DEUXIÈME PARTIE
LA RÉACTION ARYENNE
Les origines aryennes de l'idée Mahdiste. — Ali et le Ghiisme. — Les Ismaëliens. — Les Druzes. — Le soulisme et Tidôe madhiste orthodoxe. — Le Babisme.
La Perse fut prise par les Musulmans dix ans après la mort de Mahomet sous le second Khalife Omar. Sad, le principal vainqueur des Perses, entra dans Médaïn, capitale des Chosroès, dont le palais superbe était compté parmi les Merveilles du monde. Le dernier prince de la dynastie vaincue, Yezdedjerd, fils de Chehriar, s'en alla mourir, dénué de tout, dans la ville de Merw où Tarchevêque chrétien lui fit Taumône d'un tombeau. L'empire des Perses Sassanides qui
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s'écroulait ainsi après quatre siècles de durée, avait été une monarchie puissante et glorieuse dont les armées avaient tenu en échec celles des Byzantins*. La race persane appartenait à la grande famille des races Aryennes qui comprend
1 La dynastie persane des Chosroës a été fondée en Tan 220 de J. • C. par Ardéchir qui mit fin à Tanarchie qui régnait alors en Perse et refit l'unité de l'empire. Ardéchir restaura la religion de Zoroastre. Il fit aussi restaurer le livre saint de cette religion, l'Avesta^ c'està-dire qu'il en fit rétablir par conjecture et coordonner les fragments ; l'ancien Ayesta avait été détruit lors de l'invasion d'Alexandre le Grand.
Les Chosroës furent souvent en guerre avec l'empire romain puis avec l'empire byzantin. Au temps même de la prédication de Mahomet un général de Chosroës, Ëberwiz, assiégea Constantinople qui fut sauvée par Héraclius. C'est à l'occasion de cette guerre que Mahomet fit une prophétie relatée dans le Coran et digne par son caractère amphibologique d'être comparée aux oracles antiques ; elle porte ces mots : « les Grecs ont été vaincus, mais ensuite ils vaincront,» qui, étant données les règles de la conjugaison et de la vocalisation arabe, peuvent aussi être lus : « Les Grecs ont vaincu, mais ensuite ils seront vaincus. »
Une assez grande anarchie régna dans l'empire perse ^ la fin de la vie de Mahomet. Le dernier des Chosroës, Yezdedjerd III, monta sur le trône en 632 et régna vingt ans. L'histoire des Perses demanderait une bibliogra-
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les Indiens, les Persans, les Grecs, les Latins et nous-mêmes. La religion que les Persans avaient pratiquée pendant toute la durée de Tempire Sassanide, avait été le magisme ou religion de Zoroastre.
La religion de Zoroastre, appartient à cette vaste classe de systèmes philosophiques ou religieux, tels que le gnosticisme, le dualisme, le brahmanisme, dans lesquels la produc tion du monde est attribuée non à un Dieu unique et personnel, mais à plusieurs principes éternels, et où la divinité est reliée à l'humanité par une série de substances où d'êtres intermédiaires. Autant Dieu est distinct du monde, autant il est volontaire, puissant et personnel dans le judaïsme et dans l'islamisme, autant, au contraire, dans ces systèmes indiens, persans et grecs, il est impuissant, vague, inconsistant et multiple.
phie spéciale ; citons seulement le Zend-Avesta traduit par J. Darmesteter {Annales du Musée Guimet, 3 vol. 18^2-93), et des extraits du célèbre historien arabe Tabari traduits par Nôldeke : Geschichte der Perser und Araber zur Zeit der Sasanideny aus der arabischen Chronik des Tabari, 1879.
Dans la religion de Zoroastre, Dieu se divise en deux principes opposés, Ormuzd, le bon, Ahriman, le mauvais, et en d'autres divinités secondaires auxquelles viennent se joindre les troupes innombrables des génies. A la fin des temps Ahriman doit être vaincu, et les êtres devront rentrer sous la domination universelle d'Ormuzd, le principe bon.
Dans le gnosticisme, la divinité tombe d'émanation en émanation, jusqu'aux âmes humaines encloses dans la matière ; puis les âmes, avec l'aide de la Raison divine incarnée en un Messie, se dégagent de la matière impure et remontent de degré en degré vers la divinité.
Dans le brahmanisme, l'âme venant de la divinité inconnaissable descend jusqu'à ce monde le long d'une chaîne de principes. Elle y subit des transmigrations qui la plongent dans l'Océan mobile des existences, et au terme desquelles, s'étant purifiée enfin, elle se soustrait à l'illusion des choses passagères et rentre dans l'essence immuable de Dieu.
Ces vastes spéculations de la pensée aryenne étaient en opposition frappante avec l'intuition
simpliste de la pensée mahométane et juive. Dès le le moment où la conquête eut introduit en Perse rélément arabe, cette opposition se manifesta. La Perse accepta l'islam en apparence ; mais elle garda au fond son propre esprit ; la lutte entre son génie aryen et le génie sémitique des Arabes commença. Dans ce long combat Tislamisme ne fut pas toujours vainqueur; la pureté de sa doctrine s'altéra ; son unité fut scindée par les schismes, et de puissantes hérésies naquirent autour de lui.
Mahomet, en se considérant comme un prophète supérieur à Moïse et à Jésus, envoyé pour compléter leurs deux révélations, avait implicitement admis qu'aucun autre prophète ne paraîtrait plus après lui, qu'il était lui même le dernier et le plus grand des prophètes, le sceau de la révélation. C'est l'opinion qui fut reçue dans l'islamisme orthodoxe. Mahomet y fut même quelquefois pris pour celui que Jésus le Messie avait annoncé sous le nom de Paraclet. C'était le Consolateur qui devait venir pour éclairer toutes choses. Par lui, la religion était rendue parfaite et l'ère des révélations était close.
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Mais la période de conquêtes et de guerre civiles qui s*ouvrit avec Thégire, ne parut sans doute pas à quelques esprits celle de la vérité complète et du bonheur parfait, et fort peu de temps après Thégire on vit s'introduire dans Tislam Tidée qu'un autre prophète paraîtrait encore pour ouvrir enfin la période millénaire pendant laquelle l'homme serait bon et le monde heureux. Ce prophète sauveur fut appelé le Mahdi, c'est-à-dire le dirigé ou celui que Dieu dirige. La croyance au Mahdi était fournie par la Perse. Elle n'était qu'une variante de cette croyance des Perses à un prophète fils de Zoroastre qui devait apparaître à la fin des temps pour assurer la victoire du bien sur le mal, d'Ormuzd sur Ahriman. Tel fut le fondement théologique de la secte des Chiites ou chismatiques musulmans dont nous allons maintenant étudier les origines politiques.
Ali, le gendre de Mahomet, le quatrième Khalife, l'auteur involontaire du schisme musulman, fut un homme malheureux. Héroïque dans le combat et fort au physique comme Samson, il fut timide dans le conseil et faible dans le gouvernement ; possédant les plus grands droits au Khalifat, il fut trois fois écarté du pouvoir, et il n'y arriva que pour déchaîner la guerre civile et mourir assassiné ; croyant très pieux et très humble, attaché plus qu'aucun autre à la doctrine du prophète, il fut cause du plus grand schisme qui désola l'islam, et son nom servit de signe de ralliement à toutes les hérésies.
Ali fils de l'oncle de Mahomet Abou Talib, naquit à la Mecque dans l'enceinte de la Kabah*.
1 II va sans dire que l'histoire d*AH peut être étudiée
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Très jeune il subit l'influence de Mahomet et embrassa l'islam. 11 émigraà Médine avec le prophète, et deux ans après Thégire il épousa sa
dans tous les historiens arabes qui ont traité des origines de ri.ilam. Les plus grands de ces historiens sont assez impartiaux ; i's donnent à Ali une physionomie à peu près constante ; cette identité d*appréciation est très remarquable, si on la compare à la diversité des traitements que la mémoire de ce personnage a subi de la part des théologiens, les uns Tanathématisant, les autres l'exaltant sans mesure. Je ne sache pas qu'il existe, à l'état isolé, de vie d'Ali qui doive être signalée. L'histoire des débuts du Chiisme a été traitée par les Orientalistes qui ont écrit sur le Khalifat, par exemple par Weil, Geschichle der Chalifen, 3 voL 1846-51, et par Muir, The Caliphaie, Us r^se, décline and fall, 2eni« éd. 1892. Le C^« de Gobineau a consacré une étude spéciale au Chiisme dans son bel ouvrage : Religions et Philosophies dans l'Asie centrale, 2«n»o éd. 1866. — Les Chiites ont eux-mêmes exposé leur foi dans différents livres, entre autres dans le Akâîd eck-Chiat, les préceptes du chiisme, imprimé à Téhéran, et dans le Hakk el-yakin, la vérité certaine, imprimé à Ispahan.
Quelques personnes trouveront peut-être que nous avons donné une bien grande extension au sens du mot gnostique, Nous ne pouvons discuter ici ce qu'il faut entendre exactement par ce mot. Mais nous croyons qu'il existe dans les philosophies et religions de l'orient un ensemble de systèmes qui, ayant beaucoup de carac-
fille Fatimah. Il eut d'elle deux enfants, dont les noms sont célèbres dans Thistoire de Tislam, Hacan et Hoceïn.
Ali se battit en héros à côté du prophète. Il fit d'extraordinaires exploits. A Bedr, âgé de vingt ans, il fendait en deux d'un coup de sabre les cavaliers Koréïchites ; à Ohod, armé del'épéedu Prophète, Dou'l-Fakar, il tranchait les casques et trouait les cuirasses ; à l'attaque des châteaux juifs de Khaïbar, il ébranlait de sa main une énorme porte de fer et l'agitait au-dessus de sa tête en guise de bouclier. Le Prophète l'aimait et lui témoignait beaucoup de confiance. Un jour même il avait dit en désignant Ali : « quiconque m'a pour maître l'a lui aussi pour maître. »
Cependant, dès l'instant de la mort de Mahomet, la faiblesse politique de cet honnête homme et de ce héros se manifesta. Mahomet ne laissait point d'autre enfant que sa fille Fatimah, la femme d'Ali. Ali, d'ailleurs, était cousin germain de Mahomet. Il avait donc à sa succes-
tëres communs, constituent une même famille ; si le nom de gnostique ne peut servir à les nommer tous, il resterait à choisir un autre terme.
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sion les plus grands droits. Il ne sut point les faire valoir et Abou Bekr, comme nous Tavons dit, l'évinça du pouvoir. Ali ressentit un grand chagrin de la mort du prophète ; c'est lui qui lava son corps, Tensevelit et le mit au tombeau. Bientôt après, il fut frappé encore d'une plus vive douleur par la perte de Fatimah ; elle ne survécut que quelques semaines à Mahomet son père et mourut âgée d'environ trente ans. Ali qui était poète, exhala sa peine dans ces vers :
(( L'union de ceux qui s'aiment finit toujours par une brisure ; tout ce qu'atteint la mort est peu de chose. J'ai perdu Fatimah, j'ai perdu Mohammed ; je vois que l'amitié ne peut-être éternelle. »
Ali reconnut les deux premiers khalifes Abou Bekr et Omar ; mais son caractère parut s'assombrir lorsque, une troisième fois, le pouvoir lui fut ôté des mains par l'élection d'Otman. Il fut pourtant fidèle à ce Khalife, et lorsque, dans la dernière partie de ce règne, l'islam commença à être tourmenté par les luttes intestines, il ne voulut pas tenir compte de la facilité qu'il y eût eu pour lui-même à se former un parti et à con-
quérir le pouvoir. Otman devint odieux à beaucoup d'Arabes, jaloux des prérogatives des Koréïchites. Des émeutes eurent lieu à Médine. Les émeutiers furent à la fin assez puissants pour cerner le Khalife dans son propre palais. Quand Ali vit le Khalife en danger, il envoya auprès de lui ses deux fils, Haçan et Hoçeïn, et une troupe de jeunes gens. Deux d'entre eux ayant été tués, les autres se cachèrent. Les émeutiers envahirent le palais et Otman fut immolé. Hacan et Hocéïn reparurent aux cris poussés par la femme d'Otman ; Ali, arrivant vers le même instant apprit le meurtre et fut consterné ; puis, il se répandit en lamentations et en injures, souffleta Haçan, donna à Hocéïn un coup de pied dans la poitrine, en s 'écriant; « Se peut-il que Témir des croyants ait été tué quand vous défendiez l'entrée de sa demeure ? » L'anarchie dura six jours à Médine après la mort d'Otman. Puis Ali fut proclamé. La vue des dissensions qui tourmentaient l'islam, peut-être le dépit que lui avait fait éprouver une si longue méconnaissance de ses droits, semblait lui avoir ôté le désir du pouvoir. A peine s'en fut -il saisi
que Tunité de l'islam se rompit. Il voulut changer les gouverneurs de provinces. Moav^iah, gouverneur tout puissant de Syrie, refusa de quitter son poste et se révolta. Ayéchah, la veuve du prophète, qu'une ancienne haine animait contre Ali, trouva qu'il n'avait pas assez vengé les meurtriers d'Otman, et s'y fit conduire à la Mecque pour y fomenter la révolte *.
1 Voici le petit fait, important dans les traditions de l'islam, qui donna lieu à la brouille entre Ayéchah et Ali. Lors d'une expédition, à laquelle prit part Ayéchah dans la cinquième année de Thégirc, la colonnp, vers le soir ayant fait halte, Ayéchah sortit de sa litière pour se promener. Elle dépassa Tarmée, puis voyant qu'il était tard, elle voulut revenir ; mais elle s'aperçut à ce moment qu'un collier d'onyx qu'elle portait s'était détaché ; elle resta en arrière pour le rechercher et s'attarda longtemps. Quand elle revint, l'armée était repartie. Les hommes avaient rechargé sa litière, croyant qu'elle s'y trouvait; elle était en ce tem^s-là très jeune et très légère car elle ne mangeait pas de viande. Elle cria, on ne répondit pas ; elle s'assit sur le chemin, puis tomba endormi3. Le chef de l'arrière garde vint à passer la reconnut, la souleva dans ses bras et la prit sur sa selle ; toute confuse, elle fut rendue le lendemain matin au prophète. — Ayéchah fut à cette occasion en butte à certaines calomnies, et Ali, sans prendre parti pour les calomniateurs, la défendit assez mal. Elle lui en voulut toute sa vie.
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Le centre des luttes qui suivirentfut le bassin inférieur du Tigre et de TEuphrate, où beaucoup d'Arabes s'étaient transportés et avaient fondé les deux villes deKoufahet de Bassorah ^ Laguerre
De son côté Fatimah était brouillée avec Abou Bekr. La mésintelligence entre eux avait été amenée par des contestations relatives à Théritage du prophète. Abou Bekr prétendait faire revenir à la communauté musulmane certaines terre prises sur les Juifs, que F'atimah considérait comme étant la propriété personnelle de son père. Elle mourut sans avoir voulu revoir le Khalife, et ce n*est qu'après sa mort qu*Ali reconnut Abou Bekr.
1 Je commets dans ce récit, à dessein, une inexactitude : j'emploie, pour plus de simplicité, le mot Perse, où je devrais employer le mot Irak. Tout le pays arrosé par la moitié inférieure des cours du Tigre et de TËuphrate et par le Chott el-Arab, s'appelle rirak Arabi ou Irak des Arabes ; la vraie Perse est plus à Test et porte, chez les Arabes, le nom de Irak Adjémi ou Irak des non-Arabes. En réalité c'est de rirak Arabi qu'il s'agit dans les guerres du Khalifat d'Ali. Ce pays avait, d'ailleurs été conquis sur les Perses qui y avaient leur capitale, elMédain, non loin de Bagdad, sur le Tigre. Koufah, la capitale d'Ali, était située à quelque distance de la rive droite de l'Euphrate, non loin de l'emplacement de l'ancienne Babylone ; et Bassorah, sur le Chott el-Arab. En somme cette région correspondait à l'ancienne Chaldée. Les Arabes y avaient immigré de bonne heure, vers le 1I<> siècle de notre
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n'était plus alors la même qu'aux premiers temps de l'islam ; ce n'était plus une rencontre de petites tribus, au milieu d'une marche de deux ou trois semaines ; dans l'islam qui avait alors l'étendue de quatre royaumes, la guerre avait pris l'importance de luttes entre nations. Ali, à la tête de plusieurs milliers d'hommes, arriva devant Bassorah. Ses puissants escadrons défilèrent mouvant des forêts de lance, brillant de l'éclat des cuirasses, des glaives, des masses, des arcs portés par les cavaliers sur l'épaule ; chaque corps était précédé d'un chef en vêtement clair qui tenait l'étendard, et les bonnets des soldats couverts d'étoffes de couleurs variées jetaient mille taches entre les lances. L'armée ennemie vint de la Mecque, formée sous l'impulsion d'Ayéchah. L'impétueuse matrone se tenait au milieu, portée sur un chameau dans une litière blindée de cuir et de mailles de fer. Ali, à la vue de ces bataillons tournés contre lui où tant de
ère, pense t-on. Ils s'y transportèrent en assez grand nombre, ainsi que nous l'avons dit, dès le commencement de l'expansion de l'islam. Ils fondèrent Bassorah et Koufah en l'an 16 ou 17 de l'hégire, après la prise d'el-Médaïn.
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chefs avaient été naguère ses amis et ses compagnons d'armes, à la vue de tous ces Arabes de Koréïch, hommes de sa patrie et de sa famille, de cette litière où s'enfermait une femme rendue vénérable par Taffection du prophète, éprouva Thorreur de la guerre et hésita à combattre. Des traits partis du camp d'Ayéchah vinrent tuer deux hommes de Tarmée d'Ali. Ali chassa ses scrupules et lança ses escadrons. Comme un de ses fils chargeait mollement, il lui arracha l'étendard des mains, se jeta en avant au milieu des lances et de la grêle des traits et dispersa devant lui les ennemis comme de la poussière. Le combat fut le plus acharné autour du chameau qui portait Ayéchah. Soixante-dix hommes qui se relayèrent pour en tenir la bride, eurent la main coupée. A la fin le chameau tomba ; on déposa à terre la litière criblée de flèches et l'on trouva Ayéchah saine et sauve. Ali vainqueur rentra dans Bassorah et intima à Ayéchah l'ordre de retourner à Médine. Cette bataille est célèbre dans l'histoire sous le nom de journée du Chameau. Mais cette victoire accumula des haines contre Ali et ne lui donna point la paix. Moawiah, à la
tête de toutes les forces des Musulmans de Syrie, vint camper à Siffin. Ali s'avança à la tête des Musulmans de Perse. L'islam n'était plus seulement centriste par la révolte ; il était déchiré par le schisme. Cette bataille de Siffin eut des proportions gigantesques. Les Syriens étaient 150mille,les Persans 120 mille. La bataille dura cent dix jours et se composa de quatre-vingt-dix combats. L'héroïque Ali tua de sa main cinq cents hommes en un jour ; mais sa tristesse était grande, et son âme croyante ne se consolait pas de cette guerre qui faisait tant de ravages dans la religion de Dieu. On le voyait charger sur sa mule grise en récitant des vers : « quel jour fuirai-je la mort? disait-il ; ni le jour où elle doit m'épargner ni celui où elle m'est destinée. Je frappe, mais je ne vois pas Moawiah, l'homme aux yeux bridés, au gros ventre. » Moawiah, en effet; redoutait les coups d'Ali ; celui-ci lui proposa de se battre en combat singulier ; il refusa. C'était en ruse plutôt qu'en courage qu'excellait Moav^iah. Voyant qu'enfin la victoire lui échappait, il ordonna à ses soldats de porter en haut de leurs lances des exemplaires
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du Coran, tandis que plusieurs crieraient : « Que le livre de Dieu s'élève entre nous ! Qui défendra la Sjrie contre les infidèles si Tarmée syrienne est détruite ; qui défendra la Perse, si Tarmée de Perse est exterminée ? » Ali reconnut la ruse et voulut quand même achever sa victoire : « ils invoquent le Livre de Dieu, dit-il, et ils n'en observent pas les préceptes. » Ses généraux, d'un esprit plus étroit que le sien, craignirent le sacrilège et le menacèrent de mort.
Alors Moawiah proposa de remettre le différend au jugement de deux arbitres. Ali accepta l'offre pour le bien de l'islam. Mais cette mesure qui semblait devoir procurer la paix, ne fit que fortifier le schisme et prolonger la guerre. Dans l'armée d'Ali, de purs théocrates soutinrent que son droit au Khalifat venant de Dieu, ne pouvait pas être l'objet d'un arbitrage, et ils se séparèrent de lui. Ces hommes formèrent une secte qui devint puissante dans l'islam ^ Les deux arbitres
1 Les théocrates purs qui ne voulurent pas admettre qu'Ali soumît ses droits à un arbitrage, sont appelés dans l'islam les Kharidjites c'est-à-dire les sortant, nom que Ton a traduit assez improprement par hérétique. Leur
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représentant le parti d*Ali et celui de Moawiah se réunirent sur un certain point des frontières syriennes. Après une longue discussion, le représentant de Moawiah qui était le fameux Amrou fils d'el-As, le conquérant de TEgypte, homme dur et sans scrupules, dit au représentant d'Ali : « convenons de déposer ensemble Ali et Moawiah et remettons au peuple le soin d'élire un autre Khalife. » Us en convinrent et tous deux sortirent de leur tente pour annoncer leur décision au peuple. Amrou supplia le repré-
parti fut nombreux ; ils commirent dai^s Tlrak beaucoup de cruautés. Ali dut leur livrer bataille ; ils les écrasa à Nehrewan. La Secte renaquit, et elle provoqua jusqu'au quatrième siècle de l'hégire des révoltes que les Khalifes eurent parfois grand peine à vaincre. Extirpée enfiu de l'Irak, elle subsista par ses branches en Arabie et en Afrique. Il y eut parmi les Berbères, beaucoup de Kharidjites de la branche des Ibadites, qui luttèrent longtemps et avec avantage contre les Arabe.^. Il subsiste encore de ces Ibadites en Algérie, dans le Mzab. Ce sont des puritains ; ils voudraient pour tout Tislam un Khalife unique élu par la comrauntuté, comme à l'origine ; mais ils ne croient pas ce désir réalisable actuellement. On dit qu'ils ontgranc^ peur déverser le sang ; ce en quoi ils se distingueraient des anciens Kharidjites. Brûnnow a écrit une thèse sur les Kharidjites {Die Chç^ridschiten, 1884).
sentant d*Ali de parler le premier ; celui-ci alors ôtant son turban dit: « comme je dépose ce turban de dessus ma tête, ainsi je dépose Ali du Khalifat ». A quoi Amrou, enfilant son anneau à son doigt, répondit : « et moi, comme j'entoure mon doigt de cet anneau, ainsi j'investis Moawiah du Khalifat ». Les partisans d'Ali étaient joués; ils s'en allèrent forts irrités et le schisme continua. Moawiah rentra en Syrie ; Ali s'établit en Perse ; Amrou détacha l'Egypte d'Ali et la reprit pour Moawiah; ily eut comme deux Khalifes dans l'islam et le monde musulman fut coupé en deux parts. Les théocrates purs qui avaient abandonné le parti d'Ali jugèrent qu'une situation aussi contraire à la pensée mahométane ne devait point se prolonger et ils décidèrent d'y mettre fin en assassinant à la fois Ali, Moawiah et Amrou.
Plusieurs fanatiques se disputèrent l'honneur d'exécuter ce plan. Trois d'entre eux partirent le même jour pour l'Egypte, la Syrie et la Perse. L'attentat contre Amrou échoua ; Moawiah fut blessé et ne mourut point ; mais Ali qui était à Koufah, au moment où il sortait pour se rendre à la prière du matin, fut frappé d'un coup à la
tête. On dit qu'il avait pressenti sa mort ; comme il se levait pour sortir, des oies s'étant mises à crier, il défendit qu'on les chassât en disant : « laissez-les crier, ce sont les pleureuses de mes funérailles ». Il survécut deux jours. On lui demanda s'il fallait élire à sa place son fils Haçan ; il répondit : « vous en déciderez vousmême. » Il appela Haçan et Hoçein et leur dit : « Gardez la crainte du Dieu unique ; si le monde est injuste envers vous, ne soyez pas injustes envers le monde. Ne vous affligez pas au sujet des biens temporels. Dites la vérité, secourez l'orphelin, assistez l'infirme. Combattez l'oppresseur et aidez l'opprimé ». Ali expira dans la nuit du 21 ramadan de l'an 40 de l'hégire, et il fut inhumé à Koufah ou près de cette ville, en un lieu que l'on ne connaît pas *.
1 L'emplacement exact de la sépulture d'Ali est resté ignoré, disons - nous Aussi le? Chiites vénèrent - ils surtout celle de Hoçéln à Kerbelah^ ainsi que d'auties sépultures des princes de la famille d'Ali. Le voyageur arabe Ibn Batoutah {Voyages d'Ibn Batoutah, texte et traduction par Defrémery et Sanguinetti, 4 vol., t. !«', 3«™8 tirage, 1893, page 415) parle de la ville de Mechhed Ali (le lieu du martyr d'Ali), située à quelque distance de
La malheureuse destinée qui avait poursuivie Ali acheva de s'abattre sur la personne de ses deux enfants. Haçan Taîné, prince incapable, qui passait son temps à se marier et à divorcer, fut appelé au pouvoir, trembla devant Moawiah,
Koufah, où l'on visitait ua tombeau que Ton croyait être celui d'Ali :« Nous visitâmes ensuite, dit-il, la porte d'Alhadhrah, où se trouve le tombeau qu'on croit être celui d'Aly.... On entre par la porte d'Alhadhrah dans un grand collège, habité par les étudiants et les soûds de la secte d'Aly. Tous ceux qui s y rendent reçoivent, pendant trois jours, du pain, de la viande et des dattes deux fois dans la journée. De ce collège on va à la porte de la chapelle, oii se tiennent les chambellans, les chefs et les eunuques. Lorsqu'un visiteur arrive, l'un d'eux, quelquefois même tous, se lè^'ent et vont à sa rencontre, et cela en raison de son rang. Ils se tiennent avec lui sur le seuil et demandent la permission de l'indroduire, en disant : c Avec votre permission, ô prince des croyants, ce et faible mortel demande à entrer dans le sublime « mausolée, si vous y consentez; sinon, il s'en « retournera ; et s'il n'est pas digne d'une telle faveur c certes, vous êtes un esprit généreux et tutélaire ». Cela dit, ils lui ordonnent de baiser le seuil, qui est en argent, ainsi que les deux poteaux ou montants de la porte. Il entre ensuite dans la chapelle, dont le pavé est couvert de différentes sortes de tapis de soie, etc. On y voit des lampes d'or et d'argent, tant grandes que petites. Au milieu de la coupole il existe une estrade
abdiqua. Il retourna vivre à Médine et fut empoisonné. Moawiah, devenu, par cette renonciation d'Haçan à ses droits, le maître de tout l'islam, fut reconnu Khalife universel, et fonda la dynastie orthodoxe des Omeyades
carrée couverte en bois sur lequel sont des plaques d'or ciselé, artistemeut travaillées et fixées avec des clous d'argent. Elles masquent complètement le bois de sorte qu*on n'en découvre aucune portion. La hauteur de Testrade n'atteint pas la taille d'un homme ordinaire, et sur elle sont trois tombeaux dont Tun est censé être celui d'Adam, l'autre celui de Noé, et le troisième le sépulcre d'Aly. Entre ces tombes se trouvent des bassins d*or et d'argent qui contiennent de l'eau de rose, du musc et différences sortes de parfums. Le visiteur y plonge la main et s'en oint le visage pour se sanctifier. La coupole a une autre porte dont le seuil est aussi d'argent, et qui a des rideaux de soie de couleur. Elle conduit à une mosquée recouverte de beaux tapis, et dont les murs et le plafond sont tendus de rideaux de soie. Les portes sont au nombre de quatre, dont le seuil est d'argent, et elles sont garnies également de rideaux de soie. Les habitants de cette ville sont tous de la secte d'AIy, et le mausolée que nous avons décrit a opéré des miracles nombreux, lesquels font croire fermement à ces gens qu'il contient le sépulcre d'Aly.
« Un de ces prodiges c'est que dans la nuit du 27 du mois de radjab, laquelle a reçu chez eux le nom de nuit de la vie, on amène à ce mausolée tous les perclus des
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Hoçéïn, le second fils d*Ali, vécut à la Mecque tout le temps du règne de Moawiah. Moawiah, étant mort, Hocéïn refusa de reconnaître comme Khalife son fils Yézid et se révolta. Les gens de Koufah rappelèrent et lui promirent de le proclamer ; mais tous les parents et amis d'Hoçéïn le dissuadèrent d'accepter cette offre, en disant : « On sait ce que vaut la parole de ces gens-là ; ils ont été avec Ali ton père et avec Haçan ton frère et ils les ont abandonnés, ils t'abandonneront de même ; » mais Hoçéïn répondit : « Mieux vaut mourir où que ce soit que de continuer à
deux Irak, da Khorâçân, de la Perside et du pays de Roum. II s'ea rassemble ainsi trente ou quarante à peu près. Après la dernière prière du soir, on les place sur le saint tombeau, et les assistants attendent le moment où ces paralytiques vont tous se lever. Les uns prient, les autres chantent les louanges de Dieu ; il y en a qui lisent et il y en a qui contemplent le mausolée. Quand la moitié ou les deux-tiers de la nuit, ou a peu près cela, sont passés, tous ces infirmes se lèvent parfaitement sains et n'ayant plus aucun mal. Ils s*écrient alors : t II n'y a « point d'autre Dieu qu'Allah, Mohammed est son pro- '( phète, et Aly est l'ami de Dieu ».
Ce tombeau est en réalité celui du huitième imam, Ali Riza, empoisonné sous le règne d'Al-Mamoun. Les Persans le visitent encore aujourd'hui.
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vivre sans honneur à la Mecque. » Il partit donc avec une petite troupe composée de ses proches et de ses serviteurs, pour aller se faire proclamer à Koufah. En route il apprit que les gens de Koufah avaient déjà abandonné son parti et accepté le gouverneur nommé par le Khalife Yézid. Il voulut néanmoins avancer, pour se venger des traîtres ou pour mourir. Un escadron de cavaliers de Koufah, envoyé contre lui Tarrêta. Il recula jusqu'au village de Kerbela, et, se voyant écrasé parle nombre, il lutta désespérément. « Que le Seigneur, s écria-t il, juge entre ces hommes et nous ; après avoir promis de nous défendre, ils tirent contre nous leurs glaives ! » Hoçéïn succomba, frappé de trentetrois coups de lance et de trente-quatre coups de sabre. Son corps fut foulé aux pieds des chevaux, sa tête envoyée à Yézid. Un grand nombre de proches parents d'Ali reçurent la mort à ses côtés. Tel fut l'ensemble des drames où souffrirent et périrent Ali, Haçan et Hoçéïn et qui constituent, si j'ose ainsi parler, la passion des trois grands martyrs que vénèrent les musulmans Chiites.
Ces drames eurent dans Tislam un long retentissement. L'islamisme orthodoxe avait admis que le droit au Khalifat venait de Télection ou de la proclamation du Khalife par le peuple et non de la naissance. Après la mort d Ali et de ses deux fils, les hommes qui avaient été leurs partisans affirmèrent avec force l'idée contraire, que le droit de la naissance prime le droit de l'élection, et ils érigèrent cette opinion en dogme. La dynastie régnante fut regardée par eux comme illégitime, et ils crurent que Ali, ses deux fils et leurs descendants étaient, par droit divin, les chefs légitimes, les souverains, les imams de la communauté musulmane. Cette doctrine rallia tous ceux qui, pour des motifs quelconques, voulurent s'écarter des dynasties orthodoxes, c'est-à-dire tous les schismatiques on Chiites de l'islam, et la croyance au droit divin, résidant dans Ali et dans sa race, devint le fondement politique du chiisme.
Mais bientôt aux passions politiques se joignirent les aspirations religieuses. Les vieux systèmes délaissés firent alliance avec les familles vaincues. L'esprit de l'ancienne Perse se répandit
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parmi les musulmans partisans des droits d'Ali. Les rêves et les espérances du Zoroastrisme écrasé passèrent dans Tâme des Chiites persécutés, et le génie persan réclama ses droits contre le génie arabe, en même temps que les fils d'Ali réclamèrent les leurs contre les dynasties orthodoxes.
Alors la croyance à un Mahdi ou sauveur futur, que nous avons expliquée, s'unit à la croyance en la légitimité des descendants d'Ali, et de ces deux théories soudées sortit ce dogme que le mahdi attendu serait l'un d^s princes ou imams de la race d'Ali. Cette opinion achevait de constituer la doctrine essentielle du chiisme.
Le chiisme fut à peu près établi en l'état que je viens de dire vers la fin du premier siècle de l'hégire. Or on voit qu'il y avait dans cette théorie assez étrange un point obscur. On annonçait un mahdi qui devrait paraître dans la lignée légitime des descendants d'Ali ; mais on ne disait pas qui serait ce mahdi, à quels signes on le reconnaîtrait, en quel temps il se manifesterait. Il importait cependant aux Chiites de connaître certaines marques de son avènement, afin qu'ils pussent
croire en lui lorsqu'il viendrait prêcher la religion parfaite, et aussi afin qu'ils pussent savoir jusqu'à quel terme il leur convenait d'ajourner leurs espérances politiques. Les esprits travaillèrent sur cette question. On réunit tout ce que l'on put trouver de traditions prophétiques, de signes astrologiques, de pronostics divers, capables de faire connaître en quel temps une ère de bonheur s'ouvrirait pour le monde. Il y eut dans l'islam un mouvement analogue à celui qui se produisit aux origines du christianisme, alors que tous les esprits, comme s'ils étaient déjà las de l'ère nouvelle qui venait de s'ouvrir, en supputaient la durée, rêvaient de la fin des temps et créaient des apocalypses.
Mais sur ce terrain des sciences prophétiques et occultes, les Chiites, pas plus que d'autres, ne parvinrent à s'entendre. Il n'y eut pas d'accord entre eux sur la manière de reconnaître le mahdi ; et, s'étant désunis sur ce point fondamental de leur doctrine, ils se divisèrent en une multitude de sectes qui s'attachèrent à différents mahdis.
Parmi toutes ces sectes, celle qui prévalut fut la secte qui admit que le droit divin n'était trans-
missible, dans la race d*Ali, qu'à douze princes ou imams seulement et que le dernier de ces imams devait être le mahdi. C'est encore la doctrine admise aujourd'hui. Onze de ces imams parurent ; chacun d'eux tenta quelque effort contre les dynasties orthodoxes et tous, par ordre des Khalifes, périrent empoisonnés. Le douzième naquit à son tour ; et, en Fan 940, se trouvant dans la ville de Sorra-men-Râ, sur le Tigre, et étant encore fort jeune, il disparut. Cette mort mystérieuse d'un jeune homme sur lequel s'étaient amassées de si grandes espérances, qui devait amener au pouvoir les partisans d'Ali, parfaire la religion et conquérir le monde, laissa les Chiites dans un état d'esprit singulier. Ils ne voulurent pas croire à la ruine de leurs ambitions et à l'effondrement de leur système, et ils imaginèrent que le Mahdi n'était pas mort, qu'il était seulement caché dans quelque montagne inconnue et qu'il en ressortirait au jour fixé par Dieu, avec une grande puissance et une grande gloire. Cette idée devint un nouveau dogme des Chiites et elle se perpétua à travers les siècles.
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Peut-être des lecteurs trouveront-ils étrange que des hommes raisonnables aient pu ainsi croire qu'un prétendant né trop tôt soit allé s'assoupir dans une caverne, pour y attendre un autre siècle dans lequel il aurait plus de chances de parvenir. Mais il faut considérer que nous traitons ici une matière qui est autant religieuse que politique, et que la foi religieuse a des hardiesses que la foi politique seule n'aurait pas. Il faut remarquer aussi que des croyances tout-à-fait semblables à celles-là existaient dans l'ancienne Perse, et enfin il faut reconnaître que chez nousmêmes dételles croyances ont eu cours. L'Evangile ne dit-il pas en parlant de Saint-Jean : Le bruit se répandit que ce disciple ne mourrait pas ?
— Dans un autre cycle d'idées, le roi Artus, le roi de la Table Ronde, n'est pas mort. Blessé mortellement à la bataille de Salebière, il ordonna au chevalier Giflet de jeter dans la mer sa bonne épée Escalibur ; alors parut sur les flots pâles une nef précédée de belles fées vêtues de robes blanches, qui vint aborder le rivage. Les fées entourèrent le roi mourant, le déposèrent dans la nef, et l'emportèrent dans l'île d'Avallon.
— Frédéric Barberousse, monarque moins légendaire, se noya dans le Cydnus ; mais tout le monde ne crut pas à sa mort. Des pâtres dirent l*avoir vu dans une grotte de la montagne de Kaiserslautern. Le vieil empereur, tout armé, dormait accoudé à une table de marbre ; sa barbe blanche avait démesurément cru, et des larmes lentes coulaient de ses yeux.
Cependant, comme le sommeil du Mahdi menaçait de durer longtemps, on lui choisit une demeure plus habitable qu'une caverne. On enseigne qu'il réside dans les villes mythiques de Jabulka et de Jabulsa. Ce sont deux villes situées à TOrient et à l'Occident du monde, qui ne sont pas éclairées par la lumière du soleil ni par celle de la lune, mais par une lumière spéciale, chaude et doucd ; elles sont très vastes ; elles ont cent portes ; elles abondent en fruits, en trésors, en biens de toutes sortes, et elles ont une population de génies qui vivent dans la pratique des vertus musulmanes. Lorsque, au temps fixé, le mahdi sortira de ces villes mythiques pour apparaître de nouveau dans le monde, semblable au Christ en son second
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avènement, il sera précédé par de faux prophètes et par un antéchrist. Il viendra un cavalier monstrueux, de la race de l'usurpateur Moawiah qui paraîtra dans un désert d*Arabie à la tète d'une puissante armée, qui dévastera la région de Bagdad et s'emparera ie la Syrie. L'Antéchrist à son tour se lèvera ; sorte de titan ou de dragon déchaîné, il livrera bataille au mahdi, jettera l'épouvante parmi les croyants et, à la fin, sera vaincu et écrasé ^ Le mahdi^ réalisant
f Les Chiites admettent le second avènement du Messie. Jésus doit réapparaître un peu avant le Mahdi, et lui préparer les voies.
Il est évident que l'idée madhiste n'est pas sans rapport avec ridée messianique. Si nous n'avons pas indiqué ce rapport dans le texte de notre étude, c'est en vue d'une plus grande clarté. Nous croyons d'ailleurs que ridée mahdiste, quels que soient ses rapports avec l'idée messianique, est entrée dans l'islam en venant de la Perse et sous une forme persane ; c'est là ce qu'il importait avant tout d'expliquer. Mais il peut être utile d'ajouter ici que l'existence de Tidée messianique chez les Juifs a dû faciliter l'introduction de l'idée mahdiste dans l'islam. Sous le i ègne d'Otman, au moment oii l'opposition contre ce Khalife commençait à se iaire jour, un juif du nomd'Abd Allah fils de Sauda, converti è^ l'islam^ prêcha (|ue MahQmet aurait un second avène-
alors le rêve panislamique, se rendra maître de toute la terre de l'Occident à l'Orient.
Les destinées historiques du chiîsme furent variables. Le chiisme représentant l'opposition sous les Khalifes Omeyades et Abbassides fut le plus souvent persécuté par les princes de ces deux dynasties. Cependant beaucoup d'esprits d'élite, même dans l'islamisme orthodoxe avaient
ment ; il s'appuyait sar ce texte du Coran : « Celui qui Va donné le Coran te fera revenir à ton ancien séjour », (XXVIII, 85). C'était appliquer à Mahomet une idée qui généralement se rapportait au Messie, et c'était ouvrir les voies à l'idée mahdiste.
Le premier personnage qui fut pris pour Mahdi fut un fils d*Ali, Mohammed fils de la Hanéfite^ né d'une autre mère que Fatimah. Ses partisans le crurent, après sa mort, caché dans la vallée de Radwa près Médine. Le nombre des taux mahdis depuis l'origine de l'islam jusqu'à nos jours fut très nombreux. J. Darmesteter a étudié les manifestations de l'idée mahdiste dans l'histoire, et, le premier, mis en pleine lumière ses origines persanes, dans une conférence faite à la Sorhonne en 1885, intitulée : Le Mahdi^ depuis les origines jusqu*à nos Jours. Voyez aussi sur la théorie de l'imam les Prolégomènes d'Ion Khaldoun, traduits par de Slane, 3 vol. 1862-65.
des sympathies chiites. Le chiisme influencé par Tesprit persan, souffrait davantage les libres et profondes spéculations de la pensée, que Torthodoxi6 qui gardait le caractère simpliste de l'esprit sémitique. D'ailleurs la plupart des hommes sincères devaient juger, au fond de leur âme, que la cause d'Ali et de ses descendants était juste. Tant que le choix des Khalifes avait été dévolu au peuple, comme cela avait eu lieu pour les trois premiers Khalifes, les droits qu'Ali tenait de la naissance pouvaient être considérés comme fictifs ; mais du moment où il s'était constitué des dynasties dans lesquelles le pouvoir se transmettait, à peu près régulièrement, par ordre de primogéniture, il devenait évident que le droit de la naissance était un dro t réel. Or selon ce droit, la légitimité reposait dans la famille d'Ali. En somme, dans l'islamisme , l'orthodoxie se trouvait opposée à la légitimité, au contraire de chez nous, qui avons toujours vu l'orthodoxie alliée à la légitimité, au moins jusqu'à ces derniers temps. L'un des plus célèbres Khalifes abbassides, le lettré Al-Mamoun, eut si bien le senti-
ment de cette situation qu*il tenta d*enlever le pouvoir à sa propre famille pour le rendre à la famille d'Ali ; Topposition Tempêcha de réaliser son dessein.
Les Chiites et les descendants d'Ali témoignèrent dans le cours de Thistoire d'une ténacité rare. Leurs révoltes toujours renouvelées entretinrent l'inquiétude chez les khalifes orthodoxes, et elles furent parfois couronnées de succès. C'est ainsi qu'ils parvinrent à fonder la célèbre dynastie des Fatimides en Egypte, la petite dynastie des Bouyides à Bagdad, et d'autres moins connues, à la Mecque et dans l'Yémen. C'est un prince de la dynastie Bouyide qui institua la grande fête d'Achoura, encore célébrée de nos jours par les Chiites. Cette fête était destinée à commémorer la mort de Hoçeïn le fils d'Ali, massacré à Kerbela. C'était un jour de deuil ; les boutiques étaient fermées et les marchés déserts ; les hommes vêtus de noir se lamentaient dans les rues ; des cortèges de pleureuses y passaient, chantant des vers et faisant entendre de longs gémissements. Le soir les plus fanatiques Chiites marchaient en procession à la
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lueur des torches, le front nu, les vêtements en lambeaux, et, entre les hurlements, ils se frappaient du glaive la tête et les épaules pour mêler leur sang à celui du martyr.
Le chiisme fut persécuté avec une grande violence sous les derniers Abbassides. S'il était vrai, comme on Fa dit, que Tislam n'a jamais persécuté les chrétiens, opinion que malheureusement rhistoire ne confirme pas, il faudrait pourtant reconnaître qu'il a persécuté ses propres sectes avec un grand acharnement. Le dernier Khalife abbasside de Bagdad spolia les Chiites, prit leurs biens, ravagea leurs terres, réduisit leurs femmes et leurs enfants en esclavage. Le résultat de cette persécution fut celui qui se produit souvent à la suite de l'oppression des minorités : la secte persécutée appela l'étranger. Il y avait à ce moment-là un envahisseur à la porte de Bagdad ; c'était Houlagou à la tête de ses Mongols. Il se jeta sur la proie qu'on lui offrait, renversa le trône chancelant du dernier Abbasside, et mit son empire à feu et à sang.
De la longue anarchie qui suivit l'invasion
mongole sortirent, au XVI' siècle, deux grands empires : la Turquie Ottomane et la Perse moderne. Shah Ismaïl Erdebely, fondateur de l'empire de Perse, embrassa la doctrine des Chiites. Les Sultans Ottomans, demeurèrent fidèles à celle des Orthodoxes. Une grande guerre politique et religieuse éclata entre les deux puissances. Sultan Sélim vainqueur s'empara de TEgypte et des villes saintes et fit reconnaître universellement sa dynastie comme la continuatrice des dynasties orthodoxes. La dynastie persane, au contraire, resta attachée au chiisme. Les deux empires se partagèrent rOrient musulman, et le schisme s'y établit à peu près en l'état où nous le voyons encore aujourd'hui.
Il y a de grands aspects dans cette histoire du chiisme : c'est la lutte de l'instinct profond d'une race contre la doctrine d'une race conquérante ; la lutte d'une pensée libre et large contre une orthodoxie étroite et inflexible ; la lutte d'un droit politique fondé sur des principes moraux contre un pouvoir victorieux fondé sur
la force brute. On ne trouverait peut-être pas dans rhistoire un plus grand exemple du sentiment de la légitimité et de la permanence des espérances d'une famille vaincue que celui qu'offre la famille d'Ali. Cet exemple a d'ailleurs l'avantage d'être orné de toutes les terreurs de la tragédie : Ali assassiné, Haçan empoisonné, Hoçeïn massacré, et dix de leurs descendants, de génération en génération, périssant par le poison, c'est un spectacle qu'aucune autre famille n'offrirait dans l'histoire ; et si le génie dramatique des poètes orientaux qui ont travaillé sur ce thème, avait pu approcher de la puissance du génie grec, il en eut tiré une intensité d'horreur supérieure encore à celle que le théâtre grec a tiré de l'histoire des Atrides. Mais le sentiment de l'espérance toujours vivante parmi les crimes, la conviction que le droit cent fois violé sera enfin reconnu et que la justice cent fois déniée sera un jour enfin rendue, c'est là une beauté propre à la tragédie du chiisme et qui n'existe point dans tout le drame antique. L'idée du Mahdi, quelque fantastique qu'elle puisse paraître, est belle si on la considère
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comme un symbole de cette longje espérance ; et le mahdi lui-même, sortant des villes mythiques, semble vivant, si l'on veut voir en lui rimage du succès réparateur qui se lève toujours, au terme des justes luttes fortement soutenues, et des nobles espoirs pendant longtemps gardés.
La divergence d'avec Tislamisme orthodoxe et le retour aux anciennes idées persanes s'accentuèrent dans une secte importante et fort curieuse, séparée de bonne heure du chiisme et que l'on appelle la secte des Ismaéliens. Cette sorte, ou du moins une de ses branches, est restée fameuse dans notre propre histoire à cause des relations qu'elle eut avec les croisés ; mais elle y est plutôt désignée par un autre nom que j'aurai l'occasion d'indiquer tout à l'heure. Je dois d'abord parler de sa doctrine *.
Les Ismaéliens étaient des Chiites qui ne reconnaissaient que sept princes légitimes ou imams
1 La doctrine et Thistoire des Ismaéliens ont été étudiées d'après les sources arabes et persanes par plusieurs orientalistes. Citons : Rousseau, Mémoire sur les trois plîis fameuses sectes du musulmajiisme, les wahabis, les
descendants d'Ali, au lieu de douze, à savoir, les six premiers imams, qu'admet la généralité des Chiites, et un septième qui devait être l'un des fils du sixième et porter le nom d'Ismaël. Ce septième imam était pour eux le mahdi. Leur doctrine fut achevée à la fin du ix*^ siècle par un homme du nom d'Abd Allah fils de Maïmoun, personnage fort versé dans la science des philosophies et des religions. Cette doctrine était enseignée aux adhérents, dans une initiation à neuf degrés, par des missionnnaires répandus dans les diverses provinces ; et la secte formait une société secrète admirablement organisée.
Tout d'abord le missionnaire mettait en garde le sujet contre l'interprétation littérale du Coran, lui disant que la religion est chose haute et subtile à quoi peuvent seuls atteindre les esprits doués des lumières de Dieu. Puis il éblouissait son auditeur en lui posant des questions difficiles et d'apparence profonde, et il lui faisait entrevoir sous le texte de l'écriture de merveilleux
nosaîris et les ismaélis, I8l8. — SiWestre de Sacy, IntrO' duction à la religion des Druzes, 1838. — St. Guyard, Fragments relatifs à la doctrine des Ismaélis, 1874.
secrets ; mais avant de les lui révéler, il exigeait de lui un engagement. Lorsque l'auditeur s'était livré par serment à la direction du missionnaire, celui-ci lui présentait l'idée de révolution des religions. Les hommes, expliquait-il, ne peuvent parvenir par eux-mêmes à la connaissance de la vérité ; mais Dieu supplée à leur ignorance en leur envoyant des prophètes. Il y a eu six de ces prophètes qui ont fondé des religions de plus en plus parfaites. Le premier est Adam ; les autres sont Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet.
Le septième et dernier prophète est encore à venir. C'est le septième imam de la race d'Ali, le Mahdi, celui qu'on appelle le chef du siècle ou le maître de Vheure, C'est lui qui mettra le sceau à la religion, en substituant à l'interprétation littérale des livres saints, la science du sens intérieur et mystique. On éloignait ensuite l'initié de la pratique de la religion. Toutes les pratiques religieuses, lui disait-on, r.e sont que des formes et des signes allégoriques ; elles servent d'a'lleurs à entreteni.^le bon ordre dans les foules ; mais elles ne sauraient être obligatoires pour le savant. C'était là une façon très
moderne de comprendre la religion ; mais ce qui suit est plus étonnant encore. On apprenait à l'initié un peu de philosophie ; on lui faisait connaître les principaux auteurs, Aristote, Platon, les dualistes et d'autres. Puis on lui suggérait que les philosophes étaient en réalité les véritables prophètes, qu'ils étaient les hommes les plus voisins de Dieu par la science, les plus capables d'augm3nter dans le monde la connaissance de la vérité, et que les personnages auxquels on donnait d'ordinaire le titre de prophète n'étaient que les ministres des philosophes dont ils avaient réduit les systèmes en religions pour l'usage du vulgaire. Ne croiraiton pas rêver? Cette doctrine, enseignée dans une société secrète duix® siècle, qui place les philosophes au dessus des prophètes et qui considère la science comme la vraie et unique religion, c'est celle même qui, après avoir dominé toute la seconde moitié de notre siècle et procuré la gloire de plusieurs grands penseurs, s'est heurtée récemment à la bruyante opposition des mora listes qui croient que la science, en tant que religion, a fait faillite à ses promesses. Mais il
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ne faut pas s'étonner de tels rapprochements. Ces idées ne sont pas nouvelles : elles remontent au moins à la grande fermentation philosophique qui eut lieu autour du premier siècle de notre ère ; les Ismaéliens les ont eux-mêmes reçues ; et si nous les jugeons neuves, c'est que nous nous soucions peu d'approfondir l'histoire de la philosophie, ou que, pour retrouver le charme des surprises, nous avons voulu l'oublier.
L'initié ismaëlien, parvenu à ce point, était rationaliste et impie ; il n'avait plus rien à apprendre, et il pouvait se choisir un système à son gré. Cependant une certaine doctrine dominait dans la secte. C'était une sorte de système gnostique qui subit avec le temps et les personnes diverses variations. Dieu, selon ce système, était hors de l'esprit humain, inconnaissable, ineffable, incapable de créer. Il avait produit par un acte mystérieux deux principes éternels, dont l'un était antérieur à l'autre : la Raison universelle et l'âme universelle ; ces deux principes en avaient produit trois autres : l'espace, le temps et la matièie. L'âme universelle descendait dans le monde de la matière en s'y divisant
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en une multitude d'âmes individuelles qui sont nos âmes, et la Raison universelle envoyait vers chacune de ces âmes individuelles une effusion qui la pénétrait et lui communiquait Tintelligence. Ces petits fragments de Fâme et de la raison divine, enfoncés dans la matière, devaient s'en dégager après plusieurs existences. Pour les aider lans cette œuvre de salut, la Raison et l'âme universelle à la fois s'incarnaient de temps en temps en un homme ; grâce à cette incarnation les âmes particulières pouvaient connaître la Raison universelle et finalement se réunir à elle. On le voit donc, l'initiation Ismaélienne qui avait pris le sujet dans l'Islam, l'avait de degré en degré reporté en plein gnosticisme.
La secte des Ismaéliens n'est pas moins curieuse au point de vue politique qu'au point de vue religieux. Comme le chiisme, elle eut pour objectif la destruction du Khalifat abasside de Bagdad et la préparation du règne du Mahdi. Elle n atteignit pas tout à fait ce but ; mais l'effet qu'elle produisit dans l'Islam fut considérable, et son histoire est un très bel exemple
de la puissance que peuvent acquérir les sociétés secrètes, lorsqu'elles possèdent une organisation forte et une discipline stricte, mais aussi, il faut 1 ajouter, lorsqu'elles ont à leur service l'impiété et le crime.
La secte resta d'abord tout à fait secrète pendant vingt-cinq ans. Elle travailla pendant ce temps à répandre ses missionnaires, d abord du côté de la Perse, puis en Syrie, en Arabie et jusqu'en Afrique. Le fondateur, son fils et son petit-fils, qui furent les trois premiers grands maîtres, vivaient cachés dans un petit bourg de Syrie d'où ils dirigeaient la propagande. Les missionnaires obtenaient de grands succès. Leur méthode graduée et souple, capable d'être adaptée aux esprits les plus divers, d'étonner sans heurter de front les croyances reçues et de séduire en flattant au fond toutes les passions, leur amenait de nombreux adhérents. Ils plaisaient surtout aux Perses, auxquels ils disaient que Dieu avait pris en haine les Arabes parce qu'ils avaient tué Hocéïn, le fils d'Ali. Ils usaient de certains prestiges qui éblouissaient les esprits simples. Ils avaient organisé la poste aux
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pigeons, qui était inconnue de Tadministration officielle ; ils avaient des colombiers dans Bagdad même ; cela leur permettait de connaître les nouvelles plusieurs jours avant l'arrivée des courriers, et les gens qui les voyaient si bien informés ne doutaient pas de leurs rapports avec les êtres invisibles.
Un missionnaire en particulier acquit une grande puissance dans la partie de TArabie qui avoisine le golfe persique et que Ton appelle le Bahréïn * ; — c'est une région connue pour ses
1 Les Ismaëliens du BahréiQ appartiennent à la branche dite des Karmates ; ce nom Tient de celui d'un missionnaire qui s'appelait Hamdan Karmat. C'était un propriétaire des environs de Koufah qui, ayant donné Thospitalité à un fils d'Abd Allah le grand maître, envoyé pour travailler à la propagande dans cette région, avait été converti par lui. Karmat se fixa dans rirak ; il envoya au Bahré'iu un de ses lieutenants, Abou Said Djennabi, qui conquit cette région. Le chef Karmate qui prit la Mecque et fit trembler Bagdad s'appelle Abou Tahir Soleiman. L'histoire fort curieuse des Karmates du Bahré'in a été étudiée par M. J. de Goeje dans son Mémoire sur les Carmathes du Bahréin et les Fatimides, 1886, complété par un article paru dans le Journal Asiatique : La fin de l'empi**e des Carmathes du Bahréïn,
pêcheries de perles. — Ce missionnaire établit le socialisme parmi ses adhérents au moyen d'un système dMmpôt progressif fort ingénieux. Il commença par imposer à ses adhérents une contribution d'une pièce d'argent destinée à être envoyée au grand maître de la secte pour l'aider à préparer l'avènement du mahdi. L'année sui-
Nous eztrayoQS de ce mémoire (page 160) une satire composée contre la doctrine des Karmates par un musulman delTémen, qui montre assez quel genre de séduction savaient exercer ces sectaires :
c Prends, à ma belle I ton tambourin et frappe le Tivement.
Chante tes chansons et livre toi à la joie 1
Le prophète des Bénou Hachim (Mahomet) a disparu ;
En voici un autre des Bénou Yarob.
Chaque prophète a sa loi ,
Et voici la loi de ce nouveau prophète :
Il vous apporte la dispense des commandements de la prière,
11 abolit le jeûne et n'est point rigoureux.
« Quand les hommes se disposent à la prière, ne te lève pas avec eux ;
c Mange et bois librement quand ils jeûnent ;
« Ne cherche pas à prendre part à la course d'as-Safà (au pèlerinage)
« Et ne rends point visite au tombeau de Mahomet à Médine.
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vante il leur demanda une pièce d'or ; il porta ensuite l'impôt à trois pièces d'or ; puis il exigea le cinquième du revenu ; enfin il ordonna aux gens de la secte de se grouper dans chaque village et de mettre tous leurs biens en commun. Un homme de confiance était envoyé dans le village et recevait tous les biens des Ismaéliens, tous leurs revenus en argent et en nature, les blés que coupaient les hommes, les étoffes que tissaient les femmes, même les salaires que touchaient les petits garçons pour écarter les oiseaux des moissons. En revanche cet homme
tf Ne te refuse pas non plus aux fiancés
c Appartenant à ta famille et à tes proches parents ;
« Pourquoi te serait-il permis d'épouser tel ou tel étranger
c Et défendu d'appartenir à ton père ?
c Le rejeton n'est-il pas à celui qui Ta cultivé
« Et qui Ta arrosé dans le temps de la sécheresse ?
c Et bois le vin sans crainte de perdre ta pureté,
« Car, d'après ma doctrine, le vin est permis comme Teau du ciel ».
mon Dieu, continue tes faveurs à Mahomet
Et couvre de honte la souris de Yarob !
Interdis lui les jardins de la béatitude,
Car, sans garder de réserve, il prêche ouvertement rimpiété ! »
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donnait de quoi vivre aux membres de la communauté et il veillait à ce qu^aucun d'eux n'eût à soulfrir sans être secouru, ni de la faim, ni de la nudité, ni d'aucun autre mal. Quand lé missionnaire eut laissé quelque temps les choses en cet état, il ordonna, dit-on, à ses adhérents de se rassembler dans chaque groupe, et il acheva d'établir parmi eux une union aussi complète que peut l'imaginer le délire d'un anarchiste. Après vingt-cinq ans de cette propagande occulte, les Ismaéliens se trouvèrent assez forts pour agir. Ils prirent les armes en Syrie, en Arabie et en Perse, et le pouvoir do Bagdad apprit à la fois leur existence, leur révolte et leur force. Ils conquirent le Bahréïn, ils firent trembler la Mecque, ils prirent des villes en Syrie, ils répandirent l'effroi tout le long du cours inférieur de l'Euphrate et du Tigre et jusque dans Bagdad. Le grand maître Obéid Allah, petit-fils du fondateur de la secte, alla en Afrique, s'y tailla un royaume et fonda une dynastie fameuse qui peu après conquit l'Egypte. Il disait descendre d'Ali et de Fatimah et sa dynastie s'appela, à cause de cette origine.
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dynastie des Fatîmides. Il se fit passer lui-même pour le Mahdi. Cette prétention é( arta de lui plusieurs chefs de la secte qui ne reconnurent pas en lui les signes, les vertus, la puissance surnaturelle qui devaient résider dans un Mahdi ; néanmoins il continua à diriger de haut tout le mouvement de propagande et toute Taction militaire de la secte.
Les Ismaéliens du Bahréïn, après avoir défait les armées du Khalife et coupé pendant trois ans aux pèlerins de Perse la route de la Mecque, mirent le comble à la désolation des Musulmans en commettant le plus audacieux sacrilège que Ton ait jamais vu dans Tislam. En Tan 928, au moment où les caravanes de pèlerins venaient d'arriver à la Mecque et où commençaient les cérémonies, quinze cents Israëliens, fantassins et cavaliers, se présentèrent en armes aux portes de la ville. Une extrême émotion s'empara de la foule. L'émir de la Mecque à la tête de milliers d'hommes, pèlerins et Mecquois, vint supplier les envahisseurs de ne pas porter le meurtre et la guerre sur le territoire sacré, dans des jours voués à la paix. 11 leur offrit une
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forte rançon, des présents, des trésors, des sommes considérables; les Ismaéliens répondirent en tirant le glaive et en couchant morts à leurs pieds quelques-uns des plus vénérables émirs ; puis ils s'ouvrirent avec le fer une route à travers la foule, et se dirigèrent droit sur la sainte Kabah. L'effroi du peuple fut indescriptible. L'angoisse de la mort, l'horreur du sacrilège saisirent ensemble les âmes ; les pieux fakihs, les derviches affaiblis par l'âge s'accrochaient en gémissant aux tentures qui couvraient la Kabah ; les femmes, affolées, couraient ça et là dans la foule. Les envahisseurs écrasaient ces masses désarmées, jetaient l'un contre l'autre les corps tachés de sang ; ils remplirent de carnage la cour de la Kabah, et ils souillèrent de meurtres les murs mêmes et le sol de l'oratoire sacré. Ils pillèrent tous les trésors du temple, vases, lampes ciselées, mihrabs d'onyx noir, lambris et gouttières d or, tapis et voiles de soie ; ils prirent la pierre noire, encastrée dans le mur. Huit jours durant ils saccagèrent la Mecque ; ils chargèrent sur cent mille bêtes de somme tout cet immense butin ; puis arrêtés
dans les défilés des montagnes, criblés de flèches parties de derrière les rochers, hésitant en leur ignorance des chemins, ils laissèrent mortes beaucoup de bêtes et furent heureux de se sauver. Mais ils gardèrent la pierre et parmi d'autres trésors ils l'emportèrent au Bahréïn dans leur capitale el-Àhsa.
La pierre noire resta 22 ans au Bahréïn ; après ce temps, sur l'ordre de leur grand maître, les Ismaéliens la reportèrent à la Mecque.
L'islam ne fut pas aussi troublé qu'on eût pu l'attendre par l'enlèvement de son fétiche.
Néanmoins le coup était rude. Les Tsmaëliens qui l'avaient porté n'avaient point frappé au hasard. Persuadés que l'heure approchait où il devenait possible de détruire l'ancien islam afin d'y substituer une religion rationnelle, ces hommes vraiment hardis n en avaient pas trouvé de moyen plus direct, que de saccager la ville sainte, et d'en emporter la pierre noire pour la mettre dans leur Musée.
Les Ismaéliens comptaient que leur triomphe complet aurait lieu en l'an 317 de 1 hégire ou 929 du Christ; car, cette année-là, les deux
planètes Jupiter et Saturne devaient se rencontrer dans le signe du Sagittaire, ce qui signifiait Tavènement de la religion blanche, c'est-à-dire de leur religion. Cette année s'étant passée sans amener d'événement décisif, les Ismaéliens perdirent de leur audace et leur fortune décrut.
A Tépoque des Croisades il y avait en Syrie une branche importante de la secte ismaëlienne que Ton appelait les Hâchichi, Assacis ou Assassins *. Leur nom qui n'est devenu que trop commun dans la langue française, venait de l'habitude qu'ils avaient de se griser de hachich. Le hachich leur donnait des hallucinations et les entretenait dans une sorte de folie sous Tempire de laquelle ils se vouaient facilement à la mort. Le chef de la secte leur commandait alors divers assassinats politiques, après lesquels il était presque certain qu'ils seraient massacrés ou
1 Parmi les ouvrages occidentaux traitant des Ismaéliens de la branche des Assassins, il faut citer les mémoires de Defrèmery : Recherches et Nouvelles recherches sur les Ismaéliens de Syrie, Journal Asiatique, 4« série, t. XIII, 5« série, t. ii, m, v, viii et xv, (années 1849 à 60) ; — St. Guyard, Un grand maître des Assassins au temps de Saladin, 1877.
livrés aux pires supplices. Le hachich était extrait de la feuille ou de la graine du chanvre indien ; on Tabsorbait sous forme de poudres, de pâtes ou de liquides, obtenus par différentes préparations dont on pourrait retrouver le secret.
Ces Ismaéliens résidaient dans des bourgs, dans les montagnes de Syrie, et ils possédaient dans les sites les plus pittoresques et les mieux défendus, d'immenses châteaux, contenant de hautes salles et de vastes cours, avec une multitude de chambres et de réduits et un ensemble compliqué de défenses : tours et mâchicoulis, chemins de ronde, chemins couverts, herses, fossés et puits, tout le savant système des fortifications médiévales. Ces châteaux élevés sur des rocs escarpés dominaient de grands horizons de montagnes, ou se dressaient au bord de fiévreux marais dans Tombre des monts noirs vêtus de cèdres. Le chef de la secte habitait le château de Kehf, forteresse élevée au centre du district montagneux de Somac, dans un pays qui n'est, dit la légende, arrosé que par Teau du ciel et qui produit pourtant en abondance les froments.
les fruits et les fleurs. On appelait cet homme le Vieux de la Montagne ; son vrai nom était Rachid ed-DînSinân. Sinân n'était d'abord qu'un missionnaire de la secte ismaëlienne. Né à Bassorah, il avait grandi dans Tétude ; il s'était nourri des livres des philosophes et des mystiques persans. Le grand maître des Ismaéliens qui résidait alors à Alamout en Perse, Tavait envoyé en Syrie, et Sinân s'était fait remarquer par l'affectation d'une dévotion sombre, et d'une rigoureuse austérité. Il avait des allures bizarres. Lorsqu'il prêchait, il s'asseyait sur un roc et restait lui-même immobile comme un roc. Cette étrangeté frappait ses auditeurs, et l'on en vint, selon la doctrine de la secte, à le considérer comme une incarnation de la raison divine. Sinân, suivant l'esprit de l'initiation ismaëlienne, dégagea ses adhérents de toutes les obligations extérieures de l'islam, du jeûne, de la prière, de l'aumône légale, et il établit entre eux, comme on l'avait fait naguère au Bahréïn, le communisme et une licence sans frein. Il se fortifia ensuite dans les régions montagneuses de Syrie ; il éleva des châteaux ; il en répara d'autres ; de
dieu qu'il était, il devint potentat. Le grand maître de la secte le jugea trop indépendant. Il envoya de Perse des agents pour le tuer.
Sinân comprit leur dessin ; il en mit plusieurs à mort, et il s'attacha les autres. Sa réputation grandit ; il se fit redouter des souverains en Orient et jusqu'en Occident. Il était dur, astucieux, grand inventeur de prestiges. Ceux qui Tout pris pour Dieu ont laissé des récits de ses miracles ; les autres ont dit qu'il exécutait d'étonnantes jongleries. Il répondait aux messages qu'on lui apportait, avant de les avoir lus ; il ordonnait à ses hommes de se tuer en se jetant en bas, du haut des créneaux de son château, et ils s'y jetaient sur le champ. Le comte Henri de Champagne qui visita son successeur fut témoin d'un pareil fait ^ ; il en resta émerveillé ; le Vieux lui dit : « Sire, vos hommes ne feraient pas pour vous autant que les miens font pour moi. — Sire, dit le comte, ce peut bien être. — Sire,
1 La visite du comte Henri de Champagne au grand maître des Assassins, Sinân II, est racontée par le continuateur de Guillaume de Tyr ; voyez Michaud, Bibliothèque des Croisades 1, 372
reprit le Vieux, si vous voulez, tous ceux qui sont là-haut vont aussi se jeter en bas ». — Le bon comte répondit : « Nenni ». Mais il est probable que ces hommes tombaient dans Teau.
La plupart des meurtres politiques survenus dans cette époque troublée ont eu pour auteurs les émissaires du Vieux de la Montagne. Les princes n'échappaient à leurs poignards qu'en lui payant tribut. L'illustre Saladin, l'adversaire de Richard Cœur-de-Lion, fut deux fois en butte à leurs attaques ; il acheta de Sinân la permission de vivre. Le plus connu de ces meurtres est celui du marquis de Montferrat. Le marquis Conrad de Montferrat, prince de Tyr, prétendant au royaume de Jérusalem contre Guy de Lusignan, avait été l'un des plus rudes adversaires de Saladin. Il avait infligé au prince musulman un sanglant outrage, en massacrant sous ses yeux, devant le camp des croisés, les prisonniers qu'il avait faits sur lui. Saladin chargea Sinân de sa vengeance : il lui promit dix mille pièces d'or pour le meurtre du marquis de Montferrat. Deux émissaires de Sinân se rendirent à Tyr auprès du marquis, embrassèrent le
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christianisme, prirent le froc ; ils vécurent en fort bons moines, donnèrent à tous beaucoup d'édification et inspirèrent au marquis la plus tendre afi'ection ; il ne pouvait plus se passer d'eux. Mais un soir, comme il sortait de dîner chez Tévêque, les deux moines se jetèrent sur lui et le poignardèrent. L'un d'eux se sauva dans une église voisine; par un malheureux hasard, Conrad blessé fut porté dans la même église ; l'assassin le voyant, s'élança de nouveau sur lui et l'acheva. Il fut aussitôt massacré.
Plus d'un demi-siècle après ce fait, en l'an 1250, le roi Saint-Louis, sortant de captivité, débarqua à Saint-Jean-d'Acre. Des ambassadeurs du Vieux de la Montagne, qui était alors un successeur de Sinân, se présentèrent devant le roi. Ils lui demandèrent de payer un tribut à leur maître, comme le faisaient, prétendaient-ils, l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le sultan du Caire, pour que leur maître les laissât vivre, ou bien de les décharger du tribut qu'ils payaient annuellement aux chevaliers de l'Hôpital et du Temple. En effet les Templiers avaient fait essuyer jadis une grave défaite aux
Ismaéliens de Syrie et ceux-ci, depuis lors, leur payaient tribut. Mais le Sire de Joinville, qui raconte cette ambassade \ dit que les Assassins rendaient hommage au Temple et à l'Hôpital, sachant bien qu'ils n'auraient rien à gagner à tuer les maîtres de ces ordres, parce que « s'ils en tuaient un, on en remettrait tantôt un autre tout aussi bon ». Le roi donna le lendemain une seconde audience aux ambassadeurs. Il laissa parler les maîtres du Temple et de THôpital assis à ses côtés, et ceux-ci leur firent cette fière réponse . « Si ce n'était pour l'honneur du roi, vers lequel vous êtes venus, nous vous aurions fait noyer dans la mer d'Acre, en dépit de votre seigneur ; mais nous vous commandons que vous vous en retourniez auprès de votre seigneur, et que dans une quinzaine vous reveniez ici, apportant de sa part des lettres et des joyaux, dont notre roi se tienne content et apaisé. » Le Vieux de la Montagne obéit à l'ordre du roi de France. Il lui envoya dans la quinzaine « son
1 JoinviUe parle de Tambassade du Vieux de la Montagne à Saint-Louis, aux chapitres lxxxix et xg de son histoire (édition de Wailly, p. 189).
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anneau d*or gravé, de jolis objets d'art en cristal avec des incrustations d'ambre et des vignettes d'or fin, parmi lesquels il y avait un éléphant de cristal moult bien fait et une beste que Ton appelle orafle, c'est à-dire une girafe, également en cristal ».
La puissance des Ismaéliens de Syrie fut détruite, peu de temps après le passage de Saint-Louis, par le sultan d'Egypte Béïbars. Il subsiste encore quelques Ismaéliens dans cette région. Ils font toujours, dit-on, le métier d'assassins *.
1 Une branche d'Ismaéliens appelés les Nosalris est encore nombrease en Perse. Les Nosa'iris ont existé aussi dans le Liban où ils ont été les ennemis des Druzos. Un renégat de cette secte a publié à Beyrouth un traité de sa doctrine : Kitâb fi Kachfi asrâri ed-diânati en-Nosatriatiy livre sur la découverte des secrets de la religion nosaïrite. Ce traité a été analysé par E. Salisbury dans le Journal of the American oriental Society, 1866.
Il n'est point de phénomène religieux plus singulier que celui qu'offre la religion des Druzes. Cette religion, dérivée de la doctrine des Ismaéliens, a pris pour Dieu, non plus seulement un homme bizarre et criminel comme Sinân, mais l'homme le plus horriblement cruel et le plus étrangement fou qui jamais ait existé. Lorsque, partant du grand soleil de l'islamisme, on parvient, par la série des transformations que nous avons étudiées, jusqu'aux ténèbres du Druzisme, on a l'impression qu'on pénètre dans un milieu qui serait infesté d'influences sataniques.
Le dieu du Druzisme est le Khalife Hakem, sixième Khalife fatimide, descendant d'Obéïd Allah, le troisième grand maître de la secte ismaëlienne et le fondateur de la dynastie
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fatimide. En Tan 996, à l'âge de onze ans, Hakembiamr-illah se trouva, par la mort de son père, en possession d'un magnifique empire comprenant TEgypte, la Syrie et d'autres provinces et ayant pour capitale la ville nouvelle du Caire *.
Le jeune prince voulut bientôt être majeur.
Après avoir fait périr les ministres qui le tenaient en tutelle, il se rendit maître de ses actes et se mit à régner d'une manière joyeuse. Il ne songea d'abord qu'à entretenir autour de lui une fête perpétuelle. Chaque nuit il se promenait achevai dans les rues de la ville, suivi d'un gai cortège;
1 Les bibliothèques européennes possèdent un certain nombre d'écrits des Druzes, notamment la Bibliothèque de Paris (Voyez le catalogue des manuscrits arabes) et celle du Vatican. C'est d'après ces écrits et d'après les ouvrages des historiens arabes que S. de Sacy a composé son magistral Exposé de la religion des Druze:(2 \o\. 1838). Il convient de citer sur le même sujet : Guys, Théogonie des DruzeSf traduite de l'Arabe, 1863.
Les historiens orientaux on tété divisés sur le point de savoir si les prétentions des Fatimides touchant leur des" cendance d'Ali et de Fatimah, étaient justes. Makrizi, le grand historien arabe de l'Egypte, a pensé qu'elle Tétaient. Al-BIrouni, le savant auteur de la Chronologie des nations anciennes (traduction anglaise par Sachau,
Les maisons s^illuminaient sur son passage ; le Nil coulait sous les lumières, et tous les quartiers s^emplissaient du bruit des chansons et des danses. Ce régime heureux dura peu de temps. Hakem fut pris de dévotion chiite. Il devint austère et humble, ne voulut plus qu'on lui dit : « notre Maître ». Un homme ayant affirmé qu'il ne connaissait point Ali, il le condamna à mort. Il en fit traîner par la ville un autre qui avait parlé avec trop de respect d'Abou Bekr et d'Omar, puis il le fit décapiter. Il n'y eut pas de délicatesse dont il n'usât envers la mémoire d'Ali, ni d'outrage qu'il n'infligeât à celle d'Ayéchah et des Khalifes orthodoxes. Il défendit sous peine de
1879) Ta nié. S. de Sacy a suivi l'opinion de Makrizi ; M. de O^oeje s'est rangé à celle d'Al-fiirouni^ qui est celle aussi que nous croyons devoir recommander.
Le grand père de Hakem conquit TEgypte et la Syrie ; c'était Molzz li Din ellah, le quatrième Khalife Fatimide ; il y fonda le nouveau Caire. Fostat, le vieux Caire avait été fondé par Amrou fils d'el-As, le premier conquérant musulman de l'Egypte. Pendant le cours de son règne, Hakem reçut la soumission de La Mecque. La puissance des Fatimides s'accroissait ainsi à la faveur de l'anarchie qui régnait dans l'islam, pendant le long déclin du Khalifat de Bagdad. Cette puissance dura 270 ans
mort de maDger de la roquette, parce que Vusage de cette plante avait été introduit par Ayéchah ; de se nourrir de méloukiah, parce que ce légume était le mets favori Moawiah ; de fabriquer de la bière, parce qu'Ali ne l'aimait pas. Sur les portes des maisons et sur celles des boutiques il fit mettre des inscriptions en or et en couleur, contenant des anathèmes contre les personnages orthodoxes ; et il en plaça de semblables aux portes des mosquées et jusque sur celles des cimetières.
Poussé par le même zèle qui le portait à vexer les orthodoxes, Hakem persécuta les chrétiens et les juifs. A cette époque, les chrétiens tenaient un rang important en Egypte ; beaucoup d'entre eux étaient employés dans les ministères ; quelques-uns avaient des fonctions équivalentes à celles de secrétaire d'Etat. Soutenu en cela par l'opinion de la population musulmane, Hakem déchaîna contre ces chrétiens une persécution violente. Il les obligea à porter dans leurs vêtements une marque distinctive, et il voulut que cette marque fut le bonnet noir, parce que le noir étant la couleur des Abbassides, il
semblait ainsi recouvrir Tinfamie d'être âdèle au Christ par celle d'être fidèle aux Khalifes orthodoxes. Il destitua et spolia un grand nombre de chrétiens. Il en fit arrêter dix qui occupaient des fonctions supérieures, et il voulut les obliger à Tapostasie. — L*un de ces dix ministres, nommé Abou Nedjah, subit le martyre avec un courage particulièrement digne d'être rappelé. En vain le Khalife usa envers lui de toutes les séductions, en vain il lui offrit le poste de principal vizir pour le décider à renier sa foi. Abou Nedjah se contenta de demander un jour pour réfléchir ; puis, s'étant rendu auprès des siens, il leur dit : « Je n'hésite point à mourir ; si j'ai demandé un délai, c'est seulement afin de vous faire mes adieux. Ne recherchons point la gloire qui passe au prix de la gloire éternelle. Jésus-Christ qui nous a rassasiés des biens du monde nous appelle maintenant à jouir de ceux du ciel: fortifions donc nos cœurs. » Il retourna ensuite se mettre à la disposition du Khalife. Celui-ci ne pouvant le vaincre, commanda qu'on l'attachât entre deux poteaux et le fit flageller. La chair du martyre vola en lambeaux ; tout son corps ruissela de
sang. Après qu'il eut reçu cinq cents coups, il demanda à boire. Les bourreaux se rendirent auprès de Hakem pour savoir s'il permettait qu'on le désaltérât. Quand ils revinrent, apportant de Teau, le martyre leur dit : « Je n'ai plus soif. Jésus-Christ, qui est le plus grand roi, est venu à moi et m'a lui-même donné à boire »> ; et, à ces mots, il expira.
Vers la douzième année de son règne, Hakem qui était fort jeune encore, — il n'avait pas vingt-cinq ans,. — acheva de manifester son caractère étrange, sa piété cruelle et fantasque. Il voulut que la nuit régnât toujours dans son palais, et il n'y vécut plus qu'à la lueur des bougies. Il fit de longues promenades nocturnes dans le Caire, presque sans suite, parlant aux gens du peuple, montant le plus souvent un âne, par humilité. Il établit dans les maisons l'espionnage par les femmes, afin de contenir les mœurs des Egyptiens qu'il trouvait relâchées. Dans la même pensée, il interdit les fêtes qui, chaque année depuis l'antiquité païenne, se célébraient au bord du Nil. Il fit sévir avec recrudescence la persécution commencée contre les Juifs et les
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Chrétiens. Au bonnet noir que ces derniers portaient comme signe distinctif, il ajouta une lourde croix de bois d'une coudée de long, qu'il les obligea de suspendre à leur cou sans la jamais quitter, fût-ce dans les bains publics. Au-dessus des églises chrétiennes, il fit bâtir des petites mosquées avec des minarets, d'où l'on chanta l'appel à la prière. Surtout il fit ruiner une quantité d'églises. Depuis le commencement de la persécution, c'est-à-dire depuis Tan 1005 jusqu'en l'an 1014, pendant l'espace de neuf ans, trente mille églises chrétiennes furent par son ordre ruinées et spoliées, en Egypte et en Syrie. Il donna aussi l'ordre de détruire l'église de la Résurrection à Jérusalem ; mais cet ordre ne fut point exécuté.
Contre les musulmans orthodoxes, il dirigea un attentat singulier. Il imagina d'enlever secrètement les corps d'Abou Bekr et d'Omar de leurs sépulcres à Médine. Les affidés chargés d'accomplir le sacrilège s'entendirent avec un chiite dont la maison était contigûe à l'enclos de la sépulture ; cet homme leur permit d'ouvrir dans son mur une brèche par où, la nuit, on
passerait les cercueils. Comme ils étaient occupés à ce travail, un orage éclata. Plusieurs pèlerins se réfugièrent dans la maison du chiite. Voyant la brèche, ils l'interrogèrent avec étonnement. Le malheureux, déjà troublé par l'orage, avoua son crime, et les agents de Hakem, saisis aussi de remords, renièrent leur maître et se convertirent.
Sous ce gouvernement détestable, l'Egypte souffrait. Des révoltes éclatèrent et furent réprimées impitoyablement. La faiblesse des crues du Nil pendant deux années consécutives provoqua la famine ; la misère et la peste se répandirent parmi le peuple.
Mais la dévotion de Hakem ne faisait que s'accroître. Il consacra des sommes énormes à embellir les mosquées, à remplir de lampadaires en or et de riches tapis la grande mosquée du Caire. Il affecta des fonds à l'entretien des lecteurs du Coran et aux pauvres. Les vendredis il fit en personne le prône et la prière. En même temps il veillait avec un soin jaloux à l'observation de toutes ses prescriptions. Les tourments et la mort châtiaient les moindres fautes. On
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mourait pour avoir mangé du raisin sec, vendu du poisson sans écaille, ou pour s'être attardé le soir aux bains publics. Dans ses promenades nocturnes à travers le Caire, Hakem rendait lui-même une justice expéditive. On trouvait le matin des hommes pendus à leurs portes pour des vols commis la veille ; les corps de plusieurs flottaient sur le Nil, d'autres dans les rues gisaient égorgés. Hakem, véritable Gilles de Rais, tuait de sa main ses pages pour son plaisir.
La surveillance que depuis longtemps il exerçait sur les femmes, fut sanctionnée par une ordonnance d'une sévérité inouïe : il fut défendu aux femmes^ sous les peines les plus sévères, de jamais sortir de leurs maisons ; les cordonniers n'eurent plus le droit de leur vendre des chaussures ; et si quelqu'une regardait aux portes ou aux fenêtres de sa maison ou du haut de sa terrasse, elle était passible de mort. Cette loi fut appliquée sept ans.
Un homme à qui le monde permettait de donner un pareil spectacle de folie, devait enfin, par déduction logique, se croire Dieu. C'est la prétention que Hakem émit en Tan 1016 ; mais
ce qui doit nous sembler plus étrange que cette prétention même, c'est qu'il se trouva des docteurs pour la réduire en système et pour faire de cet insensé le pivot d'une théologie. La doctrine de la secte ismaëlienne, à laquelle d'ailleurs appartenait Hakem, rendit possible cette déification. Un missionnaire Ismaélien du nom de Hamzah, fils d'Ahmed, vint de Perse au Caire et se chargea de démontrer à Hakem qu'il était Dieu. On arrivait à ce résultat, sans s'écarter beaucoup de la doctrine ismaëlienne, si l'on supposait que Hakem était une incarnation de la Raison divine. Cette Raison incarnée dans Adam, avait, disait-on, passé dans Ali et d'Ali dans Hakem qui s'en disait le descendant.
Probablement la religion nouvelle se présenta tout d'abord sous cette forme ; mais plus tard elle varia et tomba dans des excès par lesquels elle se sépara nettement de la doctrine ismaëlienne.
Tandis que Hamzah élaborait en secret cette croyance, un autre missionnaire ismaëlien, persan aussi ou peut-être turc, du nom de Darazi, tenta prématurément de la rendre
publique. Il écrivit un livre où il Texposa et il donna à Hakem, en présence même du peuple, des qualificatifs réservés à Dieu seul. Ces hommages charmèrent le Khalife, mais ils indignèrent la foule ; un grand tumulte s'éleva et Darazi faillit être écharpé. Il s'enfuit du Caire et il passa secrètement en Syrie, pour y travailler à l'établissement de la religion nouvelle. Hamzah, demeuré au Caire, y obtint d'assez grands succès ; Darazi en obtint en Syrie. Ces deux missionnaires mettaient en œuvre les moyens de séduction employés dans l'initiation ismaëlienne : ils piquaient la curiosité de l'esprit ; sous prétexte de dévoiler le .sens de la loi, ils en abolissaient la pratique ; et feignant de vouloir libérer les âmes^ ils étaient le frein aux passions et autorisaient toutes les licences. La nouvelle religion, bien qu'elle eût été élaborée surtout par Hamzah, garda le nom de Darazi, d'où vient celui de Druze. Elle eut au reste en Syrie une destinée un peu plus brillante qu'en Egypte.
Les Druzes de Syrie habitèrent une région montagneuse qu'occupaient déjà les Chrétiens Maronites. Ils se répandirent aussi autour de
Beyrouth et tout le long des côtes. Ils eurent peu de commerce et peu dTiistoire. L'un des principaux faits de leur histoire est le massacre qu'ils firent des Maronites en 1860 et la répression qui le suivit. Cette circonstance où les Maronites trouvèrent un appui dans une nation amie des opprimés et gardienne de l'honneur du nom chrétien, est encore présente aux mémoires françaises.
Hakem donc devint dieu ; mais il n'en devint pas moins fou. Les chrétiens seuls tirèrent de son élévation quelque avantage ; car le sentiment de sa propre divinité le rendit tolérant à l'égard des autres dieux : il se contenta de les mépriser et ne les persécuta plus. Mais sa folie meurtrière continua à sévir sur les hommes.
Le nombre de ceux qu'il faisait périr pour des motifs futiles ou qu'il tuait par plaisir s'accroissait sans cesse. Les femmes du Caire souffraient avec impatience leur réclusion. Quelques-unes d'entre elles parvinrent à s'entendre ; elles eurent l'idée de construire un mannequin en forme de femme qu'elles firent dresser dehors sur le chemin de Hakem, avec un placet dans la
main. Hakem, voyant cette femme dans la rue, donnait déjà Tordre de la frapper, quand il reconnut sa méprise. Il prit le placet et le lut : il n*y trouva que des outrages. Sa colère fut extrême ; il lança ses gens sur le peuple, et il leur livra pendant plusieurs jours la ville où ils commirent d'aflFreuses violences.
Le châtiment devait fatalement venir expier tant de crimes. Hakem le rencontra enfin. Une nuit, selon son habitude, il sortit à âne, accompagné de deux esclaves ; après s'être promené dans la ville, il s en alla vers la montagne et il ne revint plus. On trouva le lendemain Tâne, les jarrets coupés ; on découvrit les corps des deux esclaves qui avaient été égorgés ; mais on ne vit pas le corps de Hakem.
On doit le deviner, selon la logique commune à tous ces systèmes, les partisans de la divinité de Hakem lui appliquèrent l'idée mahdiste. Ils ne crurent pas à sa mort ; ils pensèrent seulement que le temps de son occultation était arrivé, et ils se mirent à prédire et à attendre son retour. Hakem, selon eux, aura un second avènement à la fin des temps. Mais si étrange que puisse
sembler le désir de voir revenir un pareil monstre, ce n'est pas encore là le sentiment le plus original auquel la disparition de cet homme extraordinaire donna lieu. Beaucoup de chrétiens eurent une autre pensée : ils crurent que Jésus- Christ avait, sur le chemin, foudroyé Hakem, comme autrefois saint Paul, et que le persécuteur, converti soudain, était allé finir ses jours dans un couvent.
La doctrine des Druzes dans Tétat où la laissa Hamzah est encore un système gnostique ; mais c'est du gnosticisme mal compris, car au lieu de reléguer la Divinité dans le mystère impénétrable de son essence, Hamzah l'incarne ; Hakem est, selon lui, Tincarnation de Dieu lui-même, et non pas celle de l'un des principes sortis de Dieu, tels que la Raison universelle, comme l'avait probablement été Sinân. Hamzah s'est donné lui-même pour l'incarnation du premier de ces principes, qu'il appelle Tlntelligence ; et c'est sans doute pour se réserver cette haute dignité qu'il a élevé Hakem jusqu'à faire de lui l'incarnation de l'essence même de Dieu. Son système, fort compliqué d'ailleurs, présente une
combinaison de principes éternels analogue à celle que nous avons trouvée dans la doctrine Ismaélienne, mais avec une tendance plus marquée au dualisme, et un plus grand abus des réincarnations et de la métempsycose. Le dualisme s'y manifeste en ce que F Ame, second principe sorti de Dieu, donne naissance, dans un mouvement d'orgueil et d'admiration d'ellemême, à un principe mauvais qu'on nomme le Rival ; et en ce que tous les autres principes primaires et secondaires, formés après ceux-là, sont imaginés en vue de secourir et de sauver l'Ame dans sa lutte contre le Rival. Les principes, selon la pensée des Ismaéliens, avaient plus immédiatement pour fonction la production et l'organisation du monde. Tous ces principes issus de Dieu, dans le Druzisme, s'incarnent et transmigrent avec une grande facilité. Il n'est guère d'époque où ils n'apparaissent sous les figures de différents hommes, en sorte que tout le monde des abstractions théologiques du Druzisme, loin de demeurer lointain et invisible, est presque constamment représenté sur terre. Cette doctrine abstruse ne saurait être com-
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prise par tous les adeptes du Druzisme ; elle fait encore aujourd'hui Tobjet d'un enseignement à plusieurs degrés ; et les initiés seuls en pénètrent les profondeurs.
Nous avons dit dans les précédents paragraphes comment la pensée persane tendit à altérer et presque à détruire Tlslam ; il est intéressant de rechercher maintenant dans quelle mesure elle contribua d'autre part à élargir et à compléter son orthodoxie. Nous allons voir sous quelle forme pénétrèrent dans Tislàmisme orthodoxe la théorique mystique persane ou même indienne, appelée Soufisme, et, avec elle Tidée mahdiste.
Le Soufisme, auquel nous avons déjà fait allusion en traitant des ordres religieux musulmans, apparut de bonne heure dans Tlslam ^
1 Outre les ouvrages des auteurs mystiques que j'ai nommés, et de beaucoup d'autres dont |e n'ai point parlé, il existe en arabe une histoire du Soufisme depuis son origine jusqu'au v* siècle de l'hégire par Abd el-Kérim el-Kocheïri. Parmi les livres européens on peut consulter
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Il S j présenta d'abord sous l'aspect d'une secte. C'est à la fin de notre vm* siècle, soit au milieu du H* de l'hégire, que des docteurs originaires des parties de la Perse qui confinent à l'Inde, fondèrent la doctrine du Soufisme et en inaugurèrent la pratique. La société qu'ils formèrent resta pendant longtemps secrète ou du moins peu connue, et elle s'allia, semble-t-il, au début, plutôt avec les hérésies qu'avec l'orthodoxie. Elle ne joua pourtant pas de rôle politique ; c'était une société de dévots et de mystiques, enclins au panthéisme, occupés seulement à voir Dieu en toutes choses, et dont le but était de s'approcher de lui par le détachement et l'extase jusqu'à se fondre et à se perdre en lui.
Un jour, l'un de ces premiers soufis vint trouver le Khalife abbasside Al-Mamoun. Il s'avança vers lui au milieu des courtisans, à peu près comme un yogi devant un roi de l'Inde ; il portait une robe de bure blanche retroussée
à ce sujet les deux ouvrages de Rinn et de Le Chatelier déjà cités (Note de la page 87), ainsi qu'une intéressante monographie de l'abbé Barges : Vie du célèàre marabout Cidi Abou Médien, 1884.
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dans sa ceinture ; il salua le prince et puis Tapostropha : « de qui, dit il, tiens-tu ce trône où tu t'asseois ? Est-ce le peuple qui te Ta procuré, ou est-ce la violence ? » Mamoun lui répondit avec assez d'habileté. Il ne tenait son pouvoir, dit-il, ni du peuple ni de la violence ; mais son père avait autrefois reçu le serment des pèlerins rassemblés à Médine, qui s'étaient engagés à reconnaître, après lui, son fils pour son successeur ; il avait donc pris le pouvoir, ne croyant pas qu'il dût troubler un ordre de succession établi sur la foi d'un serment. La réponse contenta le soufl ; il sortit et alla rapporter les paroles du prince à quelques uns de ses confrères réunis dans une mosquée voisine. Al-Mamoun envoya un de ses courtisans, pour écouter ce que diraient ces gens ; et, sur le rapport de cet émissaire, il conclut que les souûs étaient d'inoffensifs dévots.
Le Soufisme, cependant, grandit, et il donna lieu, dès la fin du ix° siècle, à des travaux importants. Un célèbre docteur du nom de Taïfour, né dans la ville de Bestam, en Perse, et dont les ancêtres s'étaient illustrés dans le zoroas-
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trisme, exposa dans de nombreux traités, les divers aspects scientifiques, moraux et mystiques de la nouvelle doctrine. La mémoire de ce docteur resta en grande vénération parmi le peuple. Il tut pourtant accusé par quelques-uns de ses successeurs d*avoir penché trop avant du côté du panthéisme. Le grand Al-Gazali vint après lui parfaire le Soufisme et Tlslam. Al- Gazali dont nous avons déjà parlé, qui, selon ce que nous avons dit, limita et régla le rôle du péripatétisme dans Tlslam orthodoxe, fut aussi celui qui réussit à y donner droit de cité au Soufisme. Il imposa à cette doctrine certains freins, grâce auxquels, étant tenue assez éloi. gnée du panthéisme, elle pût être sans danger pour la foi alliée à l'orthodoxie . Après Tépoque de ce grand homme, le Soufisme devint la formule presque universelle de Tascétisme musulman. Quand les ordres se développèrent, son expansion suivit la leur. Le Soufisme trouva alors son expression la plus complète dans les œuvres d'un grand mystique persan, Suhrawerdi ; et il fut enfin introduit en Occident par Cidi Abou Médian, Termite de Tlemcen,
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L'une des théories par lesqueJles cette doctrine se rapproche le plus des systèmes persans, c'est celle de la classification des saints. Le Soufisme enseigne qu'il y a toujours sur la terre un nomhre déterminé de saints, et il les répartit entre plusieurs classes. A chaque classe, il fait incomber quelqu'une des fonctions que les saints sont appelés à remplir dans l'ordre mystique, et il suppose que cette classe possède en retour certains privilèges tels que le don de l'extase, celui des révélations, ou celui des miracles. Lorsqu'un personnage d'une de ces classes meurt, un autre du degré inférieur est promu pour le remplacer. Ainsi est constituée une sorte de représentation toujours complète des diverses forces et fonctions mystiques sur la terre ; c'est là un système tout à fait analogue à cette représentation des principes éternels ou des attributs divins que nous avons vu obtenue par les Ismaéliens et par les Druzes au moyen de la métempsycose. Le Soufisme n'a sans doute pas cherché à faire entrer la théorie de la métempsycose dans la théologie orthodoxe ; mais l'on voit bien que son propre esprit n'est
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nullement incompatible avec cette croyance ; il est d'ailleurs probable qu'il a existé plusieurs formes hétérodoxes du Soufisme et que des variantes de cette doctrine, comportant la métempsycose, ont été reçues chez les Ismaéliens. Le Soufisme avait encore ceci de commun avec les doctrines ismaëlicnaes, qu'il se plaisait à rechercher un sens allégorique sous les paroles de la révélation. C'était, en somme, un système qui tenait de ses origines un penchant marqué pour toutes les croyances hétérodoxes venues de la Perse ou de l'Inde : pour le panthéisme, pour la métempsycose^ pour les incarnations des attributs divins, pour l'interprétation ésotérique des textes; et il a fallu que l'Islamisme orthodoxe eût un bien grand besoin de s'élargir et de se vivifier, ou plus simplement qu'il y ait été forcé par les tendances toujours renaissantes de certaines races vaincues, pour qu'il ait pu tolérer l'intrusion en lui d'une doctrine aussi manifestement contraire à son esprit originel.
Les classes des saints que comptent les Soufis sont au nombre de sept. La plus haute n'est composée que d'un seul hommme que l'on appelle
le Pôle ou le Secours: le Pôle, pour signifier qu'il est comme le pivot autour duquel tourne le monde, et le Secours, pour exprimer qu'il aide les hommes à obt:nir les faveurs de Dieu ou qu'il détourne d'eux l'effet de sa colère. Une jolie croyance répandue parmi les Soufis enseigne que chaque année, dans le mois de Safar, Dieu envoie au monde de douloureux fléaux ; il veut par eux châtier les pêcheurs et les purifier de leurs fautes. Mais si lourde serait la peine causée par ces fléaux que les pêcheurs ne pourraient la porter. Alors les saints s'en chargent ; ils en prennent pour eux la plus grande part. Le premier d'eux tous, le Pôle ou le Secours, prend à sa charge les trois quarts des fléaux. Ses assistants des ordres inférieurs s'en partagent le huitième, et ce qui reste retombe sur les hommes. On reconnaît là, exprimée sous une forme imagée et frappante, le dogme catholique de la Communion des Saints.
Dans le cours de l'histoire, le Soufisme a rendu de très grands services à l'Islam ; en lui donnant des saints, il lui a fourni des agents pour l'éducation des foules ; en contribuant à
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rétablissement et à l'expansion de ses ordres religieux, il lui a formé des organes très puissants de propagande. Il a adouci sa conception de la Divinité ; il a fait descendre son Dieu plus près de Thomme et fait monter ses croyants plus près de Dieu. Il lui a enfin communiqué un pouvoir de toucher les cœurs et de pénétrer les âmes, beaucoup plus grand que celui que l'Islam tenait de ses origines. 11 y aurait une longue étude à faire de la part prise à la propagation do rislam par les mystiques et par les ordres dans les diverses contrées. Telles populations dont la conversion n'eût pu être achevée par la force ont cédé devant les exhortations des ascètes et le prestige de la sainteté. La confrérie des Nakcchabendia a converti jadis les Tartares Uzbeks ; les grands ordres du Magreb ont conjuré la révolte des Berbères. De nos jours encore, les progrès de l'Islamisme dans l'Inde et en Chine sont dus surtout aux grandes confréries. En Afrique, celles des Kadria et des Tidjania étendent l'action méthodique et progressive de leurs missionnaires sur toute la limite du Soudan, dans les bassins du Sénégal, du Niger et du Nil.
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Ainsi, le Soufisme, cet hôte de rislam, accueilli d'abord par lui avec contrainte et défaveur, a payé largement son hospitalité : il a doué l'Islam d'un charme qui lui manquait, il a introduit dans sa doctrine de la tendresse et du mystère, et il est devenu en lui un principe essentiel de force, de vie et de renouvellement.
D'un autre côté l'idée mahdiste a pénétré dans rislamisme orthodoxe ; bien qu'altérée et réduite, elle y a agi, de nos jours surtout, avec beaucoup de puissance. Les musulmans soumis parfois à des jougs qui leur pèsent, las de tyrans indigènes ou de maîtres étrangers, se plaisent à attendre l'homme dirigé de Dieu, le mahdi, qui doit venir dans les jours difficiles pour donner à l'Islam la terre et pour lui rendre la liberté. C'est mus par cette pensée que nous voyons des hommes, au Soudan par exemple, qui, se donnant pour mahdi ou pour précurseurs d'un mahdi, soulèvent les peuples musulmans contre les Chrétiens ou les Turcs, défont les armées régulières, prennent des villes et fondent des empires. L'un de ces hommes, on le sait, enferma et fit mourir dans
Khartoum Tillustre anglais Gordon. Ce mabdi-là rêva, selon son rôle, la conquête de la terre. Après la chute du héros qu'il regardait comme TAntechrist, il pensa qu'il prendrait La Mecque, Jérusalem, Constantinople même, qu'il croyait être une ville de l'Hindoustan. Ses conquêtes ne l'amenèrent pas jusque là ; mais elles lui donnèrent un royaume et Khartoum pour capitale.
Une autre grande puissance récemment apparue dans rislam, celle des Sénoussis, est en partie fondée sur une idée mahdiste. L'ordre des Sénoussis, qui date de notre siècle, a repris une œuvre tentée déjà au xvi® siècle en Arabie par la secte fameuse des Wahabites. Le fondateur des Wahabites avait entrepris de ramener l'islamisme à sa pureté première, d'en ôter les apports étrangers : le mysticisme persan, le culte des saints, les pouvoirs musulmans non arabes. Il voulait rendre dans l'Islam la prééminence à l'élément arabe, au détriment des éléments ethniques persans, turcs ou autres, qui se l'étaient arrogée. Le fondateur des Sénoussis eut une pensée toute semblable. Mais, afin de fournir une image claire de ses espérances
et de montrer dans un homme Tlslam de Tavenir, l'Islam libre et vainqueur, le cheïkh Senoussi admit la conception mahdiste. Le mahdi qu'il proposa au monde était son fils. On discuta Tesprit de son ordre ; mais on le jugea à la fin orthodoxe. C'est aujourd'hui la confrérie qui représente le plus puissamment dans l'Islam la réaction arabe par rapport aux pouvoirs étrangers, la réaction panislamique. Le centre de ce grand organisme est dans Toasis de Djegboub en Tripolitaine, et son action s'exerce sur tout le pays compris entre l'Egypte et la Tunisie, entre le Soudan et la Méditerranée, ainsi qu'en Arabie. Cette action tend à fermer le plus possible aux étrangers, à leur commerce, à leurs armées, à leurs idées, toute la partie de la terre qui est le sol propre et le domaine particulier de l'Islam, ce que l'on appelle le Dar el'Islaniy c'est-à-dire l'Afrique saharienne, le Soudan, l'Arabie, toute la région des déserts et des sables ; elle tend aussi à entretenir et à exciter l'esprit de résistance contre l'étranger et le secret désir de la guerre sainte dans tous les pays où des peuples musulmans sont mêlés à
des non-musulmans, et où les musulmans sont soumis, soit à la domination effective, soit seulement à 1 influence ou à la pression des puissances européennes ; ce sont les pays que Ton appelle le domaine de la guerre, le Dar el harb. Que le mahdi des Senoussis paraisse et aussitôt partout la guerre sainte sera prêchée, les pouvoirs tyranniques seront renversés , les masses croyantes se jetteront contre l'étranger et le refouleront, la nation du prophète victorieuse et libre s'emparera de la terre *.
Ainsi ridée mahdiste contribue à entretenir
1 J'avoue n'avoir pas su recueillir, pendant le temps que j'ai pu consacrer à la présente étude, de renseignements précis sur la situation et l'importance actuelles de Tordre des Senoussis. Les deux livres de Rinn et de Le Chatelier, déjà anciens de quelques années, le livre spécial de Duveyrier, La confrérie de Sid Mohammed àen AU es-Senoussiy 1884, donnaient sur la force et l'avenir probable des Senoussis des indications presque effrayantes. Mais comme, depuis une dizaine d'années, les Senoussis, loin de déchaîner la guerre sainte, sont restés relativement paisibles, on peut en inférer que les appréciations de ces auteurs étaient empreintes d'exagération. La même remarque m'a d'ailleurs été faite par des personnes au courant des choses d'Afrique. Malgré tout, l'importance de la confrérie des Senoussis est encore grande, et son
OU à restaurer parmi les peuples musulmans orthodoxes, une conception forte et grande :
celle de la nation musulmane qui n'est d'ailleurs que Tagrandissement de la communauté musulmane primitive. Peu importe le nombre et la diversité des peuples que renferme Flslam et Téloignement des contrées dans lesquelles ils
fondateur mérite sans doute que nous lui consacrions iri quelques lignes :
Mohammed fils d'Ali es-Senoussi naquit en 1791 près de Mostaganem, étudia dans son pays jusqu'à l'âge de trente ans, se rendit alors à Fez où il s'acquit une grande réputation. Puis, se sentant dominé par l'attrait du mysticisme, il partit en 1829 pour La Mecque. 11 fit ce voyage lentement, visitant sur son chemin les inonastères et les écoles, préchant et s'affiliant à divers ordres. Arrivé au Caire, il y fut mal vu des docteurs qu'effrayaient l'intransigeance de ses doctrines et son puritanisme, et il ne put y séjourner. Il parvint à La Mecque où il se mit sous la direction du chef de l'ordre des Khadyria. A la mort de ce saint personnage qui avait eu à subir la persécution du clergé officiel, il disputa son héritage à un autre de ses disciples, et, avec une partie des Khadyria de La Mecque^ il commença à fonder un ordre distinct. Il eut un monastère près de la ville sainte. Mais son caractère un peu hautain, ses opinions inflexibles, la supériorité de son savoir et Tinfluence dont il jouissait déjà, le rendirent odieux aux docteurs officiels et le for-
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sont dispersés. Tous ces peuples n'en sont au fond qu'un seul ; ils ont tous un caractère commun, la foi islamique, qui de tant d'individus divers fait des frères ; et toutes ces contrées sont également saintes, comme est sainte une même et unique patrie ; elles le sont de l'une de ces deux manières : ou bien elles sont terre de lïslam et l'étranger alors ne les souillera pas ; ou bien elles sont terre mixte ; mais il viendra un jour, quand le temps sera lévolu, quand le terme fixé par Dieu sera atteint, quand le Mahdi apparaîtra, où, sur ces contrées encore impures,
cërent à s^en aller. Il passa en Tripolitaine et là son ascendant grandit trè^ vite ; une multitude de disciples s'affilièrent à son ordre, et, en peu d'années, il devint supérieur de vingt-deux monastères répandus dans toute l'Afrique du Nord-Est, en Tunisie, en Egypte et jusqu'au Soudan. En 18.j5, il s'établit à Djegboub. Il y forma des missionnaires nègres pour l'Afrique centrale et il y mourut en 18'9. La direction de son ordre ou mieux l'espèce de pouvoir théocratique qu'il avait fondé, passa à ses deux âU dont l'aîné, nommé le mahdi, n'avait alors que treize ans. Le Cheikh Senoussi a laissé des écrits
Pendant longtemps inquiété ou mal vu par les autorités turques, l'ordre des Senoussis a fini par se rapprocher des sphères officielles ; il a envoyé à Constantinople un représentant.
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le glaive sera tiré, où la guerre sainte sévira, où le sang des martyrs coulera, où les incroyants seront exterminés, et où, dans sa miséricorde. Dieu le Très Haut délivrera ces terres du joug des infidèles pour les donner tout entières à ses saints. C'est la forme actuelle de Tidée du mahdisme dans Tlslam orthodoxe ; elle n'est, on le voit, qu'une transposition de l'idée panislamique*.
1 Nous n'avions pas à notre disposition, au moment où nous avons rédigé ce paragraphe, l'ouvrage sur Les Confréries religieuses musulmanes, publié par MM. 0. Depont et X. Coppolani, sous le patronage de M. Jules Cambon, Alger, 1897. Les lecteurs trouveront dans cet ouvrage des renseignements nouveaux, moins pourtant que l'ampleur de son volume ne le ferait espérer. Aelevons-y du moins celui ci : Le cheikh 1 1-Mahdi, le chef des Senoussis a transporté sa résidence de l'oasis de Djegboub dans celle de Koufra.
La fondation en ce siècle d'une religion nouvelle issue de Tislamisme chiite et qui s'est développée au milieu de circonstances très tragiques, achèvera de nous montrer la puissance de réaction toujours agissante du sentiment aryen contre le sémitisme musulman. Nous découvrirons même dans cette religion des caractères qui la rapprochent encore plus de nos idées modernes que de celles de Tancienne Perse. A ces titres elle aura droit de notre part à un intérêt tout spécial. Je veux parler de la religion des Babis*.
1 L'histoire du Babisme a été traitée de la façon la plus intéressante par le comte de Gobineau, dans son livre déjà cité Religions et phllosophies dans VAsie centrale, 2« éd. 1866. Il existe toute une littérature du babisme. Un livre très agrénble et très renseigné est celui de Browne, A traveller's narrative written to iliustrûte the épisode of the Baby 1891. V. aussi Cl. Huart, La religion du Babt 1889, et Kazem Beg, Bab et les Babis, 1866.
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Au commencement de ce siècle il existait en Perse une secte fondée par un docteur originaire! de la ville d'el-Ahsa, dans le Bahréïn, dont l'enseignement reproduisait une partie des doctrines des Ismaéliens, des Soufis ou des Druzes. Ce docteur considérait les douze imams comme des incarnations des attributs divins ; il leur donnait un pouvoir créateur et il appliquait à Ali cette parole du Coran : « Je suis le créateur du ciel et de la terre. » Il admettait aussi qu'il devait exister toujours sur la terre un homme ayant pour mission de servir de canal à la vérité, d'être le lien entre notre monde et l'imam invisible qui doit paraître à la fin des temps, d'être comme la porte qui donne accès à la retraite de l'imam. On pouvait désigner cet homme par le titre allégorique de Porte, en arabe Bab. La secte qui recevait ces doctrines ét'iit en même temps une sorte de société de philosophes ayant des tendances libérales tant au point de vue intellectuel qu'au point de vue politique. Elle favorisait la spéculation libre ; elle représentait un certain esprit de réaction contre le pouvoir autocratique et contre la
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prééminence de Félément clérical dans Torganisation politique de la Perse. Néanmoins elle ne constituait pas un parti d'opposition agissant, et elle était vue avec faveur par Taristocratie et même par la cour, c'est-à-dire par toute cette classv> élevée qui, en Perse, goûte la philosophie et aime à allier à la mysticité un peu de scepticisme. On appelait cette société la secte des Cheïkhites. C'est d'elle que le Babisme a pris naissance.
Le premier qui, sous le titre de Bab, commença à prêcher la révélation du Babisme, était un jeune homme d'une grande beauté et de haut lignago qui portait le nom de Mirza Ali Mohammed. Il était né en 1819 à Chiraz, — Chiraz, cité depuis longtemps célèbre en Perse pour le grand nombre d'ascètes, de docteurs et de poètes qu'elle a produits, patrie de deux des principaux poètes de la Perse, Hafiz et Sadi, ville boueuse aux rues étroites, située en pays montagneux, entourée de bois et de ruines, ville aux grands cyprès et aux hautes murailles, qui, ayant servi parfois de repaire aux brigands, a aussi donné asile aux rêves des sectaires et
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aux traditions mourantes du vieux Zoroastrisme. — Les parents du Bab appartenaient à la descendance d'Ali et de Fatimah ; mais ils étaient pauvres et faisaient le commerce. L'enfant fut élevé dans la même occupation ; encore adolescent, il fut envoyé dans la ville maritime de Bender BusUer, port de Chiraz sur le golfe Persique. Il s'y montra plus zélé pour la méditation que pour les affaires ; c'était un jeune homme très rêveur et très doux, aimant la solitude, dont Tunique distraction était d'entendre les récits des marins et des étrangers de toute provenance que leur commerce amenait en ce lieu. Lorsqu'il eut vingt ans, il alla visiter le tombeau de Hoçéïn, à Kerbéla, la ville sainte des Chiites ; il s'installa dans cette localité et il y demeura cinq ans, livré à l'ascétisme, au jeûne, à la prière ; quelquefois il suivait, quand les caprices de son humeur sauvage l'y portaient, les leçons que donnait, en cette ville, un docteur renommé, qui n'était autre que le chef de la secte des Cheïkhites : c'est à son école qu'il fit la connaissance de plusieurs de ses futurs adeptes. Sa réputation se forma. On commençait
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à le considérer comme un jeune homme extraor^ dinaire dont la vie pure et austère méritait Tadmiration. Des pèlerins qui venaient de Chiraz, sa patrie, retournaient émerveillés des progrès qulls avaient vus en lui. « Mirza Ali, le fils du marchand, disaient-ils, fait maintenant des miracles. Il est devenu célèbre et saint. Quel honneur pour notre cité I »
En 1844, Mirza Ali revint à Chiraz et il commença à prêcher. Il dit qu'il était le Bab. Sa parole fut écoutée. Plusieurs choses en lui séduisaient le peuple : la facilité, Télévation, la poésie de ses discours, le charme de sa personne, la beauté de son visage pâle encadré d'une barbe noire, la pureté de sa vie et le renom que déjà il s'était acquis. Il écrivait aussi ; il composait des livres de prières et des commentaires du Coran. En dehors du temps de sa prédication, il aimait à fuir la compagnie des hommes ; il s'en allait souvent errer hors des murs de la ville, dans les moi ts, parmi les ruines, en proie à une sorte d'exaltation douce et mélancolique. Les gens du peuple disaient alors qu'il tombait dans le Djezb, et plusieurs le suivaient.
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Le chef de la secte des Gheïkhites, dont le Bab avaient entendu les leçons à Kerbéla
mourut. Une partie de ses disciples, instruits de la science et de la sainteté qui s'étaient manifestées dans le Bab, vinrent à Chiraz et le reconnurent pour leur maître. Mais cette élection ne fut point admise parTunanimité des Gheïkhites. La majorité d'entre eux choisit un autre chef. La secte se scinda en deux branches qui, mutuellement, s*anathématisèrent. La branche principale continua la tradition des Gheïkhites ; Tautre fut le Babisme.
Ghoyé de la sorte par les foules, voyant à ses pieds venir des docteurs, le Bab, jeune inspiré, s'enorgueillit. Il déclara bientôt qu'il n'était plus le Bab^ la Porte menant à la vérité, mais qu'il était le Point, c'est-à-dire le lieu de la manifestation de l'essence divine dans le monde, une espèce de Verbe incarné, une expression visible de la vérité même. Il fut appelé dès lors par ses adhérents Notre-Seigneur le Très-Haut. Néanmoins son caractère resta pur, et il ne paraît pas qu'il ait conçu pour lui-même d'ambitions temporelles ; ces ambitions-là vinrent à d'autres ;
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plusieurs de ses adhérents commencèrent, par calcul ou par instinct, à mêler à la propagande religieuse Faction politique et à donner à la secte le caractère d*un parti. Il était clair que la religion nouvelle pouvait promouvoir dans les masses certains désirs de révolte ou de progrès social, et servir de centre aux aspirations des cœurs vers plus de charité, des esprits et des peuples vers plus de liberté. L'ère nouvelle dont le Bab était Tannonciateur pouvait être une ère d'affranchissement politique et de fraternité universelle. L'un de ceux qui comprirent le mieux le rôle social qu'aurait à jouer le Babisme fut Mullah Hoceïn ; c'est l'un des hommes les plus remarquables que fit surgir cette crise religieuse, par sa forte intelligence, son active énergie et son courage supérieur à toute épreuve. Mullah Hoçéïn avait été le condisciple du Bab à Kerbéla ; il l'avait reconnu le premier, après la mort du chef des Cheïkhites, et il était devenu, après le Bab, le personnage le plus important de la secte. Il est à présumer que sa nature énergique et violente exerçait sur celle du Bab une sorte de pression à laquelle celui-ci ne
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pouvait se soustraire ; et peut-être cette influence fatigua-t-elle le Bab, car il se d»^.cida, au moment où sa secte était dans le premier élan de sa propagation, à s'isoler et à gagner La Mecque. Il partit presque soûl, en laissant Mullah Hoçéïn à la tête du Babisme.
Le gouvernement vit cet incendie naissant, et, tout en hésitant sur la manière de Téteindre, il en conçut une vive inquiétude. Quelle était au juste la doctrine nouvelle et quelles révolutions recelaient son mystère ? Nul n'eût pu le dire. Mais il importait de bientôt le savoir. Si le Babisme était une erreur, elle devait être condamnée ; s'il constituait un danger, il fallait qu'il fût conjuré. Le Bab revint de La Mecque, les esprits étant en cet état. Quant à lui, dont la nature fine et mystique avait dû être choquée plus qu'édifiée par le déploiement un peu brutal du culte extérieur dans la capitale de l'Islam, il revenait avec une certitude plus grande d'être le possesseur et le révélateur d'une vérité non encore annoncée, l'initiateur d'une nouvelle ère. Son cœur devait être rempli d'espérance, et son imagination entrevoir tout le développement de
sa carrière de dieu. Mais les pouvoirs humains tranchèrent sa destinée.
Le Bab fut arrêté à son débarquement au port de Bender^Busher, par ordre du gouverneur de Chiraz. On le ramena à Ghiraz où on le relégua dans la maison d'un notable. Sa captivité n'était pas rigoureuse : il pouvait parfois communiquer avec ses adhérents ; ceux ci venaient faire la prière avec lui, et il leur parlait. Au bout de six mois de cette réclusion, il s'échappa, favorisé dans sa fuite par un docteur d'ispahan, ancien chrétien grégorien converti au chiisme, qui désirait le voir. Il vint à Ispahan et résida dans la maison de ce personnage. Dans le même temps Mullah Hoçéïn se rendit à Téhéran en prêchant le Babisme ; puis, chassé de Téhéran, il porta son activité sur les provinces du nord et du nordest de la Perse, surtout sur le Mazendéran, et il obtint partout de très grands succès. D'autres missionnaires répandaient le Babisme dans le reste des provinces, principalement dans la région de Tébriz, vers la Transcaucasie. Une femme d'une noble extraction, convertie dès l'origine à la religion nouvelle à l'incitation de
Mullah Hoçéïn, partit de Kerbéla, se mit à parcourir, en prêchant, la région de Bagdad.
Les autorités turques la firent reconduire à la frontière ; elle recommença, malgré Topposition de ses proches, à prêcher en Perse, où elle produisit, par son éloquence et par sa beauté, une grande impression. En même temps qu'elle appelait les peuples à la foi du Bab, elle les invitait à l'émancipation de la femme. Ses allures, ^ses discours étaient un sujet de profond étonnement dans un pays où, plus qu'ailleurs, la femme est soumise et écartée des luttes de l'esprit. Les Babis eux-mêmes en furent effrayés ; ils doutèrent qu'il fût convenable pour une femme de parler publiquement devant des hommes, et d'être amenée, par la chaleur de l'action oratoire, à découvrir quelquefois son visage. Il fallut que le Bab la justifiât. Il lui donna un rang élevé dans la hiérarchie du Babisme. Elle fut dès lors tenue en grande vénération par ses coreligionnaires, et ils lui donnèrent le surnom de Kurrat el-Aïn qui signifie : « rafraîchissement de l'œil. »
Le Babisme s'étendait, et déjà le Bab lui-
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même étroitement surveillé et, peu après, captif, n'en était plus que le centre mystique, quelque chose comme un sanctuaire fermé, h< rs duquel les prêtres parleraient à la foule. Le gouvernement restait hésitant. La doctrine du Bab était difficile à condamner en un pays où la religion officielle était Tislamisme chiite. Le Chiisme, avec son enseignement indécis, ses dogmes rares et susceptibles d'interprétations diverses, ne laisse pas commodément discerner quelles opinions sont, à son point de vue, hérétiques. Si l'on mettait le Bab en jugement, on courait le risque de se trouver impuissant à le condamner; il sortirait de l'épreuve plus fort et plus libre. On prit un moyen terme : on l'arrêta. On songea d'abord à le conduire à Téhéran ; puis, au milieu du chemin, son escorte reçut l'ordre de le mener à Tébriz. Il fut relégué dans un quartier delà ville où le peuple allait le visiter. Il y avait beaucoup de Babis dans cette région ; le Bab leur parlait et attirait la foule ; on dut le mettre au secret. Une commission de docteurs fut nommée pour l'examiner. Le président de cette commission qui fonctionna à huis clos, était le
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prince royal Nasir ed-Dîn fort jeune alors, mais déjà gouverneur de la province de Tébriz et appelé à régner bientôt. Les commissaires raillèrent le Bab plutôt qu'ils ne le jugèrent; ils lui reprochèrent ses fautes grammaticales et son manque d'éducation ; mais ne pouvant probablement découvrir contre lui aucun chef décisif d'accusation, ils se contentèrent de le faire bastonner. Après avoir reçu ce châtiment, le Bab fut transféré dans la petite ville de Wakou située à l'extrême nord-ouest de la Perse, au pied de l'Ararat. Sa destinée s'assombrissait. Il la supporta avec beaucoup de douceur et de résignation. Il s'occupa, dans sa prison, à composer un grand nombre d'ouvrages. Il n'était d'ailleurs pas tout à fait séquestré ; quelques fidèles demeuraient avec lui, et le peuple qu'il séduisait le recherchait toujours.
Mohammed Shah mourut au mois d'octobre 1848, peu de temps après l'incarcération du Bab à Makou. Le trône revenait à son fils Nasir ed- Dîn ; mais cette succession ne se régla pas sans trouble. Dans de semblables circonstances où le pouvoir central est momentanément afluibli, il
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arrive presque toujours en Perse, soit à Téhéran soit dans les provinces, que des ministres, des grands ou des factieux divers essaient de provoquer de l'agitation pour donner à leurs ambitions personnelles Toccasion de se satisfaire. Pour les Babis la mort de Mohammed Shah et l'avènement du jeune Nasir ed-Dîn était une circonstance favorable qui leur permettait de protester contre l'incarcération du Bab, de se prémunir contre les persécutions menaçantes et de conquérir, sur leurs voisins ou sur le pouvoir, un commencement d'indépendance. Les Babis, sur les points où ils étaient nombreux^ vivaient en mauvaise intelligence avec les Chiites. Des heurts journaliers avaient excité entre eux des haines et pouvaient bientôt faire éclater des émeutes. Les Babis de la province du Mazendéran, dirigés par Mullah Hoçéïn, leur apôtre et leur organisateur, mirent à profit le temps où tous les nobles et dignitaires de l'empire avaient été à Téhéran rendre hommage au nouveau roi, pour construire une forteresse. Ils choisirent un endroit reculé, boisé et difficilement accessible dans la grande chaîne de montagnes qui longe
au sud la mer Caspienne, à quelque distance de la ville maritime de Barfurush. En ce lieu se trouvait le tombeau d'un ancien cheïkh, entouré d'un enclos ; ils firent du tombeau une citadelle, et tout autour de son enclos ils élevèrent des remparts épais flanqués de douze tours, garnis de remblais, percés d'embrasures que voilaient des branches d'arbre. Le rempart plongeait dans un fossé rempli d'eau. Deux mille Babis s'étant munis de vivres, vinrent s'enfermer dans cette forteresse. Cette attitude des Babis devait épargner des hésitations au gouvernement nouveau ; qu'ils fussent ou non des hérétiques au point de vue chiite, les Babis étaient des révoltés aux yeux du pouvoir : il fallait ou les réduire ou les exterminer.
Alors commença, de la part des Babis, sur plusieurs points de l'empire perse, une défense héroïque, au cours de laquelle plusieurs hommes parmi eux surgirent qui montrèrent d'admirables qualités de chefs militaires ou religieux et un surprenant courage. Cette éclosion de force et de génie prouve quelle vigueur et quelle fécondité existent encore dans ce peuple persan, tant
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envahi, tant mêlé, tant assujetti, où le vent des révolutions a semé à travers les siècles des germes qui un jour peut-être lèveront et feront fleurir des renaissances. Les nobles et les volontaires de la province du Mazendéran firent savoir au Shah qu'ils se chargeraient de réduire euxmêmes les Babis enfermés dans leur forteresse. C'était être bien présomptueux. A peine eurentils formé le siège autour du tombeau fortifié, que Mullah Hocéïn fit contre eux une sortie et les tailla en pièces. D'autres troupes leur succédèrent ; celles-là firent preuve d'une indolence extrême et ne songèrent guère qu'à se garder du froid qui sévissait dans la montagne. Les Babis sortaient chaque nuit et renouvelaient leurs approvisionnements. Dans une de ces sorties secrètes, trois cents d'entre eux tournèrent le camp des assiégeants, incendièrent leur quartier général et rentrèrent dans la forteresse, sans avoir eu aucun mal. Ce succès fut suivi d'une autre sortie qui fut très meurtrière. L'apôtre et le chef des Babis du Mazendéran, Mullah Hocéïn, fut blessé à mort. On le ramena expirant à l'intérieur du fort ; il eut le temps de
nommer son successeur, et il ordonna qu*on l'enterrât clandestinement. L'impulsion qu'il avait donnée à son parti se continua après sa mort ; il y eut même plus d'acharnement dans les deux camps, et Ton commença à commettre de part et d'autre des cruautés horribles. Après cet engagement où Mullah Hoçéïn avait péri, les assiégeants mutilèrent les Babis morts, hissèrent leurs têtes sur des piques, brûlèrent leurs corps ou les jetèrent aux hyènes. Ils tentèrent ensuite d'atteindre de leurs projectiles l'intérieur de la forteresse, au moyen d'une tour en bois portant de lartillerie qu'ils dressèrent en face des remparts. Les Babis furent encore une fois assez heureux pour faire irruption dans cette tour et la réduire en cendres.
A Téhéran le souverain et les ministres étaient plus irrités à chaque nouvelle qu'ils recevaient du siège. Après ce dernier insuccès des volontaires du Mazendéran, la colère du Shah éclata : « Voilà quatre mois, écrivit-il au général qui conduisait le siège, que les troupes du Mazendéran combattent, sans pouvoir les soumettre, une poignée de rebelles enfermés dans un tombeau.
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Nous croyions pourtant que sur une seule de nos paroles, nos guerriers se jetteraient dans Teau ou dans les flammes, qu'ils affronteraient les dents des tigres et des crocodiles... » et, menaçant les troupes et toute la population du Mazendéran de les confondre dans un même châtiment avec es révoltés : « Nous saccagerons la province, s'écriait-il, nous la dévasterons au point que l'univers entier doutera que le Mazendéran ait jamais existé. » A ces éloquents reproches, il joignit l'envoi d'un nouveau général. Mais, quels que fussent désormais les assiégeants, il n'était pas possible pour les Babis de prolonger leur résistance. Ils ne se nourrirent bientôt plus que d'herbe et de chevaux morts. Bloqués avec méthode, cernés étroitement, ils comprirent que toute défense ultérieure serait vaine , et ils demandèrent à capituler. On leur promit qu'ils auraient la vie sauve. Une salle ornée fut préparée pour les recevoir ; ils y furent introduits avec honneur ; on les invita à quitter leurs cuirasses et à déposer leurs armes, et on leur offrit des mets qui chargeaient les tables. Le lendemain on semblait vouloir recommencer la
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fête, lorsque soudain les Babis se virent cernés et avant qu'ils aient pu se mouvoir, appréhendés et livrés aux tortures. Deux cent seize Babis, seuls survivants des deux mille hommes qui étaient entrés dans la forteresse périrent ainsi traîtreusement. Six d'entre eux, qui étaient leurs chefs, furent tenus en réserve pour le triomphe; on les traîna parmi la foule dans les rues de Barfurusch ; puis on les fit mourir en les attachant aux gueules des canons ou dans d'autres supplices, à la demande du clergé musulman.
Il y eut des révoltes analogues sur d'autres points de la Perse. Les Babis qui habitaient le nord-ouest de Tempire se rassemblèrent dans la ville de Zendjan, située à mi-chemin entre Téhéran et Tébriz, sous la conduite d'un chef illustre dans le Babisme nommé Mullah Muhammed Ali. C'était un ancien docteur qui s'était converti soudain à la foi du Babisme, homme d'un mérite éminent en qui l'énergie de la volonté et les talents militaires égalaient la capacité intellectuelle ; il avait gagné au Babisme plusieurs milliers d'hommes^j dans la région ; arrêté et examiné sous le précédent
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règne, il avait pu s'échapper de Téhéran à la mort de Shah Mohammed, et il était venu à Zendjan. Le grand nombre des Babis amassés dans cette ville importuna les Chiites, et il y eut des rixes entre les deux partis. Un jour, le domestique d'un chef babi fut emprisonné par les autorités chiites ; son arrestation irrita les Babis qui se jetèrent sur les Chiites et en massacrèrent plusieurs. Mullah Mohammed Ali se décida à prendre roflfensive ; il se fortifia dans la ville, se munit d'approvisionnements et, étant parvenu à s'emparer de la citadelle, il songea à se constituer dans Zendjan une principauté indépendante. Un important corps de troupe fut envoyé contre Zendjan, et la ville fut soumise à un blocus très rigoureux qu'interrompaient des engagements meurtriers suivis d'exécutions cruelles. Les assiégeants détournèrent les sources qui donnaient de l'eau à la cité et ils comblèrent les puits. La défense fut opiniâtre et adroite. Les Babis capturèrent l'un des principaux chefs de l'armée impériale ; ils le firent périr dans les tortures et hissèrent sa tête sur les remparts. Le gouvernement épouvanté
envoya des renforts. Après diverses péripéties, beaucoup de Babis prirent peur et désertèrent. Mullah Mohammed Ali, Tâme de la défense, fut blessé et mourut au bout d'une semaine. Les Babis parlementèrent comme ils l'avaient fait dans le Mazendéran ; sur Tassurance qu'ils auraient la vie sauve, ils ouvrirent leurs portes aux vainqueurs. L'armée impériale entra dans la ville en triomphe ; elle déterra le corps de Mullah Mohammed Ali et le mutila, puis, au mépris de la parole donnée, elle entra dans le quartier des Babis et les fit tous mourir dans d'horribles tourments. Les femmes Babis avaient soutenu ce long siège avec une indomptable et sauvage énergie ; les vainqueurs leur firent l'honneur de les confondre avec les hommes dans le carnage. Il ne resta plus chez les Babis de Zendjan même un enfant vivant. Seuls, quelques chefs furent réservés pour de plus hauts supplices. Ce siège avait duré six mois et coûté aux assiégeants huit mille hommes. Il est le second grand fait de la guerre d'extermination dirigée par le gouvernement persan contre le Babisme.
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Dans le temps que la résistance des Babis de Zendjan commençait à faiblir, les ministres, pour mettre le sceau à la politique de répression sanglante inaugurée à Tégard de la secte, décidèrent la mort du Bab. Le clergé de Tébriz reçut l'ordre de délivrer la sentence. Le Bab
n'était plus alors à Makou ; il avait été transféré de cette prison lointaine dans celle de Chihrik, et il y avait continué sa vie laborieuse et souffrante . Le peuple le recherchait toujours ; il emplissait la cour de sa prison et les rues adjacentes ; et beaucoup de personnes qui ne pouvaient ni voir le visage du Bab ni entendre sa voix, s'estimaient heureuses de recueillir des lèvres de la foule quelques versets de son Coran. Le Bab fut donc ramené à Tébriz où, après un examen sommaire, la sentence de mort fut prononcée contre lui. Il était accompagné de plusieurs de ses fidèles ; deux d'entre eux, sur son ordre sans doute, le renièrent devant les juges, afin de pouvoir transmettre à la secte ses dernières volontés ; un autre, un très jeune homme, le supplia de le laisser mourir avec lui, et il y consentit. La nuit qui précéda le supplice.
le Bab pria ses compagnons de le tuer, car il lui répugnait, disait-il, de mourir de la main des soldats. Cette requête les étonna ; ils n'osèrent point 7 satisfaire. L'exécution eut lieu devant la prison ; une foule énorme se pressait, pour y assister, dans les rues étroites de Tébriz. Deux cordes attachées à des crochets de fer avaient été disposées contre l'escalier conduisant aux cellules. Le Bab et son compagnon parurent, pâles et calmes, vêtus seulement d'une chemise blanche ; un mouvement de pitié secoua tout le peuple. Les victimes furent liées aux cordes et suspendues. Les exécuteurs firent feu. C'était le régiment chrétien d'Ourmiah, licencié depuis, qui avait été chargé de l'exécution. Quand la fumée se fut dissipée, on vit le jeune homme mort ; mais la corde qui retenait le Bab s'était cassée, et le Bab, sans avoir eu aucun mal, était retombé sur le sol. Il tenta de fuir. Il y eu* pour les troupes et le peuple un moment d'hésitation et d'angoisse. Des gardes du corps reprirent le condamné; ils l'attachèrent de nouveau à la corde où pendait l'autre victime, et ils firent feu. Les deux corps furent criblés. Cela
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se passa le 9 juillet 1850. Ce fut le triste terme de la destinée de ce jeune sectaire qui, serein dans la douleur et doux parmi les violents, fait, sans qu*on puisse s'en défendre, songer au Christ, à cause de sa pureté, de sa patience, de son martjre et du mystérieux attrait qu'il exerça sur les foules.
Le Bab étant mort, la direction de la secte échut à deux jeunes hommes qu'il avait désignés lui même et qui, dans la hiérarchie du Babisme, occupaient le rang le plus élevé après Mullah Hocéïn et Mullah Mohammed Ali, les deux chefs tombés dans les guerres du Mazendéran et de Zendjan. C'étaient les fils d'un ministre d'état ; ils se nommaient Mirza Yahja et Mirza Hoçéïn ; mais ils étaient connus parmi les Babis sous les surnoms de Subh-i-Ezel « Matin d'éternité, » et de Béha-ullah « Beauté de Dieu. » Ces deux jeunes gens étaient doués de très grands talents. Le second surtout, Béha-ullah, s'était rendu célèbre par ses prédications à Téhéran et dans le nord de la Perse ; il avait une grande éloquence et une instruction développée ; il connaissait les philosophies et le christianisme.
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Après les sanglantes exécutions que nous avons racontées, le Babisme, impuissant à agir, n'avait plus qu'un refuge : le silence ; il se forma en société secrète, et il jouit quelque temps de la tranquillité. Mais en 1852 un incident malheureux survint, qui donna lieu à des exécutions nouvelles. Le 15 août au matin le Shah Nasir ed-Dîn, étant sorti pour aller chasser aux environs de Téhéran, fut accosté par une troupe de Babis qui tirèrent contre lui trois coups de feu. Il fut à peine cgratigné ; mais l'attentat lui avait fait une impression profonde. Sur le conseil de ses ministres il rentra au palais ; le lendemain il donna une réception publique ; puis il fit publier dans tout le royaume Tattentat auquel il venait d'échapper, en appelant la malédiction de Dieu sur ses auteurs. Il donna ordre à la police de Téhéran de rechercher tous les Babis résidant dans la ville, afin d'assouvir sur eux sa vengeance. La plupart de ceux qu'on arrêta furent voués au supplice ; on en laissa aller lin petit nombre dont l'innocence était trop apparente. Ces malheureuses victimes furent soumises à d'abominables tortures que tous les efforts des
représentants européens ne purent leur épargner; les plus hauts personnages, ministres, nobles, ecclésiastiques et princes, les exécutèrent de leurs mains. Il régnait à ce moment sur la cour et la ville une sorte de terreur analogue à celle qui commença à se répandre parmi nous dans la période des crimes anarchistes. Les imaginations des gouvernants, frappées par l'attentat, croyaient partout voir des conspirateurs, et c'est l'imagination de ces conspirateurs inconnus qu'ils voulaient à leur tour frapper par l'horreur des supplices. L'on m'excusera de ne point détailler ces faits. Kurrat el-Ajin, l'éminente missionnaire duBabisme, était depuis longtemps retenue à Téhéran dans une demi-captivité. Le Shah , à qui on l'avait amenée naguère, avait dit en la voyant ce vers : « J'aime ses regards : déliez-la et laissez-la aller. » Après l'attentat du 15 août, on vint la sommer d'abjurer sa foi. Elle refusa. On la fit alors périr en secret. Nous ignorons le genre de son martyre ; mais il paraît qu'il fut très douloureux. La superbe héroïne subit la mort avec la même vaillance qu'elle avait apportée dans la vie.
Le Babisme, traqué de tous côtés, ne pouvait plus que secrètement subsister en Perse. Ses deux chefs, Subh-i-Ezel et Béhaullah, étaient parvenus à s'enfuir à Bagdad, qui devint la capitale et le centre d'action de la secte. La propagande babiste continua néanmoins à se faire en Perse ; elle fut conduite principalement par Béha uUah d'une manière ouverte et avec beaucoup de bonheur, en Turquie dans tout le haut bassin du Tigre. En 1864, le Shah s'inquiéta de savoir les chefs du Babisme si proches de sa frontière ; il demanda au Sultan de les éloigner. Le Sultan les fit amener à Constantinople ot, quelque temps après, il leur assigna pour résidence Andrinople, qui fut surnommé dans la phraséologie de la secte, a le pays du mystère. » Là les deux frères Subh-i-Ezel et Béha-uUah cessèrent de s'entendre et il y eut schisme dans la secte. Vers le même temps un incident survenu du fait des Babis, probablement une tentative maladroite de propagande dans Constantinople, indisposa contre eux le gouvernement turc, qui leur avait accordé une hospitalité très large et une tolérance presque sympathique.
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Il fut décidé qu'on enverrait les deux frères dans un plus lointain exil. Subh-i-Ezel fut transporté dans le bourg de Famagusta en Chypre, et Béha-ullah fut relégué à Saint-Jeand'Acre. Tous deux vieillirent dans ces résidences, y vivant pauvres et cachés au monde, mais vénérés presque comme des dieux par leurs partis respectifs. Le parti de Béha est le plus nombreux ; celui de Subh-i-Ezel conserve plus purement la tradition du Babisme.
La religion du Bab s*est, dit-on, beaucoup altérée entre les mains de Béha ; elle est devenue moins sévère et la figure de Béha y a éclipsé celle du Bab. Un voyageur qui a visité les deux vieillards a loué la beauté, la majesté et la douceur de ces hommes. Il a vu près d'eux des enfants qui leur ressemblent. Béha, vieillard aux yeux perçants, au haut fez, à la longue chevelure noire, accueille avec bienveillance l'étranger *. Il a des mots très nobles et des pensées
1 Voici comment Browne décrit son arrivée chez BéhauUah (je traduis de Tanglais, page xzziz) : « Le matin qui suivit mon installation à Behjé (la ville de Béha), 1 un des plus jeunes fils de Béha entra dans la chambre
d'une inspiration large : « Bientôt, dit-il, la grande Paix va venir; ce que nous voulons, c'est le bien du monde et le bonheur des nations ; nous voulons que tous les peuples n'aient plus qu'une seule foi et que tous les hommes deviennent comme des frères. N'est-ce pas aussi ce
où j'étais assis et me fit signe de le suivre. J'obéis et je fus conduis à trayers des passages et des chambres, que j'avais à peine le temps d*enir«¥oir, à un grand hall pavé, autant que je puis m'en souvenir, — car j'avais alors d'autres pensées, — d'une mosaïque de marbre. Mon conducteur s'arrêta un moment devant une portière tendue au mur de cette vaste antichambre, pendant que j'étais mes chaussures. Puis, d'un mouvement vif, il souleva la portière, s'écarta et la remit en place après que j'eus passé. Je me trouvai dans un grand salon, où était disposé le long du mur antérieur un diwan bas, tandis que, du côté opposé à la porto, se trouvaient deux ou trois chaises. Comme j'étais embarrassé de savoir où je devais aller et ce que je devais faire, — car on ne m'avait donné aucune instruction nette, — je m'aperçus, au bout d'une ou deux secondes, avec un saisissement de surprise et de respect, que la salle n'était pas vide. Dans Tangle du diwan placé contre le mur, était assis un personnage étrange et vénérable, coiffé d'un fez en feutre de l'espèce de ceux que les derviches appellent tay, — mais d'une hauteur et d'une forme inusitées, — à la base duquel s'enroulait un mince turban blanc. Le visage de celui que je voyais alors est pour moi inoubliable, mais je ne
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que vous recherchez en Europe ? N'est-ce pas ce que le Christ a prêché î... » Et en effet, toute indécise et singulière qu'elle est, avec sa terminologie islamique et ses rêveries Ismaéliennes, cette religion du babisme paraît bien n'être au fond qu'un effort tenté par la pensée aryenne dans
saurais le peindre. Les yeux perçants semblaient lire dans les âmes ; les sourcils épais exprimaient Tautorité et le pouvoir ; et les rides profondes du front et de la face indiquaient un âge que les cheveux d*un noir de jais et la barbe luxuriante tombant presque jusqu'au milieu du corps semblaient démentir. Je n*eus pas besoin de demander en présence de qui je me trouvais, et je m'inclinai devant un homme objet d'une dévotion et d'un amour que les rois pourraient envier et que les empereurs rechercheraient en vain.
« Une voix douce et solennelle me pria de m'asseoir, et continua en ces termes : « Dieu soit loué pour vous a avoir conduit jusqu'ici.... Vous êtes venu voir un pri- « sonnier et un exilé.... Nous ne désirons que le bien du « monde et le bonheur des nations, etc. »
Béha mourut quelque temps après la visite racontée par Browne. Subh-i-Ezel est mort aussi. La secte a continué à subsister en Turquie. J'entends dire qu'elle a refait en Perse des progrès considérables. Elle s'y reforme, semble t-il, séparée des branches turques. Depuis plusieurs années les renseignements sur ce curieux sujet font à peu près défaut.
rislam moderne pour se rapprocher des conceptions morales écloses chez les peuples d'Europe, et peut-être de la plus haute parmi elles toutes : le christianisme \
Il y a quelque tristesse à étudier l'histoire, lorsqu'on remarque qu'on n y assiste jamais au triomphe définitif de l'une dos forces qui y sont
1. Lorsque le Shah de Perse Nasir ed-Dln fut assassiné Tan dernier, le bruit se répandit que le meurtre avait été commis par un babi. Mais il ne paraît pas qu*on doive tenir cette opinion pour exacte. L'instigateur du crime fut sans doute le célèbre cheikh Djémal ed-Din, qui n'a point d*attache avec les Babis. Voici de brèves indications sur ce personnage (d'après la brochure de 0. Andréas, Die BabVs in Persien, 1896, page 60) :
Le Cheikh Djémal ed-Din qui a aujourd'hui environ cinquante ans est un sujet persan, originaire d'Essed- Abad en Perse. Il étudia beaucoup, dans sa jeunesse, les sciences d'Orient et celles d'Occident ; il acquit de vastes connaissances et une faculté de s'exprimer sur toutes choses d'une manière aisée et originale qui, jointe au charme de sa personne, lui valut, dans tout Tislam et en Europe même, un grand renom et une influence considérable. Le fond de ses doctrines en religion comme en politique était le libéralisme ; mais la largeur de l'esprit s'alliait en lui à l'énergie et à l'impétuosité du
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en jeu, non plus qu'à la synthèse anale des éléments qui s'y combattent. Dans cette portion du monde où domine le Mahométisme avec les religions qui en sont dérivées, nous n'apercevons point encore, après tant de siècles, à qui doit rester la suprématie, du génie sémitique ou du génie aryen. L'examen auquel nous nous sommes livré fournit des résultats complexes. En Perse l'aryanisme s'est efforcé de reparaître sous les coulées de lave de l'invasion sémite ; en Afrique le sémitisme, s'il tendait à se figer,
caractère. Après la fia tragique de Gordon dans Kbartoam* Djémai ed Din menaça les Anglais, s'ils voulaient venger la mort du héros, de soulever les Musulmans de Tlnde. Peu après cette date^ le Shah Nasîr ed-Dîn l'appela à sa cour. Il y demeura plusieurs années ety acquit une influence croissante. Des intrigues furent ourdies contre lui, et le Shah le disgracia. Ce fut alors qu'il jura de se venger. Il voyagea, se trouva à Leipzig en 1890 ou 91, et écrivit de là une lettre de menace au Shah. On avait grand peur de lui à Téhéran. Le sultan l'attira, fut séduit par lui et lui donna un palais à Constantinople. En pleine faveur auprès du souverain turc, il promit de ne plus songer à venger Tinjure qu'il avait reçue du souverain persan. Mais des intrigues analogues à celles qui l'avaient perdu à Téhéran, se renouèrent contre lui à Constantinople. il vit l'amitié du Sultan se refroidir peu à peu à son endroit,
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est rentré en eflfervescence sous Tefifet de certains levains aryens; et, par une sorte d'ironie, au sommet de ce monde islamique, est montée une race qui n'est ni sémitique ni aryenne, mais touranienne, et qui, jetée à ce haut point par les hasards de la conquête, s'est trouvée dépourvue de tous les caractères dont elle eût eu besoin pour servir de liaison entre les autres races et en déterminer Talliage.
Néanmoins, devant l'obscurité des faits et les hésitations de la destinée, le devoir des hommes n'est sans doute pas de s'abstenir. Chacun d'eux
et il sollicita la permisaion de quitter la ville. Oq ne la lui accorda pas. Il reprit alors ses projets de vengeauce. La cour de Téhéran s'inquiéta ; Tambassadeur de Perse demanda au sultan de le faire disparaître. Mais les lois de Thospitalité qui permettaient bien de le tenir en surveillance, n'autorisaient pas à le tuer. Djémal ed-Din recevait quelques . mécontents persans. Quand le meurtre du Shah fut accompli, on reconnut que Fassassin avait été, trois mois auparavant, en relations intimes avec lui. L'ambassadeur persan demanda une fois de plus l'arrestation du Cheikh ; le Sultan, fidèle encore aux lois de l'hospitalité, ne l'octroya pas ; mais il accorda à son hôte la permission tant de fois sollicitée par lui de partir. Celui-ci en usa sur le champ et disparut.
tient, au moins par la naissance, à Tune de ces fractions en lesquelles se partage le monde. La neutralité n'est pas le fait de Thomme ; et, quelque lointain qu'apparaisse le triomphe ou fût-il même douteux, le meilleur pour nous est toujours de combattre. Aryens que nous sommes, nous devons prendre parti pour ce qui nous ressemble. Nous devrion? suivre avec soin et favoriser avec zèle toutes ces rébellions, tous ces efforts, toutes ces renaissances, par lesquelles nous voyons de siècle eh siècle et particulièrement de nos jours, se raviVer en Orient la flamme de notre propre génie. Ce serait là une œuvre de piété envers notre race et en même temps un moyen de rouvrir à notre influence des^rogions riches et des âmes sœurs.
Que Ton me permette, en terminant, de sortir tout à fait du sujet. Après avoir parlé des peuples aryens qui font depuis longtemps partie du grand corps dé rislam, je veux adreisser un salut à» ceux qui, ayant refusé de s'y incorporer, sotit maintenant foulés et écrasés par Iviil Une s'àgii poiniici d'exagérer les griefs qu'ila peuvent avoir
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contré leurs vainqueurs. Je m'en tiens' à ce fait seul, que, fidèles à eux-mêmes, ils ont été vaincus. Nulle prudence, je pensé, ni n>il respect du fait accompli ne peuvent nous empêcher d'appeler de nos vœux le moment où, relevés de leur opprobre, ils renaîtront à la liberté. C'est par le glaive que leur dignité nationale et la possession de leur sol leur ont été ôtées. Or en quelque honneur qu'ait été tenue la force par le prophète de l'Islam, il n'entre pas encore, que je sache, dans notre esprit occidental, qu'elle suffise à fonder le droit. Il y a des droits qui persistent à travers les siècles, tant que ceux qui les détiennent n'y renoncent pas ; et c'est le propre de la légitimité que d'être permanente sous tous les accidents de l'histoire.
Espérons donc que les peuples aryens et de foi chrétienne assujettis à l'islam, recouvreront bientôt un degré suffisant d'indépendance et d'honneur. Dans une atmosphère calme et une condition libre, ces peuples au génie heureux se relèveront vite. Ainsi se relève l'herbe des steppes après le passage des hordes ; ainsi les feuilles nouvelles d'avril qu^a contractées et
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flétries la bourrasque, se rouvrent fraîches et frîssonnantea aux premières touches des vents qui nettoient Tazur du ciel.