DELORME
(deuxième édition)
de, non signé, de Sainte-Beuve para dans a le Globe »
da 4 novembre i83o.
(Se rapporte à la page 3o de ce livre.)
oici un petit l'vre qui a fait quelque bruit en son temps,
ont on a parlé durant cinq ou six mois, en 1829, si je ne
trompe. C'était sous le ministère Martig'nac, en pleine res-
•ation et dans Tâge d*or si court de cette époque ennuyeuse
Qnuyée. En ce temps-là, tout pauvre jeune homme qui avait
"Teur, une ambition et de vastes pensées, manquait d'air,
lait dans son galetas, et mourait de lente asphyxie. La
ation surtout qui était venue trop tard pour participer à
^rescence politique et s'embraser à l'illusion révolution-
évanouie vers 1824; cette génération étouffée, qui était
llègo durant la plus belle ardeur de la charbonnerie; qui
ait la classe, le jour où l'on chassait Manuel, et qui, à
)remier pas dans le monde, trouvant tout obstrué, allait se
ir dans la solitude ou se rétrécir dans les coteries ; cette
ration cadette, dont Bories et ses compagnons furent les
, intelligente, ouverte, passionnée sans but, amoureuse
ïéremment de Napoléon et de la république, de M™® de
et de M™° Roland, folle de René et des lettres de Mira-
2'jf> SAINTE-BEUVE
beau k Sophie, emportant sous le bras Diderot à la
rhétorique et Béran^jcer à la classe de philosophie;
chaleureuse jeunesse, qui se consuma trop long^temp
idées sans suite, dans des causeries sans résultat, dai
minables analyses ; dont les plus pressés s'aflFadire
aux tièdes clartés des bou|?ries, et s'énervèrent chaque
Tetiibrasure de quelque fenêtre d'un salon doctrina
g*énération-là surtout a souffert profondément, et £
jusque dans la moelle de ses os la consomption de
le mal rôveur. Joseph Delorme en était; il en avait ]
les rôves, les passions refoulées, le besoin d'arriver,
sancc d'atteindre, l'org'ueil intérieur et le découragemi
il fut de ceux que les protections d'alors n'apprivois(
et qui aimèrent mieux se rong-er que s'attiédir. Il s<
dans la solitude du cœur, et, persuadé qu'il n'y av
faire au dehors, il s'abîma en lui-même ; de là une
incurable et singulière, qu'il a pris soin d'observer
attention presque cruelle, et jusque dans ses détails
secrets. Cela scandalisa fort les salons et parut mi:
ig-noble. Rien de plus vrai ; mais à qui la faute? Oi
Werther, René, BjTon, Adolphe, toutes les grandes
philosophiques et aristocratiques, qui avaient su co
rêverie et la confidence avec un certain bon goût lit
un certain décorum de bonne compagnie. Mais ce pa
ble de Joseph Delorme n'avait pas le choix des doule
nobles doléances ne lui allaient guère; il n'aimait
dame polonaise comme Adolphe ; il n'était pas pair du
comme Byron ; il n'avait pas de château, d'aïeux en
comme René; Werther était bien autrement philos(
lui, bien plus avant que lui, plongé dans le sein de
de la nature. Lamartine avait eu son El vire, ses lacs (
sa baie de Naples et la brise d'Ischia. Pour Joseph, i
pas ainsi toutes ses aises pour rêver, ni toutes ses r(
pour peindre; il avait fait pour tout voyage celui d'i
Paris, et peut-être encore quelque excursion à Rouen
les vacances de l'école de médecine : il vivait dans un fî
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nnaissait d*arbres que ceux de son boulevard, de fleurs «lies qui poussaient dans les fentes des pavés de sa cour, nmnies que les fantômes de ses rêves ou les héroïnes des .ns qu'il avait lus. Il était gauche, timide, gueux et fier.
s'acharnait à ses maux et se les racontait à lui-même sans ur ; parfois à force de sincérité, il allait à l'incroyable et ^sait avec une sorte de frénésie ses plus étrang-es halluci- •ns; je ne rappellerai que cette fameuse pièce des Rayons .es dont on s'est tant moqué et avec tant de raison; il avait unisse ce jour-là, et il la donna à sa poésie. Diderot a dit jue part : « Une seule qualité physique peut conduire l'es- :jui s'en occupe à une infinité de choses diverses. Prenons couleur, le jaune, le souci est jaune ; la bile est jaune, la ère est jaune; la paille est jaune à combien d'autres fils ce 3 répond-il pas?... Ce fou ne s'aperçoit pas qu'il en change, înt un brin de paille jaune et luisante à la main, et il qu'il a saisi un rayon du soleil î... Joseph Delorme a fait me ce fou ; il faut le plaindre d'avoir été amené là. En tique, bien que passionné pour la liberté et pour la France, ait tombé dans une sorte d'apathie ; on avait tant répété •ur de lui et dans les deux ou trois journaux qu'il lisait les arcades del'Odéon tous les matins, que l'abîme de revois était fermé, qu'à la fin il l'avait cru et en avait pris parti, bien qu'un peu à contre-cœur. Les trésors d'activité, orrents d'amour dont il ne savait que faire, s'aigrissaient ui ou débordaient à tout propos : il avait des envies fréquenle se sacrifier, de se dévouer;: — pour qui? pourquoi? — ce qui l'inquiétait assez peu, pourvu qu'il eût à se dévouer se sacrifier. Il regrettait le vent et les tempêtes, n'importe uel côté ! il s'écrijût :
Due ne puis-je en mourant servir à quelque chose ?
oi'éût bien été ma place en ces jours désastreux,
Dû des bourreaux sanglants se dévoraient entre eux ;
Le juste par sa mort proteste et se retire.
Que j'eusse alors, tout fier, porté comme au martyre.
Après Roland, Charlotte et le poète André,
•A"]^ SAINIB-BEOVR
Ma Il'Ic raili(»use à réchafaud sacré !
Mènu^ aujourd'hui, «ju'après les tempêtes civiles,
La (loncurdc au Iront d or rit d'en haut sur nos villes.
Et (ju'il n'est ni couteau, ni bcille à recevoir
Pour le roi, pour le peuple, enfin pour un devoir ;
Si du moins, en secret, des dévouements intimes
Pouvaient aux mains du sort échanger les victimes.
Et si, comme autrefois, Thonmie obtenait des cieux
De racheter les jours des êtres précieux !
O nos amis si cners! etc.
Si Joseph Delorme avait vécu jusqu'à la fin de juillet : si, au lieu d'être à Paris ces jours-là, il s'était trouvé qu< part à la campag'ne, en rêverie, à Amiens ou à Rouen n'avait pu accourir à temps pour recevoir, comme son ami F une balle, une seule entre toutes celles qui sifflaient ei jours sublimes, j'aime à me figurer quel eût été le dép l'honnête jeune homme et son surcroît de mauvaise hue
Mais revenons ; ce Joseph, qui se consumait ainsi sam sans croyances, sans action ; cet individu malade qui si son petit sentier loin de la société et des hommes, avait mencé vers la fin de sa vie à renaître à une sympathie bienveillante et à chercher les regards consolants de que amis poètes ; c'est ce qu'il fît de mieux et de plus prof pour lui ; son cœur se dilata à leur côté ; son talent s'éch aux rayons du leur, et il dut à l'un deux surtout au plus g au plus cher, le peu qu'il nous a laissé. La critique moyen notre époque s'est égayée là-dessus ; cette critique pouj toutes ses forces à l'individualisme, croyant produire l'originalité, et elle ne peut apercevoir la moindre appa d association et de lien sans tâcher malicieusement de lesdi dre. Joseph la méprisa et par moments s'irrita contre elli malheur l'association romantique, formulée par la restaurs était trop restreinte elle-même, trop artificielle et trop mêlée au mouvement profond de la société ; le cénacle i après tout qu'un salon ; il s'est dissous après une cei durée, pour se refondre, nous l'espérons, en quelque ch( plus social et de plus grand. Les individus illustres sont
S de retrouver leur place dans cette prochaine association de irt sur laquelle convergent rapidement toutes les destinées ï notre avenir ; Victor Hugo y fournira une phase de plus, le période nouvelle de son génie. Alfred de Vigny, merveilux poète, y marchera d'un pied plus ferme sur cette terre >nt il a été, jusqu'ici trop dédaigneux. Quant à ce pauvre ^seph il ne verra rien de tout cela ; il n'était pas de force ailleurs à traverser ces diverses crises : il s'était trop amolli ans ses, propres larmes. Sans doute, vers la fin de sa carrière, en était venu à chérir ses amis et à reconnaître Dieu ; mais était chez lui amitié domestique et religion presque mystique; était une tendresse de solitaire, pour quelques êtres absents un mouvement de piété monacale vers le Dieu intérieur. Il rait eu bien à faire pour arriver de là à l'intelligence et à Eimour de l'humanité progressive et à une communion pra- ^e de l'âme individuelle avec Dieu se révélant par l'humaité.