LES LUNDIS DE SAINTE-BEUVE
— Lettre de Sainte-Beuve à Collombet. — Préambule nécessaire : 5ainte-Beuve et la politique. — Causes de son ralliement à la préjidence du prince Louis-Napoléon. — Comme quoi il ne cessa r,^ire girondin. — Son fameux article des Regrets, — Récom- 3ensc que lui ofiFre M. Fortoul. — Il la décline. — Nommé queljue temps après officier de la Légion d*honneur et professeur au JoUège de France. — Suspension de son cours. — Idée qu'il se 'aisait du Sénat en iSSy. — Comment l'empire honorait les gens le lettres. — Spirituelle réponse de Mérimée à M. Rouher à pro- )08 de Tacite.
— La situation matérielle de Sainte-Beuve après la mort de sa nère. — D'abord hôte du docteur Paulin à son retour de Liège.
— Les différentes maisons qu'il habita à Paris, de 1828 à 1869.
— La maison de sa mère, 11, rue du Mont- Parnasse. — Le doceur Véron l'introduit au journal le Constitutionnel. — Ce qu'était î docteur Véron. — Ses dîners ouverts de la rue de Rivoli.
— Régime de Sainte-Beuve à partir des Lundis. — Ses théories n matière culinaire. — Renan comparé sous le rapport de la able à Mole et à Guizot. — Manière de Sainte-Beuve de préparer es Lundis. — Ses promenades du soir avec Jules Levallois. — le qu'il appelait ses fourrages. — Paul Chéron, son pourvoyeur L la Bibliothèque impériale. — Sources perdues des Lundis, — Quelques billets de Sainte-Beuve à Chéron. — Les enquêteurs )rdinaires de Sainte-Beuve. — La rédaction des Causeries du lundi . — Discussion du manuscrit et correction des épreuves. — Sujets concertés entre Véron et Sainte-Beuve. . — Méthode de Sainte-Beuve-appliquée aux morts et aux vivants. ■^ Critique qu'on en peut faire. — La recherche de la personnalité de Tauteur inutile en certains cas. — Comme quoi l'instru-
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ment critique de Sainte-Beuve est plutôt romantique, — Sa Eiânière de traiter quelques-uns de ses contemporains. — Cause de sa sévérité pour Lamartine. — Souvenirs de i848. — Montalembert, Thiers, Guizot, jugés par Sainte-Beuve. — Chateaubriand et les Mémoires (T outre-tombe. — Mmo Récamier. — Geor|[^e Sand et Alfred de Musset. — Honoré de Balzac et ses démêlés avec Sainte-Beuve à propos àt Port-Roy aL — Comme quoi le Lys dans la vallée n'a point fait oublier Volupté, V. — Les Nouveaux Lundis. — Pourquoi Sainte-Beuve entreprit cette nouvelle série. — Changements qu'il apporte dans son existence. — Son commerce régulier avec les écrivains delà nouvelle génération. — Le dîner Magny. — Un mot de lui sur Louis Veuillot. — Son portrait de Leconte de Lisle. — Supériorité de Sainte- Beuve comme critique sur tous ses rivaux. — Le secret de soa art : poète jusqu'au bout . — Comment Auguste Barbier définissait sa méthode. — Toujours conséquent avec ses principes. — ; Le doute au fond de toutes ses variations. — Douteur dès I le Collège. — Ses divers testaments. — Sa mort et son ente^ | rement civil. j
Le 24 juin 1862, Sainte-Beuve écrivait à CoIIombet :
(( Ma vie est maintenant celle-ci: je suis retiré dans la petite maison qu'habitait ma mère, d'où je compte bien ne plus déloger que quand on m'emportera les pieds «n avant. J'y vis seul,pu du moins sans locataires, et avec une personne amie qui veut bien tenir ma maison et me dispenser des soins domestiques, je ne vais pas dans le monde et ne sors que par nécessité, pour aller aux livres, aux fourrageSy comme je dis.
« Toute ma vie est employée à lire, puis à écrire, puis à corriger les épreuves. Ce n'est pas à vous d'ailleurs qu'il faut apprendre ce que c'est que ce régime de travail leur; seulement ce en quoi le mien diffère du bénédictin c'est que j'y introduis la machine à vapeur et que toutV s y fait à grande vitesse (i). »
Ces lignes pourraient servir d'épigraphe ou de som-
(i) Lettres inédites de Sainte-Beuve à CoIIombet, p. 356,
laire à ce chapitre, car elles en sont en quelque sorte : canevas. Cependant, avant de paraphraser ce billet de ainte-Beuve, un petit préambule me paraît nécessaire.
On s'est demandé souvent pourquoi Sainte-Beuve, qui, epuis sa sortie du National^ en i834» se vantait de n'aoir jamais écrit une ligne de politique et de n'avoir imais paru aux Tuileries, malgré sa liaison avec Guizot, hiers et le comte Mole, s'était départi tout à coup de 3n altitude expectante, en i85i, et dans son article des legretSj que lui-même devait regretter un jour, avait rêché aux anciens partis le ralliement à la présidence u prince Louis-Napoléon.
Cela, en effet, est d'autant plus surprenant qu'il n'aait alors pas plus de goût pour la République que pour Empire. .
Il avait beau noter dans ses Cahiers^ au mois de ars 1848, qu'au fond il était girondin et républicain \v instinct — ce qui était vrai, d'ailleurs (i) — et qu'à laque émotion publique le vieux levain se remuait en i, la révolution de Février était loin de lui avoir causé
même plaisir que celle de Juillet.
Huit ans auparavant, le i^*" décembre i84o, il écrivait Juste Olivier : « Quand il y aura la République, ce li pourrait bien nous arriver, je m'en irai aussitôt d'ici . m'enterrerai dans un clos du Canton (de Vaud) où ourlant je n'ai point été et ne serai point, hélas I asteur (2). »
Lettres inédites de Sainte-Beuve à M, et A/«»« Jaste Olivier, 'en trouve une dernière preuve dans une lettre qu'il écrivait à M. de
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Il ne s'en alla pas en Suisse à la chute du roi Louis- Philippe, mais il s'en fallut de très peu qu'il ne partît pour l'Amérique et nous avons vu qu après avoir donné sa démission de bibliothécaire à la Mazarine il était allé à Liège faire son cours sur Chateaubriand.
Pourquoi donc, à son retour de Belgique, se rallia-tilàla présidence de Louis-Napoléon Bonaparte? Etaitce par sympathie pour sa personne, comme l'avait fait Alfred de Vigny?
Non, car il ne l'avait jamais vu ; c'était plutôt par peur du socialisme révolutionnaire, car les journées de Juin l'avait effaré, lui aussi, et comme il avait alors qua- 1 rante-sept ans et qu'il était « raffiné en goûts littéraires 1 et en mœurs sociales », il éprouvait le besoin — très! naturel d'ailleurs — de jouir tranquillement du fruit de son travail.
J'ajoute qu'il avait perdu en i85o, quelques mois avant sa mère, l'amie qui l'avait retenu par son seul charme dans le camp des doctrinaires (i) et qu'il n'avait
Lescurc le 19 iuin i864,à propos de son Panthéon révolutionnaire démoli: « Il y a plus d'une manière d être dans le monde, lui disait-il, La Fayclt^i qui avait ses bornes de vue, n'était pas un benêt ni une béte ; Bailly, qtf n'était pas un ^énie, était un homme éclairé pour son temps et très savant. ]\lme Koland n'était ni un bas-bleu ni une précieuse : elle était une femme éclairée très aimable et qui avait une intelligence et un caractère très supéiicurs à son sexe. La première loi du christianisme civilisé devraB étie de mesurer les expressions aux mérites des gens. Vous me permettra de vous faire un reproche contraire à celui de Veuillot : vous êtes daos fc juste milieu ou du moins vous voulez y être, mais vous ne paraissez pas J éiro, et vous n'y êtes pas. Vous confondez, dans une même proscriptioHi des noms et des personnages fort différents de nature et de caractère. Voai savez aussi bien que moi nos dissidences sur les personnes. Vous méco» naissez Séyès, Condorcet lui-même et d'autres encore. Il me paraît imp* sible d'ailleurs, même avec tout votre talent, de résumer ainsi en quelqotf pages des existences et des natures si compliquées, surtout quand on « donne, dès le titre et le début, pour démolisseur. {Çorresp. de Sainte-Beuvtt t. m, p. 192.)
(i) M»* d'Arbouville.
icune raison de leur rester fidèle jusque dans Timpoilarité.
Voilà donc, à mon avis, pourquoi le prince Louisipoléon lui parut en i85i la meilleure des Républiques, int le coup d^Etat : cette « mesure de police un peu de » ne semble pas l'avoir troublé. S'il n'y applaudit LS, comme Montalembert; s'il n insulta pas, comme son fii Turquety, les « représentants en déroute (i) », il cepta le fait accompli comme une chose fatale et nécesire, et il s'efforça, par la suite, d'en tirer tous les avances compatibles avec sa dignité et son esprit d'indéîndance.Car, il faut lui rendre cette justice, que tout en rvant de son mieux le nouveau régime, tout en gourandant la plume à la main ceux qui boudaient l'Empire
le combattaient, Sainte-Beuve n'aliéna jamais sa >erté, pas plus au Moniteur qu'au Constitutionnel^ et us savons que ce fut pour la conserver qu'il entra au emps en 1869.
Etait-il désintéressé, quand il écrivit, le 28 août 1862, n fameux article des Regrets ? La chose ne saurait re doute après la lecture de la lettre qu'il adressait le septembre suivant à M. Fortoul, ministre de l'Insiction publique. M. Fortoul lui ayant offert une chaire
Collège de France, il lui répondit après mûre flexion :
(( Mon cher ministre,
« J'ai beaucoup réfléchi à la proposition que votre litié m'a faite, la dernière fois que je vous ai vu; j'y réfléchi comme si je n'avais pas eu tout d'abord une
I ) C'est le titre d'une brochure que Turquety publia à cette époque, and Sainte-Beuve l'eut reçue, il écrivit sur la couverture : E)rrear et aber^ lion de Turquety,
réponse intime instructive. Quand vous lirez mon article de ce matin au Constitutionnel^yous saurez cette réponse, car je n'attaquerais pas ainsi par son faible un homme à qui il me serait réservé de succéder. C'est pour le coup qu'on aurait droit de dire :
Hérite-t-on, grands dieux! de ceux qu'on assassine?
« Je ne l'assassine pas, mais je le frappe,et, pourque je le puisse faire en tout honneur, il me faut être, à son endroit, parfaitement désintéressé et indépendant.
« Je ne suis pas né pour la parole publique; j'ai pu m'y placer par nécessité en deux circonstances, mais mes nerfs en crient encore; j'ai le front tendre (frontis mollities), non le front d'airain de l'orateur. Ma force et ma sécurité ne sont pas là. Je ne suis complètement moi que plume en main et dans le silence du cabinet. Si je puis rendre quelque service un peu étendu, c'est dans cette voie, en y suivant volontiers mon moment et mon caprice.
(( Le professorat au nom de l'Etat demande* un passé sans aucune légèreté, même poétique, une certaine gravité habituelle et actuelle que je n'ai jamais songé à secouer, mais qu'aussi je ne suis pas accoutumé à revêtir. Laissez- moi donc, mon cher ministre, continuer à servir j en volontaire la cause des lettres, en la rattachant, selon 1 l'occasion, à cette cause que je considère comme celle de 1 la société, de l'ordre et du bonheur pratique. — Il me reste de tout cela un sentiment très cher de votre estime et une reconnaissance de vôtre amitié (i). »
Cependant, pour bien marquer que dans ce premier refus il n'y avait ni parti pris ni crainte de se laisser enchaîner par des faveurs, il accepta en i853 la croix de la
(i) Correso. de Sainte-Beuve, t. HI, p. i3a.
Légion d'honneur qu'il avait refusée trois fois sous la monarchie de Juillet, et, un an après, une chaire de poésie latine au Collège de France. On sait qu'il fut obligé d'en descendre après sa deuxième leçon (i) et que ce n'est qu'en i858 qu'il fut nommé, en dédommagement, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure. Avait-il donc changé d'avis dans l'intervalle, et l'ambition de jouer un rôle lui était-elle venue tout à coup? Oui et non. Il écrivait un jour, à propos des Nouveaux Lundis : «Il n'est pas de meilleure fortune ni de plus grand honneur pour la littérature — surtout pour la littérature critique — que lorsqu'elle trouve l'occasion de se coordonner avec un grand mouvement social, avec un courant politique important, et, sans s'y enchaîner, de le servir (2). » Cette occasion, il la chercha tout le temps de l'Empire et il la trouva quelquefois, mais il avouait franchement, en 1864, que son plus grand regret était « de ne pouvoir aider à rien de grand ».
Jules Levallois, son ancien secrétaire, raconte qu'en 1807, un matin qu'il s'était permis de lui faire part d'un bruit d'après lequel il allait être nommé prochainement sénateur, Sainte-Beuve se récria tout rouge : « Ne me répétez jamais dépareilles sottises I Croyez-vous que je veuille me déshonorer I »
Le Sénat, suivant l'idée qu'il s'en faisait, devait être la récompense de certains services qu'à cette époque il n'estimait pas avoir rendus. « Plus tard, dit Jules Levailois, il en jugea autrement, et, trouvant k son apprécia- Lion qu'il avait atteint sinon passé les limites du dévouement tel qu'il le comprenait, il manifesta autant d'impatience et de mauvaise humeur en voyant différer sa
(i) Gc cours, ouvert le 9 mars i855, fut suspendu le lendemain, (2) Table analytique des Lundis, p-A"*.
aSo SAINTE-BEUVK
nomination qu'il avait laissé éclater de colère lorsque je la lui avais spontanément annoncée (i). »
Son rêve était qu'on pût arriver au Sénat « par son esprit, par son talent, ce talent n'eût-il été appliqué qu'aux choses de l'imagination et de la poésie », ainsi qu'il l'écrivait à la Revue Suisse lors de l'élévation de Victor Hugo à la pairie. Malheureusement ce rêve était presque une utopie sous l'Empire. Napoléon III, qui avait proscrit tant de littérateurs de marque, n'avait qu'une demi-considération pour ceux qui le servaient. La littérature à ses yeux était plutôt nuisible qu'utile sous un gouvernement absolu comme le sien. Lui-môme lisait si peu ou se tenait si mal au courant du mouvement littéraire que, le jour où Sainte-Beuve lui fut présenté pour la première fois, il le complimenta sur ses articles du Moniteur^ alors qu'il écrivait depuis des années au Constitutionnel. Et l'empereur n'était pas le seul dans ce cas. M. Rouher partageait son ignorance et son dédain de la littérature et des gens de lettres. On raconte que le ministre d'Etat, voulant faire l'éloge de Sainte-Beuve quandil fut nommé sénateur, demanda un jour à Mérimée si le critique des Lundis avait quelquefois parlé de Tacite. A quoi l'auteur de Colomba répondit avec le flegme ironique qui le caractérisait : « Non, mais Tacite a beaucoup parlé de Sainte-Beuve (a)! »
Et qu'on n'objecte pas que Mérimée fut envoyé au Sénat dès Tannée i853. Chacun sait qu'il dut moins cel honneur à ses titres littéraires qu'à sa qualité de cheva- . lier-servant de l'impératrice. Alfred de Vigny et Théo-
(i) Sainte-Beavey par Jules Lcvallois, p. 179. Voir aussi dans sa Cat' respondance, t. III, p. 2o3, la lettre de Sainte-Beuve au prince Napoléon.
(a) Pourquoi s'étonner de cette ignorance de M. Rouher, quand on voft un Guizot ne pas connaître seulennent de nom Ançuste Barbier, l'auteur dtf ïambes (Cf. les Cahiers de Sainte-Beuve, p. i3o).
phile Gautier, qui avaient autant de talent que lui et qui étaient tout aussi dévoués au régime impérial, n'en restèrent pas moins à la porte du Sénat, que Sainte-Beuve ne franchit qu'en i865. Il est vrai que Sainte-Beuve ne pouvait pas sentir Timpératrice (i) et qu'il ne sut jamais faire sa cour à l'empereur (2)...
Mais arrivons aux Causeries du Lundi.
Sainte-Beuve, en racontant les circonstances dans lesquelles il avait entrepris cette publication, en a omis quelques-unes qu'il est bon de rappeler.
11 avait quitté Liège au mois de septembre 1849 et s'était installé provisoirement à Paris chez son ami le docteur Paulin, qui habitait au n» 5 de la rue Saint-
(i) Le II avril i863, il confiait aux Concourt (Cf. leur Joiirnalyt. H, p. io5) qu'il avait l'idée de faire une Marit- Antoinette avec l'int^^ntion d'être par elle désagréable à l'impératrice. Cette Marie- Antoinette parut, en effet, au mois d'août 18Ô4, sous la forme de trois articles.
(2) Je crois qu'il n'alla qu'une seule fois à Compiègne, et l'on sait qu'il refusa de rendre compte de la Vie de Jules César,
(3) Le docteur Armand Paulin, qui avait donné l'hospitalité à Sainte-Beuve à son retour de Liège était un de ses meilleurs amis, bien qu'il n'appartînt pas à sa génération. Né à Metz en 1799, il avait passé par l'Ecole normale avant de faire sa médecine, et par sabelle conduite de i8i4 et i8i5 avait ^agné le cœur d'une jeune fille de son pays, qui devint presque aussitôt sa femme, malgré l'opposition de ses parents. Médecin et praticien de grand mérite, il se plaisait à réunir chez lui, dit Sainte-Beuve, des hommes distingués que retenaient le charme et l'intelligence de Mn»« Paulin : c'étaient le docteur Lallemand, Andral, JoufFroy, Jean Reynaud, Stourm, Littré et beaucoup d'autres. Enlevé brusquement par une attaque d'apop'ôxie pulmonaire, le 7 septembre 1867, cet homme de bien, qui pendant des années « avait mené de front toutes les activités généreuses et qu'on avait vu secourir tous les malades, tous les vaincus, tous les soufrants », fut enterré au milieu d'un grand concours de médecins, de membres de l'Université et d'amis, et ce fut Sainte-Beuve qui prononça son éloge au cimetière. (Cf. l'appendice du t. VI des Nouveaux Lundis.)
Sur le séjour du critique chez le docteur Paulin, nous ne savons absolument rien : nous n'avons même appris cette particularité de sa vie que par une bienveillante communication deM.Fgger, professeur an lycée Henri ÎV.
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Benoît (3). Il avait alors un besoin d'activité d'autant pins ^rand qu'il avait vécu toute une année dans la solitude et y avait réuni une masse de matériaux qui ne demandaient qu'à être « raffinés et mis en œuvre (i).» Mais il ne savait à quoi s'appliquer, lorsque le D' Véron, qui l'avait déjà eu comme rédacteur en 1829 à la Revue de Paris, lui offrit d'écrire tous les lundis dans le Constitutionnel^ qu'il avait acheté au printemps de Tannée r844. L'ofTre de Véron répondant à son plus vif désir, Sainte-Beuve accepta. Chaque article lui était payé IP.5 francs. C'était peu relativement, mais dans ce temps-là la littérature avait encore plus de peine qu'aujourd'hui à nourrir son homme, et la situation matérielle de Sainte-Beuve, qui n'avait d'autres ressources que ses mille francs de l'Institut et les dou?e cents francs de pension que lui faisait sa mère, ne devait pas tarder à devenir très bonne. Sa mère mourut, en effet, le 17 novembre i85o, lui laissant quatre mille livres de rente et la petite maison qu'elle avait fait construire pour elle rue du Mont-Parnasse, à deux pas de l'église ' Notre-Dame-des-Champs (2). Avec les six mille francs
Le grand-pcr.; de AI. EG:£jcr était lié avec Sainte-Beuve qui, le lo fé\Tier i85i, lui écrivait : «... 11 faut tout cela (la mort de sa mère) pour que je me sépare de rexcellcnt ami, le docteur avec qui je fais si bon ménage depuis près de deux ans. »
A ce propos, voici les difTérentcs maisons qu'habita Sainte-Beuve, àpartir de l'année où il sortit de pension :
De 1828 à i8j8, rue de Vauîçirard, 94.
De 1828 à i8.{o, rue Notre-bame-des-Ghamps, 19.
De i83o à i8/jo, cour du Commerce, hôtel Uohan.
De i84n à i848, à l'Institut.
De la (in de 1849 ^^ commencement de i85i, chez le docteur Paulin, rue j Saint-Benoît, 5. I
De i83i à 1869, rue du Mont-Parnasse, 11.
(i) Lettre de Sainte-Beuve à Collombet du 19 janvier 1849.
(a) Cette maison, qui porta d'abord le n« i ter y porte encore auiourd'hui le n» 1 1 qu'elle avait quand la mère de Sainte-Beuve mourut. Elle n*a subi à Textérieur aucun changement. Il y a quelques années la Commission des
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jue lui rapportait le Constitutionnel ^ Sainte-Beuve, qui îtait célibataire, avait de quoi vivre heureux et indépenlant. Cependant il eut toujours beaucoup de mal à join- Ire les deux bouts, même lorsque ses Lundis^ au lieu ie lui être payés 126 fr. Tun, lui en rapportèrent 3oo. L'aisance ne lui vint qu'à partir de i865, quand il fut nommé sénateur. Il faut dire que, sans être désordonné le moins du monde, il était entraîné par ses goûts et les besoins de sa profession à faire d'assez grandes dépenses. En dehors de son personnel domestique, il avait un secrétaire, un professeur de grec, il aimait les livres rares et en achetait sans cesse, et puis, comme il sortait peu, il avait presque tous les soirs quelque invité à sa table; enfin, comme il avait bon cœur, il faisait beaucoup ie bien et très discrètement autour de lui.
C'est donc dans la maison de sa mère qu'il a écrit tous ses Lundis^ sauf le premier volume, qui va du mois d'octobre 1849 ^^ Tc^ois d'octobre de l'année suivante et une 3artie du second. Le milieu était singulièrement propice 3our ce genre d'étude. Lamartine, qui y avait rendu ►^isite plus d'une fois à Sainte-Beuve, a dit que cette mai- 5on des champs lui rappelait celles des curés de campagne. Par la tranquillité peut-être, mais non par Tarchiecture. Elle a d'abord un étage de trop, les cures de village n'ayant généralement qu'un étage avec grenier, et puis il lui manquait par devant une petite cour ombragée
inscriptions parisiennes a fait placer au-dessus de la porte une plaque de marbre blanc où sont gravées les lignes suivantes :
SAINTl-BEUVB POÈTE ET CRITIQUE
né à Boiilogne-sur-Mer le 23 décembre 1804
est mort
dans cette maison
le i3 octobre 1869
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et fleurie. Moi, je trouve qu'elle fait plutôt songer aux | maisons bourgeoises des Flandres avec sa façade dépourvue de tout ornement et sa toiture débordant largement sur la rue. Elle en a l'aspect froid et triste, en dépit de ses onze fenêtres ouvertes sur le couchant, et je croîs bien que la mère de Sainte-Beuve en avait apporté le plan de Boulogne-sur-Mer. En tout cas, dans la simplicité primitive de sa distribution intérieure, dans leconfort exempt de tout luxe des meubles qui la garnissaient, elle répondait assez bien à l'idée qu'on se fait du caractère de celle qui l'habitait, — et pourquoi n'ajouterai-je pas, du caractère de son fils ? Si Sainte-Beuve, en s'installant dans la maison de sa mère, n'y fit rien changer, c'est évidemment qu'elle suffisait à ses exio^ences matérielles. Il aurait pu facilement et sans beaucoup de frais, agrandir la salle à nianger,où l'on tenait sept ou huit à peine,enla réunissant au salonquiétait aussi exigu;il aurait pu également, sans bourse délier, tapisser ses murs de tableaux et d'objets d'art,mais, outre qu'il n'avait pas le temps de courir les ateliers d'artistes ni le goût du bibelot et des antiquailles, ' il se disait probablement que l'esprit qui habitait sa maison en valait bien un autre, et le fait est que, lorsque le prince Napoléon, la princesse Mathilde, Renan, Taine, Flaubert, Dumas fils ou George Sand s'asseyaient à sa table, nul ne faisait attention à l'exiguité et à la simplicité de la salle à manger...
J'ai dit que c'était Véron qui lui avait donné l'idée des Causeries du Lundi. Ce docteur qui, en fait de médecine, connaissait surtout la pâte Regnault — et pour cause — était une manière de Mirés littéraire et artistique qui avait un pied dans tous les mondes : dans le monde de la Bourse et de la Banque par ses heureuses spéculations; t dans le monde des théâtres par son litre d'ancien direc-
teur de l'Opéra; dans le monde de la politique et des lettres par le Constitutionnel dont il avait fait Torgane de la réaction et des intérêts bonapartistes, et aussi par ses dîners quotidiens qui réunissaient autour de sa table non seulement le dessus du panier des viveurs, mais encore la fine fleur du journalisme, du barreau, de Técole de médecine et du Conservatoire de musique. 11 n*était pas rare, en cff'et, de voir attablés ensemble, dans sa salle à manger de la rue de Rivoli : Sainte-Beuve, Nestor Roqueplan, Arsène Houssaye, Romieu, Auber, Halévy, Ad. Adam, Velpeau, Ricord, Dubois (d'Amiens), Blache, Bonnet de Malherbe, Tardieu et Trousseau. Ces dîners ouverts n'avaient qu'un défaut : ils manquaient de femmes. Véron qui était célibataire n'en invitait qu'une à la fois. Il est vrai qu'elle était de marque et, comme on dit, triée sur le volet. C'était tantôt M*^* Doze, devenue ]VIme Roger de Beauvoir ; tantôt M^^* Favart, M^e DochCy M"* Lemercier, et tantôt et le plus souvent Rachel. Ces princesses de la rampe remplissaient à tour de rôle les délicates fonctions qui reviennent de droit à la maîtresse de la maison. Pour ne rien oublier, j'ajouterai que l'intendant des menus n'était autre que le mari de la Taglioni, le comte Gilbert de Voisins...' Par exemple, si les familiers du docteur étaient admis à ces dîners sans invitation, il était absolument défendu au dernier arrivé de s'asseoir treizième à table. Dans ce cas il était obligé de s'en aller ou de revenir avec un quatorzième convive, ce qui prouve que la superstition, comme la sottise, est de tous les mondes.
Mais ce « bourgeois de Paris » qui avait ramassé de l'argent partout, « spécialement là où il ne peut sentir bon (i) », ne se contenta pas, dans son orgueil de par-
(i) Cf. Lauriers et Cyprès^ par Philibert Audebrand.
a 86 SAINTE-BEUVE
venu, de refaire à Tusage des adorateurs du Veau d'ort le festin de Tri malcyon. Après avoir contribué autant que I personne à faire TEmpire, l'ambition lui vint un jour, 1 non de le défaire, il n'en aurait pas eu la force, mais de f le fronder et de lui faire la leçon. Goiiime pour donner 1 plus de couleur à son opposition constitutionnelle il loua y à Auteuil une somptueuse résidence qui portait le même < ' nom à un s près que le palais de l'empereur, si bien que les courtisans un moment s'y trompèrent : La Tuilerie^ les Tuileries 1... mais le singulier n'a pas plus en politique qu'en grammaire la valeur du pluriel. Un beau matin les communiqués se mirent à pleuvoir sur le ConS' titutionnel... quand Sainte-Beuve n'y était plus, et lesj courtisans désertèrent la Tuilerie. De guerre lasse, après avoir vendu son journal à Mirés, Véron se rabattit sur le journalisme et la littérature facile. Il avait en i854 obtenu un certain succès avec la publication de ses Mémoires; à partir de l'année suivante il fit des romans qui n'en eurent aucun. Ce n'est pas qu'il manquât de j talent, il tournait agréablement un article, il avait du goût, des lectures et, comme directeur de journal, savait prendre le vent(i). Sainte-Beuve, qui avait refusé de rendre compte de ses Mémoires dans le Moniteur, sous prétexte qu'il était trop bien avec lui, avait apprécié plus d'une fois son bon sens et la justesse de ses vues, durant les trois années qu'il avait été sous sa coupe au Consti' tationneL Tous les sujets de ses Lundis étaient concertés, d'avance avec lui (2), et jamais ils n'avaient eu de ce chef
(i) Quand il moariit, Sainlc-Bcuve écrivit à la Princesse Mathilde : « II tenait plus de place qu'il ne fera de vide. » [Lettres à la Princesse, p.3o3.)
(n) « Je concerte tous mes sujets avec M. Véron qui, du reste, entre très bien dans les miens, et nous allons ainsi, de semaine en semaine, dei)uis ^ trois ans tout à l'heure. » (Lcltro de Sainlc-Dcuvc à Collombct du 2^ luin i85a.) ^ •'
la moindre difficulté ensemble. Une seule fois il eut à se plaindre de Véron : c'était à propos d'un article sur Pline qu'il avait ajourné sans avoir pris la peine de le « tâter d'un mot là-dessus ». Il en fut extrêmement blessé, non pas tant à cause des cent vingt-cinq francs ijue cet ajournement lui faisait perdre, qu'à cause du tort d'inexactitude que cela lui donnait envers son public (i). .1 pensait, en effet, et avec raison que le meilleur moyen de conquérir des lecteurs et de les retenir était de leur jervir régulièrement leur pâture hebdomadaire, dût-on, ;omme il disait « crever ses chevaux pour arriver à :emps ».
Ses chevaux ! ce mot-là nous ramène à sa lettre qui ouvre ce chapitre, et il est temps que nous examinions son régime et sa méthode de travail.
Quand on entreprend une tâche aussi lourde que celle de faire à jour fixe et chaque semaine un article de critique et d'histoire littéraire, il faut, en dehors des vastes connaissances préalablement acquises, qu'il y ait entre le îorps et l'esprit une entente parfaite, autrement dit que a bête humaine sacrifie à son noble compagnon une Donne part de ses appétits et se soumette à un régime spécial. Sainte-Beuve, en dépit de la réputation dont il jouissait dans un certain milieu, n'avait pas attendu l'année 1849 pour régler sa vie animale. Il a dit quelque part que lorsqu'il habitait dans la Cour du commerce il dépensait 27 francs par mois pour ses déjeuners. Cela
(i) Corresp» de Sainte-Beuve, t. III, p. 121.
donne Tidée de sa tempérance. Sur Tarticle de Tamour, quoiqu'il fût très ardent de son naturel, il était égalclement très sobre. Il le fut toujours et n'accorda jamais que peu de temps aux plaisirs sensuels. Tous ses secrétaires sont d'accord sur ce dernier point. Une tasse dc[ thé avec un nuage de lait et une brioche que le plus sou- j vent il partageait avec sa vieille chatte, voilà, dit Jules J Levallois, ce dont se composait invariablement son déjeuner, dans son petit hôtel de la rue Montparnasse. Mais le soir, quand sa journée était finie, il mangeait copieusement, « sans recherche de bonne chère ». L'eau rougie était sa boisson dominante. A peine au dessert un doigt de vin pur, et dans les grandes occasions un petit verre d'aniselte ou de curaçao. Jamais de café ni de co*^ gnac. » Cela ne lempêchait pas d'être gourmet. II avait même sur ce chapitre des théories à lui et quelque peu paradoxales. « Les gens de goût, disait-il, doivent avoir le palaisdélicat, impressionnable. Voyez les doctrinaires, ils ne savent ni ce qu'ils mangent ni ce qu'ils boivent. On ferait manger un morceau de carton à M. Guizot sans qu'il s'en aperçût. Eh bien ! en littérature, ces hommeslà n'ont point de goût à eux. Ils prononcent en vertu de la tradition scolastique, universitaire. Leurs jugements sont faits d'avance, non sentis ni éprouvés personnelle- I ment(i). » Quand il s'exprimait ainsi sur le compte des seigneurs du Marais, de Chatenay et autres lieux, il n'avait certainement pas encore reçu Renan à sa table, car la façon de boire, de manger de l'auteur de la Vie de Jésus ne différait guère de celle de Mole et de Guizot: il mangeait indistinctement tout ce qu'on lui servait el mettait de Teau dans tous ses vins, fussent-ils des pre-
(i) Sainte-Beuve, par Jules Levallois, p. iSî.
LES LUNDIS IsSq
aiers crus de Bourgogne ou du Bordelais. Pourtant elui-là avait du goût et ne prononçait pas, que je sache, n vertu de la tradition scolastique et universitaire ! lais il faut savoir passer aux hommes d'esprit leurs outades, et Sainte-Beuve avait les siennes comme un utre. Il avait aussi ses manies et ses habitudes qu'il 'aurait pas fait bon contrarier. C'est ainsi qu'il ne ortait généralement que le soir, après dîner, pour causer es articles avec son secrétaire .
Tout le jour à partir du mardi matin jusqu'au vendrei inclus, il ne bougeait pas de son cabinet de travail : il sait, prenaitdes notes ou dictait (i). Mais quand la nuit tait venue, il allait, sous prétexte de faire sa digestion, e promener avec Lacroix, Levallois,Lacaussade, Pons ou ?roubat (2) sur les boulevards extérieurs, au Luxembourg >u sur la place Saint-Sulpice, et là, il exposait avec feu, Lvec passion, le sujet de son prochain lundi. « Ce n'était )as à ce moment-là qu'il fallait lui faire des objections lu lui exprimer des réserves. Pendant qu'il préparait sa lauserie OM son portrait, Sainte-Beuve appartenait corps t âme au modèle! 11 l'embrassait, l'épousait, l'exaltait. » li l'on n'était pas comme lui sous le charme, si le peronnage paraissait à son secrétaire insignifiant ou antiathique, si on lui résistait plus ou moins ouvertement, [ s'écriait avec une vive contrariété : « En un mot, cher mi, vous voulez m'empécher de faire mon article. Ce ujet n'a pas le bonheur de vous convenir. C'est vrai-
ii\ « Je descends au fond d'un puits chaque mardi matin pour n'en resortir que le vendredi soir je ne sais trop à quelle heure. Je n'ai aucun jour . donner à mes amis, et mon lundi, seul jour de répit, est pris en général >ar une Commission dont j'ai l'honneur de faire partie. » {Corresp. de iainte-Heaue, t. llï, p. i88. — Lettre à M. de Lescure du 20 avril 1864.)
(3} Ce sont les cinq secrétaires que Sainte-Beuve eut à son service de 849 à 1869. Cf. sur chacun d'eux l'article qu'il leur a cousacrc dans ses youvcaua; Lundis,
290 SAINIE-BEUVE .
ment déplorable (i). » Et tout furieux il tournait sur ses talons et rentrait se coucher. Mais le lendemain sa colère était passée et Ton se mettait au travail sans souffler mol de la discussion de la veille. Dans l'intervalle il était allé dixxx fourrages^ et Chéron lui avait envoyé tous les livres dont il avait besoin pour s éclairer et se documenter. Chéron était bibliothécaire à la Nationale, la Bibliothèque impériale en ce temps-là. Il aimait beaucoup Sainte-Beuve, et Sainte-Beuve le payait de retour (2). Quand notre critique manquait des documents nécessaires et quelquefois quand il était en peine d'un sujet, vite il adressait un billet à Chéron qui se mettait en quatre pour le servir. Et le lendemain \q& fourrages de la Bibliothèque impériale arrivaient au n® 11 de la rue du Mont-Parnasse où Sainte-Beuve s'empressait de les dévorer. Quel dommage que tous ces bulletins de réquisitions bibliographiques n'aient pas été conservés par la famille de Paul Chéron I Nous posséderions grâce à eux la majeure partie des Sources des Zrtt/irf/^, tandis que nous n'en connaissons même pas la moitié. On jugera de l'importance de leur perte par les quelques billets suivants que nous empruntons à la correspondance de Sainte-Beuve. , Le dimanche 16 janvier i853, il écrivait à Chéron;! a Je donnecette semaine sur M. Necker. J'aisesœuvrei publiées par sa famille en quinze volumes. Yoilà unt avance. J'ai aussi ce qui est dit de lui dans les œuvres de M^oe (le Slaël et dans les Mélanges de M"»® Necker, Pourtant il peut y avoir bien des choses sur lui, réponses^ ^
(1) Sainte-Beuve, par Jules Levallois, p. 176.
(3) Il lui avait donné de son vivaiit un des rares exemplaires du Livr d'amour annoté de sa main, et quand il mourut il lui confia le dépôt de ' rorres{)oiidancc de M"»» Victor IJiij^o. (Voir le chup. K du tome H de c
G ivra:r-e.
LES LUNmS 291
)rochures, notices ; vous seriez très bon de ramasser ce [ui s'offrirait sans trop de peine. Ayant dessein, à son ccasion, de parler du style doctrinaire (on voit qu'il y ient et que son article des Regrets n'avait pas vidé son arquois), je voudrais bien avoir un certain nombre des discours de M. Royer-Collard qui n'ont jamais été ecueillis, mais qui ont été imprimés à part. Je ne sais i la Bibliothèque en a fait collection... »
Le 19 février suivant :((... J'envoie mon ami M. Octave jacroix vous demander si vous avez pour moi le volume e Musset que M. Richard (i) m'avait promis de faire entrer. J'ai fait aussi demander à M. Ravenel un vojme dont je voudrais bien tirer une anecdote sur Volney, 5s Mémoires du baron ou du comte de Moré^ publiés il
a une dizaine ou une douzaine d'années. M. Maury, de Institut, m'a indiqué ce volume, que je n'ai pu trouver ulle part.
« Je fais pour cette semaine Marguerite de Navarre^ auteur de YHeptaméron : je voudrais bien l'édition [l'en a donnée le bibliophile Jacob. — J'espère être en at lundi d'aller à la Bibliothèque : ce que vous pourriez îunir sur cette gracieuse femme me serait bien préeux. »
Le 20 avril i853 : « Vous m'avez bien manqué hier, iiand je suis allé pour compléter mon bagage sur Guy atin. Mon ami M. Lacroix, porteur de ce billet, vous omettra l'édition du Médecin charitable que j'ai emporte l'autre jour, l'édition de i634 et dans laquelle ne se
(A «M.Richard était,comme Paul Ghéron, conservateur à la Bibliothèque ^riale. C'était un chercheur et un savant que les gens de lettres consult avec fruit. H avait fourni notamment à Eugène Sue la plupart des «tcnaux qui composent son Histoire de la Marine, 11 fut tué en mai 71, un matin qu'il sortait de chez lui pour se rendre à la Bibliothèque. 11 ait alors 80 ans. » — Note de M. Jules Troubat.
trouve pas le traité composé par Guy Patin. Le pelil^ traite intitule: Traité de la conservation de la santé par un bon ré(jime et le lérjitirne usage des choses requiseï pour bien et sainement vivre, a été joint au Médecin charitable de Guybert, mais seulement dans une édition subséquente qu'il s'agit de trouver. Si vous pouvez mettrela main dessus, vous m'obligerez... »
Le 28 juin 1869: « Vous m'avez fourni sur Turennc de quoi féconder et rafraîchir Fléchier. »
Le 23 décembre 1859: « Le Falloux anobli est piquant: j'ai si bien mis de côlé la lettre où vous me donnez le passage du Moniteur, que je ne puis remettre la main dessus. Vous serez bien bon de me donner de nouveau l'indication duMoniteur. Cela peut servir, c'est à joindre' au baron Jérôme Piclion, fils du dernier des barons de la Restauration, de par Polignac, peu de jours avant la chute. Faites-la rechercher, je vous prie; c'est drôle, à voir la prétention du fils ! »
Et Cliéron n'était pas le seul pourvoyeur de Saîntfr Beuve. Le critique des Lundis avait des correspondanisi et des enquêteurs un peu partout. Sur les écrivains la Suisse romande et même sur les poètes deTAUemagoel contemporaine, il avait trouvé à Lausanne, en JustC| Olivier, un ami qui le renseignait à merveille ; sur 1 poètes de la Pléiade, quoiqu'il les connût sur le boi du doigt, il avait recours, quand il était embarrassé, aj Reinhold Dezeinieris ou à William Hugues ; sur Tec ble du xvine siècle, au bibliophile Rochebilière, « gr découvreur de curiosités )),sur André Chénier,à Becq Fouquières, sur Proudhon, à Félix Delhasse, de Bnixelle sur les poètes de la Grèce, à Adert, de Genève, à Dûbni sans parler de Pantasidès, son professeur... II disait j^gur qu'on ne doit parler que de ce que l'on continue
ivoir. C'est pour cela que depuis son entrée an Globe il e cessait d'apprendre et d'emmagasiner. Si le fonds des iindis constitue une mine si riche, c'est qu'il enrichisût le sien tous les jours.
« On a prononcé quelquefois au sujet des Causeries tt lundi le mot A' improvisation^ dit Jules Levallois ans sa remarquable étude sur son ancien maître ; il y vait de cela sans doute dans la rédaction de ces longs rticles, qui généralement ne coûtaient à l'écrivain [u'une journée de travail. Mais l'improvisation ne porait que sur la forme, nullement sur la préparation. J'ai )\x m'en convaincre et je le déclare sans exagération lucune : il n'y avait pas de sujet littéraire, philosophique >u religieux sur lequel Sainte-Beuve ne fût préparé et en nesure de parler, non seulement avec connaissance de ;ause, mais avec étendue, avec détails et en homme qui l'a jamais complètement cessé de s'en occuper. Cette tonnante sûreté de mémoire, cette richesse vraiment xtraordinaire d'informations lui permettaient d'aborder 'emblée les matières les plus arides et d'y répandre de agrément, de la diversité, de la vie. Lorsque décidément 5 sujet, par trop ingrat, ne rendait pas^ il s'en tirait omme Simonide dans la fable de La Fontaine, en faisant 'éloge de Castor et de Pollux, non par une digression L la Janin, mais en cherchant et découvrant le point par )ù cet éloge pouvait éclairer ou féconder le terrain qu'il léfrichait péniblement. C'est ainsi que je l'ai vu égayer et fertiliser les Mémoires de Dangeau. A force d'anecdotes prises à droite et à gauche, de renseignements habilement ajoutés et rapportés, il est parvenu à triompher Je leur écrasante monotonie. D'antres fois son immense icquisition antérieure le mettait à môme de s'orienter tes vite et avec beaucoup de décision dans le sujet le plus
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touffu, le plus complexe. Les matériaux accumulés souvent en quantité formidable et qui encombraient sa table de travail ne le faisaient point hésiter. Il voyait ou plutôt il savait d'avance où devait s'adresser le principal effort de la recherche, à quelle porte il convenait de frapper.
(( En lui voyant commencer le mercredi ou le jeudi la préparation d'un énorme travail sur les Mémoires de Villars dont il ne pouvait reculer la rédaction définitive plus tard que le samedi matin, je ne pus m'empècher de lui dire avec terreur : « Mais comment allez-vous faire? » — (( Bah t me répondit-il en souriant, on se jette à l'eau d'abord et on est bien forcé de nager. » Et il ajouta : « Je préparerai mon second article en écrivant le premier. » De fait et à ma grande stupéfaction,il tint parole. A la longue je pris l'habitude de le voir sortir constamment à son avantage de ces gageures, de ces tours de force, et je ne m'étonnai plus (i). »
Entre chacune de ses couches, comme il disait, Sainte- Beuve ne prenait qu'un jour de repos,le lundi, et l'aprèsmidi du dimanche qui était réservé aux intimes (2). Lee lundi il préparait ses batteries et le mardi commençait! l'attaque. Après avoir dépouillé toutes ses notes, il jetait | sur le papier sa première rédaction, car chacun de ses articles en recevait deux, mais la seconde ne différait pa5 sensiblement de la première ; elle n'était pas de sa main, voilà tout. Comme son manuscrit était presque illisible pour tout autre que lui, il dictait alors à son secrétaire,et il ne fallait pas que celui-ci eût -la main paresseuse. Sainte-Beuve s'impatientait facilement et durant cette V mise au net d'un texte qui n'était pas encore définitif, il
(i) Sninte-Bauve^ par Jules Levallois, pp. 178 et suiv.
(a) Le dimanche soir, pour achever de se distraire, il allait aussi souvent au théâtre g^ràce à l'amabilité de M. Camille Doucet, qui lui voyait régulièrement ce jour-là une loge pour les Français.
l'admettait que peu d'observations. « On n'agace pas le îheval pendant qu'il court, » disait-îl quelquefois. Mais juand Tarlicle était bâti, quand il revenait en épreuves, 1 le soumettait à un véritable échenillage, d'abord en 3ompao^nie de son secrétaire à qui il aimait à répéter : ( Lisez-moi cela en ennemi, » et puis en tête-à-tête avec un ancien prote nommé Moriès, vrai pédagogue d'imprimerie, qui jouissait près de lui d'une grande et légitime autorité.
Un exemple. Jules Troubat, venant prendre chez Sainte- Beuve la place de Pons, les trouve un matin en face l'un de l'autre qui étaient en train d'éplucher le prochain fo/îrf/. C'était justement le premier des deux articles que Sainte-Beuve fit sur Veuillot. Arrivé au passage qui contenait ces mots : « toute laideur morale disparaît. »
— Pourquoi morale ? demande Pons.
— Vous savez bien qu'il est marqué de la petite vérole, répond Sainte-Beuve.
— Oui, mais vous ne l'avez pas encore dit, et, par conséquent, morale me paraît inutile.
Sainte-Beuve se rend à l'objection et enlève morale.
— Voyons, relisez, dit-il.
— « La menace s'ennoblit, la laideur s'efface... » Sainte-Beuve me regarde d'un air consultatif :
— C'est plus général, dis-je(i).
A présent que nous connaissons sa manière de travailler, examinons samélhode. Il l'a exposée un jour tout
(i) Souvenirs du dernier aecrétaire de Sainte-Beuve,
s\îvt:.-ii».uve
ail lonç, précisément dans le dernier article qu'il consacra à Chateaubriand — celui de tous ses modèles à qui il Tcppliqua avec le plus de rigueur. Nous pouvons donc en parler au pied de la lettre.
« La littérature, écrivait-il le 21 juillet 1862, la production littéraire, n'est point pour moi distincte ou du moins séparable du reste de l'homme et de Toris^anisation; je puis goûter une œuvre, mais il m'est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de Thomme même, et je dirais volontiers : tel arbre tel fruit. L'étude littéraire me mène ainsi tout naturellement à l'étude morale. Avec les anciens on n'a pas les moyens, suffisants d'information. Revenir à l'homme, l'œuvre à la main, est impossible dans la plupart des cas avec les véritables anciens, avec ceux dont nous n'avons la statue qu'il demi brisée. On est donc réduit à commenter roeu* vre, î\ l'admirer, à rêver l'auteur et le poète à travers. On peut refaire ainsi des figures de poètes ou de philosophes, des bustes de Platon, de Sophocle ou de Virgile, avec un sentiment d'idéal élevé : c'est tout ce que permet Fé* tat des connaissances incomplètes, la disette des sourctf et le manque de moyens d'informations et de retour. Un grand fleuve et non guéable dans la plupart des cas n sépare des grands hommes de l'antiquité. Saluons-le d'un rivage à l'autre.
« Avec les modernes, c'est tout différent : et lacriti^l que qui règle sa méthode sur les moyens a ici d'autre devoirs. Connaître et bien connaître un homme de plus surtout si cet homme est un individu marquant et célè^ g bre, c'est une grande chose et qui ne saurait être dédai gnéc. »
Sans doute, et c'est ici qu'éclate la valeur — je ne pas l'infaillibilité — de la méthode de Sainte-Beuve, 1
Taine, qui rexpérimenta pour son propre compte, a eu raison de lui rendre pleine et entière justice dans larticle qu'il consacra au çrrand critique quelques jours après sa mort ; mais il n*est pns toujours facile d'aller jusqu'au fond do Thomme, môme moderne, les documents qui sont appelés à éclairer sa vie, lettres privées ou papiers d'archives, demeurant presque toujours cachés pendant un certain laps de temps ou n'nrrivant à la lumière que fragmentés ou défigurés par des suppressions intéressées et voulues. Premier inconvénient, pre-
> mier défaut, car enfin qu'est-ce qu'une méthode qui, pour arriver à la connaissance de la vérité, est obligée d'attendre que le temps ou les circonstances la servent ? Mais elle a un autre inconvénient, un autre défaut beau-
; coup plus grave : c'est que si elle peut être appliquée en
^ toute confiance et dans toute sa force aux morts, elle ne saurait l'être aux vivants que dans une certaine mesure, à moins de braver le scandale ou de n'avoir affaire qu'à des saints. Cela est si vrai que Sainte-Beuve, qui voulait faire ressemblant au moral comme au physique, avait pris l'habitude de demander à ses modèles de venir poser devant lui une heure ou deux. Presque tous ses portraits contemporains ont été faits d'après nature. Quand il nepouvait pas demander à ses ^m/V/^ une séance — pour cause d'antipathie, d'inimitié, ou simple différence d'opinions — il procédait par voie d'enquête, il 'informait de leurs origines, de leurs relations, de leurs nanières d'être et de vivre, il cherchait à, se procurer uelques lignes de leur écriture.
<( On ne saurait s'y prendre de trop de façon, dit-il, t par trop de bouts pour connaître un homme, c'est-
■ à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est as adressé sur son auteur un certain nombre de ques-
298 SA[NTE-BEUVE
lions et qu'on n'a pas répondu, ne fût-ce que pour soi seul et tout bas, on n'est pas sûr de le tenir tout entier, quand môme ces questions sembleraient les plus étrangères à la nature de ses écrits : — Que pensait-il en religion? — Comment était-il affecté du spectacle de la nature? — Comment se comportaitr-il sur Tarticle des femmes? sur l'article de l'argent? — Etait-il riche, étaitil pauvre? — Quel était son régime? etc. — Enfin, quel était son vice ou son faible? Tout homme en a un. Aucune des réponses à ces questions n'est indifiFérente pour juger l'auteur d*un livre lui-même, si c'est surtout un ouvrage littéraire, c'est-à-dire où il entre de tout. »
En principe je suis d'accord avec Sainte-Beuve et dans mes études d'histoire littéraire je ne fais guère autre chose que mettre sa théorie en pratique. Mais je crois qu'il se trompe ou tout au moins qu'il exagère dans le dernier paragraphe de la page que je viens de citer. Certes je comprends qu'on s'inquiète de la personnalité de l'auteur quand on a à prononcer sur des ouvrages nés des circonstances comme la Religieuse, les Ruines^ les \ MessénienneSyle Génie duChristianisme^ les ïambes j les Châtiments^ ou qui reflètent les idées, les passions du poète comme René, les Méditations, les Feuilles cTau^ tomnel Joseph Delorme, les Destinées^ la Confession d'un enfant du siècle y etc., etc. Mais qu'avons-nous besoin de la connaître, que pourrait-elle bien nous apprendre d'utile, quand il s'agit d'ouvrages d'imagination qui, comme Paul et Virginie, ont été conçus ou semblent ravoir été en dehors de toutes les questions, de toutes les préoccupations d'art ou de thèse sociale qui agitent d'ordinaire l'esprit du romancier ? Pour ma part je ne le vois pas, je dirai même que vouloir appliquer indifféremment et toujours l'instrument critique de Saint-Beuve^
jui est avant tout un instrument romantique^ à tous les ouvrages indistinctement, fussent-ils essentiellement et exclusivement classiques — et Ton sait ce qu'il faut entendre par ce mot — c'est fausser cet instrument, ou, 51 Ton préfère, chercher midi à quatorze heures. Une belle œuvre littéraire, un livre d'imagination dans lequel le moi toujours haïssable n'entre pour rien, doit être regardé, examiné, critiqué, admiré, comme un beau tableau ou comme une belle statue — au seul point de vue du style. Et qu'on ne m'objecte pas que le style c'est Thomme et que tant vaut l'homme tant vaut la chose, je répondrai que la parole de BufFon ne doit pas être prise dans le sens qu'on lui donne ici, puisqu'il est surabondamment prouvéqu'une œuvre toute morale ettoutepure peut avoir été conçue et exécutée par un homme profondément vicieux.
Partant de là, en remontant aux temps anciens, je ne Jens pas davantage ce qu'un chef-d'œuvre comme 1'/liade peut perdre en intérêt et en beauté à ce que nous g-norions la forme du nez d'Homère, en supposant ju'Homère n'ait eu qu'un nez. La vie des rapsodes de a Grèce, toute nomade qu'elle était, ne devait pas être ,ra versée d'événements bien curieux ou bien importants; eur culture était aussi simple que celle du pays dont ils
•rtaient, ce qui ne les a pas empêchés de faire des vers aidmirables et de doter la littérature de leur pays de poèmes épiques où toutes les littératures du monde sont venues puiser comme à la source de l'éternelle beauté.
Ainsi donc, je me sépare carrément de Sainte-Beuve sur le point particulier que je viens d'exposer. Mais sa théorie fût-elle aussi vraie sur toute la ligne qu'elle me parait fausse à cet endroit, c'est toujours au pied du mur, comme dit le proverbe, qu'on connaît le maçon.
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Or il l'a appliquée aux vivants avec une telle partialité d'esprit, et parfois de telles rancunes, qu'il Fa, malgré tout ' son talent, rendue suspecte, une méthode de critique n'ayant de valeur qu'autant qu'elle est capable de faire rendre des jugements qui soient conformes à la vérité.
Ouvrons les Lundis et voyons en quels termes Sainte- Beuve a parlé des contemporains qu'il a connus, pratiqués, admirés et aimés. Nous avons dit qu'il avait commencé ses causeries à la fin de l'année 1849. Etant donné qu'à cette époque il était déjà rallié à la cause du prince-président, il serait superflu d'ajouter qu'elles se ressentent des événements dont il subit l'influence regrettable. Le hasard ayant voulu que Lamartine publiât 1 1 Confidences Tannée même de sa dictature, Sainte-Beuve profita de l'occasion pour s'exprimer librement et cruellement sur son compte — après avoir déclaré que « le temps des illusions et des complaisances était passé », mais qu'il tâcherait d'oublier le Lamartine des dernières années, pour ne se souvenir que de celui d'avant let Girondins.
L'auteur des Méditations avait été l'un des premiers \ cultes de Sainte-Beuve. Victor Hugo s'en montrait 1 même quelque peu jaloux. Quand il parlait des grands 1 poètes, Sainte-Beuve nommait d'abord Homère, Vir gile. Racine, Lamartine. Les autres venaient après Cette sélection fait honneur à son goût. Mais il ne donnait pas à Lamartine de s'être lancé dans la politi- f que, encore moins d'avoir été le Tyrtée de la Révolution ' de Février. Il y a dans sa correspondance avec Ji Olivier, de Lausanne, telles pages que dans l'intérêt (fc sa mémoire on voudrait pouvoir supprimer — noti ment celle où il est question de sa rencontre avec Lamar.tine dans une ruelle située derrière l'Hôtel de Ville, te.
jour où rhistoricn des Girondins avait risqué sa tête en voulant sauver Tordre. Ce jour-là, et dans cette page écrite après coup, Sainte-Beuve nous a donné la preuve qu'il n'avait pas le sens du chevaleresque et que « le vrai critique n'a pas l'étoffe d'un héros». Rien d'étonnant, par conséquent, qu'il ait pris texte des Confidences pour éçratigner la figure de Lamartine. On sait que le grand poète avait une aversion profonde pour La Fontaine, aversion que rien ne justifie et dont nous cherchons vainement la cause. Eh bien, cette cause, Sainte-Beuve déclare l'avoir trouvée : « Cela me rassure, dit-il, de voir que M. de Lamartine n'ait jamais eu de goût pour La Fontaine, et dès lors je me confirme dans mon secret jugement. Car enfin, qu'il tourne le dos à Rabelais, qu'il ait même l'air de mépriser Montaigne, je le conçois de la part d'une si platonique nature, et ces paroles de dédain ne signifient autre chose, sinon : Je ne leur ressemble en rien. Mais La Fontaine I c'était un rêveur comme lui, épris comme lui de la solitude, du silence des bois, du charme de la mélancolie, et par moments aussi raffolant de Platon. Qu'avait donc de plus ce rêveur pour lui tant déplaire ! l\ avait, au milieu de son rêve, l'expérience, le sentiment de la réalité, le bon sens. C'est lui qui, dans la fable du Berger devenu ministre^ a dit, pour nous expliquer comment le pauvre homme, brusquement jeté du milieu de son troupeau au gouvernail d'un Etat, s'en tire beaucoup mieux qu'on n'aurait pu croire :
Il avait du bons sens, lo reste vint ensuite.
Cette fée, qui a manqué au berceau du poète, ne serait-elle donc pas tout simplement la fée qui avait doué
3o2 SAINTE-BEUVE
le Berçer de la Fable, la fée du bon sens et du sens réel?...»
Et voilà comment, aux yeux de Sainte-Beuve, pour n'avoir pas su maîtriser jusqu'au bout les événements, Lamartine en politique ne fut qu'une bête.
En revanche, Montalembert, qui se présente dans le môme volume un peu plus loin, et qui, lui, dans les conciliabules de la rue de Poitiers, fut l'instrument inconscient du rétablissement de l'Empire, en revanche, dis-je, Montalembert ne reçoit que des compliments, envisagé comme orateur. Jusqu'en i848, ce qui empêchait Sainte- Beuve de l'admirer sans réserve, c'est que a tous ses développements d'alors roulent sur deux ou trois idées absolues, opiniâtres, presque fixes : il défend la Pologne, il attaque l'Université, il revendique une liberté illimitée pour l'enseignement ecclésiastique, pour les Ordres religieux ; il a deux ou trois grands thèmes, ou plutôt un seul, la liberté absolue. Ce thème est pour lui un point de foi, un sujet de conviction : aussi son éloquence n'estelle point celle d'un avocat, mais d'un croyant, d'un héros armé, ou mieux d'un croisé qui aurait reçu le don du bien dire. Il me semble en chaque question le voir marcher tout droit devant lui contre l'adversaire, glaive en main et cuirasse au soleil. J'admire et j'applaudis de grand cœur avec la noble Chambre d'autrefois ce qu'il y a de jeune, de brillant, d'aventureux dans ce tournoi à outrance; ce sont des exploits de tribune; mais je me demande quels pouvaient être les résultats. Ce n'est que depuis i848 que M. de Montalembert, acceptant la leçon des événements, a cessé d'être un orateur de parti pour se montrer un orateur tout à fait politique. Jusque* là on l'admirait, et, à moins d'être étroitement de son parti, on ne le suivait pas . Maintenant, de quelque côté
LES LUNDIS 3o3
qu'on vienne, on le suit volontiers ; on accepte non pas seulement la vibration et l'éclat, mais le sens de ses nobles paroles. Il a cessé de voir les questions par un seul aspect; il unit deux choses contraires; il combine. Il n'a pas perdu ses convictions, mais il consent à entrer dans celles des autres, à compter et à composer avec elles. De là un effort et un frein auxquels son éloquence elle-même ne peut que gagner. 11 est trop aisé et trop simple de n'obéir qu à un seul souffle direct, impétueux ; le beau de la force humaine est de se contenir, de se diriger entre des impulsions diverses et d'assembler sous une môme loi les contraires. »
Au fond, remarquez bien, tout cela est juste, mais cela prend un air ironique et sonne faux quand on sait que cela a été écrit en 1849, dans un journal qui était à la dévotion de Louis-Napoléon Bonaparte et par une victime — volontaire il est vrai — de la révolution de Février.
Un peu plus loin, dans ce premier volume des Causeries du lundis si varié de tons et malgré tout si remarquable,nous rencontrons, à peu de distance l'un de l'autre, deux historiens, deux orateurs, qui représentèrent deux principes opposés sous la monarchie de Juillet et dont on a tout dit quand on a dit : Thiers et Guizot. M. Thiers ayant tout récemment mis au jour le tome IX de V Histoire du Consulat et de U Empire et M. Guizot le Discours sur V Histoire de la Révolution de rAn^ gleterre, rien de plus naturel que Sainte-Beuve les ait cités tous les deux à sa barre. Je croyais même, je l'avoue, qu'il aurait profité de cette rencontre pour faire le procès de l'homme qui par son entêtement avait précipité la chute de Louis-Philippe, autrement dit qu'il aurait jeté M. Thiers dans les jambes de M. Guizot. Quelle n'a pan
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étf'î ma déception en voyant que pas une seconde, an cours des deux articles qu'il leur a consacrés, il ne les opposa Tun à Pautre ni comme historiens, ni comme orateurs, ni comme chefs de gouvernement. La raison de celte abstention, de cette réserve? Elle est facile à deviner quand on connaît le dessous des cartes. Sainte- 1 Beuve n'avait pas encore rompu avec le camp des dool trinaircs, et Guizot,dont il admirait le grand talent, n'avait jamais cessé de lui vouloir du bien. Il avait voté pour lui quand il s'était présenté à l'Académie française et Tavait fait nommer de je ne sais quelle commîsion historique. D'autre part, comme Sainte-Beuve en tenait lui-même pour le principe d'autorité, il lui en coûtait d'avouer que c'était ce principe qui, mal appliqué, avait fait la force du principe contraire et soufflé la révolution.
(( En politique, dit-il, il y a plusieurs manières différentes dont une chose qui est en train de se faire peut | tourner. Quand la chose est faite, on ne voit plus que l'événement. Ce qui s'est passé sous nos yeux en Février est un grand exemple. La chose pouvait tourner de bien des manières différentes. Dans cinquante ans on soutiendra peut-être (selon la méthode des doctrinaires) que c'était une nécessité. En un mot il y a bien des défilés possibles dans la marche des choses humaines. Le philosophe absolu a beau vous dire : « En histoire, j'aime les grandes routes, je ne crois qu'aux grandes routes. » Le bon sens répond : « Ces grandes routes, c'est l'historien le plus souvent qui les fait. On fait la grande route en élargissant le défilé où l'on a passé, et aiix dépens des autres défilés où l'on aurait pu passer. »
Cette conclusion n'en est pas une et encore une fois j'attendais mieux de Sainte-Beuve et de sa méthode. Cependant il semble avoir compris lui-même qu'il nous
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iJevaît une explication des causes qui avaient perdu le g'ouvernemenl du roi Louis-Philippe, et il nous Ta donoiée, vaille que vaille, dans le passage suivant de son article où il est question du style de M. Guizot. Lisez et méditez :
« Longtemps j'ai entendu dire que M. Guizot n'écrivait pas bien ; il faut y regarder à deux fois avant de lui refuser une qualité; car, avec cette volonté tenace et ardente qui est en lui, il peut bien ne pas tarder à conquérir cette qualité qu!on lui refuse et à dire : La voilà! »
Ce « qu'on lui refuse » est tout un poème de délicatesse et de réserve polie.
Sainte-Beuve continue :
« Comme professeur, Guizot parlait bien, maïs sans rien d'extraordinaire ; il avait de la netteté, une lucidité parfaite d'expression, mais des répétitions de termes abstraits, assez peu d'élégance, peu de chaleur. On a toujours la chaleur de son ambition. L'ambition de M. Guizot ne devait se sentir à Taise, comme chez elle, que sur la scène parlementaire, au cœur des luttes politiques : c'est là qu'il devint tout entier lui-môme, qu'il grandit. Il lui fallut quelque apprentissage encore, mais, à partir de 1887, ^' déploya tout son talent. Il n'eut pas seulement ce qui s'appelle la chaleur de son ambition, il en eut par instant la flamme dans sa parole. Pourtant cette flamme éclatait plutôt encore dans son regard, dans son geste, dans son action. Sa parole, à l'isoler en ellemême, a plutôt de la force et du nerf. Je m'arrête en le louant. On ne saurait ici, quand on a un sentiment de citoyen^ s'en tenir au simple point de vue littéraire; car est-il donc possible de l'oublier ? cette parole s'est traduite en actes, elle a eu des effets trop réels. Cette faculté merveilleuse d'autorité et de sincérité (pour prendre un
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mot qu'il affectionne), cet art souverain de conférer aux, choses une apparente simplicité, une évidence décevante, 1 et qui n'était que dans l'idée, a été Tune des principales causes de V illusion qui a perdu le dernier régim.\\ L'éloquence à ce degré est une grande puissance ; mais n'est-ce pas aussi une de cq^ puissances trompeuses dont a parlé Pascal ? Il existait, dans les dernières années dn précédent régime, deux atmosphères très distinctes, celle de rintérieur de la Chambre et celle du dehors. Quand l'éloquence de M. Guizot avait régné à l'intérieur, quand elle avait rempli et refait cette atmosphère artificielle, on croyait avoir conjuré les orages. Mais l'atmosphère du dehors en était d'autant plus chargée et sans équilibre avec l'air du dedans. De là finalement l'explosion. » J'ai cité tout au long ce morceau, non pas tant à cause de la beauté du style que parce qu'il m'a paru un chef-d'œuvre de critique mesurée. On dirait vraiment i que les mots ont été passés au crible et que pour exprimer sa pensée, toute sa pensée, sans blesser l'illustre doctrinaire qui était sur la sellette, Sainte-Beuve n'a , employé, c\ la place des mots propres, que des équivalents. TJ illusion qui a perdu l'ancien régime^ dans la bouche d'un homme qui a un sentiment de citoyen^ est une litote que je recommande aux amateurs de figures de rhétorique, et je ne pouvais m'empôcher en transcrivant cette page de me répéter à moi-même le vers connu :
Dieu ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises (i)!
(i) Il ne fut pas toujours aussi galant envers Guizot. Qu'on ouvre ses Cahirrs, c'est là que sont fous ses repentirsH qu'il a dit tout bas et comme en aparté ce qu'il n'osait dire tout haut. Guizot y est assez maltraita. |i Parlant de son rôle en 1848, il dit : «...Et ce Guizot, rhistorien-philosophc, s'est trouvé en définitive plus bête qu'un Poligoac. »
Sainte-Beuve ne prendra pas tant de gants tout à rheure pour dire son fait à Chateaubriand à propos des Mémoires d outre-tombe. 11 est vrai qu'à moins d'avoir l'air de se repentir il ne pouvait guère parler de l'homme et du livre autrement qu'il l'a fait, après Jes pages qu'il leur avait consacrées l'année d'avant dans son cours de Liège. C'est déjà très beau de sa part que, dans son éloge de M™« Récamier, daté du 26 novembre 1849, ^' ^^d\i pas fait payer à cette « figure unique entre les femmes qui ont régné par leur grâce » l'honneur et le mérite de ravoir enchaîné aux pieds de la statue de René vieilli « avec une chaîne d'or ». M™® Récamier a donc été traitée par Sainte-Beuve avec tous les égards qui lui étaient dus, sauf un grain de malice déposé par ci par là. J'en dirai autant de George Sand, voire de Musset, qui voisinent dans le même volume, comme si leur destinée était de se trouver perpétuellement sur le même chemin, en dépit de leur rupture définitive. S'il a presque toujours été juste envers la romancière de Lélia et de la Mare au diable j Sainte-Beuve a manqué plus d'une fois de justice envers le poète de Mardoche et de Namouna. Mais ici, il n'y a qu'à s'incliner devant son jugement, soit qu'il parle de la flamme ardente à laquelle s'épure son talent, soit qu'il le place dans l'avenir sur le même rang ou à peu près que ses deux aînés Lamartine et Hugo, non pour ses vers de jeunesse, mais pour les accents de la passion qu'il a exhalés dans le Souvenir tXA:^\i^ les Nuits y si méprisés naguère par les Parnassiens.
Je me suis attardé tout exprès sur ce premier volunie des Lundis j afin de bien marquer la manière de Sainte- Beuve dès le début. Cette manière de causer des vivants et des morts au gré des circonstances demeurera la même jusqu'à la fin; cependant, plus il ira, plus il fera la part
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larço aux vivants. Non qu'il les sacrifiât de propos délibéré dans ses premières causeries, mais, outre queles œuvres littéraires de mérite étaient rares dans les premières années de TEmpire, il y avait parfois des sujets ^j trop gros pour le public du Constitutionnel Çii du J/om- j. teiir : tel celui à'Averroes qui fit les délices de Sainte- 1 Benve quand parut le livre de Renan (i852), mais qu'il! ne pouvait introduire, ;i moins d'un biais qu'il n'entrfr voyait pas (i). Force lui était donc de se rabattre sur les morts parmi lesquels il n'avait que l'embarras du choix. Mais comme il était heureux quand les événements lui fournissaient l'occasion de s'étendre sur Bérangcr, M"^e Je Girardin, M™« Desbordes- Valmore, l'abbé Gerbet et M. de Balzac 1 II y avait plus de quinze ans qu'il n'avait parlé de Déranger quand on publia une édition nouvelle de ses Chansons, « Quinze ans, s'écria-t-il, c'est assez pour que le modèle change, ou du moins se marque mieux ; c'est assez surtout pour que celui qui a la prétention de peindre se corrige, se forme, se modifie en un mot lui-môme profondément. » Et le voilà qui sur-lechamp nous fait cette déclaration précieuse : « Jeune,je mêlais aux portraits que je faisais des poètes beaucoup d'affection et de l'enthousiasme, je ne m'en repenspas; \ j'y mettais même un peu de connivence. Aujourd'hui y« n'y mets rien^ je l'avoue, qu'un sincère désir de voir et de montrer les choses et les personnes telles qu'elles sont, telles du moins qu'en ce moment elles me paraissent. »
S'il n'y avait mis que cela, on n'aurait eu qu^à l'en féliciter et qu'à s'en applaudir, car en littérature comme en peinture les portraits qui sont trop flattés ne sont
(i) Corresp, de Sainte-Beuve, t, III, p. i3o. .
LES LUNDIS Sog
.pas en général très ressemblants. Malheureusement il y a mis autre chose que le désir d'atteindre à la ressemblance morale. Prenons, par exemple, le dernier portrait qu'il nous a tracé d'Alfred de Vigny ; c'est à peine si la mort l'a désarmé. Il semble qu'il n'exalte le poète que pour mieux ravaler l'homme. De ce côté-là, Balzac fut plus heureux que Vigny,peut-être parce qu'il avait beaucoup à se faire pardonner de Sainte-Beuve. Je ne crois pas, en efïet, que personne ait été plus grossier et plus injuste envers l'auteur de Volupté que l'auteur du Lis dans la Vallée. Je cite ces deux livres à dessein, parce qu'ils s'appellent et se répondent comme deux échos, et que l'un, — je parle du dernier, — fut fait en quelque sorte en haine de l'autre. Mais la haine est mauvaise conseillère en art comme en tout. Balzac, en dépit de son génie, n'arriva pas à faire oublier Volupté^ pas plus que ses critiques malveillantes et mal avisées contre Port-Royal n'ont empêché ce maître livre de monter et de faire pyramide au-dessus du flot qui porte les rares ouvrages dignes de mémoire, parus dans le cours du xix® siècle.
Sainte-Beuve, en renvoyant le lecteur à l'article que Balzac lui consacra le 26 août i84o dans la Revue parisienne^ ajoute fort judicieusement : « Si je l'ai oublié, qu'on sache bien que je ne crains pas que d'autres s'en souviennent. De pareils jugements nejugent dans l'avenir que ceux qui les ont portés. » — Aussi a-t-il mis une certaine coquetterie à rendre à Balzac mort la justice qu'il lui refusait de son vivant. On peut relire son article, il est peut-être encore plus vrai aujourd'hui qu'il y a cinquante ans.
3 I O SAINTB-BEUTE
Avec Tannée 1861 commença la série des Nouveaax Lundis, Sainte-Beuve (c'est lui-même qui le déclare da l'avertissement du premier volume) se croyait au terme de ce genre d'essais, mais des circonstances particulières, j de pressantes et honorables instances le décidèrent à I reprendre la plume du critique, et même à quitter pour être plus libre ses fonctions de maître de conférences à ^ TEcole normale qui depuis quatre années occupaient la plus grande partie de son temps.
A quelles raisons céda-t-il donc pour se relancer ainsi 1 encore une fois dans le journalisme littéraire le plus actif? Une note de sdiJBiographie {i)r\o\ïs autorise à penser qu'il céda d'abord à la question d'argent. Avant de ( s'engager pour cinq ans avec le Constitutionnel^ il demanda et il obtint que la société de ce journal lui ven la somme de vingt-cinq mille francs pour l'indemniser de la perte de sa chaire à l'Ecole normale, qui lui en rapportait 6.000 par an, et que chacun de ses articles lui fût payé trois cents francs. Mais la question d'intérêt ne fat pas seule en cause. Depuis la guerre d'Italie, une ère nouvelle s'était ouverte pour la France. Le soleil de l'Empire libéral ne s'était pas encore levé, mais l'aurore commençait à poindre, et, comme symptôme rassurant, on remarquait un certain relâchement dans l'application des lois d'exception qui régissaient alors la presse.
Sainte-Beuve se disait donc qu'il allait pouvoir aborder franchement certains sujets qui lui étaient interdits dans :
(i) p. 186. — Note pour le gérant de la Société du Constitutionnel. '
ncîen Constitutionnel^ à plus forte raison dans le oniteur, journal officiel de TEmpire.
El le fait est que les Nouveaux Lundis, tout en faisant xore la part très large aux hommes du passé, sont îaucoup plus vivants, beaucoup plus actuels que les iciens. Les hommes du jour — entendez ceux de la îrnière génération — qui jusqu'en 1860 y étaient à îine entrés, s'y ruent en quelque sorte, et avec eux ms les problèmes politiques et sociaux que leurs œures soulèvent. C'est Renan, c'est Taine, c'est Edmond chérer, Prévost-Paradol, Veuillot, Pontmartin, Flauert, les Concourt, Littré, Cavarni, VioUet-le-Duc, Le- )nte de Lisle, bref tout le clan des écrivains qui ont Uerré le romantisme et doté la France littéraire de nouilles formules et d'un art nouveau.
Et Sainte-Beuve ne se contente pas de les analyser, de s raconter au public, il fait violence à ses habitudes dentaires, il se mêle à eux, il les reçoit à sa table, en tendant qu'il aille dîner avec eux deux fois par mois lez Magny (i), il les groupe, il les guide et se rajeunit i-même à leur contact. Certes, il ne partage pas toutes urs idées ; on n'a qu'à lire sa correspondance avec la rincesse Mathilde pour voir qu'il mit un certain temps à
(i) C'est Gavarni qui eut la première idée de ces agapes bi-mensuelles, et est le Dr Veyne, médecin et familier de Sainte-Beuve, qui se charg^ea de scruter les convives.De ce nombre étaient Théophile Gautier, Paul de Saintictor, les Goncourt, Charles Edmond, Eudore Soulié, le marquis de Chen- Bvières, Taine, Robin, Flaubert, Renan, Berthelot, Scherer, Nefftzer, "-^iéric Baudry, Sainte-Beuve, Juste Olivier, etc., etc. Il fut convenu que le tr aurait lieu tous les quinze jours, le lundi. Sainte-Beuve y assista ré- «ièrement jusqu'à sa dernière maladie. Cf. à ce sujet le Journal des Gon- Uri qui y ont recueilli d'une façon assez indiscrète tous les propos légers i sérieux tenus par les convives. — Au mois de janvier 1867. Sainte-Beuve rivait à la Princesse Mathilde : « ... Nous avons donné à trois sur Saintctor : Taine dans les Débats, Gautier dans le Moniteur et moi-même us le Constitutionnel. Vive le Magny! Nous avons été fidèles à Tamitié et i talent. » (Lettres à la Princesse, p. 257.)
SAINTE-DKUVB
goûter Flaubert (i), mais il admira Taine et Renaad le premier jour, et s'il ne subit pas directement leurio fliieiice, sa critique se ressentit visiblement de leur C( uierce : il semble qu'à dater de 1861 ses points de vu soient, sinon différents, moins exclusifs et plus étendus Bien qu'il n'ait pas renoncé — tant s'en faut — à joue un rôle politique, il cherche à faire de ses Lundis m sorte de terrain neutre, « un champ d'asile largemen ouvert à tous »j afin d'amener « les uns et les autres i être plus justes qu'on ne Test sous le feu de la polémique ». Aussi que de jolis portraits! quelle touche large quels coups de pinceau fermes et légers tout ensemble Les mots sous sa plume prennent maintenant une cou leur, un relief, qu'ils n'avaient pas autrefois; il trouvi pour différencier deux hommes de la même opinion e du même parti des comparaisons du plus saisissant effet Ainsi, dans ses articles sur Louis Veuillot qui sont parm ses meilleurs, parlant du concours qu'à un momen
(i) Dès l'année 1867, il avait tenu à dire son sentiment sur les homme de t.ileut de la génération nouvelle, et voici en quels termes il avait pari de M^^ Bovary, dans le Moniteur du 4 mai :
« L'ouvrai^e eu tout porte bien le cachet de l'heure où il a paru. Com mencé, dit-on, depuis plusieurs années, il vient à point en ce moment. Ct& bien un livre à lire en]sortantd'entendrc le dialogue net et acéré d'une comf die d'Alexandre Dumas fils ou d'applaudir les Faux Bons hommes , entr deux articles de Taine. Car, en bien des endroits, et sous des formes diverses je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'ob serv'ation, maturité, force, un peu de dureté (i). Ce sont les caractères qu semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles. Fils et père d médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme a'autre le scalpel. Anatomistes et physiolo'^istes, je vous retrouve partout. »
Cet article fut vivement relevé dans le Constitutionnel par M. Paulii Limayrac : Sainte-Beuve, piqué, envoya alors à M. Dalloz une note dan laquelle il disait s'être efforcé, deauis et avant le 2 décembre, de prouve qu'on pouvait èti*e un littérateur honnête, indépendant, et approuver haute nient le {fouverneraent que s'est donné la France. (Gorresp. de Sainte Bnuuey t. III, p. 143. 1
(<) Sainte-Beuve prenait évidemmonl ce mot dans le sens de rosserie, qui u'élait pa cncoi'e éclos.
LES LUNDIS 3l3
.^doiiné il apporta à Monlalembert, il dit : « Voilà une recrue plébéienne qui lui arrivait, sur laquelle il ne comptait pas : un Cadoudal à côté de la Rochejaque-
; lein. » Lisez maintenant ce portrait de Leconte de Lisle, daté de 1862 :
« M. de Lisle (j'abrèçe ainsi son nom, il n'a pas à craindre qu'on le confonde avec Tancien Delille) est de nos
jours un talent à pari, une nature très particulière de poète. Doué d'une harmonie pleine et d'un vaste pinceau, en possession d'unesorte de sérénité et d'impassibi-
^lité native ou acquise, désoccupé ou guéri de passions pour lui-même, il voyage à travers le monde de l'histoire et les diverses contrées, il revêt indifféremment et
' presque également bien les formes les plus diverses de l'histoire, de la nature et de la vie. Mais quoiqu'il sente celle-ci sous tous ses aspects et assez pour la simuler et pour la calquer en perfection, quoiqu'il la recherche le plus souvent sous ses faces les plus étranges et les plus singulières, on sent au fond qu'il n'en est jamais épris; il
^ est de sang -froid et volontaire toujours. C'est un contemplatif armé de couleurs et de sons, mais las et ennuyé du spectacle même, comme si regarder était déjà trop accorder à l'auteur. Je me le figure comme une nature altière et saturée, qui est arrivée à l'ironie tranquille. Il aime la mort, le repos éternel, l'extinction et le néant du sage de l'Inde .
Le mal est de trop vivre et la mort est meilleure.
o C'est là son fin mot, »
Que dites-vous de ce portrait? Ne croirait-on pas qu'il a été brossé trente ans plus tard, alors que son impassibilité acquise (admirez en passant la justesse de ce motj avait fait à Leconte de Lisle la réputation dont il jouira
3l4 SAINTE-BEUVK
éternellement. Je l'ai choisi entre cent autres parce que Sainte-Beuve y a atteint une maîtrise qui ne sera jamais dépassée. Et savez-vous quel était son secret, ce qui fait la valeur incomparable de sa galerie de tableaux? C'est qu'il peignait en poète et qu'il a mis dans ses portraits encore plus de poésie que d'art. Et la poésie, comme je l'entends, c'est le don de tout voir, de tout deviner, de pénétrer jusqu'au fond des âmes, d'allumer dans le regard du sujet qui pose devant vous, homme oufemme, quelle que soit sa nature ou sa condition, cette petite flamme intérieure qui ajoute à la ressemblance physique la ressemblance morale. Oui, c'est en cela que le poète qui était en Sainte-Beuve se survit à lui-même, et c'est par cela que ses Lundis dureront. Qu'importe que, suivant la remarque d'Auguste Barbier, qui, entre parenthèses, ne fut pas toujours juste envers lui (i), qu'importe qu'il n'ait fait qu'introduire dans la critique la manière discursive des Anglais^ qu'il n'ait été qu'un carabin ayant tenu le pinceau d'un Flamand^ l'essentiel est qu'il ait fait de la critique une chose vivante, animée, un instrument de précision dont on ne saurait se passer désormais pour faire l'autopsie d'un homme ayant laissé derrière lui une œuvre. Et voyez comme les Lundis de Sainte-Beuve distancent déjà tous les volumes de critique, je ne dis pas de la Harpe ou de Geofi^roy qui furent pourtant des maîtres, mais de Villemain, de Saint-Marc-, Girardin, de Gustave Planche, qui furent ses rivaux en leur temps et auxquels on l'a si souvent comparé (2) I
Ci) Sainte-Beuve avait pour lui plus d'admiration qu'il ne croyait ; on n'a ' qu'à lire sa lettre à la Princesse où il parle de lui, pour être fixé sur ce
S oint; et quand Barbier fut élu membre de l'Académie française, au lieu e Théophile Gautier à qui il avait donné sa voix, Sainte-Beuve se consola.: de l'échec de Gautier en disant que l'Académie avait toujours élu un poète, t (2) C'était même ce qui le mettait en rage. Il avait tellement conscience
LES LUNDIS 3l5
. Ce n'est pas que le talent leur ait manqué, certes. Ils en avaient tous les trois à revendre. Villemain écrivait comme il parlait, non pas avec des manchettes mais comme s'il avait été dans une chaire : tous ses portraits étaient des discours où il jouait de la flûte à ravir; S'^int- Marc Girardin était le type du professeur de faculté : il causait de tout avec beaucoup d'agrément sans doute, mais « avec des notes fausses dans la voix » que Sainte- Beuve retrouvait jusque dans son esprit (i). Quant à Gustave Planche, c'était un pédagogue qui faisait, comme
- on l'a dit spirituellement, « de l'algèbre avec Manon Lescaut » et qui pensait accroître ou aff'ermir son autorité en ayant le croc dur.
Mais je ne sais pas pourquoi je m'attarde à cette sorte de parallèle. Si la critique ne valait que par l'opinion et le style de celui qui l'exerce, on pourrait peut-être comparer ces trois critiques de métier ou d'occasion avec le critique-né qu'était Sainte-Beuve, — leur opinion et leur style étant loin d'être méprisables. Mais depuis longtemps déjà et aujourd'hui plus que ja:mais l'histoire littéraire dont relève la critique fait beaucoup moins de cas de la sauce que du poisson, qu'on me passe cette locution vulgaire, et de l'opinion du critique que des documents nouveaux qu'il apporte et qui servent à Tétayer. C'est qu'en eff'et, si les documents ne renouvel-
. lent pas toujours l'histoire, ils ont l'avantage incomparable de renouveler à tout le moins les points de vue historiques en reculant indéfiniment les bornes de l'ho-
de sa supériorité, qu'il ne pouvait supporter qu'on le comparât à Gustave Planche. Cf. à cet égard sa Correspondance avec M. et M^^ rfuste Olivier. (I) « Jeune, dit-il, il n*a jamais eu de cœur, ni de foyer. C'est ce qu'on appelle un homme d'esprit assurément, c'est surtout un bol esprit, mais ce ^ n est ni un vraiment bon esprit, ni une intelligence vijs^oureuse, et ceux qui le croient et qui sont délicats d'ailleurs, je leur en demande bien pardon, se trouvent en défaut de goût sur ce point. » (Les Cahiers, p. 49.)
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rizon. Or, c'est Sainte-Beuve qui a inventé la critique / (locumentaire,etquelleque soit la sûreté de son jugement, ] quels que soient le mérite et l'attrait de son style, on me j permettra bien de penser que ce sont surtout les docn« ) mcnts qui font la valeur de son Port-Iloyal et de ses Lundis^ et que c'est par là que ces grands ouvrages ont le plus de chance de vivre.
A présent je sais parfaitement ce qu'on peut lui reprocher, comme critique, et moi-même je lui ai fait souvent ce reproche : il semble i\ première vue avoir passé son temps î\ dépouiller le vieil homme. Mais quand on y regarde de phis près, on s'aperçoit qu'au fond il n'a fait que dépouiller les idées des autres, son esprit avide et curieux de tout s'étant amusé î\ faire le tour de tous les systèmes et n'ayant trouvé la vérité dernière que dans un seul, à savoir la physioloîjie du xvni® siècle. Il a dit quelque part que c'était 1î\ véritablement son fonds. On est bien obli^^é de le croire puisque, après une assez lonçrua promenade à travers toutes les écoles, il a fini comme il avait commencé, par celle d'Auteuil. Mais il n^ fut jamais athée, au sens propre de cemot (i).Surla fin de sa vie il n'affirmait pas plus qu'il ne niait l'existence de Dieu. II doutait, voilà tout. Le doute fut sa grande maladie; il en ressentit les premières atteintes sur les bancs du collège Charlemagne, pendant qu'il faisait sa philosophie; on en surprend l'aveu dans ses lettres de jeunesse â l'abbé Barbe ; il n'avait pas encore perdu la foi, qu'il ne savoit pas oii s'accrocher; il hésitait entre le piétisrae, le jan-
(i) « De quel droit me qualifiez- vous du titre d*alhce? ecrivait-il k quelqu'un le i-î mni 1808. C'est une accusation mobile que les orthodoxes de tous les temps se sont plu ;\ promener successivement et h faire planer siir toutes les tètes qui les gtnaient. Lisez encore une fois mes écrits, vous y '. trouverez plus de doutes que d'affirmations sur les choses que je ne saii ' pas. Car ne croit pas à la révélation qui veut.» {Corresp., t. Il,p. 3o2.)
sénisme et le, martinîsme; rëtiide du jansénisme TafiFer-
. mit dans le doute. A partir de ce moment, toutes ses croyances religieuses s'en allèrent à la dérive. Les catholiques avaient donc tort de crier au scandale et à Tapostasie quand il se posa au Sénat — où l'avaient porté les Lundis — en défenseur des droits de la libre-pensée. Ce faisant il était conséquent avec ses principes, il continuait tout simplement sa route, et je crois qu'il n'aurait pas demandé mieux que cette route aboutît à TEçlise,
• car il n'avait aucune raison d'en vouloir au catholicisme dans lequel il était né. Que si l'on désirait savoir au juste le moment où il rompit le dernier lien qui le rattachait à la religion de son berceau, ses testaments vont nous l'apprendre. Il en a rédigé quatre, de i8/i4 à 1869, et dans chacun d'eux il a abordé la question de ses obsèques. En 1844, il désirait expressément qu'on le portât à l'Eglise (i) ; vers i855 il disait à Jules Levai lois : « Je veux être enterré à 8 heures du matin et qu'il n'y ait point de discours sur ma tombe. Quelques amis fidèles assisteront à la basse messe et ce sera tout (2). »
Mais, en 1861, il avait changé d'opinion à ce sujet et un matin il dit à Jules Troubat, en lui montrant son testament : « Veillez bien à mes funérailles, je veux un enterrement civil. »
Il répéta la même chose dans son dernier testament en date du 28 septembre 1869 : « Je veux que mon en-
^ terrement soit purement civil, un enterrement sans pompe,
sans solennité; aucun insigne, aucune trace d'honneur.»
Ainsi donc, c'est à partir des Nouveaux Lundis^ qua-
" tre ans par conséquent avant son entrée au Sénat, que Sainte-Beuve acheva de se détacher du catholicisme. Peut-être que si sa mère avait vécu, il eût fait comme
Iî) Cf. Les lettres inédites de Sainte-Beuve à 3f. et M"^* Juste Olivier. a) Gfi Sainte-Beuve, par Jules Levallois, p. 184.
3l8 SVTNTE-BBUVK
tant d'autres qui, ne croyant plus aux dogmes de la religion catholique, n'en consentent pas moins tacitement, à recevoir, une fois morts, les prières de TEglise^ par esprit de tradition, par respect humain ou pour ne pas contrister leurs proches. Comme il était seul au monde, qu'il n'avait d'autre famille que l'humanité, dont nous sommes tous membres au même titre, il ne prit conseil que de sa conscience et s'en alla, par un matin brumeux d'automne, rejoindre sa mère au cimetière Montparnasse (i), sans de profundis et sans absoute, accompagné seulement d'une foule d'admirateurs et d'amis — et de quelques imbéciles venus là uniquement pournarguer l'Eglise romaine.
(i) On sait qu*il mourut le i3 octobre 1869. Sur ses derniers moments et ses funérailles je renvoie le lecteur à ses Souvenirs et indiscrétions t où M. Jules Troubat a inséré quelques pages admirables d'un interne des Hôpitaux, M. Eugène Tilloy, qui assista à l'autopsie du grand écrivain, pratiquée par les D»"« Veyne et Piogey. Le D' Veyne avait toujours pensé que Sainte-Beiivt* avait la pierre, contrairement aux autres médecins qui l'avaient examiné à différentes reprises. L'autopsie prouva que son diagnostic était juste.