obstination des Koréïchites il rappelait que dans d'autres nations il s'était levé des prophètes, qu'ils avaient été, comme lui, méconnus, et que

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la colère de Dieu avait anéanti ces races. C'étaient d'abord les vieux prophètes bibliques : Noë qui n'avait pu soustraire le monde au châtiaient du déluge, Loth qui n'avait pu amener au repentir les habitants de la Pentapole, menacés par le feu du ciel. Puis ces données bibliques étaient adaptées aux légendes arabes, etMahomet imaginait que ces races disparues, dont on voyait les demeures dans la région de Médine, avaient été aussi des races frappées de Dieu, parce qu'elles avaient abandonné son culte et méprisé la voix de ses prophètes. Houd avait paru chez les Adites, et les Adites l'ayant méconnu, avaient été broyés dans leurs maisons ou contre les roches par un ouragan de sept jours. Salih avait parlé aux Thémoudites, et les Thémoudites avaient dit : (t Pour te croire nous voulons un miracle ; » et Salih avait fait sortir d'un rocher une chamelle avec son petit. Cette chamelle merveilleuse donnait du lait pour toute la tribu, mais elle mangeait toute l'herbe des pâturages et buvait toute l'eau des citernes. Las d'elle, les Thémoudites la tuèrent. Alors Dieu envoya contre eux une peste : leurs faces en devinrent jaunes le

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premier jour, vertes le second, le troisième noires, et ils moururent.

Il ne paraît pas que tous ces contes aient produit beaucoup d'impression sur Tosprit des Mecquois. Ils avaient autre chose à faire que de les entendre, et au point de vue littéraire, ils préféraient sans doute le charme fin de leurs poètes à l'appareil un peu pesant de l'éloquence coranique. D'ailleurs, s'ils désiraient avoir sur la doctrine de Mahomet un avis motivé, ils trouvaient autour d'eux pour le leur donner des juges compétents : c'étaient les Juifs et les Chrétiens auxquels Mahomet avait toujours voulu se rattacher. Mahomet regardait comme livres révélés la Bible et l'Evangile. Selon lui, les révélations qu'il avait reçues venaient du même Dieu qui avait inspiré Moïse et Jésus, et il ne pouvait j avoir aucune contradiction entre ces révélations anciennes et les révélations récentes. Tel étant le point de vue du prophète mecquois nul doute que des Juifs et des Chrétiens ne soient venus, spontanément ou à l'instigation des Koréïchites, disputer avec lui ; mais il était mauvais dialecticien, et rarement

ces controverses durent tourner à son avantage. Des rabbins lui posaient des questions difficiles ; ils lui demandaient par exemple qui était un personnage légendaire appelé « Thomme aux deux cornes », ou de quelle manière il expliquait Thistoire des Sept Dormants et entendait le mystère de la résurrection. Le prophète, après avoir reçu les lumières de Tesprit, donnait des réponses obscures et dilatoires. La trace de ces disputes se retrouve dans le Coran qui s'allongeait de considérations vagues et s'enrichissait de légendes. Quelques points pourtant de sa doctrine, se précisaient, et de nouveaux détails venaient compliquer sa mythologie. Mahomet admettait les anges et les démons, pris sans doute aux chrétiens, et des êtres invisibles appelés djinn ou génies, qu'il empruntait aux persans*. Il décrivait les étages du ciel et ceux

^ Les génies ou djinn de rislamisme étaient autre chose que les anges et les démons. C'était une espèce particulière d'êtres invisibles^ mais d'ailleurs semblables aux hommes; ils avaient eu des rois et des révolutions, et toute une histoire ; ils habitaient dans les déserts d'Arabie ou d'Egypte, et possédaient des villes, généralement des villes ruinées ayant appartenu à des peuples

de Tenfer, donnait des fonctions aux anges, soit auprès de Dieu, soit auprès des hommes, définissait en s'inspirant surtout du judaïsme certains états de rame après la mort, recommandait, après hésitation, la prière pour les défunts, et, conformément encore à Tesprit judaïque, se refusait à admettre l'éternité des peines.

Mais le résultat le plus sérieux qu'eurent ces controverses fut de retirer à Mahomet les appuis sur lesquels il comptait, et de le laisser isolé

disparus, qu'ils pouvaient rendre invisibles à volonté. On dit que lorsque Mahomet, las de Tobstination des Mecquois, tenta de venir prêcher rislamisme dans la petite ville de Talf, proche de la Mecque, une troupe de djinn vint Taborder aux portes de la ville et reçut son Coran; ce fut, au reste, le seul succès qu'il obtintence lieu.

La cosmographie zoroastrienne est extrêmement chargée d'êtres mythiques : dieux, principes éternels, demidieux, démons, génies. Il y a des génies des vertus, de la richesse, de l'obéissance, de la piété, et des génies d'autres choses moins abstraites, tels que ceux des cinq parties du jour, de la terre, de Tair, du vent, du fourrage et des métaux. C'est une population analogue à celle-là que Mahomet a fait entrer dans Tislam.

Les légendes sur la constitution du ciel et de l'enfer auxquelles il est fait allusion dans le Coran, paraissent dériver surtout de certaines traditions du judaïsme talmu-

avec sa propre pensée. Cet isolement, qui eût pu le tuer, le grandit : ne pouvant plus se considérer comme un prophète local chargé de rappeler à un peuple égaré des vérités connues, il se regarda comme étant envoyé par Dieu au monde pour y apporter une révélation supérieure aux révélations anciennes et plus complète. Il se trouva dès lors placé plus haut que Moïse et que Jésus, et il domina à la fois le judaïsme et le christianisme. Sans rompre tout à

dique. Nous avons étudié cette cosmographie bizarre dans un mémoire du Congrès scientifique international des Catholiques à Bruxelles {Fragments (V eschatologie musulmane, 1894), et nous avons joint à ce mémoire deux figures représentant le plan du ciel et de Tenfer et le dispositif du jugement dernier. On trouvera d'autres données sur ce sujet dans un ouvrage arabe d'Al-Gazali édité et traduit par L. Gautier : Al-Dourra al-Fakhira, la Perle précieuse ^ 1878.

Une tradition du môme ordre fort connue des Musulmai^ et citée dans le Coran (chapitre xvii) est le voyage nocturne de Mahomet au ciel. Une nuit, peu de temps avant sa fuite à Médine, Mahomet fut enlevé par une sorte de chimère nommée Borak, qui le conduisit à Jérusalem, le fit monter à travers les sept cieux jusqu'au trône de Dieu et le ramena à la Mecque. Le tout n'avait duré que le temps d'un clin d'œil.

fait avec les Juifs, auxquels Tunissait une grande affinité de génie, il se tint plus éloigné d'eux ; mais il brisa avec les Chrétiens qu'il ne parvenait point à comprendre : « Non, en vérité, s'écriait-il un jour en parlant de Jésus, Dieu ne peut pas avoir de fils ; Dieu ne peut pas engendrer. Lorsqu'il veut qu'une chose soit, il dit seulement : sois I et elle est. » L'opinion que la Trinité est un dogme polythéiste a persisté jusqu'à nos jours dans l'islam. Elle est un indice très remarquable de cette disposition d'esprit que l'on a appelé le simplisme et, en allemand die Einseitigkeit, des races sémitiques.

Mahomet perdit Khadidjah dans la dixième année de sa mission. Il perdit vers le même temps son oncle Abou Talib qui l'avait protégé. Il se trouva à partir de ce moment en butte à une hostilité croissante de la part des Mecquois. A Médine au contraire il recueillait des sympathies. Les Médinois travaillés par les influences juives, étaient mieux préparés que les Mecquois à le comprendre. La doctrine qu'il leur offrait, était un moyen terme entre le paganisme, dont ils commençaient à sentir l'insuffisance, et le

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judaïsme ou le christianisme jusqu^auxquels ils ne s'élevaient point. Quelques habitants de Médine vinrent le trouver secrètement et lui jurèrent fidélité jusqu'à la mort. Les Koréïchites ayant eu connaissance de la chose, en furent violemment irrités. Ils formèrent le projet de se saisir de sa personne. Mahomet résolut alors de quitter la Mecque, et avec tous ses partisans, il émigraàMédine.Ilavaitence temps-là cinquantetrois ans. C'est de ce jour que date vraiment l'essor de sa fortune et celui de l'islam. Aussi les Musulmans le choisirent-ils eux-mêmes, quelques années plus tard, pour origine de leur ère qu'ils appelèrent l'ère de l'hégire, c'est-à-dire de l'émigration.

La petite communauté musulmane, en s'installant à Médine, prenait l'apparence d'un embryon d'état. Il restait à l'organiser, à compléter sa doctrine, à lui donner des lois. Mais aussi, pour qu'elle pût se défendre et s'accroître, il faudrait lui donner des armes. La guerre se présentait comme devant être désormais l'une de ses fonctions vitales ; l'islamisme allait devenir une religion armée : il allait* enfin être lui-même.

Les guerres de l'islamisme commencèrent quelques jours après l'arrivée de Mahomet à Médine. Il ne faut pas se représenter ces premiers engagements qui suivirent Thégire autrement que comme des escarmouches entre tribus. L'objectif des Musulmans était de couper la route de la Syrie aux caravanes des Koréïchites, et en même temps de s'emparer de leurs marchandises. Mahomet formait un escadron de trente ou cinquante hommes, attachait son étendard à la lance du chef, et l'envoyait attendre auprès d'un puits, à quelques jours de marche de Médine, le passage de la caravane. L'escadron s'embusquait aux abords de l'eau, tandis que quelques hommes allaient en éclairenrs chercher des informations sur la marche du convoi. Quelquefois on apprenait qu'il était déjà passé. D'autres fois

on le voyait, mais, le trouvant bien défendu, on ne l'attaquait pas. Mahomet commandait en personne les expéditions les plus importantes. Dans celles-là même, le nombre des hommes qu*il mit en ligne dans les quatre premières années de Thégire, ne dépassa pas un millier. Deux combats de cette période restèrent fameux à régal des grandes batailles, dans l'histoire de rislamisme : ce sont ceux de Bedr et d'Ohod.

L'affaire de Bedr qui eut lieu dans la seconde année de Thégire, n'eut point d'autre prétexte que toutes les petites expéditions antérieures. Il s'agissait d'arrêter une caravane des Koréïchites, revenant de Syrie, que l'on avait manquée à son départ. 314 Musulmans combattirent autour des puits de Bedr contre 950 Koréïchites ; ils les mirent en déroute, leur ayant tué 70 hommes.

Cette défaite humilia les Koréïchites et leur laissa au cœur une grande rage. Ils s'allièrent à d'autres tribus et revinrent, l'année suivante, offrir le combat aux Musulmans sur le champ de bataille d'Ohod. Ils étaient trois mille hommes et 700 d'entre eux étaient revêtus de cuirasses. Abou Sofian les commandait. Ils avaient amené avec

eux leur principale idole que portait un chameau, et ils avaient placé derrière leurs lignes et devant leurs bagages, quinze de leurs femmes qui les excitaient par leurs cris. Mahomet était parti de Médine pour cette bataille avec des forces bien inférieures à celles des Koréïchites. Il avait eu, dit-on, de grandes appréhensions, et ce n'était que pour répondre aux vœux des plus braves musulmans qu'il avait décidé d'accepter le combat. La bravoure chez ces hommes était fort inégale. Il y avait parmi eux d'admirables héros tels, chez les Musulmans, que Ali, le futur khalife et Sad, le futur vainqueur des Perses, tels encore que Khalid, fils de Wélid, qui combattait dans cette journée avec les Khoréïchites, mais qui, bientôt après converti à l'islam, allait devenir l'un des principaux agents de ses conquêtes ; par contre, plusieurs autres redoutaient les grandes batailles, et, s'ils y assistaient, c'était en s'abritant derrière les roches et les ravins. Les plus riches étaient montés et portaient la cuirasse. Mahomet revêtait pour la guerre une double cuirasse très lourde. Les armes étaient la lance pour les cavaliers, les flèches pour les fantas-

sins/ le glaive pour tous. Ali tranchait de son glaive les cavaliers et les chevaux comme les héros de nos Gestes, et Sad tirait de Tare comme les archers de Crête.

Mahomet vint donc à Ohod à la tête d'une troupe d'un millier d'hommes, dont le tiers, conduit par un chef médinois ami des Juifs, fit tout d'abord défection. L'élan de la petite troupe musulmane fut cependant irrésistible ; les Koréïchites virent leur idole tomber à terre. Ils se retranchèrent derrière leurs bagages, et leurs femmes allèrent s'asseoir sur les collines, attendant qu'on les fît prisonnières. Mais les Musulmans ayant imprudemment attaqué les Koréïchites dans leur camp, ceux-ci les chargèrent avec vigueur et les repoussèrent jusqu'au centre du champ de bataille. Beaucoup de musulmans, effrayés, s'abritèrent. Vahomet resta au milieu des plus braves, priant et les exhortant, leur promettant le paradis. Plusieurs tombèrent. Lui-même fut atteint de plusieurs coups, renversé de cheval et blessé à la bouche. Les Koréïchites devinrent maîtres de tout le champ de bataille. Leurs femmes y descendirent pour voiries Musul-

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mans morts. La farouche Hînd, la femme d*Aboa Soâan, leur trancha de sa main le nez et les oreilles. Elle fit ouvrir le corps de l'un d'eux qui avait été le meurtrier de son père à la journée de Bedr, et elle lui mâcha le foie. Les deux partis passèrent la nuit dans leurs camps. Le lendemain, ils pensèrent à recommencer le combat ; mais, se sentant las, ils convinrent de se rencontrer l'année suivante auprès des puits de Bedr, et ils se séparèrent.

La rencontre projetée pour Tannée qui suivit la journée d'Ohod, n'eut pas lieu. Mais deux ans après cette bataille, une ligue se forma contre les Musulmans dont le prestige et la force s'étaient beaucoup accrus, et qui devenaient menaçants pour toute la région de Médine. Cette coalition comprenait les Koréïchites, des tribus juives qui, après l'affaire de Bedr, s'étaient déclarées hostiles aux Musulmans, et diverses tribus arabes, païennes ou chrétiennes. L'armée des coalisés s'avança contre Médine. Mahomet n'avait pas d'assez grandes forces à lui opposer, et la communauté musulmane fut dans une extrême angoisse. L ingéniosité d'un persan la

sauva. Cet homme conseilla à Mahomet de creuser devant Médine un long fossé contre lequel se hriserait Télan des assaillants. Son plan fut exécuté. Les coalisés arrêtés par le fossé, demeurèrent en ligne devant, n'osant prononcer d'attaque ; les Musulmans restèrent derrière, n'osant risquer de sortie. A.près que cette expectative eut duré quatre ou cinq semaines, plusieurs des tribus coalisées retournèrent dans leurs pâturages. Les autres attaquèrent les MiFSulmans et furent battues.

Après les grandes affaires de Bedr, d'Ohod et du Fossé, l'activité guerrière des Musulmans ne fit que croître. Elle se dépensa en une quantité de petites expéditions que Mahomet dirigea en personne ou envoya sous le commandement de ses lieutenants, contre diverses tribus arabes ou juives. Ayant été constamment vainqueur dans tous ces combats, il vit enfin sa suprématie établie sur toute la région de Médine.

Pendant que l'islamisme devenait ainsi une puissance militaire, il continuait à se développer en tant que religion. Chaque circonstance nouvelle où se trouvait la communauté déterminait

une intervention de l'esprit et la révélation de quelques versets ou d'un chapitre entier du Coran. Il y a lieu de croire que Mahomet n'était plus sujet alors aux accidents nerveux qui avaient été si violents dans les débuts de sa vie prophétique ; la plupart de ses révélations devaient maintenant être fictives. Néanmoins il tenait à demeurer toujours, au moins en apparence, sous l'action de cette force mystérieuse que, à la Mecque, il avait appelée l'esprit saint, et qu'il appelait à Médine, l'ange Djibrîl ou Gabriel. Ce même esprit continuait à être l'auteur de tous les préceptes religieux et législatifs qui venaient s'ajouter au Coran.

Avant de mettre le pied dans Médine, Mahomet avait construit la première mosquée, dans la petite localité de Koba. Le mihrabj c'est-à-dire le fond de Tabside, en était tourné vers le temple de Jérusalem. Après l'affaire de Bedr, l'inimitié des Juifs contre les Musulmans étant devenue manifeste, Mahomet avait voulu effacer de sa liturgie ce qui paraissait être une flatterie à l'égard du judaïsme, et un jour qu'il présidait la prière, il s'était retourné entre deux génu-

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flexions, de la direction de Jérusalem vers celle de la Mecque. C'est depuis cet instant que tous les Musulmans se tournent pour prier vers la sainte Kabah de la Mecque. Vers le même temps Mahomet achevait de fixer le rituel de la prière quotidienne, divisée en cinq offices répartis de Taurore à la nuit ; il donnait les règles des ablutions qui doivent précéder ces offices ; il établissait les lois du jeûne dans le mois de ramadan ; et il instituait Tappel à la prière d'après un songe, dit-on, qu'avait eu l'un de ses compagnons. Ce rite singulier qui substituait les minarets aux clochers et la voix grêle, mais pénétrante de l'homme, au tintement et au fracas du bronze, est l'un de ceux qui expriment le mieux la poétique grandeur et la simplicité du dogme musulman.

Les diverses parties de la législation musulmane s'élaboraient^ selon que le réclamaient les circonstances. Après avoir été vainqueurs dans tant de combats, les Musulmans se trouvèrent possesseurs en butin et en terre, de richesses considérables. Mahomet fixa sous l'inspiration de l'esprit, les règles du partage du butin. Il en

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retint pour lui le cinquième, dont il fit, d'ailleurs un assez noble usage. Il décréta que le butin obtenu sans coup férir serait soustrait à cette loi de partage et demeurerait bien indivis de la communauté musulmane. A ces règles il ajouta celle de l'aumône légale. Il posait ainsi les premières assises du code de la propriété.

Parmi les expéditions qu'il envoyait, quelquesunes avaient pour but de châtier un crime commis contre sa personne ou contre la commumunauté. On atteignait les auteurs du délit, et on leur infligeait un châtiment qui était presque toujours la mort, bien que sous diverses formes. Des Arabes ayant tué l'un des bergers du prophète eurent les yeux crevés, les mains et les pieds coupés, et furent abandonnés, mourant de soif, sur le sable du désert Un renégat de l'islamisme qui se plaisait à composer des satires contre Mahomet et à les faire chanter par deux esclaves, fut mis à mort avec les deux jeunes filles. De semblables précédents fondaient le code pénal.

De nombreux musulmans étaient tombés sur les champs de batailles. On n'avait point partagé

leurs successions sans avoir consulté le prophète. Celui-ci, selon les conseils de Tange, avait donné quelques lois de partage très courtes, qui, développées par les arithméticiens, constituent dans l'islam le code des successions.

Quant au code matrimonial, les circonstances permettant de Télaborer n'avaient point fait défaut. Depuis que Mahomet avait perdu Khadidjah, il avait épousé d'année en année plusieurs autres femmes, dont le nombre se monta finalement à quatorze *. La mieux aimée fut Ayéchah fille d'Abou Bekr. Elle était entrée dans la maison de Mahomet à Tâge de sept ans, peu de temps après la mort de Khadidjah ; lorsque le

< Les femmes du prophète les plus coQQues après Khadidjah et Ayéchah, soat : Hafsah, la fille du Khalife Omar ; — Oumm-Habîbah, la fille du chef Koré'ichite Abou-Sofian ; — Zélaab, fille de Khozeimah, que sachante fit surnommer la Mère des pauvres^ Oumm el-Masakin, et qui ne vécut après son mariage que deux mois ; — Marie la Copte, esclave envoyée en présent par le gouverneur de l'Egypte ; — Safiah, fille de Hoyay fils d'Akhtab, captive juive de la race d'Aaron, tombée aux mains des Musulmans dans la prise du château juif de Kha'ibar. Mahomet fit trancher la tète à son mari Kinanah. — Toutes les femmes que Mahomet épousa, sauf Ayéchah,

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prophète mourut âgé de 63 ans, Ayéchah en avait dix-huit. Les femmes paraissant souvent alors sur les champs de bataille, tombaient aux mains du vainqueur comme les bagages et étaient partagées comme le butin. Tous ces exemples fournis par les campagnes de Tisla misme primitif, sont entrés dans le Coran ou dans la tradition, et ont force de loi dans l'islam. Enfin le prophète ébauchait une sorte de code de la guerre ou de théorie du droit des gens. Il fut parfois cruel, il ne le fut point toujours. Une tribu juive s'étant rendue à discrétion, on massacra, dans un esprit de vengeance, tous les hommes en état de porter les armes au nombre de sept cents, et on emmena en captivité les femmes et les enfants. Par contre d'autres tribus juives sortirent de leur château avec les hon-

avaient eu des maris avant lui. 11 eut de Marie la Copte, un fils nommé Ibrahim qu'il perdit. En dehors de ce fils il n'eut d'enfant que de Khadidjah ; elle lui donna quatre garçons qui moururent en bas âge et quatre filles : la célèbre Fatimah mariée au Khalife Ali, — Rokaya et Oumm Koltoum, mariées toutes deux au Khalife Otman, — et Zeinab mariée à Aboul-As. — Le prophète donna à toutes ses femmes le rang d*épouses légitimes.

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neurs de la guerre, emportant une partie de leurs biens. Le prophète blâma un de ses lieutenants qui avait mis le feu à des jungles où des infidèles s'étaient réfugiés. Il était considéré de même comme un acte peu louable de couper les palmiers d'une tribu ennemie. Un soldat musulman en expédition ne devait pas oublier qu'il pouvaitêtre aussi un missionnaire. Sa méthode d'apostolat était celle que nous voyons encore pratiquée de nos jours dans certaines provinces de l'empire ottoman. Il menaçait l'infidèle de son glaive et lui disait : «Rends témoignage de l'unité de Dieu ou tu es mort. » Si l'infidèle donnait le témoignage qu'on requérait de lui, il était défendu de conserver aucun doute sur sa sincérité *.

La puissance de Mahomet, six ans après l'hégire, était devenue considérable. Le prophète osa

1 Aux préceptes que nous avons indiqués comme étant fondamentaux dans l'islam, il faut encore ajouter la circoncision et la prohibition du vin. La circoncision est d'origine judaïque. La défense de boire du vin et des liqueurs fermentées fut promulguée dans la quatrième année de Thégire. Ce précepte est l'un de ceux qui durent paraître le plus pénibles aux Musulmans et l'on peut s'étonner que, en général et jusqu'à nos jours, ils l'aient

s'avancer jusqu'aux portes de la Mecque dans le désir de visiter la Kabah. On ne le lui permit point encore. Mais il passa un traité avec les Koreïchites d'après lequel il lui serait permis d'accomplir le pèlerinage l'année suivante, pacifiquement selon ses vœux. Il revint à Médine et il acheva de réduire les Juifs qui, depuis cinq ans, lui opposaient une résistance acharnée. Il les assiégea dans leurs derniers châteaux ; la plupart ne se rendirent qu'après une défense opiniâtre ; d'autres demandèrent la paix. 11 laissa à ceux-ci leurs terres en exigeant d'eux un tribut. Il expulsa les autres de la Péninsule arabique. Ces vaincus firent preuve d'une grande force d'âme. Ils partirent pour l'exil comme pour une fête. Ils sortirent des châteaux en brillant appareil. Leurs vieillards devant eux portaient les écritures ; leurs femmes, parées de

si rigoureusement observé. Quelques poètes cependant se permirent, aux origines de Tislam. de se plaindre d'une abstinence qui refroidissait leur inspiration, et ils regrettèrent Theureux temps de « l'ignorance m où ils buvaient le vin, parfumés et vêtus de manteaux riches, autour des tables des tavernes.

bijoux d'or, de voiles chamarrés et de robes au safran, marchaient et dansaient au son des tambourins. Ils passèrent devant les armées musulmanes, puis s'enfoncèrent dans le désert en de très longs exodes, pour remonter vers la Syrie *, Lorsque le prophète se vit souverain de Médine et traité comme tel à la Mecque, 11 détourna un instant ses regards de l'Arabie et les reporta

1 Les Juifs auxquels Mahomet avait permis de rester sur leurs terres moyennant une redevance, en furent expulsés ultérieurement au temps du Khalife Omar. Ce Khalife prit cette décision pour obéir à la parole du prophète qui avait dit dans sa dernière maladie : » Il ne faut pas qu*il subsiste deux religions dans la péninsule d* Arabie. » Il faut croire cependant que le décret d'expulsion rendu par Omar ne lut pas complètement exécuté ou que les Juifs revinrent en Arabie, car les voyageurs aux diverses époques y ont signalé la présence do colonies juives dans les villes et de tribus juives dans les montagnes. Voyez à ce sujet V Arabie contemporaine par le Bo« d'Ami, p. 143 ; 1868.

On connaît la haine toujours persistante des Musulmans contre les Juifs ; cette haine peut avoir diverses causes ; mais sans doute elle est, au point de vue historique, l'expression continuée du dépit que causa à Mahomet l'oppoeition des rabbins juifs sur Tappui desquels il avait compté.

Omar, qui avait voulu expulser de TArabie tous les non

sur les contrées voisines. Ayant pris un sceau sur lequel il fit graver : « Mahomet, envoyé de Dieu, » il écrivit au roi de Perse, à l'empereur des Grecs, au gouverneur d'Egypte, au Négus d'Abyssinie et à d'autres princes, pour les inviter à embrasser sa foi. C'était une notification officielle de la naissance de l'islamisme ; elle fut accueillie avec mépris par ces puissances qui, presque toutes, bientôt, allaient s'effondrer sous ses armes.

L'époque vint, dans la septième année de l'hégire, où Mahomet devait accomplir le pèlerinage de la Mecque, selon le traité passé avec les Koréïchites. La ville sainte des Arabes lui ouvrit ses portes. Il y rentra une première fois en prophète, et y passa trois jours occupé seulement d'actes religieux. L'année suivante son prestige et sa force s'étant encore accrus, il

croyants, fut assassiné par le seul chrétien à qui il avait permis de vivre librement dans celte région. Cet homme, nommé Abou Loulouah, était un artisan habile dans divers métiers ; on lai avait imposé une taxe pour chacun de ces métiers ; et c'est pour se venger de cette capitation qu'il trouvait trop lourde, qu'il poignarda Omar.

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revint devant la Mecque à la tête de dix mille musulmans. La ville ne fit point de résistance, Il y rentra pour la seconde fois, en conquérant, et après avoir satisfait à quelques vengeances, il y établit l'islam dans son centre.

Le sacré sanctuaire de la Kabah dans le mur duquel était encastrée la pierre noire, était vénéré par les Arabes de temps immémorial.

Les polythéistes y avaient placé des idoles et la pierre noire elle-même, bolide tombé jadis près de la Mecque, n'était autre chose qu'un fétiche. Mahomet n'avait jamais cherché à enlever à la Mecque sa fonction de centre politique et religieux. S'il avait pensé à orienter vers Jérusalem les aspirations pieuses de ses partisans, il avait été, comme nous Tavons vu, bientôt amené à changer ce dessin. Mais il avait fort habilement tissé autour de la Mecque et de son temple une série de légendes capables de justifier leur consécration comme ville sainte et comme sanctuaire de l'islam. La Mecque, c'avait été à l'origine de l'humanité le lieu où s'étaient retrouvés Adam et Eve, égarés après la chute. Des anges y avaient apporté du ciel pour Adam

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lin pavillon qui avait été la première Kabah. Plus tard lorsqu^Agar, chassée par Abraham, s'était arrêtée dans le désert avec Ismaël torturé par la soif, c'était encore sur remplacement de la Mecque qu'elle était parvenue ; et Fange qui lui était apparu avait ouvert pour Ismaël le puits sacré de Zemzem. Mais les polythéistes avaient profané ces lieux. Ils avaient introduit des idoles jusque dans le temple du Dieu unique. II fallait effacer cette souillure. Et le Prophète ordonna d'abattre les idoles dressées dans la Mecque et autour de la Kabah ; mais on ne toucha point à la pierre noire ; et la superstition qui s'attachait à elle, comme un débris du paganisme, s'introduisit dans l'islam. Des expéditions furent envoyées dans toute la région pour abattre les idoles spéciales aux diverses tribus ; c'étaient des pierres, des arbres, des souches informes. Elles furent consumées ou brisées, et l'on vit sortir d'elles, disent les traditions, les esprits qui les habitaient, sous des formes fantasmatiques.

Mahomet ne fixa pas sa résidence à la Mecque ; d'ailleurs le mouvement de conquête était

commencé ; et après chaque succès qu*obtenait le prophète, on voyait sa pensée grandir. Tout en continuant à lancer sur divers points de TArabie des expéditions contre des tribus encore rebelles, il revint vers le Nord et s'avança en

personne jusqu'aux confins de la Syrie afin d'entreprendre la lutte contre les armées grecques. On ne se battit pas cette fois. Mais le prophète entretint une correspondance avec Héraclius qui était alors en Syrie. Il redescendit vers Médine, échappa à un attentat, et rentra dans sa ville en triomphateur.

Il retourna à la Mecque, un an après la conquête et y présida lui-même le pèlerinage avec une très grande solennité. 11 y amena toute sa maison et soixante-dix chameaux destinés au sacrifice. Il vint de toute l'Arabie une foule énorme pour le voir. Le prophète égorgea les victimes, accomplit le premier tous les rites du pèlerinage et en précisa les lois ^ Il parla au

1 Les règles et rites du pèlerinage ont été maintes fois exposées par les docteurs musulmans. Le vojageur hollandais Snouck-Hurgronje a décrit de visu les fêtes du pèlerinage dans son ouvrage intitulé : Het mekkansche

peuple sur le mont Arafat. « Les temps sont accomplis, dit-il, après lesquels les planètes et toutes les étoiles sont revenues au point d'où elles ont commencé à se mouvoir au jour de la

Festy 1880. Le Bo° d'Avril a traité le même sujet dans son livre sur V Arabie contemporaine déjà cité. Un autre bon recueil des lois du pèlerinage est l'ouvrage de d'Ohsson : Tableau général de Vempire othoman, première partie^ t. III, 1788.

Nous rappelons les préceptes essentiels du pèlerinage. L'époque consacrée à ce rite va du premier jour du mois de dou'l-kadeh jusqu'à la fête de Beyram ou fête des sacrifices qui commence le 10 de dou 1-hiddjeh et dure quatre jours. Le pèlerin prend d'abord le manteau d'ihram ; c'est un grand voile de laine blanche, symbole de pénitence. 11 doit en être revêtu avant l'arrivée sur le territoire sacré. On entre dans le territoire sacré en chantant des cantiques ; les femmes ne doivent pas hausser le ton pour ne pas troubler les hommes. En arrivant à La Mecque on se rend droit à la Kabah ; on va à Tangle du sanctuaire où est encastrée la pierre noire et on la baise ; si la foule est trop compacte, on touche la pierre du bout de son bâton, que Ton baise ensuite. On tourne sept fois autour de la Kabah, en ayant le sanctuaire à sa gauche ; on visite certains points auxquels sont attachés des souvenirs du patriarche Abraham ; puis on va se loger.

L'approche de la fête des sacrifices est annoncée le 7 de dou'l-hiddjeh. Le 8, les pèlerins se rendent à la

création », indiquant par là, à la fois le terme de sa mission et le début d'une ère nouvelle *. Puis il parla de Dieu, il résuma tout son enseignement, il conjura les hommes de rester

vallée de Mina. Le 9, ils vont à la montagae d'Arafat où Abraham reçut Tordre d'immoler Isaac Le 10, ils reviennent à Mina ; ils passent devant un lieu où ils jettent chacun sept pierres, en mémoire de celles qu'Abraham lança contre le démon qui lui conseillait de ne pas immoler Isaac. Puis ils sacrifient leurs bétes dans Mina, moutons, bœufs ou chameaux Après le sacrifice ils se font raser la tête. Ils reviennent ensuite à la Mecque où ils répètent les mômes cérémonies qu'au jour de -leur arrivée. Ils boivent de Teau de Zemzem ; et ils s'en vont après le quatrième jour Je la fête, pour ne pas perdre, par un séjour trop prolongé, la dévotion et le respect des lieux saints.

Tout musulman doit faire le pèlerinage au moins une fois dans sa vie. Ceux qui l'ont tait reçoivent le titre de Hadjiy pèlerin. Les femmes doivent y être accompagnées. Les souverains mus'ilmans faisaient autrefois le pèlerinage en personne. Haroun Al-Rachid le fit huit fois ; les sultans, maintenant, ne le font plus que par des représentants.

1 Ces paroles du Coran faisaient aussi allusion à une réforme du calendrier que Mahomet avait accomplie, en abolissant la coutume des Arabes de la Mecque d'intercaler des mois supplémentaires, pour mettre l'année lunaire d'accord avec l'année solaire. On sait en effet

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attachés à la croyance au Dieu unique et à la parole de son prophète. Il leur recommanda d'être fidèles à la prière et de vivre les uns avec les autres comme des frères. Et il leur fit ses adieux. Il était arrivé, disait-il, au terme de sa vie, et il ne ferait plus d'autre pèlerinage avec eux. Il disait cela d'une voix très forte et ceux qui Tentendaient étaient émus. « Mais voici ce que je vous laisse, ajouta-t-il : je vous laisse des versets clairs et positifs, le Coran révélé d'en

que Tannée musulmane est réglée sur le cours de la lune et qu'elle est plus courte que notre année réglée sur le cours du soleil. Cette intercalation pouvait donc être utile, et il ne parait pas que cette réforme de Mahomet ait été fort heureuse.

Il existait chez les Arabes avant Mahomet une espèce de trêve de Dieu ; je veux dire qu'ils ne se battaient pas pendant certains mois qu'on appelait les mois sacrés. Le prophète consacra cette coutume. Les mois sacrés dans rislam furent au nombre de quatre ainsi disposés : vingt jours de dou'l-kadeh, dou*l-hiddjeh, moharrem, safar et dix jours de rébi premier ; c'est-à-dire que les quatre mois s'étendaient sur le temps du pèlerinage et sur les mois suivants. Cette loi ne put malheureusement pas toujours être maintenue.

L'ère musulmane ou ère de l'hégire fut fixée 17 ans après rhégire, sous le khalifat d'Omar.

haut; » et, à la fin, comme s'il cherchait encore en sa mémoire quelque révélation ouhliée :

« hommes ! demanda-t-il, ai-je bien accompli toute ma mission? » et toute la foule répondit : « Oui tu Tas accomplie ! )>

En effet Tislam était alors achevé. Les dogmes avaient été élaborés à la Mecque, les lois et les rites Tavaient été dans les dix années ie lutte écoulées depuis Thégire. L'Arabie était conquise. La ville sainte avait été donnée à l'islam. La religion du prophète était descendue de la spéculation dans la pratique ; des milliers d'hommes l'observaient ; des traditions et des exemples en expliquaient les lois. Une union profonde s'était établie entre les membres de la communauté musulmane. Leurs âmes s'étaient élevées. Le sentiment d'une force nouvelle née en eux avait grandi leurs cœurs, fortifié leur foi et suscité dans leurs esprits des ambitions naguère inconnues. Chacun de ces hommes qui autrefois enfermait ses aspirations dans les limites étroites de la vie de clans et consumait son activité dans le cadre restreint du désert, appartenait maintenant à une société plus vaste

que le clan et portait en lui une force dont l'action devait fatalement éclater bien au-delà des limites du désert. Chacun d'eux était auparavant le chevalier perdu de quelque obscure tribu, l'inutile croyant d une idole inconnue ; il était maintenant le soldat d'un grand peuple et l'apôtre d'une grande foi. Vraiment ces hommes à qui Mahomet adressait ses adieux sur les pentes de l'Arafat, avaient reçu de lui d'admirables dons et de sublimes révélations : le don d'une foi plus haute et d'une patrie plus large, la révélation de leur vertu comme croyants et de leur force comme nation. Et lorsque le prophète leur demandait : « Ai-je accompli toute ma mission? » il était bien juste qu'ils répondissent : « Oui, tu l'as accomplie ! »

Le Prophète rentra à Médine et employa tous ses eiforts à la préparation de la guerre contre .'empire grec. Au moyen des aumônes légales et volontaires, il organisa une armée et il en confia le commandement à un jeune homme de dix-huit ans, dont le père avait été tué dans un petit combat aux frontières de Syrie. La maladie le saisit tandis qu'il vaquait à ces prépara-

tifs. Se sentant atteint sans espoir de guérir, il accepta la mort avec simplicité. Il demanda à ses femmes la permission de passer le temps de sa maladie dans l'appartement d'Ayéchah, puis il chargea Abou Bekr de présider la prière à sa place. Il fut malade plusieurs semaines, pendant lesquelles on tint la foule à Técart. Un jour, il se rendit à la mosquée voisine de l'appartement d'Ayéchah, où Abou Bekr faisait la prière avec les hommes. Il ordonna à Abou Bekr de rester sur la chaire, et lui-même, pâle, affaibli, le front enveloppé d'un bandeau, il s'assit sur le sol. Il parla. « La mort, dit-il, est une nécessité à laquelle nul ne peut se soustraire ; mais il viendra après la mort un jour de jugement et de réparation, dans lequel il n'y aura de faveur pour personne. Que si j'ai commis une injustice envers quelqu'un, il réclame contre moi maintenant, et je lui rendrai justice. Que si je dois quelque chose à quelqu'un, il redemande ce qui lui est dû ; que si j'ai frappé quelqu'un, il me frappe. »

Un homme éleva la voix et dit « : Tu m'as frappé de ton fouet dans telle marche, dans telle expé-

dîtion ; je veux te rendre un coup pour ce coup ». La foule fut émue de pitié. Mais Thomme prit un fouet, et, étant venu tout près du prophète, il se pencha sur sa poitrine et Tembrassa en fondant en larmes. Le prophète ne pouvant plus se soutenir assis, rentra dans Tappartement. Sa âèvre ayant ensuite augmenté il dicta les dispositions que Ton devrait prendre pour son ensevelisse • ment. Le 13 de rébi au matin, il parut aller mieux; il fit quelques pas jusqu'à la porte de la mosquée, mais n'y rentra point. Il revint dans sa chambre et s'assit auprès d'Ajéchah. Elle lui attira la tête sur son sein ; il sembla s'y endor mir. Lorsqu'il fut resté quelque temps ainsi, — c'était avant l'heure de midi, — il fit un mouvement ; la sueur coula de son front ; il ouvrit la bouche, jeta un soupir et rendit l'âme.

Mahomet avait fondé une théocratie. En s^étendant sur la surface du globe, son œuvre allait croître selon les deux sens qui sont inclus dans ce mot de théocratie : selon le sens temporel et selon le sens religieux. Il nous faut maintenant indiquer les principales phases de ce double développement.

Au point de vue temporel, Mahomet avait été chef absolu, souverain autocrate. Il était le prophète, le révélateur, le fondateur ; nul n'eût pu lui disputer la prééminence. Cependant il ne se regardait point comme étant un homme d'une autre essence ni d'une antre caste que le reste des Musulmans. Le sentiment d'égalité et de fraternité qu'il avait introduit entre les membres de la communauté musulmane s'appliquait

même au prophète. Au reste c'était là encore un sentiment d'origine judaïque. Jamais aux yeux des Juifs les rois et les prophètes n'ont été des hommes possédant sur leurs concitoyens une supériorité intrinsèque ; ils n'ont été que des chargés de pouvoir ou des chargés de mission. Les Juifs n'ont pas déifié leurs rois ni canonisé leurs prophètes. Ils n'ont point élevé de temple à Moïse ni d'autel àEzéchiel.

Lacommunauté musulmane était donc organisée comme une république régie par un seul chef.

C'était ce que l'on pourrait appeler, d'après le sens étymologique des mots, une république monarchique. Ce n'était pas une république où le peuple se gouverne lui-même, ce que l'on nomme une république démocratique. Le monarque de cette république avait été pour la première fois élu par Dieu lui-même. L'élu de Dieu étant mort, qui serail^il à l'avenir? Sans doute si Mahomet eût désigné son successeur, son choix, sans toutefois obliger le peuple, aurait du moins déterminé son acceptation.

Mais Mahomet, malgré les intrigues, n'avait désigné personne, et n'avait même indiqué aucun

LE MAHOMÉTISMË 65

mode d'élection. Il avait seulement demandé que Ton laissât la présidence de la communauté à un Koréïchite. Il est probable, si Ton en croit certaines traditions, que dans sa pensée intime, Mahomet avait voulu remettre au sort des armes le soin de désigner son successeur. Il aurait admis ainsi la guerre civile comme un moyen légitime de fonder un gouvernement.

Cette pensée en effet se répandit dans l'islam. Elle commença à y agir au moment où le prophète venait de rendre le dernier soupir. Sou corps n'étant pas encore lavé, tandis que la foule pénétrait pour le voir dans l'appartement d'Ayéchah, des groupes de musulmans qui n'étaient point Koréïchites se réunissaient sous le portique de la maison des Bénou Saadah, et tentaient d'élire l'un d'eux Sad fils d'Obadah. Abou Bekr, le père d'Ayéchah et le beau-père du prophète, fut appelé par les femmes pour ensevelir le corps ; mais, laissant à d'autres ce soin, il se hâta de se rendre parmi les Musulmans assemblés. Ali, le cousin germain et le gendre du prophète, resta auprès du mort. Il y eut grand tumulte dans la maison où se faisait l'élection ;

66 LR MAHOMÉTISMB

on fut sur le point d'en venir aux mains. A la fin, la candidature de Sad fut écartée et Ton proclama Abou Bekr. Lorsqu*Ali étant sorti de la chambre du prophète, vit occupée par Abou Bekr la place à laquelle il pensait lui-même avoir droit, comme le plus proche parent de Mahomet, il en eut un grand dépit. Il adressa à Abou Bekr de vives récriminations, auxquelles celui-ci se contenta de répondre : <( Ce que tu dis est juste ; mais j'ai accepté le pouvoir pour détourner la guerre civile. »

Il est donc évident que la naissance, aux jeux des Musulmans, constituait bien un droit, mais non un droit absolu ni parfaitement réglé, et que ce droit était primé par celui qui naissait de Télection.

Abou Bekr prit le titre de Khalife, c'est-à-dire successeur du prophète de Dieu. Il ne régna qu'un an et désigna lui-même par écrit son successeur. Ce fut Omar. Le droit né de cette désignation fut considéré comme réel ; mais le choix dut encore être soumis à la ratification de la communauté. Lorsque le khalife Omar fut frappé par ses assassins, il imagina un quatrième

moyen de transmission du pouvoir. Il nomma uu conseil de six électeurs qui devraient parmi eux choisir son successeur ; il leur imposa un règlement contenant cette clause ingénieuse bien qu'un peu barbare, que, après Télection, les membres de ce conseil composant la majorité égorgeraient les membres de la minorité. Mais cet article ne fut pas appliqué. L'un des six offrit de renoncer à son droit d'éligibilité à condition que les cinq autres renonceraient à leur droit d'électeurs. Sa proposition ayant été acceptée, il désigna seul le khalife, qui fut Otman. Otman fut à son tour assassiné et après lui commença entre les partisans d'Ali et ceux de Moawiah, une lutte dont nous reparlerons dans la seconde partie de cette étude, au terme de laquelle Moawiah resté vainqueur fonda la dysnastie des Omeyades.

Pendant ce temps, l'empire musulman était devenu immense. Des révoltes qui s'étaient produites en Arabie à la mort du prophète avaient été comprimées V. Puis les armées musulmanes

1 II fte leya au moment de la mort de Mahomet plasieurs faux prophètes qui séduisirent les Arabes et parti-

s'étaient lancées sur l'empire grec et avaient chassé Héraclius de la Syrie, s'étaient jetées sur la Perse et avaient détruit l'empire des Chosroës, s'étaient répandues sur l'Egypte et en avaient fait une province arabe. Ce prodigieux mouvement de conquêtes qui paraissait être la réalisation des paroles du prophète, qui, tel qu'un signe de Dieu, entretenait dans les âmes la foi et l'enthousiasme, qui satisfaisait en même temps le prosélytisme religieux des masses musulmanes et leurs ambitions guerrières, tout ce grand mouvement allait se continuer encore jusqu'au moment où l'immense marée musulmane, comme à bout d'élan, allait, à plusieurs siècles, d'intervalles se heurter aux grandes forces

culièrement les nomades, en leur proposant des doctrines licencieuses et en les invitant à ne plus payer Taumône légale. Beaucoup de tribus furent sur le point à ce moment d'abandonner Tislam. Les lieutenants d*Abou Bekr les soumirent. Il s'éleva aussi une prophétesse du nom de Sadjah qui avait habité dans la tribu chrétienne de Taglib ; elle épousa Mosallimah, Tun de ces faux prophètes, après l'avoir vaincu dans la discussion ; elle resta trois jours avec lui, puis retourna chez les hommes de Taglib. On dit qu'elle mourut dans l'islam. Mosallimah fut vaincu et tué par les Musulmans.

chrétiennes, aux Francs de Charles Martel, aux Hongrois de Jean Huniade, aux Albanais de Scanderbeg, aux galères de Lépante, qui marqueraient enfin son terme et le moment de don reflux.

Il n'était plus possible que la main d'un seul homme régît ce colossal empire. L'insuffisante organisation qu'il tenait de son fondateur, les germes de discorde qui avaient été semés en lui dès l'origine, la diversité de génie et de tendances des multiples races dont il était formé, son immensité même hors de toute proportion avec la puissance administrative dont il disposait, toutes ces causes devaient tôt ou tard amener sa désagrégation. Les trois premiers Khalifes avaient été à peu près universellement reconnus. La doctrine musulmane leur adjoignit Ali, bien que son règne n'ait été qu'une longue guerre civile, à cause de l'importance de son rôle dans les premières années de l'islam, et elle donna à la période où régnèrent ces quatre Khalifes le nom de Khalifat parfait. Elle admit ensuite, s'autorisant d'une parole prêtée par la tradition au prophète lui-même, qu'il n'y aurait plus après ce

70 LE mahomêtismh:

temps que violence et usurpation ; mais elle reconnut néanmoins à plusieurs de ces pouvoirs fondés sur la force, une véritable légitimité. L'orthodoxie considéra comme étant les continuateurs des premiers Khalifes et les présidents légitimes de toute la communauté musulmane, les Omeyades puis les Abbassides qui leur succédèrent après un siècle, et enfin les Ottomans. Chacune de ces dynasties arriva au pouvoir par la violence, et non par Télection du peuple ; mais elles s'entourèrent d'un grand prestige aux yeux des foules en se rendant maîtresses des villes saintes de Médine et de la Mecque et de toute la terre du Hedjaz. En définitive, la transmission des droits et de la qualité de Khalife s'est faite dans le cours de l'histoire musulmane, par la voie des armes, et la doctrine de l'islam s'est fixée à ce qui paraît avoir été la pensée de son prophète, à savoir que, en matière politique, la force fonde la légitimité.

Au point de vue religieux, rislamisme se développa en trois sens : il parfit sa législation, il raisonna son dogme, il adopta une mystique.

La théocratie qu'était l'islam ne se scinda jamais au point que le pouvoir religieux y devînt distinct du pouvoir civil, ni la législation, indépendante du dogme. L'islam n'eut point un chef religieux à côté de son chef politique, il n'eut point de pape, il n'eut point de sacerdoce, point d'église enseignante et infaillible, point d'assemblée pour fixer sa doctrine, point de synode ni de concile. L'islam n'eut que son Coran. Mais un livre seul, c'est peu de chose. On peut en discuter le texte, on peut l'interpréter diversement. Quelle fut donc l'islam la garantie du livre ; quel fut le critérium de l'orthodoxie?

La manière dont l'islamisme assura l'intégrité

72 LE MAHOMBTISME

de son livre fut simple. A la mort de Mahomet le Coran n'existait qu'à l'état fragmentaire. On en avait des chapitres écrits sur des tablettes, des feuilles de palmier ou des pierres ; il y avait aussi certains musulmans que Ton appelait les porteurs du Coran : C'étaient ceux qui savaient par cœur d'assez longs morceaux de la prédication mahométane. Peu de temps après la mort du prophète, sous le Khalifat d'Abou Bekr, il périt dans une bataille beaucoup de ces porteurs de la révélation, et Omar, craignant qu'elle ne se perdît tout-àfait, conseilla au Khalife d'en faire rassembler les fragments. On chargea de ce soin un jeune homme du nom de Yézid, fils de Tabit, .qui avait été secrétaire du prophète. Sa rédaction, assez imparfaite, ne fut pas imposée comme officielle. D'autres fragments rédigés ou gardés de mémoire n'étaient pas conformes à la recension de Zéïd. Il y eut des contestations sur ces textes, et ces disputes exégétiques fussent devenues un danger sérieux pour l'islam si le troisième Khalife, Otman, n'y avait mis un terme. Ce Khalife fit réunir les principaux exemplaires du Coran. On en fit une recension, en prenant pour base

Texemplaire de Zéïd, possédé alors par Tune des veuves du prophète, Hafsah. Ce travail fini, on détruisit tous les exenaplaires à l'exception de celui de Hafsah ; mais ce dernier périt aussi quelque temps après à Médine. Le texte recensé sous les ordres d'Otman fut alors déclaré officiel, et Ton en envoya des copies dans toutes les provinces. Le Khalife avait ainsi, de sa propre autorité, tranché tous les problèmes de Texégèse du Coran, et imposé du saint livre une rédaction déclarée canonique. Malgré Timpopularité qui s'attachait à la personne d'Otman, son œuvre ne souleva point de protestation vive et sa recension fut au bout de peu de temps unanimement acceptée dans Tislam.

Ainsi fut fixé le texte du livre. Quant à son interprétation elle se fonde surtout sur la tradition. La tradition est dans l'histoire et dans la religion musulmane un élément d'une importance considérable. Une multitude d'anecdotes, de paroles, de révélations, qui ne sont pas consignées dans le Coran, furent transmise s aux Musulmans par les premiers compagnons du prophète, et elles formèrent la base de tous les commentaires

74 LE MAHOBfÉTISME

du livre révélé. Le nombre de ces traditions^ il est permis de le penser^ s'accrut avec le temps ; il j en eut des milliers bientôt, et tel grand docteur se vanta d'en savoir par cœur plus de dix mille. Mais on n'attacha pas à tous ces récits une égale autorité ; on en fit une sorte de criti* que qui, pour être moins rigoureuse que la nôtre, n'est pas cependant sans valeur. On les classa d'après la situation de leurs premiers auteurs ou d'après celles des hommes qui les avaient transmises, ou encore selon la sécurité plus ou moins grande qu'offrait leur mode de transmission. On se servait alors des traditions ainsi classées, dans les disputes théologiques ou juridiques^ comme d'arguments d'inégale force.

Néanmoins on conçoit comment cette importance donnée à la tradition, en un temps où la critique historique était imparfaite et où la légende était prompte à naître, pouvait favoriser la diffusion d'interprétations divergentes et offrir aux hérésies des ressources inépuisables. En autorisant n'importe quel ambitieux ou n'importe quel rêveur à invoquer à l'appui de ses prétentions ou de son système des traditions

LE MAHOMÉTISMB 75

d'une authenticité douteuse, on ouvrait un vaste arsenal où tous les partis et toutes les sectes pourraient venir chercher des armes. Il était donc nécessaire que Temploi de la tradition qui servait de règle pour l'interprétation du livre, eût lui-même sa règle et son critérium. En dernier ressort ou se trouvait ramener à introduire dans l'islam, à côté du livre et à côté de la tradition, une autorité doctrinale.

En pratique on plaça le critérium de l'orthodoxie dans l'autorité des docteurs. Un grand nombre de savants docteurs qui parurent dans les premiers siècles de l'islamisme fixèrent l'interprétation du Coran quant aux points essentiels du dogme et de la législation. Ils différèrent entre eux sur les points accessoires et fondèrent des écoles. Ces écoles furent moins en fait des écoles philosophiques ou théologiques que des écoles de casuistique et de jurisprudence. Quatre d'entre elles acquirent dans l'islam une autorité prédominante. Ce furent celles des docteurs Abou Hanifah, Chafii, Malik et Ibn Hanbal qui vécurent dans les trois premiers siècles de l'hégire. On appela les doctrines de ces quatre

76 LE MAHOMÉTISMB

écoles, les quatre rites orthodoxes. Il fut admis dès lors que pour être orthodoxe, il fallait penser comme tous les principaux docteurs sur les points fondamentaux du dogme, et suivre Tun de ces quatre grands rites en matière de morale et de droit *.

1 Les Musulmans n'imprimeat pas le Coran. Ils récrivent en ne manquant pas d'y noter les voyelles et les tonalités. Depuis Torigine de Tlslam, les Musulmans ont mis tout leur art à calligraphier et à décorer leurs Corans. Nous pouvons en juger à Paris où les galeries de la Bibliothèque nationale conservent une magnifique collection d'anciens corans, qui proviennent pour la plupart de la campagne d'Egypte. En occident on a imprimé le texte du Coran. L'édition dont on se sert généralement est celle de Flûgel, revue par Redsbold, Tauchnitz, 18SI. Le Coran a été traduit de l'Arabe en latin au xvi^ siècle (Bibliandei^ — Bâle, 1543). Au xvii« siècle Du Ryer en donna une traduction française (1647). Aujourd'hui, tout le monde peut lire le Coran dans la traduction de Kasimirski (Bibliothèque Charpentier, i891). Néanmoins une traduction définitive du Coran est encore à faire. Ce serait une œuvre difficile qui exigerait, outre un sens historique et littéraire très fin, uoe lecture approfondie des commentateurs arabes.

Voici un mot sur les quatre $:^rands jurisconsultes orthodoxes : Abou Hanifah naquit l'an 80 de l'hégire. Il reçut la tradition de plusieurs disciples des compagnons du prophète, fut partisan des droits d'Ali au Khalifat, et

Aujourd'hui encore ces quatre rites se partagent le monde musulman orthodoxe. Sous le rapport législatif l'islam est resté tout à fait théocratique. Saloi est toujours la loi du Coran ; elle est révélée au même titre que le dogme et la morale. De même que les Hébreux au pied du Sinaï, les Arabes autour de Médine ont reçu les principes de leur législation d'un prophète qui les tenait d'en haut. Ces hommes ont pour juges

mourut l'an 150 ; il fut enterré à Bagdad. — Chafii mourut en Egypte en l'an 204. — Mâlik mourut en 179 sous le règne de Haroun Ar-Rachid ; il fut mis à la question parce qu'on l'avait accusé de ne pas considérer comme valable le serment de fidélité envers les Khalifes Abbassides. — Ibn Hanbal vécut sous le Khalifat de Moutaçem, fut fustigé par ce Khalife pour n'avoir pas voulu admettre le dogme de la création du Coran, mourut en 24J, sous le règne de Moutewekkil et fut enterré à Bagdad, au milieu d'un énorme concours de peuple. — Outre ces quatre jurisconsultes, deux autres fondèrent encore des rites regardés comme orthodoxes : mais ces rites ne se répandirent point. C'est Sofîan-et-Tauri mort à Bassorah en 16i, et Dawoud et-Tayi mort à Koufah en 165. — Les quatre grands rites sont inégalement répandus. Celui d'Abou Hanifah est prédominant et reçu dans l'empire turc ; celui de Mâlik est reçu dans l'Afrique du Nord.

des docteurs et pour législateur Dieu lui même. C'est plus solennel sans doute que d'avoir un parlement.

En même temps que sa législation, les docteurs de rislam développèrent sa théologie. Dieu avait été surtout pour Mahomet le Dieu des Juifs, le Dieu un et puissant. Mahomet, esprit simpliste, avait sans s'en bien rendre compte, exagéré la puissance de Dieu, par rapport à ses autres attributs ; il en était arrivé à lui sacrifier parfois le libre arbitre humain, et il était tombé dans le fatalisme. L'idée de la prédestination avait été surtout empreinte dans ses dernières prédications ; et bien que plusieurs versets du Coran fussent opposés à cette idée, les premiers Musulmans, poussés peut-être aux opinions absolues par la violence de la vie guerrière, s'y étaient fortement attachés, et avaient fait du fatalisme presque un dogme de l'islam.

Cet excès de doctrine ne tarda pas, dès qu'un

80 LE MAHOMÉTISMË

peu de paix eut donné du loisir à la pensée, à être suivi d'une réaction. Mais il en coûta cher à ceuxqui les premiers osèrent, allant à rencontre de la foi commune, revendiquer les droits de la saine philosophie. Mabad qui, à la fin du premier siècle de Thégire, affirma le libre arbitre de l'homme, fut attaché à la potence. Abou Merwan de Damas qui suivit sa doctrine, le suivit au gibet. L'école fondée par ces deux hommes se développa dans l'islam sous le nom de secte motazélite \ et se ramifia en une multitude de

1 II existe une étude spéciale sur les Motazélites, par H. Steiner : Die Mutaziliten oder die Freidenker in Isiam, 18Ô5. Oa trouvera sur la philosophie arabe quelques bons articles de Munk dans Je Dictionnaire des sciences phiiosophiques. Schmoelders a écrit sur le même sujet un livre (Essai sur les écoles philosophiques chez les Arabes, 1812), vieilli et qui n'est plus à recommander. Renan a touché dans sa thèse Averroês et l'Averroisme (3* éd. 1867) à beaucoup de points de l'histoire de la )>hilosophie dans le moyen âge musulman, et il a retracé la lutte que la philosophie eut à soutenir contre la théologie, dans rislam en Orient et en Occident.

Diverses publications ont été faites sur le théologien et le mystique Al-Gazali, auquel nous donnons une très haute importance. L'un de ses traités intitulé Mounkid a été traduit par Barbitir de Meynard dans le Journal

branches; mais par l'effet de ces persécutions et de Tinexpérience philosophique des Arabes, elle se forma d'abord lentement. Ce fut seulement lorsque les Khalifes abbassides, Al-Mamoun le premier, eurent eu la curiosité d'introduire dans I3 milieu musulman l'étude des sciences et de la philosophie grecque qui s'était continuée parmi les chrétiens, que l'essor fut donné aux doctrines de ces spéculateurs arabes qui proclamaient la liberté de l'homme et réclamaient celle de la pensée. L'esprit arabe, grandi et aiguisé au contact du péripatétisme, agita tous les principaux problèmes touchant aux dogmes essentiels posés par le Coran. Outre ces problèmes il s'en

Asiatique, 7« série, tome IX. Son curieux ouvrage intitulé Tekâfut ai-Falâsifah, la réfutation des philosophes a été de la part de T. de Boer l'objet d'une analyse soignée {Die Widersprûche der Philosophie ^ nach Âl-Gazzali, 189i,) aont nous avons donné un compte-rendu succint dans la Revue Critique, 1895. Mais la plus grande œuvre de Gazali, son traité de la Rénovation des Sciences religieuses (Ihya ulum ed-Din, imprimé à Boulak, 1872) devrait être étudiée à fond. Nous lui avons consacré un mémoire, où Ton voit Oazali métaphysicien et mystique, dans le Congrès scientifique international des catholiques, Paris, 1891.

éleva un, qui était en quelque sorte une question préjudicielle, celui de Tinspiration du Coran. Le dogme primitif, toujours simpliste, avait affirmé que le Coran était la parole même de Dieu, parole incréée et éternelle comme Dieu. L'école des Motazélites crut plus rationnel de dire que le Coran était Texpression d'une pensée divine éternelle^ mais que, en tant que signe sensible de cette pensée, il était créé. L'intelligent Mamoun admit cette opinion et, malgré l'opposition des docteurs, il Térigea sous son règne en dogme d'état. Deux de ses successeurs, les Khalifes Motaçem et Watik, reprirent les mêmes vues, et ils soumirent les docteurs musulmans à des examens et à des tortures pour imposer ce nouveau dogme. Mais on raconte qu'un vieillard qui subissait une telle épreuve devant Watik, sut toucher le prince et le ramener à l'orthodoxie. L'éternité du Coran redevint aussitôt dogme officiel, et des courriers furent dépêchés dans toutes les provinces pour ordonner aux docteurs de recommencer à croire comme auparavant, sous peine de mort.

L'influence d'Aristote, de Platon et des Néo-

LE MAHOmÉTISMË ââ

Platoniciens fut bientôt immense dans IMsIam, Elle contrebalança et menaça de ruiner rinûuence

judaïque qui avait présidé à la formation de la nouvelle foi. A partir du temps même deMamoun et de siècle en siècle, elle suscita des savants et des penseurs assez grands pour que leur nom paraisse avec éclat dans Thistoire générale de la philosophie : Al-Kendi au m® siècle de Thégire, Alfarabi au iv°, Avicenne au commencement du cinquième. Mais la pensée et la méthode de ces hommes jetèrent l'effroi dans les esprits soumis au dogme et respectueux de la tradition. Il est encore difficile de savoir au juste ce que les purs orthodoxes reprochaient à ceux qu'ils appelaient les philosophes, mot qui pour eux n'avaient pas un sens général, mais plutôt la valeur d'un nom de secte. Etait-ce de nourrir des hérésies définies, ou de favoriser toutes les hérésies? Apparemment ils leur reprochaient l'un et l'autre. L'éternité de la matière, par exemple, était l'une des opinions que les philosophes empruntaient à Aristote et qui épouvantaient les consiences religieuses.

Vers la fin du ¥• siècle de l'hégire ou de

notre xi® siècle, les ravages que ces néo-grecs avaient produits dans Tislam étaient grands. Ce temps était d'ailleurs troublé et ténébreux. Le monde musulman se désagrégeait. Le Khalifat était sans force, la pratique religieuse elle-même se relâchait ; tout s'ébranlait à la fois : la doctrine, le pouvoir et les mœurs. Plusieurs grands hommes parurent qui sauvèrent Tislam de cette décadence. Dans Tordre religieux, le plus grand fut le savant et mystique Al-Gazali. Nos scolastiques l'ont confondu parmi les philosophes qu'il ne cessa de combattre, et l'ont cité sous le nom euphonique d'Al-Gazel. Gazali accomplit une œuvre doctrinale et une œuvre mystique.

Il restaura par un très grand nombre d'écrits la foi de l'ancien islamisme et il en remit en vigueur l'esprit et les préceptes. Mais, rompu lui-même aux méthodes du péripatétisme, il combattit les philosophes sur leur propre terrain ; il fit servir la métaphysique et la logique des grecs à la démonstration méthodique de l'orthodoxie musulmane. Il réalisa dans l'islam une œuvre comparable à celle que saint Thomas d'Aquin accomplit dans l'Eglise : il y porta la scolastique à son

LE MÂHOMÉTISMB 85

apogée. Or, si Ton veut établir le rapport des temps , Ton constate qu'Albert - le - Grand , le maître de saint Thomas d*Aquin, naquit près d'un siècle après la mort d'AlGazali.

Après ce grand homme, la philosophie indépendante dans rOrient Musulman demeura écrasée. Elle continua à fleurir dans TOccident, en Espagne et au Maroc, et elle y eut son plus bel épanouissement avec le célèbre Averroës.

Mais là encore la théologie se déclara contre elle. Les princes Almohades, hérétiques au reste, livrèrent au feu tous les écrits d'Averroës, et ne laissèrent plus subsister après lui d'école philo, sophique. Les Juifs seuls conservèrent ses ouvrages sous le couvert de leur écriture et les transmirent à l'Occident. La philosophie grecque expulsée de l'islam, traversa le judaïsme et se réfugia dans la chrétienté.

En dernier lieu, Tislam adopta une mystique.

L*islamisme, dernière venue des grandes religions, n'avait pas à inventer rascétisme. Il pouvait le voir pratiqué autour de son berceau par des Chrétiens et peut-être par des Juifs. Le monachîsme ne répugnait pas à son génie, puisqu'il avait existé dans le judaïsme dont l'islam s'inspirait. Les Chrétiens eux-mêmes semblaient reconnaître Torigine judaïque de la vie monastique lorsque, par exemple, ils attribuaient la fondation d'un de leurs plus grands ordres, celui du Carmel auprophète juif Elle *. Mahomet

1 PhiloDy dans son traité de La Vie Contemplative parle d*une association d'ascètes qui vivaient en Egypte sous le nom de Thérapeutes et qui étaient très. probablement des Juifs. Les premiers pères du désert peuvent

LE MAHOMÊTISME 87

d^ailleurs connaissait les moines et il les estimait. Il semble donc que l'islamisme aurait pu, en suivant son propre génie et en s*inspirant au besoin du judaïsme ou du christianisme, inau-

bien avoir été leurs imitateurs. Les Esséniens aussi constituaient dans le judaïsme une secte très portée à Tascétisme et à la vie contemplative. Les écoles dans lesquelles on a dit que se formaient autrefois les prophètes juifs ne devaient guère être autre chose non plus que des sociétés de méditatifs et d*ascëtes. Cependant il reste certain, comme nous le disons, que Tislam n'a ^.as su user ou se contenter de l'ascétisme judaïque, et que, en matière mystique, il n'a guère emprunté au judaïsme que des traditions, des fables, et des croyances populaires.

Les ordres religieux de l'islam ont été étudiés principalement par deux officiers français, MM. Rinn (Marabouts el Khouan, étude sur Vislam en Algérie, 1884) et Le Chatelier (Les Confréries Musulmanes du Hedj'az, 1887). Quel que soit le mérite très grand de ces deux œuvres, la matière qui y est traitée est si délicate et si changeante, qu'elles devraient sans doute être refaites ou tout au moins remises au point. Ce mouvement des ordres religieux dans Tislam serait très important à connaître et devrait être suivi ; mais les documents à ce sujet sont difficiles à se procurer. — Le lecteur trouvera de curieux détails sur Tordre des Mesiévis ou derviches tourneurs dans un récent ouvrage de M. CI . Huart, Konia, la ville des derviches tourneurs, 1897.

gurer chez lui la vie monacale et se donner ensuite une mystique.

. Peut-être en effet Tîslam çommença-t-il cette ceuvre. Nous en trouvons des traces au moins dans la légende. Nous savons par exemple, que la plupart des ordres religieux de l'islam se donnent pour protecteur un personnage mythique nommé el-Khidr qui est quelquefois identifié avec le prophète Elie, C'est un personnage étrange, un génie doux et bienfaisant, qui se montre aux voyageurs égarés dans le désert ou aux navigateurs perdus sur les flots ; il apparaît dans la verdure parmi les fleurs, dans des effluves de parfum ; c'est un vieillard, un cheïkh, le cheïkh des odeurs suaves. Quand il marche dans le désert, le sable aride se couvre sous ses pas d'une herbe verdoyante et les rochers enfantent des roses. Dés marins ont dit l'avoir vu paraître au-dessus de lamer sortant du bouillonnement des vagues. Il avait une robe de soie verte, une longue barbe blanche et il se tenait couché sur les flots. Il parla à ces marins et fit souffler un vent qui les poussa vers des plages fortunées. Au siècle dernier encore, un pieux musulman du

Maroc fonda une congrégation religieuse d'après le commandement exprès de ce personnage, qui lui était apparu, raconta-t-il,- assis sous un jujubier.

Cependant Tislamisme demeura incapable d'organiser chez lui le monachisme et de constituer seul sa mystique ; il dut, pour ce double but, s'adresser à la Perse. Je renarlerai dans la seconde partie du livre, de cette théorie mystique que la Perse transmit à l'islam. Elle est très éloignée de Tesprit de l'orthodoxie musulmane, et Ton pourrait soutenir que presque tous les grands religieux qui l'ont pratiquée dans le mahométisme et que cette religion vénère comme des saints, ont été de véritables hérétiques. Au reste les esprits orthodoxes se sont bien rendu compte des dangers qu'il y avait à introduire dans l'islam l'ascétisme persan. On courait le risque d'altérer la doctrine ; on semblait avouer l'insuffisance de la révélation coranique ; on admettait une conception de la sainteté bien différente de celle qui résultait de la vie du prophète et de ses compagnons ; on se laissait enfin conduire à autoriser le culte des saints. Le dogme musulman ensei-

90 LB MAHOMÊTISME

gnait qu*aucun homme ne pouvait égaler en sainteté Mahomet et les quatre premiers khalifes. Or il était à craindre que si Ton mettait en regard de ces hautes mais rudes figures de Tislamisme primitif, des figures d*hommes enfoncés dans la vie ascétique, éloignés du tumulte du monde, voués aux œuvres pies, favorisés des dons de la contemplation et des miracles, le peuple ne perdît un peu de la vénération qu'il devait aux fondateurs de Tislamisme et ne donnât la préférence aux mystiques sur les conquérants. Il était à craindre aussi qu'il ne continuât à vénérer, morts, ceux qu'il s'était accoutumé à regarder vivants comme des amis de Dieu et des dispensateurs de ses bienfaits, et qu'il ne rendît aux saints un culte aussi contraire à l'esprit de l'islam qu'à l'esprit du judaïsme. Tel fut pourtant le besoin des âmes musulmanes de posséder une doctrine et des guides de la vie intérieure, que l'orthodoxie dut y satisfaire. Elle se laissa imposer une mystique et elle toléra des saints.

Dès le quatrième siècle de l'hégire, l'islamisme comptait une pléiade de saints et de

LE MAHOMÉTISMB 91

saintes dont le culte était en grande faveur parmi le peuple. Ç'avaientété principalement des ascètes isolés, des hommes menant la vie érémitique, ou des femmes exerçant la miséricorde envers les malades et les pauvres.

Mais c'est surtout vers le sixième siècle de l'hégire, soit à partir du douzième de notre ère, que l'on vit dans l'islam fleurir les grands ordres. Ce vaste mouvement mystique qui se prolongea jusqu'à nous, donna encore naissance à une foule de saints, et leurs tombeaux sont aujourd'hui vénérés dans les diverses contrées où règne l'islamisme. Les moindres de ces saints ont de petites tombes adossées aux murs des mosquées, dressées au bord des routes. Ce sont des oratoires aux fenêtres grillées ; ce sont des auges de pierre remplies de terre où, sous la pluie et la rosée, pousse du gazon. La nuit une lampe, attachée à un poteau, veille la sainte relique. Ces saints, comme les nôtres, ont leurs spécialités. L'un est meilleur pour les maux de dents, un autre pour les maux de ventre, celui-ci pour les plaideurs, celui-là pour les voyageurs. Les fidèles qui les ont priés ^t ont obtenu d'eux

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quelques grâces, attachent autour de leurs tombes des ex-voto : une inscription dorée, un bouquet de fleurs, un petit ruban de couleur que le vont fait gaiment flotter sur les barreaux qui protègent la tombe ou sur les buissons qui Tombragent, puis qui peu à peu se fane, noircit et se lacère sous les atteintes des pluies et du soleil.

Les plus grands saints ont des turbeh, des grandes chapelles dont les dômes dominent les terrasses des villes ou apparaissent sur les collines, surmontant les ogives des portes, dans l'encadrement des lauriers, des figuiers et des térébinthes. Ce sont là des lieux aimés où les hommes, dont les âmes ont autant de désirs que leurs vêtements ont de couleurs, viennent se reposer un instant, dans le cours des siècles, on de longues processions qui ne sont jamais closes. Aux jours glorieux des fêtes, les turbeh s'emplissent de foule plus compacte, les attouchements des doigts et les baisers des lèvres se multiplient sur les reliques ; les offrandes affluent aux mains des gardiens, et les ex-voto viennent témoigner que les peuples aiment à

croire et qu'ils se repentent rarement d'avoir su espérer. La foule étant partie, le silence se rétablit dans la demeure du mort. Le catafalque couvert de riches tentures, repose sur les tapis épais, sous les plis des étendards de soie. La lumière pénétrant sous la coupole à travers les vitraux peints des fenêtres étroites, tombe douce et égale sur le cercueil, fait vibrer les velours et luire les satins, rehausse les ors, dessine les ciselures des brûle-parfums où fume Tencens, colore les nacres des pupitres et les miniatures des Corans, remonte vers les voûtes en s'accrochant aux hautes boiseries et va s'amasser sur les fonds blancs ou bleus des murs d'émail sur lesquels courent les lettres enlacées et rampent les tiges chargées de fleurs. Le plus souvent, le mort n'est pas seul. Quelques disciples et imitateurs de ses vertus sont couchés près de lui dans des sarcophages plus bas. Ces saints personnages reposent ensemble dans cette paix, attendant le jugement ; et on les croirait engourdis de bien-être, en ce salon où plus rien ne s'entend que les baies de l'encens qui crépitent, les pas sourds des gardiens

qui marchent sur les tapis dans Tenveloppement des manteaux longs et le murmure rythmé de leurs voix qui récitent le saint Coran.

Il y eut dans l'islamisme des confréries d'hommes et de femmes, des cloîtres pour les femmes, des monastères pour les hommes. Mais en général il faut considérer les ordres musulmans comme étant moins semblables à nos ordres catholiques qu'à nos tiers-ordres. Les obligations n'y sont pas aussi strictes et n'étreignent pas l'existence d'une manière aussi étroite que dans nos familles religieuses. Certaines prières, certains rites, des assemblées périodiques et une méthode spirituelle, c'est là tout ce qui constitue la règle de ces confréries. Les membres chargés de ces obligations peuvent s'en acquitter en menant la vie commune, sans résider dans les monastères qu'habitent les chefs de l'ordre. Le nombre des religieux peut ainsi s'accroître indéfiniment, et ces confréries forment des sociétés intimement mêlées au monde, mais pourtant secrètes et bien disciplinées. De là vient leur puissance.

Il s'est fondé de très grands ordres dans les

différentes parties du monde musulman, chez les Africains, chez les Turcs, chez les Arabes, chez les Persans et les Indiens. Chacun de ces ordres a rendu de grands services à la défense et à la propagation de Tislam ; mais chacun aussi est tombé, au point de vue politique, doctrinal ou mystique, dans des excès variés avec les tendances de ces diverses races.

L'un de ceux dont l'inspiration est le plus pure est celui des Kadria. Il fut fondé au commencement du XII® siècle, un demi- siècle après le temps de Gazali, par Abd-el-Kader el-Djilani, l'un des plus grands saints de l'islam. El-Djilani se distingua dans son enfance par sa franchise, dans son âge mûr par son extrême charité.

Comme il était tout jeune, ayant été arrêté par des brigands sur la route de la Mecque, il fut relâché par le chef de la troupe qui lui dit : « Va-t-en, nous voyons bien que tu n'as rien ». Mais l'enfant avait sur lui dix écus. Il les tendit au voleur en disant : « Si, j'ai quelque chose, je vous le donne, parce que ma mère m'a enseigné qu'il ne fallait jamais mentir ». Le brigand qui avait du cœur fut touché, et il remit à l'enfant cinquante

pièces d'or. Celui-ci aussitôt les distribua en aumônes aux pauvres de sa caravane. El-Djilani tint ce que promettaient de si heureux débuts. Sa vie se consuma dans Texercice de la prière et de la charité. Il acquit une réputation immense, fit une multitude de miracles, vit affluer autour de lui une foule de visiteurs dont il répandait les dons en aumônes, fut entouré de la vénération du peuple et de l'amour des pauvres. Sidi ol-Djilani est de tous les musulmans celui qui aima le mieux Jésus. Son âme ouverte à la pitié comprit que en dehors de la révélation un peu sèche de Tislam, une autre révélation plus tendre était descendue plus près de la souffrance humaine. Il eut un peu Tintelligence de cette puissance d'amour qui émane du christianisme et qui est, aux yeux des foules qui ne raisonnent pas mais qui sentent et qui souffrent, le signe éternellement clair de sa divinité. Aujourd'hui Sidi el-Djilani a dans l'islam des milliers de mosquées et de chapelles ; de tous les points du monde musulman on vient fléchir le genou sous les sept coupoles dorées qui entourent son tombeau ; partout, du Maroc à la Perse, les pauvres

connaissent son nom, et quand ils demandent Taumône, c'est en l'invoquant et en répétant le geste des mains qu'il faisait dans la prière. Cette voix des pauvres, c'est un hommage indirect à la charité du Christ qui s'est, en sa personne, reflétée dans l'islam.

Les excès dans lesquels sont tombés la plupart des saints et des ordres musulmans prouvent ensemble la faiblesse de leur doctrine mystique ou l'insuffisance des ressources dontils disposaient pour la vie intérieure. Beaucoup de ces grands chefs d'ordre inclinèrent vers le panthéisme, et Djilani lui-même ne paraît pas avoir été exempt de cette erreur. De grands mystiques musulmans de rinde se rapprochèrent du brahmanisme au point d'être après leur mort vénérés également par les musulmans et par les Hindous. C'est ce qui arriva à Pir Kobéïr mort au xv® siècle au royaume d'Aoude. Brahmes et derviches voulaient avoir son corps, ceux-là pour le brûler, ceux-ci pour l'enterrer. Afin de clore la dispute, le cadavre, dit-on, disparut. Le fondateur de l'ordre des Madrya voit aussi sa fête célébrée à la fois par les Musulmans et par les Brahmanes. Bedaoui

qui convertit une pécheresse devint après sa mort l'objet d'un culte superstitieux analogue à celui d'Astarté Par contre Ton doit rappeler que plus d'une fois dans la Syrie du moyen âge, les fêtes chrétiennes de la Vierge ont attiré les Musulmans. La plupart de ces mystiques se sont laissés entraîner aussi dans une recherche systématique des divers états d'extase. Seherourdi, fameux mystique persan, arriva dans cette voie à des excès pareils à ceux des Brahmes. Khelouati, en Egypte, poussa l'austérité à ses limites extrêmes, préconisa la vie solitaire, dont le mérite est contesté par d'autres chefs d'ordres. Il donna les règles de la vie intérieure ; il enseigna aux âmes à passer par sept états qui paraissent bien n'être que différentes phases d'hystérie. Le mystique qui suit sa méthode voit, à la suite des prières et des macérations, la vérité se manifester à lui sous la forme d'arbres ou d'animaux bizarres, puis sous la figure de son supérieur. S'il ne meurt pas de ces premières visions, il en a une série d'autres dans lesquelles il voit des lumières, des milliers de lumières, lumières ternes, puis rouges, puis blanches, puis bleues, et il

parvient enfin au septième état où il voit les lumières cachées qui éclairent les attributs de Dieu. C'est Tétat de la béatitude. Il n'appartient alors plus à ce monde, et les choses terrestres disparaissent pour lui.

Beaucoup de mystiques enfin tombèrent dans le fanatisme. Pour parvenir au bien-être extatique ils employèrent des moyens horribles ; ils eurent des convulsions pour obtenir la paix de rame. L'ordre fameux des Aïssaouah fut fondé au xvi® siècle. Cet ordre imitant d'autres confréries plus anciennes, forme des fanatiques qui mangent des pierres, du verre pilé, des serpents venimeux, des charbons embrasés. Ils se jettent sur des dards, se percent de pieux, se cognent aux murs, se roulent sur des brasiers. Ces Aïssaouah fanatiques pareils aux fakirs, ont trouvé dans ces exercices, outre le moyen de s'assurer des demeures célestes, celui de gagner leur pain ici bas. Ils vont dans les maisons au chevet des malades, et se chargent de leurs Souffrances ; ils se montrent aux voyageurs et ils voyagent pour se montrer.

Non moins célèbres, les Réfayah hurlent cent

et cent fois la prière de leur ordre, rejetant le corps en avant et en arrière, aspirant avec fureur le nom de Dieu ; la sueur leur ruisselle du front ; les heurts du corps engourdissent leur esprit ; une fatigue hystérique s'empare de leur être ; ils tombent. Des cheikhs les frappent avec les masses, les percent avec les fers qui ornent leur sanctuaire. Engourdis, ils s'étendent sur le sol, 1 un contre l'autre, et leur cheïkh marchent sur leur corps. De pieux fidèles, des garçons, des fillettes, assistent avec dévotion à cet affreux spectacle. Quelques-uns parfois se lèvent et vont se coucher sur les nattes, croyant que Dieu donne ses grâces à ceux que le cheïkh foule aux pieds.

Mieux valent les ordres plus doux où les suavités de l'extase sont demandées à la mélopée musicale et au rythme de la danse. Sur les parquets des salles au haut desquelles se déroulent, dans le fond des tribunes, les phrases toujours recommençantes des luts et des citares, vous voyez danser les mystiques, tournant toujours, les bras étendus, les mains refoulant l'air. Leurs têtes s'inclinent sur leurs épaules. Leurs longues robes vertes ou blanches s'entrouvrent

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et s'élargissent en cônes ; et leurs pieds nus sans se lasser répètent le pas d'une valse indéfinie. Tandis qu'ils tournent, enfin l'extase s'empare d'eux, et leurs fronts alourdis rêvent de joies édéniques. C'est un joli symbole de félicité éternelle que ces êtres semblant ailés, qui dansent sans fin au son des lyres.

Nous sommes déjà parvenu très loin de notre point de départ, et il faut que nous nous arrêtions ici pour formuler quelques conclusions, avant d'entrer plus pleinement dans ce qui doit être le sujet de notre seconde partie. L Islam, né du génie sémitique, nous apparait dès maintenant comme ayant eu une destinée plus vaste que son génie. En politique, en législation, en philosophie, en mystique, nous l'avons vu toujours sollicité par des besoins auxquels il ne pouvait répondre, et en lutte contre l'introduction des facteurs étrangers par lesquels il y eût satisfait. Devenu maître d'un immense empire, il ne sut pas poser les principes essentiels de son organisation. Prétendant fonder une légis-

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lation qui fût universelle, il la lia si étroitement à son dogme qu'il ne peut presque plus la modifier sans se détruire. Il se laissa séduire quelque temps par les spéculations de la philosophie grecque ; puis eflFrayé des dégâts qu'elles causaient en lui, il imposa silence à la pensée. Enfin il reconnut la nécessité de répondre aux aspirations mystiques des âmes ; mais la mystique qu'il leur offrit était étrangère et contraire à son propre esprit.

Le fondateur du mahométisme, né dans une race dont la civilisation était inférieure à celle de la plupart des nations voisines, paraît grand par rapport à sa race ; mais si Ton compare sa pensée et son œuvre aux institutions existant alors dans les autres états, on les juge presque barbares. Son défaut principal, comme celui de l'islam, fut de laisser en toutes choses trop d'empire à la force. Il la prit, au lieu de principes moraux, pour fondement de la légitimité ; il s'en servit, au lieu de motifs rationnels, pour établir la vérité ; la religion qu'il apporta au monde manqua d'amour ut de tendresse. L'islam, semblable à la terre où il a pris naissance, a la

simplicité du désert et Dieu y est brillant comme le soleil ; c'est un lieu plein de majesté qui commande la foi et impose Tadoration ; mais on peut se plaindre qu'il y manque des fontaines, au milieu des roches et des sables secs.

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