VICTOR
(( Venez nous voir ! »
Cette lettre, évidemment, suffirait à détruire l'anecdote (Tue je viens de rapporter. Unmari^ fût-il le plus innocent de la création et eût-il la plus grande confiance dans sa femme, n'irait pas dire à Tami qui lui aurait fait une confidence de cette nature : « J^ai besoin que vous soyez heureux^ venez nous voir ! » Ce serait lui dire : puisque ma femme est nécessaire à votre bonheur, vous pouvez la prendre.
Mais voici une autre lettre du 8 décembre, qui va nous permettre de soulever un coin du voile :
(i) Article paru clans le Globe du 4 novembre i83o. Voir à l'appendice.
ET MinO VICTOR HUGO 3l
« Pouvez-vous croire que je parle de vous légèrement ? J'ai pu vous dire inconstant pour des affaires d'art ou d'autres misères, mais point pour des affaires de cœur. N'ensevelissons point notre amitié ; gardons-la chaste et sainte comme elle a toujours été. Soyons indulgents l'un pour l'autre, mon ami. J'ai ma plaie, vous avez la vôtre. L'ébranlement douloureux se passera. Le temps cicatrisera tout. Espérons qu'un jour nous ne trouverons dans tout ceci que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme a lu votre lettre. Venez me voir souvent. Ecrivez-moi toujours. Songez qu'après tout vous n'avez pas de meilleur ami que moi. »
Nous n'avons pas les lettres de Sainte-Beuve et c'est une perte irréparable, car il est impossible, avec la plus grande perspicacité du monde, d'en deviner les choses essentielles sous les phrases quelque peu mystérieuses de celles de Victor Hugo. Cependant, il n'est pas douteux que le critique avait fait au poète certaines confidences. Autrement ce dernier n'aurait pas dit : « J'ai ma plaie, vous avez la vôtre ! » Mais de quelle plaie voulait-il parlez ? S'était-il aperçu dès ce moment-là que sa femme n'était plus la même pour lui? Peut-être; en tout cas, il ne soupçonnait pas encore Saint-Beuve d'en être la cause, puisqu'il l'invitait à venir le voir souvent et à lui écrire toujours (i)!
(i) Un a prétendu que Victor Hugo avait besoin avant tout de l'encens de Sainte-Beuve, et celui-ci dans une page de ses Cahiers a dit en pensant à son ancien camarade : « S'il veut obtenir de vous un service qui flatte sons amour-propre, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux ; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement une ruse très permise à cela. » Ce sont là des allégations gratuites, auxquelles pour ma part je refuse d'ajouter foi, parce qu'elles sont démenties par ce que nous savons du caractère de Victor Hugo et de ses sentiments, dans la première partie, tout au moins, de sa vie. Que plus tard, après ses triom-
« Vous faites bien de m'écrire, mon ami, lui mandaitil encore le 24 décembre, vous faites bien pour nous tous. Nous lisons vos lettres ensemble, ma femme et moi, et nous parlons de vous avec une profonde amitié. Les temps que vous rappelez sont pleins de douceur. Croyezvous qu'ils ne reviennent jamais ? Moi, je Tespère. Allez, j'aurai toujours joie à vous voir, joie à vous écrire. Il n'y a dans la vie que deux ou trois réalités, et l'amitié en est une. Mais écrivons-nous, écrivons-nous souvent. Ce sont nos cœurs qui continuent à se voir. Rien n'est rompu. »
Et moi je dis : Quelle est cette énigme? J
Quelques jours après, Sainte-Beuve, à l'occasion du" nouvel an, envoyait des jouets aux enfants de Victor Hugo qui, pour l'en remercier, l'invitait à dîner le surlendemain par un petit billet se terminant ainsi : « i83o est passé 1 »
« Je ne connais pas g-rand'chose de plus touchant et de plus exquis que ce « i83o est passé! » dit M. Emile Faguet. Et moi, je ne connais rien de plus poignant et de plus douloureux. Songez donc que les Feuilles cl' automne ^ Heniani, les Consolations sont de i83o, et que c'est dans cette année, glorieuse entre toutes, que Sainte-Beuve publia sur le peu de sûreté des amitiés humaines les pages saisissantes qu'il devait si cruellement vérifier (i).
L'année i83i ne fut pas, d'ailleurs, plus heureuse pour Victor Hugo que l'année i83o. Elle était à peine com-
phes, il ait été d'humeur à sacrifier l'amour à la gloire, c'est bien possible, mais en 1829 il était trop amoureux pour préférer la gloire à l'amour.
(i) Lire la lettre-préface des Consolations et la pièce Vde ce recueil dédiée à M^^ Victor Hugo et datée de juillet 1829, qui commence par ces vers :
Un nuage a passé sur notre amitié pure.
Un mot dit en colère, une parole dure
A froissé votre cœur, et vous a fait penser
Qu'un jour mes sentiments se pourraient effacer. 1
ET Mme VICTOR HUGO 33
mencée, qu'il acquit la certitude que ce qui avait son amour pouvait avoir cessé deraimer! Gomment cela ? par quel moj^en ? par quelle surprise? C'est ce que personne ne saurait dire, les trois intéressés ayant emporté ce secret dans la tombe. Cependant, j'incline à croire que Victor Hugo arracha un jour à sa femme, à force de la questionner, l'aveu de son amour pour Sainte- Beuve.
« Le i3 mars, il écrivait à ce dernier — et toutes ces lettres qui se suivent à des distances plus ou moins rapprochées, disent assez que, sans être brouillés positivement, ils ne se voyaient presque plus :
« Je ne vous ai pas vu hier soir, mon ami, et vraiment c'a été un chagrin. J'ai tant de choses à vous dire, tant de peines que vous me faites à vous conter, tant de prières à vous faire, mon ami, du plus profond de mon cœur, pour vous, Sainte-Beuve, qui m'êtes plus cher que moi, j'ai tant besoin que vous me disiez encore que vous m'aimez pour le croire, qu'il faudra que j'aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement, profondément, tendrement, de toutes ces choses avec vous. N'avez-vous pas quelquefois l'idée que vous vous trompez, mon ami? Oh! je vous en supplie, ayezla, c'est la seule prise qui me reste peut-être encore sur vous. Nous en causerons, n'est-ce pas? »
Un autre que Sainte-Beuve aurait été touché par ces tendres reproches. Lui non, car plus rien désormais de ce qui concerne Hugo ne pourra le toucher. Au contraire, comme s'il était furieux d'avoir été démasqué, il n'aura que des paroles amères à lui adresser en guise de consolation, jusqu'à ce qu'il finisse par le prendre en haine. « Je suis devenu méchant! »
Cependant, le 1 8 mars, Victor Hugo lui écrivait de nou-
S/j yAlNTIÎ BEUVE
veau : « Mon ami, je n'ai pas voulu vous écrire sur la première impression de votre lettre. Elle était trop triste et trop amère. J'aurais été injuste, à mon tour. J'ai voulu attendre plusieurs jours. Aujourd'hui, je suis du moins calme, et je puis relire votre lettre, sans trop raviver la profonde blessure qu'elle m'a faite. Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s'est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde, pût jamais être oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j'ai connu. Oh ! oui, je vous le dis avec plus de tristesse encore pour vous que pour moi, vous êtes bien changé ! Vous \ devez vous souvenir, si vos nouveaux amis (i) n'ont ] pas effacé jusqu'à l'ombre de l'image des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s'est passé entre nous dans ' l'occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où fai eu à choisir entre elle et vous, rappelez-vous ce que je vous aidit^ ce que je vous ai proposé, ce que je vous ai offert, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et défaire comme vous voudriez ; rappelez-vous cela et songez que vous venez de m'écrira que dans cette affaire j'avais manqué envers vous d'a-^ bandon, de confiance, de franchise. Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le pardonne dès à présent.
c( Il viendra peut-être un jour où vous ne vous le par- '^ donnerez pas.
« Toujours votre ami malgré vous,
Ce jour ne vint pas, contrairement à l'attente du poète offensé, ou, s'il vint, Sainte-Beuve s'arrangea de façon à n'en rien laisser voir. Cela n'empêche pas que, dans
(i) Sainte-Beuve fréquentait alors beaucoup les Saint.Simoniens.
ET Ml«0 VICTOR HUGO
celte douloureuse affaire, Victor llugo fut tout simplement héroïque, — j'entends qu'il fit là ce que probablement personne n'eût fait à sa place. Lamennais, qui l'avait connu avant son mariage, quand il était encore « l'enfant sublime », lui écrivait peu de temps après qu'il aimait sa droiture, sa franchise et ses sentiments élevés plus encore que son talent qu'il aimait cependant beaucoup (i). Je ne sais pas pourquoi Sainte-Beuve qui, depuis trois ans, avait mis son amitié à plus d'une épreuve, lui refusait ces qualités de cœur et d'esprit, quand elles éclatent dans les lettres qu'on vient de lire. Mais, en s'examinant mieux, il finit par reconnaître ses torts, et le 4 avril Victor Hugo, qui ne demandait qu'à oublier, l'en remerciait par le petit mot suivant :
« Votre lettre m'a causé une vive et réelle joie. Croyez, mon ami, du moins je l'éprouve, qu'on ne se défait pas si vite d'une vieille amitié comme la nôtre. Ce serait un profond malheur que de pouvoir vivre après la mort d'un si grand morceau de nous-mêmes.
« Victor Hugo. »
Hélas I c'est pourtant ce qui arriva quelques années plus tard. Si Victor Hugo avait eu plus d'expérience, s'il avait vécu davantage au dehors, il n'aurait pas tenté, en i83i, de ressouder ce qui était cassé depuis des mois. Il aurait su que l'amitié est un pacte secret, intime, dont l'article unique es-t la confiance réciproque ; que lorsqu'un des deux contractants a manqué aux devoirs qu'elle lui impose envers l'autre, c'est fini à tout jamais de Tainitié. Il peut y avoir rapprochement, réconciliation, tout ce qu'on voudra, mais il n'y a plus d'abandon, parce que la confiance a disparu.
(i) L'enfance de Victor Huffo, par Gustave Simon. — Lettre inédite.
Victor Hugo mit trois mois à s'en apercevoir ; après trois mois d'un essai loyal de sa part, je n'ose dire de part et d'autre, la jalousie, le respect de soi, le sentiment de l'honneur ou tout autre aussi noble, lui mit de nouveau la plume à la main, et voici la lettre admirable et navrante qu'il écrivit à Sainte-Beuve :
« Ce 6 juillet i83i.
« Ce que j'ai à vous écrire, cher ami, me cause une peine profonde, mais il faut pourtant que je vous l'écrive. Votre départ pour Liège m'en aurait dispensé, et c'est pour cela que je vous ai semblé désirer une chose qui en tout autre temps eût été pour moi un véritable malheur,^ votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j'avouei que vos raisons peuvent être bonnes, il faut, mon ami, que je décharge mon cœur dans le vôtre, fût-ce pour la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour; à Paris.
« Je ne sais si vous en avez fait comme moi Tamère réflexion, mais cet essai de trois mois de demi-intimité,^ mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n'est pas là notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n'êtes pas là, je sens au fond du cœur que je vous aime comme autrefois; quand vous y êtes, c'est une torture. Nous ne sommes plus libres l'un avec l'autre, voyez-vous ! nous ne sommes plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m'avez plus, il y a quelque chose entre nous. Cela est affreux à sentir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. A deux cents lieues l'un de l'autre^ on se figure que ce sont les deux cents lieues qui vous séparent. C'est pour cela que
ET Mme VICTOR HUGO Sy
je vous disais : Partez! Est-ce que vous ne comprenez pas bien tout ceci, Sainte-Beuve? Où est notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d'aller et de venir, notre causerie intarissable sans arrière-pensée? Rien de tout cela. Tout m'est un supplice à présent. L'obligation même qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d'autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d'absent dans voire présence qui me la rend plus insupportable que votre absence. Au moins, le vide serait complet. Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie est-elle cicatrisée I Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que la mienne né l'est pas. Chaque fois que je vous vois, elle saigne. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même. C'est que je souffre avec vous maintenant. Gela m'irrite contre moi d'abord et surtout, puis contre vous, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une autre dont c'est peut-être aussi le vœu que je vous exprime dans cette lettre. De toutes ces souffrances du cœur, il s'échappe toujours, quoi que je fasse, quelque chose au dehors ; et cela nous rend tous malheureux, plus malheureux qu'avant de nous être revus. Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible et pour la vie. L'éloignement de nos quartiers, l'été, les courses à la campagne, qu'on ne me trouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous en tenir, nous nous aimerons toujours, nous nous écrirons, n'est-ce pas? Quand nous nous rencontrerons quelque part, ce sera une joie, nous nous serrerons la main
avec plus de tendresse et d'effusion qu'ici. Que ditesvous de tout cela? Ecrivez-moi un mot.
(( J'arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m'a fait bien souffrir, mon ami. Brûlcz-la, que personne ne puisse jamais la relire, pas même vous. Adieu.
« Votre ami, votre frère,
« Victor. »
« J'ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devait la lire avant vous. »
Quel drame ! quels accents ! quelle désolation !... Mais Sainte-Beuve — et c'est heureux! — ne déchira pas plus cette lettre qu'il n'avait déchiré les autres ; et il trouva surle-champ pour y répondre des mots, des choses qui frappent l'esprit et le rassurent. C'est du moins ce qui ressort de la lettre suivante de Victor Hugo, datée du lendemain 7 juillet.
« Je reçois votre lettre, mon ami, elle me navre. Vous avez raison en tout, votre conduite a été loyale et parfaite, vous n'avez blessé ni dû blesser personne, tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami ! Je vous aime en ce moment plus que jamais, je me hais sans la moindre exagération, je me hais d'être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour un service, vous l'aurez et ce sera peu sacrifier. Car, voyez-vous, je ne dis ceci qu'à vous seul, je ne suis plus heureux. J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer. J'ai beau me redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une folie, c'est toujours assez de cette goutte de poison pour empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis malheureux. Je ne sais plus où j'en suis avec les deux
ET Rimo VICTOH HUGO . Sq
êtres que j'aime le plus au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, écrivez-moi, aimez-moi.
« Voilà trois mois que je souffrais plus que jamais. Vous voir tous les jours en cet état, vous le comprenez, remuait sans cesse toutes ces fatales idées dans ma pl^ie. Jamais rien de tout cela ne sortira dehors, vous seul en saurez quelque chose. Vous êtes toujours, n'estce pas que vous le voulez bien ? le premier et le meilleur de mes amis. Voilà un jour pourtant sous lequel vous ne me connaissez pas encore ! Que je dois vous sembler fou et vous affliger ! Ecrivez-moi que vous m'aimez toujours. Cela me fera du bien. Et je vivrai dans Tattente du jour heureux où nous nous reverrons ! »
Et Sainte-Beuve, qui comprenait d'autant mieux Idi/olie de son ami qu'il étsiit fou lui-même et fou du même objet, Sainte-Beuve protestait de la pureté de ses sentiments... Et pendant ce temps-là, il composait /'^/i/a/icg d' Adèle (i) et deux ou trois autres pièces de vers du Livre d'amour^ et quelque temps après (i8 décembre i83i) il écrivait à l'abbé Barbe :
« J'ai eu bien des douleurs dans ces derniers mois, de ces douleurs qu'on évite en gardant le port de bonne heure. La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie; elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes mêlées de douceur, et un devoir de sacrifice qui aura son bon effet, mais qui coûte bien à notre nature... (2). )>
Quel était ce « devoir de sacrifice »? J'ai beau cher-
(1) V enfance d* Adèle est du g août i83i ; les pièces suivantes sont de la même année : Trop longtemps de toi détachée. — Que vient-elle me dire! (i«r septembre). — Oh! ne les pleure point (les lettres brûlées de Sainte- Beuve). — (4 septembre). — // est ici toujours (5 octobre). — Elle me dit un jour. — ISous sommes, mon amie.
(2) Corresp. de Sainte-Beuve, t. III, p. 19.
4o SAINTE-BEUVE
clier.je ne trouve pas (i), car à cette époque la paix semblait faite et bien faite entre les deux amis. A quelle condition? C'est là peut-être qu'était le sacrifice. Mais enfin ils avaient recommencé de se voir comme par le passé, moins souvent et avec moins d'intimité sans doute, mais ils se voyaient, ils dînaient ensemble, ils prenaient plaisir à s'obliger mutuellement. Tout au plus aurait-on pu remarquer, et je relève cette remarque de Victor Hug-o dans une lettre à Sainte-Beuve en date du 22 août i833, que l'interruption momentanée de leurs rapports avait produit sur eux deux des effets inverses, que, par exemple, Sainte-Beuve aimait moins Hugo qu'en i83o et que Victor Hugo l'aimait presque autant — sinon davantage. Mais, en somme, leurs relations étaient bonnes, cordiales, avec quelques nuages par ci par là qui se dissipaient presque aussitôt. Ce n'est qu'en i834, pour des raisons demeurées entre eux, dit Sainte-Beuve, que chacun d'eux enterra de son côté, en silence, ce qui était déjà mort en eux (2).
Ainsi donc, il y eut séduction de M""® Victor Hugo par Sainte-Beuve. La chose ne saurait faire doute une seule minute. Mais entre la séduction et la chute il y a quel-
(i) Ou plutôt si, je crois bien deviner, mais la chose est si délicate à dire!
(2) Ce sont les expressions mêmes dont se servait Victor Huj?^o dans sa lettre de rupture datée du i<" avril i834 : « Il y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi, disait-il, que je comprends fort bien que les amitiés même les plus éprouvées renoncent et se dénouent. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. Adieu. V. »
ET Mme VICTOR HUGO 4'
quefois un abîme, comme le plus souvent il n'y a qu'un pas. Ce pas fut-il franchi? Y eut-il chute? C'est ce qu'il est impossible d'affirmer, en l'absence de preuves matérielles, le Livre d^ amour devant être écarté comme suspect, et les lettres de W^^ Victor Hugo à Sainte-Beuve ayant été livrées au feu.
Cependant, à défaut des preuves matérielles, il y a les preuves morales qui ressortent de l'enchaînement des faits. Examinons donc la conduite de M"*^ Victor Hugo à l'égard de Sainte-Beuve à partir du moment où la rupture des deux amis fut consommée.
La première chose qui me frappe, c'est qu'elle continua à le voir comme par le passé. Et cela est grave.
Consultez la correspondance de Sainte-Beuve avec Victor Pavie : il y est question à chaque instant de Victor Hugo et de sa femme. Victor Hugo ne peut faire un pas, aller aux Roches ou ailleurs, que Pavie n'en soit informé. C'est au point que Pavie s'était douté de l'intrigue amoureuse de Sainte-Beuve, et qu'il en avait conçu un vif chagrin. Au commencement de l'année 1 835, Sainte- Beuve lui mande qu'à l'occasion du jour de l'an, il a donné comme cadeau à sa filleule (Adèle Hugo) la propriété de la deuxième édition des Consolations^ et que son père l'en a remercié par un serrement de main dans une rencontre. Quelques mois plus tard, apprenant que Pavie va se marier, il s'empresse de lui demander s'il en a fait part à M"® Hugo. Le jour du mariage arrivé, il prend la diligence d'Angers où M"^« Hugo le rejoint avec son père et 'sa fille Léopoldine(i). Victor Hugo empêché, on verra tout ^
(ï; Il allait souvent aux Roches, dans la vallée deBièvre, chez M. Berlin, du Journal des Débats.
(2) Sur ce voyaiçe de M"^» Victor Hugo à Angers, il y a, dans Victor
à l'heure par qui, s'était faitreprésenterà la cérémonie par ses deux anges (i). Et Sainte-Beuve passa de si douces heures aux Rang-eardières (2) et de si douces encore à Nantes où il alla se promener avec M^ne Victor Hu^o, sa fille et son père, que, le 26 septembre, il écrivait à Pavie qu'il avait plus fait de vers dans ces deux derniers mois (c'est-à dire depuis son mariage), qu'il en avait plus imaginé et projeté, que celane lui était arrivé depuis longtemps (3).
Mais voici qui est plus grave encore :
Le 3 septembre de la même année, Sainte-Beuve écrivait à Béranger : « Il se prépare ici une saison assez
Hugo intime^ par Alfred Asseline son cousin, des détails très circonstanciés et tout à fait intéressants. J'en extrais les lignes qui suivent :
« M"" Victor Hugo et sa fille prirent à Chartres l'horrible diligence qui portait le courrier de Vendôme et du Mans, et comme elles faisaient leur entrée dans la ville d'Angers, elles rencontrèrent le célèbre critique qui arrivait par la levée de la Loire ».
J'ai dit que M. Foucher, son père, accompagnait Mn^^ Hugo. Le surlendemain du mariage de Pavie, ils allèrent tous ensemble à Nantes par le bateau à vapeur, et voici en quels termes M. Foucher racontait cette excursion à sa sœur, à la date du 3 août i835 : « ... M. de Sainte-Beuve [sic] était aussi agité que moi. Il ne se rappelait plus les vers charmants de Joachim du Bellay qu'il nous avait récités en face du non moins charmant village de Liré-sur-Loire, patrie de ce poète... Les auberges de Nantes regorgeaient et nous n'avons trouve place qu'au grand hôtel de France où, losrés seigneurialemcnt, nous avons, bien malgré nous, payé en seigneurs. Mais le point le plus saillant pour Adèle de notre court séjour à Nantes a été la découverte qu'elle a faite de toute une nichée de tantes et de cousines par les Hugo dans le couvent des Ursulines où je l'ai conduite. Elle a trouvé là la sœur et la lante de M^^ Hugo (sa belle-mère), plus la fille et la petite-fille du frère de la même. Toutes ces bonnes filles Tout accueillie avec une vive tendresse au point qu'Adèle leur a fait une seconde visite avant de partir, quoique la distance fût assez considérable. Sainte-Beuve présent aux scènes du couvent avait aussi lui les larmes aux yeux. »
Le lendemain, ils étaient de retour à Angers, et ils assistaient, à Saint- Barthélémy, non loin de cette ville, à la fête du retour des noces de Victor Pavie; enfin, la 7 août, ils reprenaient la route de Paris en passant par Tours et Blois où ils se séparèrent. Je ne m'étonne plus que ce voyage ait laissé un si doux souvenir à Sainte-Beuve.
(i) Lettre de Victor Hugo à Pavie. Pendant ce temps-là, il visitait la Brie et la Champagne.
(2) Propriété de V. Pavie aux environs d'Angers.
(3) Th. Pavie : Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéi'aires.
ET M^e VICTOR HUGO 4^
littéraire, assez poétique même; nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Hugo. Il y aura des vers d'amour; malgré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une unité de plus qu'il brise dans sa vie poétique (Funité domestique après la politique et la religion), peu importe à nous autres frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie plus guère : les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché (t). »
Et le 26 septembre, au cours de la lettre que j'ai citée plus haut, il disait à Pavie :
« J'ai vu peu de monde depuis mon retour. M™® Hugo est aux Roches, chez M. Berlin, avec son mari et ses enfants; son volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à cette belle Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et à la chinoise, avec l'amour conjugal des Feuilles d'automne qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne très enjeu lors de cette publication (2). »
Je ne sais pas si vous avez fait la même réflexion que moi en lisant ces fragments de lettres, mais je me suis demandé par qui Sainte-Beuve avait été si bien renseigné sur le contenu des Chants du crépuscule et, tout bien considéré, il m'a paru que ce ne pouvait être que par ]y[me Victor Hugo, aucune des pièces de ce recueil, j'entends de celles que visait Sainte-Beuve, n'ayant été publiée précédemment dans une revue quelconque, et Victor Flugo n'ayant pas l'habitude de communiquer ses pièces en manuscrit. On m'objectera peut-être qu'une indiscrétion avait pu être commise par Renduel ouparim prote de l'imprimeur, mais comme Juliette Drouet n'était
(i) Portraits contemporains, éd. de 18G9, t, I, p. 189. (2) Voir l'appendice de ce volume.
nommée ni désignée nulle part, cette hypothèse doit êlre écartée, surtout après ce qui va suivre.
Depuis le carnaval de i833, Victor Hugo qui, jusquelà, avait été relativement sage, s'était laissé prendre aux rets d'une princesse de théâtre, celle-là même que Sainte- Beuve appelait une Dalila (i). Et cette passion furieuse avait bouleversé complètement sa vie. Lui qui naguère se montrait si jaloux de sa femme, il l'abandonna tout d'un coup sans se préoccuper des conséquences, s'affichant, se compromettant à plaisir avec la plus belle et la plus nulle des interprètes de sa Lucrèce Borgia. Sainte- Beuve qui était à l'affût ne manqua pas d'exploiter la situation. Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que M'^^ Victor Hugo en ait éprouvé un profond chagrin, et qu^elle ait pris pour confident et pour consolateur l'ami qui l'avait séduite dans les circonstances que nous venons de voir et à qui elle était demeurée fidèle — malgré tout? Il se peut que, plus tard, avec le temps qui vient à bout de toutes nos peines, elle se soit résignée à n'être plus que la veuve de son mari, et nous savons que, pour excuser sa conduite envers elle, elle disait que Juliette Drouet était bien plus faite qu'elle pour le comprendre ! Il se peut qu'après le coup d'Etat, quand vinrent les années d'exil, elle ait accepté que Victor installât sa maîtresse à deux pas de sa porte, qu'il dinât chaque soir chez elle et qu'il y conduisît ses amis et jusqu'à ses enfants. Il se peut même qu'elle soit arrivée, dans son détachement graduel de tout, à tendre la main à sa rivale et que, dans un banquet fameux, elle ait poussé la magnanimité et le pardon des offenses jusqu'àporter sa santé — au dessert!... Mais, dans les commencements, elle fut et se montra ce
(i) Voir à l'appendice le récit de sa première nuit avec Juliette Drouet.
KT Mme VICTOR HUGO 4^
que sont toutes les femmes en pareil cas. Et quand les Chants du crépuscule furent sur le point de paraître, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle ait feuilleté les épreuves d'une main curieuse pour voir la place que les roses occupaient à côté des lis {Date lilia).
C'est donc elle, à mon avis, qui renseigna Sainte-Beuve sur la part accordée dans ce recueil à Tamour adultère. Est-ce à dire que je la soupçonne d'avoir inspiré l'article inconvenant qu'il publia quelque temps après sur les Chants du crépuscule? A Dieu ne plaise. Je serais plutôt porté à croire que cet article fut, en partie, cause du refroidissement qui précéda leur rupture définitive. On sait qu'il faillit amener un duel entre Victor Hug-o et Sainte-Beuve et que si ce duel n'eut pas lieu, ce fut grâce à l'intervention de Renduel, derrière qui agissait M°^® Victor Hugo. Elle avait toujours espéré qu'elle réconcilierait son mari avec son ancien camarade, car elle s'en voulait d'avoir été la cause première de leur brouille et elle passait son temps à mettre de l'huile dans tous lesrouages où Victor mettait du vinaigre. « Moi et le fer, nous sommes ennemis,» disait-elle un jour à UlricGuttinguer(i). Elle avait raison, tous ceux qui l'ont connue s'accordent à dire qu'elle était extrêmement bonne (2) et qu'elle avait une âme d'enfant (3). Donc, quand elle vit que Sainte-Beuve
(i) Lettre inédite an i5 juin i83g.
(2) Elle poussa mêii;e la bonté jusqu'à 1 oubli de soi-même dans deux ou trois circonstances, notamment dans l'affaire Biard. On sait que Victor Hugo fut pris un jour en ilagrant délit avec la femme du peintre Biard, à qui il faisait la cour depuis longtemps. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que le mari offensé ne retira sa plainte contre le poète, qui était alors pair de France, que sur les instances réitérées de W^'^ Victor Hugo et que c'est elle qui alla délivrer sa rivale à la prison de Saint-Lazare, où elle attendait sa mise en jugement.
(3) Un trait de son bon cœur. En 1849, Henry Murger était tombé dans une misère noire. Pour lui venir en aide, M^^e Victor Hugo ne se contenta pas d'écrire aux ministres qu'elle connaissait, elle pria Auguste Vacquerie
46 SAINTK-BEUVE
coupait les ponts derrière lui, elle s'en montra très contrariée (i). Mais la vraie raison pour laquelle elle se détacha de Sainte-Beuve ne serait pas là, d'après lui, et il nous faudrait la chercher ailleurs.
Consultons le Livre o?'amo«r: il renferme à sa dernière page un sonnet très suggestif et qui appelle toute notre attention. Le voici :
Insensé, qu'ai-je fait ? Voyant le mal sacré Dévorer tout mon cœur et me brûler comme Elle, J'ai voulu, sans atteinte à la flamme éternelle, Diminuer pourtant l'incendie eifaré.
J'ai voulu, sur l'autel tout de foudre éclairé, Allumer un rayon pour l'absence fidèle.
Et plus également ménager l'étincelle, La lampe vigilante et qui luit au degré.
J'ai voulu de Didon ou de Phèdre ou d'Hélène Faire, ô ma Laure aimée, une plus douce Reine, Pour elle aussi plus douce et pour le cher vainqueur;
Souriant, se plaisant aux tristesses légères, Chantant sa mélodie au fond des jours sévères... Je voulais la nuance et j'ai gâté l'ardeur !
Ainsi, à s'en rapporter à ce témoignage enveloppé de mystère, la cause immédiate et déterminante de la rup-
de l'amener chaque soir, sous un prétexte ou sous un autre, rue de la Tourd'Auvergne, où Victor Hugo habitait à ce moment. Et chaque soir, après dîner, elle arrangeait une partie de cartes où, d'un commun accord, tout le monde perdait, sauf Henry Murger, qui ne revenait pas de sa chance et put attendre ainsi le retour delà fortune. Je tiens cette anecdote d'Auguste Vacquerie lui-même.
(i) Lui-même avait si bien conscience de la faute irréparable qu'il avait commise en écrivant cet article, qu'il mandait àPavie en i836 : « Hugo s'est réconcilié avec Dumas. Pour nous, je le regrette, nous sommes sérieusement fâchés, et cela durera, du moins je ne crois pas qu'il y ait racconamodement possible. 11 y a des articles entre nous, articles qu'il est impossible d'annuler ou de retrancher. » {Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.)
ET Mine VICTOR HUGO ^7
ture de M"^c Victor Hug-o avec Sainte-Beuve aurait été purement physiologique ! Mais était-ce bien là la raison ? N'aurait-elle pas été plutôt mystique ? Le mysticisme chez certaines natures de femme amène parfois des retours étranges : telle qui succomba dans une crise de religiosité aiguë se relève après la satiété ou même quand son ardeur n'est pas encore éteinte et se donne entièrement à Dieu. Quoi qu'il en soit, il est certain que ]y[me Victor Hugo eut une nouvelle crise de mysticisme aux approches de la première communion de sa fille Léopoldine. Elle qui avait peu à peu désappris le chemin de l'église, ou tout au moins du confessionnal, on la vit, à Fourqueux, édifier toutes les âmes pieuses — à commencer par le curé de la paroisse. Et comme les relations de son mari avec M^^^e Drouet n'étaient un secret pour personne, tout le monde disait que c'était pour s'en consoler qu'elle s'était jetée dans la dévotion.
Elle écrivait à Pavie le 6 septembre i836 : « C'est après-demain, 8 septembre, que mon petit ange reçoit le plus beau des sacrements : que Dieu veuille qu'elle soit heureuse et qu'elle vive dans la vertu, seule source du bonheur (i) ! »
Cependant, Sainte-Beuve ne pouvait se résigner à ne plus la voir, car il l'aimait profondément. Il disait à l'abbé Barbe le i^r octobre i836 : « Il est aussi des douleurs, une douleur, qu'en causant avec toi il me serait difficile de ne pas toucher; je la toucherai seulement, ô mon ami, respectant ta profession grave et scrupuleuse; je la toucherai pourtant et tu me la pardonneras, car elle est le fond de mon cœur, et puis la douleur, religieusement gardée, consacre, purifie, expie beaucoup {'a). »
(0 Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires. (2) Corresp. de Sainte-Beuve, t. III, p. /fît.
48 SAINTB-BEUVE
Le temps n'était plus où il adressait à Adèle Tadmi-I rable sonnet que voici :
Si quelque blâme, hélas ! se glisse à l'origine En ces amours trop chers où deux cœurs ont failli, Où deux êtres, perdus par un baiser cueilli, Sur le sein l'un de l'autre ont béni la ruine ;
Si le monde, raillant tout bonheur qu'il devine, N'y voit que sens émus et que fragile oubli ; Si l'ange, tout d'abord, se voilant d'un long pli. Refuse d'écouter le couple qui s'incline;
Approche, ô mon Amie, approche encor ton front, Serrons plus fort nos mains pour les ans qui viendront, La faute disparaît sous sa constance même. Si
Quand la fidélité, triomphant jusqu'au bout.
Luit sur des cheveux blancs et des rides qu'on aime, M\
Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout(i)! "
Ces derniers vers pourraient bien avoir été inspirés à Sainte-Beuve par ce passage des Mémoires d'outretombe où Chateaubriand, parlant de la fidélité de Saint- Lambert et de M'ïie d'Houdetot, dit : « Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps Ta décorée de rides (2). » '^1
En tout cas, ces vers me rappellent une anecdote des plus piquantes que j'ai lue dans Victor Hugo intime^ par Alfred Asseline.La voici résumée en quelques lignes. Un jour qu'Alfred Asseline, dans un de ses voyages à
(i) Pièce du Livre d'amour publiée à la suite de Joseph Delorme. Poésies complètes, t. i, p. 234.
(2) Méinoires d' outre-tombe^ t, II, p. 3o5, éd. Biré.
ET Mme VICTOR FÎUGO ^9
Guernesey, était allé voir M™e Hug-o, il la trouva seule au salon.
— Tu ne dîneras pas ici ce soir, lui dit-elle.
— Et pourquoi pas?
— Parce que ces Messieurs dînent chez M^^ Drouet. Ces Messieurs, c'étaient Victor et ses fils. Et comme
Asseline s'offrait à tenir compagnie à sa cousine.
— Non, dit-elle songeuse et triste, va dîner avec Victor, tu lui feras plaisir.
Asseline approcha alors son fauteuil près du sien, et ils s'oublièrent dans des causeries sans fin.
(( Le jour baissait, nous n'échangions que de la tristesse.
— « Ah! bien! va-t-en, me dit-elle, tu me ferais pleurer.
« Je fis quelques pas vers la porte. Elle me rappela.
— « Tu m'écriras le vers que tu citais tout à l'heure :
« Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout! »
Asseline ne savait pas évidemment que ce vers qu'il appliquait, pourlesexcuser, à Victor Hugo etM"^® Drouet, avait été fait — cruelle ironie des choses! — par Sainte- Beuve pour M™® Victor Hugo, et que c'était ce souvenir qui venait de lui arracher des larmes.
J'ai dit que Sainte-Beuve ne pouvait se résigner à ne plus la voir.
Pendant quelque temps, il la harcela de toutes les manières et lui adressa des lettres désespérées qu'elle laissa sans réponse . A la fin , pour essayer de la reconquérir, il eut recours à un moyen tout romanesque : il imagina d'écrire en vue d'elle seule une petite nouvelle, dans l'espoir qu'elle la lirait et qu'elle en partagerait le sentiment. Cette nouvelle parut dans la Revue des Deux Mondes du
5o SAINTE-BEUVE
i5 mars 1837 sous le titre de Madame de Pontituj et scandalisa quelque peu Vinet, quand elle lui tomba sous les yeux. Il faut dire qu'il était facile à scandaliser. Je viens de relire ce petit roman : le slijet n'a aucun rapport avec l'histoire de M|"® Hug-o, mais le tempérament de M™^ de Pontivy semble avoir été pris au vif sur le sien. Et le début de l'ouvrage nous jette en plein dans la situation où Sainte-Beuve se débattait avec elle.
« Non, s'écrie-t-il, il n'est pas vrai que l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les cœurs; qu'après une saison d'éclat et d'ivresse un déclin soit inévitable ; que cinq années^ comme on l'a dit, soient le terme le plus long* assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même... Quand les souvenirs déjà anciens et en mille façons charmants se sont mêlés et pénétrés, quand les cœurs sont restés fidèles, un accident, une froideur momentanée, ne sont pas irréparables. L'amour, comme tout ce qui tient à la pensée, ne saurait être à la merci d'un jeu du dehors, d'un tort sans intention ; il ne se brise pas comme le verre dont le cadre neuf a tout à coup joué sous ,un rayon ardent ou sous une pluie humide. »
Et pour en convaincre M^'^® Victor Hugo, Sainte-Beuve raconte ce qui arriva à M'"« de Pontivy. Elle était orpheline et se nommaitM^^^ d'Aulquier. Appelée par une tante à Paris et placée par elle avec la faveur de M"^® de Maintenon à la maison de Saint-Cyr, elle fut mariée en sortant de pension à un gentilhomme breton, M. de Pontivy,qu'elle accompagna dans ses terres. Ce gentilhomme, ayant commis la faute de conspirer comme tant d'autres nobles contre le gouvernement, était sur le point d'être arrêté, lorsqu'il parvint à s'enfuir en Espagne. Restée seule, M""*^ de Pontivy se retira à Paris chez sa tante,
ET Mme VICTOR HUGO 5l
M'"' de Noyon, qui était liée avec les Tencin et les Rohan. Elle y rencontraM. de Murçay, qui lui fit d'abord une cour respectueuse et auquel elle résista longtemps. Car elle aimait M. de Pontivy , et si ce premier amour étaitpeul-être faible et de peu de profondeur, elle ne soupçonnait pas qu'on pût sentir autrement. « L'âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire : mais quand Tami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement heureux !.., » C'était là toute la poétique de Sainte-Beuve en matière d'amour et celle qu'il développa avec un réel talent, quoique en pure perte, dans le long siège qu'il livra à la vertu de ]y|me d'Arbouville. Fut-il plus heureux avec M"^*^ Victor Hugo?Nous n'en savons que ce qu'il lui a plu de nouslaisser entendre. Continuons donc la lecture de cette nouvelle. La liaison de M°^® de Pontivy avec M. de Murçay durait depuis des années, quand elle fut traversée par un inci-' dent de la même nature que celui qui, d'après Sainte- Beuve, aurait rompu son lien avec M^"<^ Victor Hugo. Très ardente, très passionnée, elle s'aperçut un jour ou crut s'apercevoir que M. de Murçay, à la longue, le devenait moins. Elle en éprouva une déception qui, peu à peu, se manifesta dans tous ses actes. « Il y avait des moments plus sombres et comme désespérés, quand le silence de ]y[me de Pontivy, après une lettre tendre qu'il avait écrite, se prolongeait trop longtemps. Il errait aux endroits les plus déserts, ne sachant que se redire à lui-même ces mots : Laissez-moi, tout a fui! Et pour continuer sa plainte et la tirer tout entière, il aurait fallu les pleurs d'Orphée. » Mais, comme elle aimait tendrement M. de Murçay, la froideur qu'elle lui témoigna pendant quelque temps, bien loin de s'accentuer, cessa un beau jour, après
une explication aussi franche que cordiale. « Et, dit Sainte- Beuve, une fois qu'ils se furent raccommodés, ils eurent de la sorte plusieurs printemps, et dans cette harmonie rétablie, il eût été de plus en plus malaisé de distinguer en eux les différences premières. Son ardeur, à elle, laissait les nuances; ses lueurs, à lui, allaient à Tardeur. L'ivresse entre eux régnait plus égale, plus éclaircie, bien que toujours de l'ivresse... Et ils s'avançaient ainsi dans les années qu'on peut appeler ci'épusculaires, et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés. »
Tel est le thème de Madame de Pontivy. M^^e Victor Hugo eut-elle connaissance et prit-elle lecture de cette nouvelle? Je ne sais^ mais si elle la lut, il est impossible qu'elle n'y ait pas saisi les allusions faites à son cas : elles étaient, en effet, plus que transparentes. Comme pour mieux dissiper ses doutes, si elle en avait eu, Sainte- Beuve avait pris soin de glisser dans le dernier passage que j'ai cité le premier hémistiche du vers qui a donné son nom à certaine poésie du Livre d amour, poésie qu'il lui avait adressée quelques semaines auparavant :
Laissez-moi! tout a fui. Le printemps recommence;
L'été s'anime et le désir a lui ; Le sillon et les cœurs agitent leur semence .
Laissez-moi ! tout a fui.
Laissez-moi ! dans nos champs, les roches solitaires, Les bois épais appellent mon ennui !
Je veux au bord des lacs méditer leurs mystères, Et comment tout m'a fui.
Laissez-moi m'égarer aux foules de la ville: J'aime ce peuple et son bruit réjoui.
ET Mf^fi VICTOR Huao 53
Il double la tristesse à ce cœur qui s'exile, Et pour qui tout a fui.
Laissez-moi! midi règ'ne et le soleil sans voiles
Fait un désert à mon œil ébloui.
Laissez-moi ! c'est le soir, et Fheure des étoiles ;
Qu'espérer? tout a fui.
Oh ! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure, Aimer mon mal et ne vouloir que lui.
Celle en qui je croyais, Celle qui m'était sûre^ Laissez-moi ! tout a fui (i) !
Mais M°^® Hugo ne revint pas (2). Et Sainte-Beuve eut un tel chagrin de sa perte que, neuf mois après, de Lausanne, où il était allé faire son cours sur Port-Royal, il écrivait à Xaxier Marinier : «...L'amour est ajourné ; le reprendrai-je jamais ? Ai-je passé le temps d'aimer ? — Attendons, oublions surtout, oublions ce que nous avons cru éternel. Voyez-vous, c'est à jamais fini de ce cdfe'que vous savez ; je ne reverrai ni n'écrirai jamais ; j'ai été si blessé d'une telle indifférence ! Mais blessé^ cela veut dire que j'en souffre encore (3). »
Et le surlendemain de cette lettre (i^"" janvier i838), il avouait à Vinet, dans une note confidentielle et à propos
(i) Dans le passade de Madame de Pontiuy où se trouve inséré ce dernier vers, Sainte Beuve a mis à la suite : « Il y aurait fallu les pleurs d'Orphée. » En tête de la pièce, dans le Livre d'amour, il a mis : u II y faudrait de la musique de G/ùcA*. «Encore un détail quine pouvait échapper au rej^^rd de Mme Victor Hugo.
(2) J'ai dit que 3fadame de Pontivy aY3iH parn le i5 mars iS3']dax\s\a Revue des Deux Mondes. IJnmoi^ plus tard avait lieu l'enterrement de GabrielleDorval, où Sainte-Beuve et Victor Hugo, après s'être évités pendant la cérémonie, montèrent malgré eux dans la même voiture avec Fontaney, le mari de la morte. Cet incident, qui fit grand bruit alors, n'était pas pour ramener ]Vime Victor Hugo. Le 3o septembre de la même année, Sainte-Beuve écrivait à Pavie : « ... Maillard vous parlera de Hugo. Je n'ai vu personne de là, on me laisse, ou autant vaut, et je me crois libre de partir et de m'exiler désormais. » (Fragment d'une lettre publiée par M. Frédéric Loliée dans le Correspondant, du. lo mars 1908.)
(3) Corresp. de Sainte-Beuve, t. I, p. 4o. Lettre du 29 décembre 1887.
de Madame de Pontiui/,que « si d'autres souffles lui rapportaient durant quelque loisir des parfums oubliés, il s'y laisserait reprendre », preuve dernière que l'oubli ne s'était pas encore fait dans son âme.
Cependantjil s'efforça de tenir saparole :iln'écrivitplus et ne revit que longtemps après, sans avoir rien fait pour cela. Nous dirons tout à l'heure dans quelles circonstances. Peut-être même aurait-il dû faire violence à son ressentiment et revoir... après l'affreuse noyade de Villequier. Pavie, qui savait tout, l'avait engagé à ce moment-là « à se réconcilier avec les Hugo, à rentrer dans leurs bonnes grâces par cette large blessure ». Mais il s'y refusa pour des raisons qui n'étaient que des prétextes (r) — ce qui fit dire au frère de Pavie : « On ne peut que blâmer la conduite de Sainte-Beuve en cette circonstance : son extrême susceptibilité faussait parfois son jugement... Il ne lui suffisait pas que Victor Hugo l'invitât à dîner, il fallait que M"^® Hugo lui témoignât le désir de le revoir. Non, elle ne le voulait pas, elle ne le devait pas ; les relations intimes interrompues depuis 1887, il ne lui convenait pas de les reprendre sur le tombeau de sa fille. On conçoit que Hugo fut très choqué de ce refus, qui cachait un dépit inavouable (2). »
Pourquoi donc, en i843, Sainte-Beuve s'avisa-t-il tout à coup de faire imprimer le livre odieux dans lequel il a
(i) J'ai publié sa lettre au tome 1er de cet ouvrage, p. i44.
(•>) Théodore Pavie : Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littèrai res. — Cela n'empêchait pas Sainte-Beuve de s'intéresser aux infortune conjugales de M"« Victor Hugo. En i845, quand son mari fut pris en lia grant délit d'adultère avec M""» Biard, notre critique écrivait à Mad. Juste Olivier: « On ne parle que de cela. Vous, n'en dites rien. Jugez, chère Madame, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez 1 » {Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M"'^ Juste Olivier.)
ET «me VICTOR HUGO 55
célébré ses amours avec « Adèle » ? C'est ce que je vais examiner à présent.
Il y a deux choses, dans cette affaire, qu'il importe de ne pas confondre, si Ton veut être juste. H y a l'impression et la publicité. Si Sainte-Beuve est responsable de la première, il ne saurait Tétre de la seconde, attendu que, dans sa pensée, le Livre d'amour devait, une fois imprimé, demeurer secret jusqu'à la mort des trois intéressés — qui étaient le mari, la femme et lui-même — et qu'il avait pris ses dispositions pour que sa volonté fût exécutée (i). Cela résulte effectivement du testament qu'il rédigea le 19 décembre i843, testament confirmé par un codicille en date du mois d'août i844> et dans lequel il disait en propres termes à Juste Olivier, son légataire universel :
«... Il trouverait dans une armoire (ou ailleurs si je le déplace dans la suite) (2) un ensemble de petits volumes imprimés ayant pour titre : Livre d'amour Als^-àssurevaiit de bien recueillir la to^lité de ces volumes qui se mon-
(i) Il écrivait le 28 janvier i858 à une jeune personne de Genève... « J'ai des vers bien anciens non publiés, non publiables. Comme cela ne s'adresse ni à une Iris en l'air, ni à une nuageuse Elvire, mais à lui être fort réel et fort existant, cela n'est publiable et ne le sera peut-être jamais convenablement. Celui qui exécutera après moi mes volontés sera juge souverain dans sa délicatesse... » (Revue de Paris, du i^"" juillet 1904.)
(2) Dans une lettre datée du 4 août i844, revenant sur ce petit livre, il disait à Olivier : « ... Le petit volume de vers secrets se trouve en presque totalité dans une petite chambre non meublée au-dessus de ma chambre à coucher, dans un placard ou armoire, près de la cheminée à droite, il faudra un certain art pour le découvrir, mais vous voilà averti. » {Corres-pondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^* Juste Olivier.)
tent en tout à 2o4 (plus un petit paquet contenant les bons à tirer de ce volume retirés de rimprimerie).Ge chiffre de 2o4 est essentiel, afin que pas un exemplaire ne soit distrait. Parmi les 2o4, uri exemplaire est à demi broché en jaune, tandis que les autres, au nombre de 202, sont brochés en vert : il y a de plus, pour faire ce chiffre de 2o4, un exemplaire en bonnes feuilles non broché !
« 202 brochés en vert;
(( I exemplaire mal broché en jaune;
« I exemplaire non broché de bonnes feuilles ;
« plus un paquet des bons à tirer.
« Mon ami Olivier s*emparerait de ces volumes et les conserverait jusqu'à la mort des deux personnes qui, ainsi que moi, n'en doivent pas voir la publication. Après quoi, il serait libre d'en user à volonté ; mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas. S'il devait retarder lui-même cette publication, il la recommanderait, après lui, à quelque autre de fidèle et de sûr (i). »
Mais une question se pose immédiatement : pourquoi Sainte-Beuve avait-il attendu jusqu'en i843 pour faire imprimer le Livre d'amour^ et quel intérêt, quelle urgence y avait-il à ce qu'il fût imprimé cette année-là? Il est certain qu'il aurait pu le livrer à l'impression long-temps avant, puisqu'il était achevé dès 1887.
« Je me trouve avoir en ce moment, et sans trop y avoir visé, disait-i) dans la préface des Pensées d^août, deux recueils entièrement finis. Celui qu'aujourd'hui je donne, le seul des deux qui doive être de long-temps, de fort long-temps publié, n'est pas, s'il convient de le dire, celui même sur lequel mes prédilections secrètes
(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M.et M^^^ Juste Olivier.
ET Min'î VICTOR HUGO Sy
se sont le plus arrêtées. Il n'exprime pas, en un mot, la partie que j'oserai appeler la plus directe et la plus sentante de mon âme en ces années. Maison ne peut toujours se distribuer soi-même au public dans sa chair et dans son sang. »
Et en attendant le moment propice pour la publication de ce livre, il le montrait volontiers en manuscrit à quelques intimes, comme en témoigne ce passage d'un article que Gollombet fit paraître dans le Courrier de Lyon du i4 décembre i838, s,\xvles Pensées daoût :
« M. Sainte-Beuve tient un autre volume en réserve pour une époque éloignée. Lorsqu'au mois d'août, revenant de visiter la Suisse, il passa quelques jours à Lyon, avec deux ou trois amis qui l'attendaient là, nous vîmes ce volume entre ses mains, et nous savons qu'il est d'un g-enre bien différent de ceux qu'il a publiés jusqu'à ce jour (i). »
Sainte-Beuve tenait donc absolument à ce qu'on sût qu'il avait dans ses cartons un autre recueil de vers où il avait mis « la partie la plus directe et la plus sentante de son âme ». Que s'il ne se décida qu'en i843 à le faire ' imprimer, c'est, d'une part, qu'il « travaillait de plus en plus à liquider ses affaires littéraires en vue de la mort (2) », d'autre part, qu'il faisait alors une cour assidue à une autre grande dame, et que, ne pouvant venir à bout de sa résistance, il espérait sans doute la vaincre en lui donnant à lire son roman avec Adèle. Il est acquis, en effet, que la femme un peu glorieuse se laisse plus volontiers tenter par l'homme qui passe pour avoir eu dans sa vie quelque bonne fortune éclatante — et nous verrons tout à
(1) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, p. 17.
(3) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et 31^^ Juste Olivier.
l'heure que M""^ d'Arbouville — car c est d'elle qu'il s'agit — reçut le Livre d'amour en présent.
Quoi qu'il en soit, Sainte-Beuve chargea en i843 Timprimerie Pommeret et Guenot, 2, rue Mignon, de lui imprimer un petit volume in-i8 qui avait pour titre : Livre d'amour et qu'il eût mieux fait, à mon avis, de baptiser, à l'instar et en souvenir de Pontus de Thiard, une Erreur amoureuse, — sa passion pour Adèle, cet amour sans issue, comme il l'appelait lui-même, ayant été la plus grande erreur de sa vie.
Ce petit livre, anonyme, comme Joseph Delorme et Volupté, était sous presse, quand l'indiscrétion de quelque typographe éventa le pot-aux-roses — c'est ici le cas de le dire. On s'en émut naturellement autour de l'héroïne, et comme elle ne manquait pas d'amis, il s'en trouva un plus empressé et plus maladroit que les autres, pour achever de la compromettre en voulant la défendre. Cet ami n'était autre qu'Alphonse Karr, et voici l'article qu'il publia un beau matin dans les Guêpes :
'f II ne s'agit, tout simplement, que d'une grande infamie que prépare dans l'ombre un poète béat et confit, un saint homme de poète. Le dit poète est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins invraisemblable et impossible. Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées, à la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir eu une belle femme, il veut un peu la déshonorer. — Sans cela, ce ne serait pas un triomphe suffisant.
« Il a réuni, dans un volume de 110 pages, toutes
ET Mme VICTOR HUGO Bq
sortes de vers au moins médiocres, qu'il a faits sur ces amours invraisemblables. Il a eu soin d'en faire un dossier avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le passag^e d'une limace. Non seulement il a soin de relater dans ses vers toutes les circonstances de famille et d'habitudes qui ne permettent pas d'avoir le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il l'a nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires, doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre certaines personnes, désig-nées après la mort de l'auteur.
« J'espère qu'à cette époque les g"ens qui liront cette œuvre de lâcheté trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il n'était de son vivant,
« Ce livre de haine est appelé, par Fauteur, Livre d^amoiir (i). »
Voilà comment fut divulg-uée la publication secrète et anonyme de Sainte-Beuve (2). On ne saurait donc, en bonnejustice, le rendre responsable du bruit qu'elle a fait — avant sa mise au jour officielle et publique... qu'on itlend encore. Aussi bien, Sainte-Beuve n'en fut pas lutrement contrarié ; cela lui permit de satisfaire imméliatement la curiosité de quelques dames de ses amies et
(i) En lisant ces lignes parues dans les Guêpes du ler avril i843, Sainteieuve dut se souvenir de celles en quelque sorte prophétiques qu'il avait ousacrces à Alphonse Karr au mois de février i84o:
« Les Guêpes de M. Alphonse Karr en sont à leur quatrième livraison, Il i*"" février. Dans les trois premières, l'auteur a su amuser avec malice ms être trop méchant. Qu'il y prenne garde pourtant : Técueil est là. Il it difficile en ce métier de persévérer sans passer outre ; on ne pique pas i premier sang, aussi longtemps qu'on veut, et il vient un moment où iction l'emporte et où l'on ne calcule plus... Ces Guêpes, si acérées qu'elles lient d'esprit, pourtant sans passion aucune, ces guêpes-là ne peuvent aller
ngtemps sans se manquer à elles-mêmes » [Premiers lundis, t. II, p. 4ii-)
(2) Le Livre d'amour fut annoncé dans la Bibliographie de la France
\ Il novembre i843.
de distraire à leur intention quelques exemplaires du paquet de volumes enfermés dans son armoire. Nous savouf par une indiscrétion de M. Paul Ghéron,de la Bibliothèque Nationale, que M™*^ la duchesse de Rauzan, M'"® Hor tense Allart de Méritens et M"^^ d'Arbouville furent di petit nombre des privilégiées qui reçurent le Livre d'à mouT en présent. M. Paul Ghéron nous a même transmis de la façon que je dirai tout à l'heure, les réflexions qu( cette lecture suggéra aux deux premières de ces dames
« Il y a de ces choses introuvables d'expression et d( charme, dit la duchesse de Rauzan : la pièce Amour, oi donc es-tu ( i ),etc. , etc. ; et puis N'avoir qu'un seul désir [2) puis le récit du portrait (3) ; il y a un vers sur la louang» acceptée pour l'absent qui est divin ; puis encore celu qui finit ainsi : il est fête en son cœur (4). »
— (( C'est un amour enlevé, ravi, c'est une beauté in vincible, dit ^1"»° Hortense Allart de Méritens. Je ne croi pas que chez les Grecs, chez les Latins, ni chez nous, o ait jamais si bien joint les impressions, les sensations qu la beauté cause avec ses airs, ses cheveux, ses façoni Vous pouvez espérer comme André Ghénier que là chs que homme pourra retrouver ce qu'il aura une fois sent comme par la femme et la beauté. Il y a moins de subi lités que je n'attendais (5). »
Nous ne connaissons pas l'appréciation de M'"*^ d'Aï
(i) Fin de V Invocation.
(â) Pièce II, 1er vers :
N'avoir qu'un seul désir, n'aimer qu'un être au monde.
(3) Pièce XXVIII, ler vers :
Qu'elle est belle, toujours renaissante et plus belle Dans son long* peignoir blanc, le matin, en dentelle I
(4) Pièce II dernier vers :
Pour un hôte invisible il est fête en son cœur.
(5) Ces réflexions ont été consignées par M. Paul Chéron sur la derniè feuille blanche, au verso de l'exemplaire du Livre d'amour qui est à Bibl. Nat.
ET Mme VICTOR HUGO 6l
bouville, mais je serais bien étonné si la pudeur de celte charmante femme n'avait pas été offensée de certains détails aussi indiscrets qu'inutiles. Après avoir lu les poésies de Joseph Delorme qu'elle croyait mort, elle écrivit un jour à Sainte-Beuve : « Si je l'avais connu, je l'aurais consolé. » Mot à double entente que Sainte-Beuve interpréta à sa façon qui n'était pas la bonne, et auquel elle donna sa vraie sig-nification, le jour où elle lui renvoya les lettres originales de George Sand qu'il lui avait communiquées en les accompagnant de cette réflexion : « Si jamais, dans longtemps, ces lettres devaient paraître, je voudrais qu'elles eussent pour épigraphe cette phrase du psaume, belle en latin : Dieu Va voulu ainsi pour qu'une âme désordonnée fût à elle-même son propre supplice î » Mais ce n'est pas la seule indiscrétion que M. Paul Ghéron ait commise. Sainte-Beuve, qui lui devait beaucoup, lui ayant offert un jour, en remerciement, un des six ou sept exemplaires du Livre d^amour qu'il avait annotés de sa main et fait relier à la suite d'autres ouvrages (i), pour être plus sûr de leur conservation, M. Paul Ghéron eut la bonne pensée, en 1879, d'offrir à son tour ce précieux exemplaire à la Bibliothèque Nationale, si bien que c'est grâce à lui que j'ai pu relever, sur le Livre d'amour,\es notes manuscrites dont Sainte- Beuve l'a en quelque sorte illustré.
(1) Savoir: un avec ses poésies complètes, édilion Charpentier, i84o- 1845, in-i8.
— un avec Volupté, 4^ édition, Charpentier, i84o.
— un avec Portraits de Femmes, Paris, Didier, i845.
— un avec Œuvres de Louise Labbé, publiées par P, Boitel. Lyon et Paris, i845, in-i8.
— un avec les Lettres de i¥"o Aïssé, éd. Ravenel, Paris, Gerdès, 1846, in-18.
— un avec Çaliste par M™» de Charriera, Paris, Labilte, i845, in-18. (Note de M. Ghéron.)
Ce petit volume, relié à la suite deFédition des Poésies complètes de Sainte-Beuve publiée chez Charpentier en i84o (i), comprend 2 folios pour le faux-titre et le titre, 108 pajçes et une table des matières indiquant XLI pièces de vers et 4 pièces finales précédées de cette mention à la pag-e io3 : « On a pensé que les 4 pièces suivantes, bien qu'elles ne se trouvassent pas classées parmi celles du recueil, se rapportaient à la même passion dont elles exprimaient le déchirement ou la décroissance. »
Sur la feuille de ^dsàQàQS Poésies complètes, au verso, on lit :
Lege atque tace, et fidei tuœ commissum secreto in posterum serva.
Au verso du faux-titre, sous le vers du Dante pris comme épigraphe :
Amor cha nulle amato amor pardona (2).
Sainte-Beuve a écrit :
Si faut-il une fois brûler d'un feu durable. (LiV Fontaine, Elégie 11.)
Au verso du titre ainsi libellé : Livre d'amour, Paris, 1843, on lit la page suivante de récriture fine de Sainte- Beuve :
(( Ce sont ici des vers d'amour composés autrefois, en ce temps où l'on avait le bonheur de la jeunesse, des vrais plaisirs et des vrais tourments. On s'est décidé à en assurer l'existence parce qu'ils ont été faits, de Vaveu des deux êtres intéressés, pour consacrer le souvenir de
(1) Cet exemplaire, ignoré jusqu'en ces derniers temps, porte la cote Y^ 4800, 4801 (Réserve).
(2) L'amour qui ne permet point à l'aimé de ne point aimer. (Traduction de Lamennais.)
ET MÏTl^î VICTOR HUGO 63
leur lien. Ils portent avec eux, d'ailleurs, leur explication plus que suffisante et n'en souffrent pas d'autre. Fruit rare et mystérieux de plusieurs années d'étude, de contrainte et de tendresse, ils se ressentent par moments de ce manque de grand air et de soleil, ils ont sans doute des parties difficiles et obscures, mais ils gag-nent du moins pour la vérité, la sincérité. Ceux qui, tôt ou tard, y jetteront les yeux pourront y remarquer un mélange et comme un conflit de deux inspirations, que le poète n'a pas fondues sans doute autant qu'il aurait fallu : U amour antique^ fataly violent^ y passe et revient déjouer par accès l'amour chrétien, mystique, idéal, qui se flattait de régner. Cette contradiction et ce combat étaient une partie de l'orage même que le poète agitait en son cœur et qu'il s'est borné à tâcher d'exprimer. S'il lui était permis de s'expliquer par ses propres exemples, il dirait que la manière de Joseph Delorme revient ici traverser et troubler celle des Consolations, qu'il y a mélange, hélas! et obscurcissement. On trouvera peut-être quily a chute. Du moins, encore une fois, la poésie en est sincère, et l'âme a coulé par la blessure. »
Ces lignes, que j'ai marquées d'un trait, confirment ce que nous savions déjà de cet amour mystique à qui Sainte-Beuve dut, selon ses propres réflexions, six mois célestes de sa vie. Que si vous me demandez comment il cessa d'être idéal et chrétien, je vous conseillerai de méditer ce passage de Madame de Pontivy que y Si\ cité plus haut : «L'âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire ; mais quand l'ami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas, elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement heureux. »
Ce n'est pas la première fois que pareille chose se pro-
duit, et le mysticisme en amour est coutumier de ces inconséquences !
Mais continuons à butiner dans le jardin d'Epicure.
Nous avons dit que le Livre d'amour se composait de XLV pièces de vers, en comptant les quatre pièces finales qui y furent ajoutées. Voici les notes que Sainte-Beuve a mises à quelques-unes d'entre elles :
iV. — U enfance d'Adèle, — Après les vers :
Ainsi, quand notre espoir, ta tante l'Espagnole,
Qui connut trop l'amour pour t'estimer frivole,
Arrive, t'apportant un message adoré,
Je crois te voir bondir comme un faon altéré,
La presser, l'embrasser, et,, si de chambre en chambre,
Elle fuit, tu la suis tremblant de chaque membre,
Gomme ce faon suivrait dans les bois de Vindsor
Sa mère, implorant d'elle un peu de lait encor,
Ce que j'ai dit, ce que j'ai fait, et mon visage.
Et mon accent, s'il a semblé de bon présage,
Tu veux tout.
Sainte-Beuve a piqué cette note :
(( Ainsi Médèe dans le poème des Argonautes, Yivve III, vers 454. »
VIII. — Bécit : A Adèle. — Epigraphe ajoutée à celle du Purgatoire de Dante :
Cantet^ amat quod quisque: levant et carmina curas.
(Galpurnius, Eclog.^ XI).
Après les vers :
a Déjà j'avais en vers chanté ton Epoux-roi. »
« En note :
AvaÇ, au sens antique.
ET Mine VICTOR HUGO 65
« XV. — A la fin de cette pièce, qui commence par ces vers :
Qui suis-je, et qu'ai-je fait pour être aimé de toi,
Pour être tant aimé, pour avoir de ta foi
Des g'ag'es si secrets, de si g-rands témoig'nag'es !
On lit :
« On pourrait mettre à la pièce précédente cette épigraphe : Je vois que ce n'est pas moi que vous aimez, mais une idée qui vous appartient uniquement et que vous avez rendue dig^ne de vous, et trop peu ressemblante à la chétive créature à qui vous en faites présent. Vous me réduisez enfin à ma juste valeur. J'espère cependant qu'accoutumée à m'aimer et touchée de mes sentiments vous ne m'en aimerez pas moins. »
{Lettre de M^^ de Staël à M^^ du Dejfand), XVI. — A la petite Ad... — Après les vers :
Toi seule, enfant sacré, me rattaches à Lui :
Par toi, je l'aime encore, et toute ombre de haine
S'efface au souvenir que ta présence amène.
Mon amitié peu franche eut bien droit aux rig-ueurs,
Et je plains l'offensé, noble entre les grands cœurs.
Ce renvoi :
H « Non, il n'est pas noble cœur : artificieux et fastueux, il est vain au fond ; tous ceux qui l'ont pratiqué de près ont fini par le savoir ; mais j'ai [longtemps été dupe. — J'étais dans l'antre du Cyclope et je me croyais dans la grotte d'un demi-dieu. »
XVII. — Sonnet (octobre) : Elle est àBiêvre. — Epigramme ajoutée de Paul le Silentiaire {AnthoL, Palat.y V, 255) qui finit par ce distique :
Tpiç [JLaxap àXk ^\).elq avBr/,a y,aio[j.£6a.